Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

Jeanne Weber, « l'ogresse de la Goutte d'Or ».

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Chassée de chez elle à cause de la naissance d'un énième enfant au foyer de ses parents, elle a débarqué un petit matin de 1890 à la gare Montparnasse. Se placer comme domestique est le seul moyen de survie, avec la prostitution, pour la plupart des jeunes paysannes bretonnes exilées dans la capitale, en jupon de coton, coiffe et sabots. Le mythe vivace de Bécassine vient de naître. Cependant le parallèle avec l’héroïne, créée par Joseph Pinchon pour le magazine la « Semaine de Suzette », s’arrête ici, car le chemin de Jeanne Weber, née Moulinet va être jonché de cadavres d’enfants dont on la tient en grande partie responsable. 

 

Une domestique docile. 

 

Jeanne Moulinet arrive à Paris avec vingt-cinq francs en poche. Bien que ne sachant ni lire ni écrire, Jeanne trouve très vite une place. Elle entre comme bonne d'enfant chez un architecte de l'avenue de Clichy dont la femme traîne sa vie sur une méridienne à préparer ses grossesses annuelles.

Trois ans passent ainsi qui font de Jeanne une jeune fille pas très jolie, certes, mais dotée tout de même d'un certain charme. Tel est, semble-t-il, le sentiment de l'architecte qui, un soir de solitude en fait sa maîtresse. Puis ce qui doit arriver arrive : un beau jour Jeanne « tombe enceinte », comme on dit dans son pays. C’est un homme qui a des relations et qui n’a aucun mal à lui trouver une faiseuse d’anges. Libérée, Jeanne pense retrouver les bras de son amant. Oui, mais voilà, lui est passé à autre chose. Comme cadeau de rupture, il lui offre un petit viatique et un bon certificat qui doit permettre à la jeune fille de se replacer. La voici sur la route à nouveau avec sa valise en carton et les maigres économies qu'elle a pu mettre de côté durant ces trois ans. Son prochain employeur est un rentier demeurant boulevard Malesherbes. Il l'engage comme bonne à tout faire et voilà Jeanne en train de récurer la journée les planchers de la maison. Elle passe son seul jour de congé à rêver toujours et encore des bras de Monsieur Robert et s'imagine pouvoir le retrouver.  C'est durant l'un de ses jours de congé, qu'un homme, Jean Weber la rencontre et lui parle, lui contant fleurette. Comme elle, il est breton. C'est la seule chose qui les réunit. Jeanne finit par accepter le mariage et devient madame Weber, elle a dix-neuf ans. 

 

L’hécatombe de la Goutte d’or. 

 

Le jeune couple s'installe au 38 de la rue Pujol  dans la routine matrimoniale des petites gens sans curiosité ni moyen d'aucune sorte. Jean Weber s'est assez rapidement consolé dans le vin rouge du peu d'empressement amoureux de sa femme. Un premier enfant meurt à trois mois. Puis, est-ce la fatalité ou à cause des coups de pied dans le ventre que lui donne son mari, Jeanne met au monde une fille mort-née. Pourtant elle ne se décourage pas et, en 1898, elle a enfin un autre enfant. Marcel est un garçon fragile, certes, mais qui vit. Jeanne, qui a eu des couches difficiles et des relevailles pénibles, se fait aider par sa belle-sœur, Blanche, pour élever son bébé. Très vite, les deux jeunes femmes deviennent plus que des amies. Deux autres frères Weber se marient à leur tour et  chose curieuse, les belles-sœurs s'entendent aussi bien que les frères.

Ainsi, pour se rapprocher de Blanche et Charles qui habitent rue du Pré-Maudit, Jeanne et Jean déménagent et s'installent impasse de la Goutte d'Or. Le 31 décembre 1902, elle propose de s'occuper de la petite Lucie, la fille d'Alphonse Alexandre, un veuf voisin de la famille. Quand il rentre chez lui, il retrouve sa petite fille au plus mal. A 16 heures, la petite décède d'une « pneumonie aiguë ». Durant deux ans, il n'y aura plus de morts dans l'entourage de Jeanne qui se tourne vers l'intérieur de sa maison, fort bien tenue aux dires de chacun. Puis vient l'hiver 1905 où tout bascule à nouveau. Les familles Weber se sont agrandies : Charles et Blanche ont eu deux filles, Suzanne, qui a trois ans, et Georgette, dix-huit mois ; Pierre et Marie ont un garçon, Maurice, âgé de deux ans ; Léon et Charlotte ont une fille, Germaine. A sept mois, elle est la préférée de Jeanne qui n'a pas eu, d’autre enfant après Marcel.

