Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Alexandre Marius Jacob : Robin des bois de la Belle époque

 

 

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Arsène Lupin est connu de tout le monde. A tel point, qu’on ne sait parfois plus s’il est un personnage réel ou fictif. Mais le gentleman cambrioleur est bien né de l’imagination de Maurice Leblanc. Toutefois, certains ont cru trouver dans la personne de Alexandre Marius Jacob la source d’inspiration de Maurice Leblanc. Même si le romancier a assisté au procès de Jacob, il est peu probable que « l’honnête cambrioleur » ait servi de modèle, car bien des choses les opposent. Si les deux hommes partagent le dégout de la violence, rien d’autre ne motive Arsène Lupin que l’appât du gain, alors que pour Jacob, le vol est une forme de combat. Anarchiste convaincu, dépouiller les uns pour donner aux autres n’est pour lui qu’une forme de propagande. Alexandre Jacob n’est pas un justicier au sens romanesque du terme. Il ne cherche pas à réparer ici et là, quelques torts commis envers l’un ou l’autre. C’est un militant libertaire et un théoricien de l’illégalisme. Il s’acquit ainsi au beau milieu de la belle époque une popularité que lui ont enviée beaucoup d’hommes politiques. 

 

Une enfance marquée par la violence sociale.

 

Le jeune Alexandre Marius voit le jour à Marseille, en 1979, huit ans près l’écrasement  de la Commune de Paris le président Adolphe Thiers. La Troisième République naît dans un climat social tendu : les communistes et les anarchistes se rassemblent, les conditions de vie des ouvriers ne connaissent guère d’amélioration et une partie de la classe possédante s'accroche fermement à ses privilèges, quitte à faire donner l'armée.

À Marseille, on compte trois suicides par jour, les indigents sont enterrés dans des boîtes en sapin sous des pierres sans nom. La misère est partout, la « question sociale » est sur toutes les lèvres. Sur ce terrain propice à la révolution, les anarchistes n'hésitent pas à faire exploser quelques bombes pour accélérer le processus. Pendant que la misère déchire la France, le jeune Alexandre rêve d'un ailleurs. Passionné de Jules Verne, il s'imagine marin, respirant l'air du grand large en parcourant les mers du globe. Le destin frappe à sa porte en la personne du capitaine Martinaud, qui l'engage comme mousse sur un navire, Le Thibet. Mais déçu, il finit par déserter trois ans plus tard. Alexandre, alors devenu typographe à Marseille s’éveille l’esprit. Souvent à l’époque, l’imprimerie conduit à l’anarchie. Le 1 er septembre 1897, à 17 ans, il est envoyé en prison, parce qu'il possédait un livre expliquant la fabrication artisanale des bombes, prêté par un ami anarchiste. Pour la justice, il s'agit d'un motif suffisant pour prouver l'intention de commettre un attentat.

Quand il ressort de prison, le destin d'Alexandre Jacob est décidé : considéré comme un hors-la-loi, il agira comme tel. Remettant en cause l’action des « grands anciens » de l’anarchie (Caserio, Ravachol), il veut s’attaquer, non plus aux symboles, mais aux fondements de l’ordre social : la propriété et le coffre-fort.

 

Chef des Travailleurs de la Nuit.

 

Dès janvier 1900, il commence à organiser ce qui deviendra sa bande, les Travailleurs de la Nuit, qui doit mettre la France à genoux à travers des cambriolages réalisés à l'échelle industrielle. Bientôt une association bien ficelée des Travailleurs de la nuit écrème et tisse une vaste toile sur tout l’hexagone, se déplaçant en train et détroussant les « parasites sociaux ». Les cibles de Jacob sont tous ceux que les anarchistes considèrent comme des parasites : les rentiers, les prêtres, les magistrats. Les professions « utiles », médecins, architectes ou écrivains, sont épargnées. On ne tue pas et on ne fait pas usage de la violence, sauf pour se défendre, auquel cas on ne vise que des policiers.

Les Travailleurs de la Nuit, plus qu'une bande, sont une véritable entreprise de cambriolage. Rien n'est laissé au hasard, tout est méticuleusement planifié, pesé et réfléchi. Les anarchistes les plus fidèles en constituent le noyau dur, auquel s'ajoutent des dizaines de membres épisodiques, qui remplissent des rôles divers.

On vole des espèces, des bijoux, des œuvres d'art ou des actions. Là encore, le groupe peut compter sur un immense réseau pour écouler les biens volés. Les métaux précieux sont transformés dans une fonderie achetée par Jacob. Pour préparer sa logistique, celui-ci a investi dans une quincaillerie et une friperie. Dans la quincaillerie, il se fait envoyer tous les modèles de coffres et de serrures afin d'apprendre à les forcer. La friperie lui permet d'avoir toujours à disposition des centaines de costumes et d'accessoires grâce auxquels il peut endosser n'importe quelle identité.