Le 2 mars, Jeanne se rend chez Blanche. Là, pour permettre à sa belle-sœur d'aller au lavoir municipal faire sa lessive, elle propose de garder les enfants. Pendant que Suzanne joue dans un coin avec sa poupée, sa petite sœur dort. Soudain Jeanne sursaute. La respiration de l'enfant est devenue sifflante. Elle se précipite jusqu'au berceau, Georgette a le visage violacé. Jeanne alerte les voisins et prend la petite dans ses bras ne sachant trop quoi faire d'autre. La serre-t-elle trop fort comme le lui fait remarquer une voisine ? Toujours est-il que cette dernière s'inquiète et propose d'aller chercher un médecin. Lorsque celui-ci arrive, il est trop tard : Georgette est morte.

Blanche qui rentre précipitamment du lavoir a le visage en larmes. Jeanne, qui a senti dans ses bras les derniers sursauts de la petite, est décomposée .

« Votre enfant a été victime d'une pleurésie, conclut le médecin après avoir examiné le cadavre. Il y en a beaucoup en ce moment... »

Toutes ses heures de liberté, Jeanne les passe maintenant auprès de sa belle-sœur, faisant tout ce qui est en son pouvoir pour la soulager. Ainsi se trouve-t-elle de nouveau chez elle le 11 mars, soit neuf jours après la mort de Georgette, à surveiller Suzanne en l'absence de sa mère.

Subitement, Jeanne se précipite dehors et appelle au secours.

-       Allez prévenir ma belle-sœur, sa fille étouffe !

Lorsque Blanche arrive tout essoufflée, Suzanne est violacée, au bord de l'asphyxie.

Pierre, qui, ce jour-là, travaille à côté, a été prévenu :

-        Ça doit être le sirop d'éther qu'elle a bu par accident ce matin qui lui fait ça, dit-il.

De fait, après que l'ait  fait vomir Suzanne, ses couleurs reviennent et sa respiration reprend un rythme normal.

L'alerte est passée. Rassurés, ses parents retournent à leur travail. Quant à Jeanne, elle reprend sa garde vigilante. Cependant, lorsque le soir venu, Pierre Weber rentre chez lui, il trouve sa fille en train de rendre son dernier soupir. Suzanne a succombé si vite que cette fois Jeanne n'a même pas eu le temps d'appeler au secours. Quelque peu troublé par cette nouvelle mort subite, le médecin du quartier que l'on a fait venir refuse le permis d'inhumer. Il demande une enquête. Elle conclut au décès naturel, causé d'après l'expert par une crise de convulsions. Pourtant ses belles-sœurs continuent de faire confiance à Jeanne. La preuve en est que Blanche et Marie, qui a amené son fils Maurice avec elle, sont venues passer la journée du 5 avril à la Goutte d'Or. L'après-midi, pendant que Maurice fait la sieste sous la garde de sa tante Jeanne, Marie est allée acheter une voilette pour Jeanne. Blanche s'est rendue dans une pharmacie. A leur retour, elles ont trouvé Jeanne, aidée par un voisin qu'elle a appelé au secours, en train de ranimer Maurice qui suffoque. Quand enfin le docteur Moock, que Blanche est allée chercher, arrive, l'enfant va mieux. Mais le médecin ordonne tout de même de le placer en observation à l'hôpital Bretonneau. Le diagnostic de l'interne, lorsqu'il reçoit l'enfant dans son service, atterre Blanche et Marie :

-       A mon avis, on a tenté de l'étrangler.

 

Un étrange acquittement. 

 

Dès le lendemain, l’interne fait part de ses observations au docteur Sevestre, directeur de la crèche de l'hôpital Bretonneau (nous dirions aujourd'hui du service de pédiatrie). Tous deux examinèrent l'enfant, dont le cou présentait maintenant une cicatrice violacée. Puis, ils interrogèrent la mère. Ce qu'ils entendirent alors les glaça d'horreur. Aussitôt avisé, le commissaire de police de la Goutte d’Or procéda à l'arrestation de Jeanne Weber. Pas moins de six enfants étaient décédés, alors qu’ils étaient sous la garde de Jeanne. Mais contre elle, il n’existait aucune preuve ! L'hygiène avait déserté ce quartier populeux de la Goutte d'Or où tout un peuple de petites gens gorgées d'alcool s'entassait dans de sordides masures. La mortalité infantile s'inscrivait de façon sinistre dans le quotidien. 30 à 40% des enfants y mouraient de diarrhée, de convulsions ou de diphtérie. Il fallait donc autre chose qu'une cascade de décès suspects pour transmettre un dossier à la chambre d'accusation, et c'est pourquoi le juge d'instruction Leydet demanda au professeur Thoinot d'examiner Maurice Weber et de procéder à l'autopsie de Georgette, Suzanne, Germaine et Marcel Weber. Léon Thoinot était alors un « prince de la médecine », l'une des plus hautes sommités de l'école médico-légale parisienne. Lorsque les expertises commencèrent par l'examen de Maurice Weber, le 10 avril, il ne faisait aucun doute que leurs conclusions seraient accablantes pour celle qu'on avait déjà surnommée dans son quartier « l'ogresse de la Goutte d'Or ». Mais la cicatrice au cou avait disparu et Thoinot, qui avait accueilli les remarques de l'interne Saillant avec mépris, déclara que rien ne prouvait la strangulation. Tout aussi négatifs furent les résultats des autopsies. Ces points sanguinolents au niveau de la plèvre et au cœur, connus sous le nom de « taches de Tardieu », et qui trahissent la strangulation, étaient absents. Les os hyoïdes et le larynx étaient intacts. En fait, les savants démontreront quelques années plus tard que la strangulation ne laisse aucune trace de fracture dans le cartilage encore souple des enfants.

Cinq aliénistes furent ensuite chargés d'examiner Jeanne Weber. Ils en conclurent à la plénitude de ses facultés mentales. Elle ne souffrait d'aucune perversion instinctive, d'aucune affection névropathique. Elle ne pouvait avoir fait l'objet d'aucune crise de délire transitoire ou d'inconscience passagère au moment des faits visés par l'inculpation. Le procès de Jeanne Weber s'ouvrit le 29 janvier 1906 dans une atmosphère dominée par la haine du public qui exigeait la tête de l'ogresse. La cour, présidée par le juge Bertolus, était convaincue de la culpabilité de l'accusée. Mais Henri Robert, l'un des maîtres du barreau que son talent conduira plus tard à l'Académie française, n'avait pas dédaigné assumer la défense d'une cause dont la noblesse rehausserait son prestige. Avec une virtuosité théâtrale, il réduisit le témoignage des voisines à de simples commérages.

L'audience du 30 janvier fut consacrée à l'audition des médecins légistes. Thoinot démontra sans aucune hésitation l'innocence de Jeanne et ses propos reçurent la caution du grand Brouardel qui n'avait même pas participé à l'autopsie. Mais la parole des pontifes était sacrée. Au terme de la sentence médico-légale, l'avocat général Seligman, qui avait pourtant plaidé la culpabilité avec une conviction enflammée, se leva et déclara, la mort dans l'âme : « Je renonce sans réserve. On ne peut sortir de la cour d'assises qu'acquitté ou condamné. Quand vous aurez répondu "non" à toutes les questions, Jeanne Weber devra par tout le monde être tenue pour innocente. »

 

L'ogresse fut acquittée sous les applaudissements de ceux-là mêmes qui, la veille encore, l'avaient vouée aux gémonies. 

 

Un deuxième cycle infernal.

 

Rejetée par son mari et la famille de celui-ci, honnie par les habitants du quartier de la Goutte d'Or, Jeanne Weber fait une tentative de suicide, mais en réchappe. Elle décide alors de quitter la capitale pour la province. Elle s'arrête à Jouy, puis à Villedieu le 13 mars 1907, elle rencontre un certain Sylvain Bavouzet. L'homme est un riche agriculteur, père de trois enfants. Persuadé de l'innocence de Jeanne, il l'accueille chez lui, lui conseille de prendre un autre nom et la fait passer pour la cousine de son épouse défunte, Mme Glaize.