Le vol est pratiqué au niveau industriel. En trois ans, selon les diverses estimations, la bande est créditée de 150 à 500 vols – à peu près un tous les trois jours. Le 5 décembre 1902, Jacob dévalise l'église Saint-Côme, à Chalon sur Saône ; le 9, la bande est à Rouen ; le 15 à Cherbourg, pour deux représentations dans la même nuit ; le 19, de nouveau à Rouen ; le 23 à Abbeville, puis Évreux, Soissons, Saint-Quentin, Bourges, Niort, Angoulême, Cambrai, la Suisse, la Belgique, l'Italie.

Le 28 septembre 1901, un dénommé Guilloux, originaire de Lyon, se présente au concierge de l'immeuble et fait part de son intention de louer un appartement, au 5ème étage. Le vendredi 4 octobre, le locataire s'installe dans l'appartement et reçoit la visite d'un « ami serrurier ». Le dimanche 6 octobre, le même Guilloux prend en filature l'occupant du 4ème étage, M. Bourdin, bijoutier. Il s'assure que celui-ci prend bien son train, comme il le fait tous les week-ends, pour passer son dimanche à la campagne.

Quand le bijoutier rentre chez lui, le soir, le coffre de l'appartement est vide. Jacob, le prétendu serrurier, a simplement creusé un petit trou dans le plancher. Dans ce trou, il a introduit un parapluie qui, une fois déplié, lui a permis de retenir les gravats qui auraient pu avertir les voisins. Il se faufile ensuite dans l'appartement et n'a plus qu'à faire jouer ses talents de briseur de serrures pour délester le bijoutier de plus de 100 000 francs.

Le coup, qui préfigure le « casse du siècle  » d'Albert Spaggiari en 1976, demandait des moyens, pour louer l'appartement, le meubler et s'équiper, des complices, de la technique et du sang-froid (Jacob a passé plus de trois heures dans l'appartement pour venir à bout du coffre). La police est stupéfaite. C'est la première fois qu'elle a affaire à un cambriolage aussi préparé.

Maître dans l'art de la comédie, Jacob se fait passer pour un antiquaire sous le nom de Georges Escande. Recherché par toutes les polices, il s'offre le luxe de fouler les planches en jouant dans la pièce «  Quo Vadis » qui se donne à Paris.

Pendant les trois années que dure l'épopée des Travailleurs de la Nuit, la police reste dans le flou. Alexandre Jacob, chef énigmatique d'une bande aussi romanesque qu'insaisissable, est une ombre. On prétend l'avoir vu aux quatre coins de la France, le même jour à la même heure, les témoins interrogés donnent tous un signalement différent. Il change fréquemment de domicile, toujours accompagné de Rose, sa compagne, et de sa mère, Marie.

Même avec tout cet argent, l’or, les bijoux confisqués, la bande ne vit pas dans des palaces et ne boit pas le champagne au petit déjeuner, en trinquant à la santé de leurs compagnes et compagnons qui trimaient à la mine. Les honnêtes travailleurs prenaient les décisions collectivement. Les gains sont distribués de manière équitable, avec une part importante qui est ponctionnée pour être redistribuée aux familles d'anarchistes dans le besoin, et pour financer la diffusion des idées du mouvement. Personne ne déroge à la règle : c'est une condition sine qua non.

 

La fin de l’aventure.

 

Mariux est arrêté le 23 avril 1903, enfermé deux ans avant d’être jugé par la cour d’assise d’Amiens du 8 au 22 mars 1905. Au total, 23 accusés siégèrent. Alexandre Jacob avec sa verve habituelle apostropha la cour, la railla, la tourna en dérision et profita de l’ampleur du retentissement du procès au niveau national et international,  pour propager ses idées anarchistes. Il est à noter que pour couvrir maintes de ses compagnes et compagnons, il prit à sa charge leurs actes.

Pendant les 15 jours d'audience, la France découvre un cambrioleur hors-norme, qui se permet de juger les juges, de mettre la société entière sur le banc des accusés, au nom d'une doctrine dont il a fait toute sa vie : l'anarchisme.

Les juges se rendent compte qu'Alexandre Jacob, en plus d'être un habile cambrioleur et un chef de bande efficace, est également un très bon orateur qui utilise principalement deux armes : le cœur, pour expliquer sa doctrine et, surtout, un humour qui le rend immédiatement sympathique. Si ses théories sont accueillies plutôt froidement dans une salle composée de notables, les journalistes ne peuvent pas s'empêcher de relayer ses nombreux traits d'humour pendant l'audience.