Les deux plus jeunes enfants de Bavouzet trouvent cette « cousine » charmante, jusqu'au 16 avril, ou Jeanne Weber se retrouve seule avec le jeune Auguste. Celui-ci est pris de convulsions. Le lendemain, il ne respire plus. Le médecin trouve cette mort suspecte et refuse de signer le certificat de décès. Le maire alerte alors le procureur de la République de Châteauroux. Une autopsie est demandée, elle se révèle non concluante. Jeanne Weber s'en tire. Seulement, la fille aînée de Bavouzet, Germaine, 16 ans la soupçonne d'avoir tué son frère. Elle retrouve les vieux journaux qu'elle collectionne et tombe sur les articles qui parlent des morts de la Goutte d'Or. Sans plus attendre, elle se rend chez les gendarmes et leur dit que la « cousine » de sa mère n'est autre que Jeanne Weber. L'affaire est rouverte, le parquet de Châteauroux demande le dossier de l'affaire de la Goutte d'Or à Paris (500 pages), une seconde autopsie est demandée pour le corps du petit Auguste, 9 ans. Les résultats tombent : « Nous n’affirmons pas que la mort est la conséquence des violences, mais c’est probable ». Mais la riposte parisienne allait être foudroyante. Dès le lendemain, maître Henri Robert demandait que les rapports d'autopsie fussent soumis à l'appréciation du professeur Thoinot. Comme on pouvait s'y attendre, ses conclusions furent accablantes pour « ces deux médecins de province » dont la prose n'était, disait-il, qu'un tissu d'inepties.

Une nouvelle autopsie fut confiée au professeur Thoinot et au docteur Socquet. Elle se déroula en présence des docteurs Audiat, Bruneau et Papazoglou. Mais le décès remontait à trois mois et la putréfaction avait décomposé les chairs, effaçant les traces d'une éventuelle strangulation. Au mépris de toute logique, Thoinot et Socquet en conclurent à la mort naturelle. Les docteurs Audiat et Bruneau firent alors preuve d'une inconcevable audace. Ils se désolidarisèrent du grand Thoinot et rédigèrent un rapport séparé aux conclusions diamétralement opposées.  S’appuyant sur ce désaccord, le juge Belleau ordonna le renvoi de l'accusée devant la Cour d'assises. Ce fut alors une indicible levée de boucliers. La presse se déchaîna. De toutes parts il ne fut question que de « Belleau le bourreau », « Belleau le tortionnaire ». Des pétitions furent adressées au garde des Sceaux, la Faculté et la Ligue des droits de l'homme protestèrent. Saisie du dossier au cœur du tumulte, la Chambre d'accusation recula devant la marée montante des mécontentements. Elle conclut au non-lieu dans la journée du 6 janvier 1908. Le soir même, l'ogresse était libre.

 

L’aliénée Jeanne Weber.

 

Le 1er mai 1908, le professeur Lacassagne, directeur des Archives d'Anthropologie criminelle, faisait publier dans sa revue les pièces de l'affaire Jeanne Weber et quelques commentaires fleuris à la gloire du grand Thoinot. Mauvaise idée, car, quelques jours plus tard, la presse annonçait à grand son de trompes que l'ogresse de la Goutte-d'Or venait d'étrangler un nouvel enfant et que cette fois, elle avait été prise en flagrant délit. Après sa longue incarcération à la prison de Châteauroux, Jeanne se retrouve sur le pavé, contrainte par la force des choses d'accepter l'invitation d'un vigneron à venir vivre auprès de lui comme dame de compagnie. Averti du dénuement dans lequel elle se trouve, ce monsieur, Joseph Jolly, pousse même la générosité jusqu'à envoyer à Jeanne les vingt francs que coûte le voyage de Paris jusqu'à Lay-Saint-Rémy, près de Commercy. Trois jours après son arrivée chez Joseph Jolly avec lequel elle est dans les meilleurs termes, Jeanne Weber se remet à boire. A l'occasion d'une soirée de beuverie, elle fait la connaissance d'un ouvrier de Sorcy, Bouchery, dont elle devient la maîtresse. Alors elle va quitter le domicile de Joseph Jolly pour s'installer avec lui à Commercy, dans un café-hôtel tenu par M. et Mme Poirot. Les Poirot ont un fils, auquel Jeanne a quelque raison de s'intéresser : il se nomme Marcel, comme son fils mort il y a tout juste trois ans. Le soir du 10 mai, Jeanne sait qu'elle va dormir seule. Bouchery l'a prévenue qu'il ne rentrera pas coucher. Aussi demande-t-elle à sa logeuse de lui confier le jeune Marcel pour lui tenir compagnie, car elle supporte mal la solitude... A dix heures du soir, des bruits insolites venant de la chambre de Jeanne alertent une voisine qui prévient Mme Poirot. Lorsque celle-ci pénètre dans la chambre, elle découvre Jeanne debout près du lit. Si elle veille Marcel, c'est parce qu'il est mort. Jeanne lui a fait sa dernière toilette. Des linges ensanglantés traînent au sol. Le docteur Guichard qu'on a fait venir en hâte ne peut que constater le décès de l'enfant auquel un énorme morceau de langue manque... Cette fois tous les experts sont d'accord, Marcel Poirot a bien été étranglé et « aucun de ses organes ne présente de symptôme de maladie, ni de tare originelle susceptible d'avoir entraîné une mort subite ».

 

Qui pourra le dire ?

 

Une photo de Jeanne Weber est transmise au célèbre phrénologue Lumbroso[1]. Il fait autorité en matière de criminologie. Son rapport est accablant pour Jeanne : « Il s'agit d'une hystérique, éliptoïde et cérinoïde... Il est possible qu'elle ait commis ses crimes lors d'accès d'épilepsie ou d'hystérie... Agissant sous l'empire de l'alcool, elle est une pervertie qui éprouve une jouissance érotique extraordinaire en étranglant des enfants... Pour conclure, Jeanne Weber est un être immoral, une criminaloïde épileptique de l'espèce la plus dangereuse qu'il faut absolument mettre hors d'état de nuire... »

Jeanne Weber est effectivement mise hors d'état de nuire. Par arrêté du 23 décembre 1908, il est décidé que « l'aliénée Moulinet » sera séquestrée à l'asile départemental de Fains pour y recevoir les soins que sa position réclame. C'est là qu'elle meurt le 5 juillet 1918 d'une crise de néphrite, à quarante-trois ans.

Jeanne Weber n'a avoué aucun de ses crimes. Même pas le dernier, pour lequel sa culpabilité était évidente. Mais ceux pour lesquels elle a été acquittée, les a-t-elle commis ? On peut se le demander, même si pour l'histoire judiciaire sa culpabilité ne fait aucun doute. 

Selon certains psychologues, Jeanne Weber a certainement été une criminelle, mais elle n'en est sans doute devenue une qu'après son non-lieu. Ce sont les autres qui l'ont rendue criminelle. Ses nièces et son fils sont certainement morts de mort naturelle, Auguste Bavouzet aussi. D'autres auteurs pensent qu'à l'exception de son fils, Jeanne Weber a dû tuer une dizaine d'enfants en appuyant fortement sur leur poitrine pour bloquer leur respiration, ce qui ne laisse pas trace de violences.

 

Qui pourra jamais le dire avec certitude ?

 

 

Pour en savoir plus :

 

Solange Fasquelle, L'Ogresse de la Goutte-d'Or, Paris, Presses de la Cité, coll. « N'avouez jamais », 1974, 188 p.

 

Cliquer ici pour télécharger l'article :

Jeanne-Weber.pdf



[1] Partisan de la phrénologie, théorie selon laquelle les protubérances du crâne auraient été l’indice de dispositions morales ou intellectuelles déterminées.


28/01/2023
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Les pages d'histoire en Podcast

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Au fil du temps, les pages d’histoire vont pouvoir s’écouter !  Vous pouvez télécharger et écouter à votre guise sur n'importe quel appareil, lisant du format MP3...

 

 

 

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 Découvrez les pages d'histoire sur la chaine de Sabrina....

 

 

La mort d'Oscar Dufrenne 

 

 

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Paul Grappe, déserteur travesti

 

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23/01/2023
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L’affaire Joseph Vacher : l’exécution d’un aliéné ?