Devant le tribunal, les « À Mort ! » du début cèdent la place aux « Vive l'anarchie ! » On chante l'Internationale devant le Palais de Justice. Des incidents éclatent, et la troupe qui entoure le tribunal est de plus en plus menacée. Le 11ème jour, les juges sentent que le procès est en train de leur échapper. Après un incident d'audience, ils décident d'exclure les accusés du tribunal. Dès lors, celui-ci avancera tranquillement vers sa fin. 

Le 22 mars, après 11 heures de délibération du jury, Jacob est condamné au bagne à perpétuité, tout comme Félix Bour. Huit prévenus sont acquittés, faute de preuve. Les peines, pour les autres, s'échelonnent entre cinq et vingt ans de réclusion. Rose, la compagne, et Marie, la mère de Jacob, sont toutes les deux condamnées à cinq ans d'emprisonnement. Le verdict ne manque pas de provoquer de nouveaux incidents, mais la foule est dispersée par l'armée. 

 

Le vie au bagne et le retour à la liberté.

 

Alexandre, sur ses 20 ans de bagne, passa au moins onze ans de cachot en prison. Quelle était sa recette pour résister à la camarde qui le narguait ? Il avait le droit d’écrire une fois par mois (en langage codé, il va sans dire) et il ne s’en privait pas. Cette longue correspondance salvatrice représentait son seul lien avec le monde libre. Durant toutes ces années, Jacob tient, résiste. Il sait ne pas s’avilir et ne pas se rabaisser, comme le font tant d’autres. Il ne joue pas. Il ne boit pas. Il ne délatte pas. Il ne se prostitue pas. Il en impose à ses camarades détenus. Il en tue un ou deux qui ont cherché à l’empoisonner.

Il rencontre sur place le docteur Rousseau, homme humaniste et indigné par la condition de détention au bagne, qui écrira un livre pour la dénoncer, mais aussi Albert Londres. S’en suit une campagne en France pour le faire libérer qui aboutira à une grâce présidentielle le 14 juillet 1925. Il purgera à son retour encore une peine de 2 ans. Il retrouva enfin sa mère. Sa compagne est morte en prison. Finalement il est transféré à la centrale de Fresnes où il croisa trois compagnons anarchistes espagnols ! Le 31 décembre 1927, Alexandre Jacob recouvre enfin la liberté.

Libéré, Jacob s'installe à Reuilly, dans l'Indre, où se trouve encore sa tombe aujourd'hui et où une impasse porte son nom. Il vit pendant quelques années en tant que marchand ambulant, fréquentant les forains dont il se sent proche. Après sa retraite forcée, l'anarchiste cambrioleur, gentlemen à bien des égards, ne vole plus. S'il ne cambriole plus, il reste fidèle à ses principes et à ses engagements. En 1936, il retourne en Espagne pour prêter main-forte aux militants anarchistes engagés dans la guerre civile, sans que l'on sache précisément le rôle qu'il aura pu jouer, sinon qu'il rentrera peu de temps après, déçu. 

Jusqu'à sa mort, en 1954, Jacob vit dans le Berry, entouré de ses amis. S'il est parfois considéré avec un peu de curiosité par les habitants de la commune (il a notamment demandé une carte d'électeur pour son chien, au motif qu'il « n'a jamais menti, jamais été ivre. Il n'y a guère d'électeurs dans le département dont on peut en dire autant »), il s'intègre facilement. 

Le 28 août 1954, il injecte une seringue de morphine à son vieux chien infirme. Il se pique ensuite, bouche les orifices de la pièce et met feu à du charbon de bois, pour s'asphyxier avec le gaz carbonique. 

À côté de lui, il a laissé cette petite note : « Linge lessivé, rincé, séché, mais pas repassé. Vous trouverez deux litres de rosé près de la panetière. À votre santé ! »

 

 

 

 

Pour en savoir plus :

 

Jean-Marc Delpech, Alexandre Jacob, l'honnête cambrioleur. Portrait d'un anarchiste (1879-1954), Lyon.

 

Bernard Thomas, Jacob, Alexandre Marius, dit Escande, dit Attila, dit Georges, dit Bonnet, dit Féran, dit Trompe la Mort, dit le Voleur, Paris, Claude Tchou, 1970, 375 p.

 

Gaël Henry (dessins), Vincent Henry (scénario), Alexandre Jacob - Journal d’un anarchiste cambrioleur, Éditions Sarbacane, 2016, Paris.

 

http://www.atelierdecreationlibertaire.com/alexandre-jacob/

 

 

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23/07/2017
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