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Du 26 au 28 octobre 1898, par un hasard du calendrier, Bourg-en-Bresse partage les honneurs de la chronique judiciaire avec la Cour de cassation : tandis que les hauts magistrats se penchent sur la demande en révision du procès Dreyfus, la cour d’assises de l’Ain juge Joseph Vacher, surnommé « le Jack l’éventreur du Sud-Est ».

Joseph Vacher comparaît officiellement pour un seul meurtre, celui d’un jeune berger, Victor Portalier, sauvagement tué et mutilé. L’accusé a cependant reconnu dix autres crimes, aggravés de sévices et de mutilations effroyables, et bien d’autres forfaits analogues lui sont attribués. Cet ancêtre de nos « tueurs en série », doublé d’un pervers sexuel, était-il réellement responsable de ses actes ? La justice de 1898 l’a affirmé et Vacher a été guillotiné. Plus d’un siècle après, le « tueur de bergers » continue pourtant de susciter recherches et débats.

 

Un marginal exalté. 

 

Joseph Vacher a 29 ans lors de son procès. Il est le 14ème enfant d’une famille paysanne de l’Isère et a perdu son frère jumeau, mort à l’âge d’un mois. Mal soigné après un contact avec un chien enragé, victime de la fièvre typhoïde, Joseph connaît une enfance tourmentée où il se signale par sa violence et des accès de fureur incontrôlés. Il est également très marqué par la religion, d’abord au contact de sa mère, sujette à des crises de mysticisme, puis des frères maristes. Il les quitte en 1887 et mène alors une existence chaotique, en raison d’un caractère instable qui l’empêche d’exercer durablement une activité sédentaire. Séduit en outre par l’anarchisme, Vacher tient souvent des discours agressifs qui contribuent encore à le marginaliser. Il est soupçonné d’avoir déjà commis des crimes à cette période, mais cette probabilité demeure à l’état d’hypothèse, faute de preuves et d’aveux.

De 1890 à 1893, Vacher accomplit son service militaire. Il connaît humiliations et brimades, mais parvient à décrocher ses galons de caporal puis de sergent. L’armée s’interroge cependant sur l’état mental de ce sous-officier, sujet à des crises de violences contre ses camarades et auteur de tentatives de suicide. En 1893, une jeune femme qui lui avait promis le mariage préfère rompre. Vacher tente vainement de la tuer puis de se suicider. Il garde deux balles dans la tête de cet épisode. Hospitalisé puis mis à l’asile, il est déclaré atteint d’aliénation mentale et bénéficie d’un non-lieu dans l’information ouverte contre lui pour tentative d’assassinat. Transféré dans un nouvel asile, il se comporte alors de façon exemplaire au point d’être bientôt considéré comme guéri… et libéré en conséquence. Un mois plus tard, en mai 1894, il commet le premier des onze crimes qu’il reconnaîtra par la suite.

 

L’errance d’un tueur de bergers 

 

Onze assassinats le plus souvent accompagnés de viols ante ou post-mortem et d’actes de mutilation sont imputés à Joseph Vacher qui les reconnaît tous. Une quarantaine d’autres sont évoqués durant l’instruction mais n’ont pu lui être formellement reprochés. Cette série criminelle se déroule entre mai 1894 et juin 1897 dans dix départements différents allant du Var, le plus au sud, à la Côte d’Or, le plus septentrional. Les crimes sont commis dans des villages au préjudice de jeunes bergers et de jeunes bergères. Une femme d’un certain âge, tuée chez elle, fait exception. Les victimes sont des deux sexes : sept filles et quatre garçons. En majorité, elles sont adolescentes. Quelques objets sont dérobés mais le mobile des meurtres reste clairement sexuel. La façon d’opérer est toujours identique : les victimes sont surprises alors qu’elles se trouvent isolées dans un champ. Elles sont violemment agressées puis étranglées, égorgées, éventrées, mutilées sexuellement et violées. Leurs corps sont dissimulés derrière des buissons. Si certaines des victimes féminines de Vacher n’ont pas été violées, les quatre garçons assassinés ont tous subi des pénétrations anales.  La plus grande fréquence annuelle est de cinq meurtres (1895) et les crimes sont souvent commis entre mai et octobre, période d’intense activité agricole. Le nombre de victimes de Vacher fait toujours débat. 11 crimes ont été avoués sur la période comprise entre 1894 et 1897, alors qu’il avait entre 25 et 28 ans. Il est vraisemblable que d’autres homicides ont été perpétrés de sa main. Le juge Fourquet a examiné un total de 86 procédures. Selon certains auteurs qui présentent Vacher comme le recordman français du crime en série moderne, plus de 50 meurtres et autant de tentatives d’assassinats lui seraient imputables. L’un d’eux fera remonter le premier crime à 1884 alors que Vacher n’avait que 15 ans. Le paradoxe est que Joseph Vacher n’a été formellement jugé et condamné que pour un seul meurtre.

 

Le crime de trop ?

 

À Étaules (Côte-d’Or), le 12 mai 1895, il égorge Augustine Mortureux, âgée de 17 ans puis, la même année, le 24 août, il égorge et viole une femme âgée de 58 ans, à Saint-Ours (Savoie). Une semaine plus tard, il commet un nouveau forfait dans l’Isère. Voici la description du crime de Bénonces, extraite de l’acte d’accusation, homicide pour lequel Vacher a été renvoyé devant la cour d’assises de l’Ain :

 

« Le 31 août 1895, fut découvert à Bénonces au lieu dit « le Grand-Pré », situé commune de Bénonces (Ain), le cadavre affreusement mutilé d’un jeune berger, âgé de seize ans, Victor Portalier. Vers une heure de l’après-midi, il avait quitté le domicile de son maître, le sieur Berger, cultivateur au hameau d’Anglas, pour conduire le bétail au pâturage. À trois heures environ, un autre berger, Jean-Marie Robin, âgé de douze ans, aperçut le troupeau de Portalier dans un champ de trèfle. Il appela en vain son camarade et s’efforçait de ramener le bétail quand il remarqua sur la terre des traces de sang. Effrayé, il héla d’autres pâtres qui lui signalèrent la présence du garde champêtre. Celui-ci se rendit sur les lieux et, suivant les traces de sang, se trouva bientôt en présence du cadavre de Portalier, caché sous des genévriers, presque nu et couvert de blessures. Une énorme plaie s’étendant de l’extrémité inférieure du sternum au pubis ouvrait entièrement le ventre ; les intestins s’en échappaient et se répandaient sur l’abdomen et sur une cuisse. »

 

La sanglante errance prend fin sur la commune de Champis, en Ardèche. Il est surpris en flagrant délit alors qu’il s’attaquait à une femme de 27 ans. Après cette ultime agression, le rapprochement est fait entre le signalement de Vacher et celui du vagabond recherché dans le crime de Bénonces. Condamné à trois mois de prison pour tentative de viol, Vacher est transféré de la maison d’arrêt de Tournon à celle de Belley, dans l’Ain, où le juge Émile Fourquet, qui a obtenu la réouverture de l’instruction de l’affaire Portalier, espère avoir enfin arrêté celui que la presse surnomme bientôt « Jack l’éventreur du Sud-Est ». Lors du transfert, Vacher tente de s’évader en sautant du train en marche. Le premier interrogatoire de Vacher a lieu le 10 septembre 1897. Il nie d’abord toute présence à Bénonces au moment des faits qui lui sont reprochés, ainsi que toute relation avec les autres crimes évoqués par Fourquet. Le 19 septembre 1897, le docteur Bozonnet, médecin de la maison d’arrêt de Belley rédige à la demande du juge un bref rapport d’expertise. Ni les circonstances des actes commis ni la sexualité de Vacher ne sont abordés. Ce rapport, laconique, peut être cité complètement :

 

« Le nommé Vacher, détenu, vingt-huit ans, est atteint de débilité mentale, d’idées fixes voisines des idées de persécutions, de dégoût profond pour la vie régulière. Il présente une otite suppurée et une paralysie faciale, consécutives à un coup de feu. Il affirme aussi avoir deux balles dans la tête. La responsabilité de Vacher est très notablement diminuée. »

 

Le juge, l’assassin et les médecins. 

 

Le 10 octobre 1897, Vacher passe aux aveux d'abord pour huit meurtres. Le 16 paraît dans Le Petit Journal, une « lettre de Vacher », dont celui-ci a négocié la publication en échange de sa confession. Certains soupçonnent Vacher de se vanter d'avoir commis des crimes dont il a seulement entendu parler. Cependant, c'est suivant les indications de Vacher lui-même que des ossements seront retrouvés dans un puits, le 25 octobre, à Tassin-la-Demi-Lune dans le Rhône. Selon le médecin légiste chargé d'étudier les restes – un dénommé Jean Boyer –, ceux-ci appartiendraient à une personne d'un sexe indéterminé, âgée d'une quinzaine d'années et morte depuis au moins trois mois sans qu'il ne soit possible d'indiquer une période précise. On croit d'abord qu'il s'agit des restes de François Bully, un manœuvre de dix-sept ans, mais celui-ci se manifeste et, plus tard, grâce aux vêtements et à la denture, les parents de Claudius Beaupied, un jeune chemineau (vagabond) de quatorze ans, croiront reconnaître la dépouille de leur fils.

Si Vacher ne reconnaît pas tous les meurtres qu’énonce le juge, il en confesse d’autres spontanément… le magistrat n’oublie pas pour autant que son travail d’investigation peut ne pas connaître de suite judiciaire si la démence du criminel est médicalement constatée. Le docteur Bozonnet, médecin de la prison, estime que l’homme est atteint de débilité mentale et que sa responsabilité est « très notablement diminuée ». Fourquet prend soin de commettre pour l’expertise mentale du criminel des médecins qui partagent ses conceptions : dans un rapport de juillet 1898, le docteur Lacassagne, célèbre criminologue, affirme avec ses collègues que le tueur « se croyait assuré de l’impunité grâce au non-lieu dont il avait bénéficié et à sa situation de fou libéré. Actuellement Vacher n’est pas un aliéné : il simule la folie. Vacher est donc un criminel ; il doit être considéré comme responsable, cette responsabilité étant à peine atténuée par les troubles psychiques antérieurs. »

Soucieux de contrôler totalement son prisonnier, Fourquet ne lui notifie qu’avec retard le droit qui est désormais le sien, en vertu de la loi du 8 décembre 1897, de bénéficier du concours d’un avocat au cours de l’instruction. Il en résulte une annulation de la procédure, mais le juge reprend son instruction et finit par obtenir le renvoi de Vacher devant la Cour d’assises de l’Ain. Le magistrat est fort du soutien de l’opinion, soulagée de voir identifié et neutralisé le tueur de bergers qui avait terrifié les campagnes. Fourquet bénéficie aussi de l’appui de journalistes et de personnalités politiques, comme le député Alexandre Bérard. Lors du procès, il connaît son heure de gloire. C’est en vain que le défenseur de Vacher, Me Charbonnier, demande une contre-expertise sur l’état mental de l’accusé et tente, avec l’appui des docteurs Bozonnet et Madeuf, de convaincre les jurés de la déficience mentale de son client. À l’unanimité, Vacher est reconnu coupable, sans circonstances atténuantes. Il est condamné à mort.

Après le verdict, Me Charbonnier tente de prolonger le débat dans l’opinion ; mais le président Félix Faure refuse de gracier Vacher, publiquement exécuté à Bourg-en-Bresse le 31 décembre 1898. Le pouvoir politique met ainsi un terme à une affaire synonyme à ses yeux de trouble à l’ordre public. Les initiatives contestables qu’a prises le juge Fourquet au cours de son instruction ne sont pas approuvées pour autant : le magistrat n’obtiendra jamais la reconnaissance qu’il espérait. Déçu de ne pas connaître de promotion significative dans sa carrière, il finit par démissionner de la magistrature en 1912 et publie en 1931 un auto-plaidoyer sur ce qui demeure l’affaire de sa vie. Son ouvrage n’est aujourd’hui qu’un élément parmi d’autres de l’abondante bibliographie consacrée à Vacher.

 

Que reste-t-il de l’affaire Vacher ?

 

Le rapport final des docteurs Lacassagne, Pierret et Rebatel illustre en effet l’amorce d’une évolution majeure mais alors encore peu visible de la pratique de l’expertise de cette fin de siècle. Alors que Vacher aurait probablement été, dans le premier tiers du XIXe siècle, considéré par les médecins aliénistes comme un irresponsable au seul titre, selon l’expression même de Vacher de « l’abominalité de ses actes », les experts de 1897 ont concilié dans leur appréciation le diagnostic d’une anormalité psychique avec un constat de responsabilité pénale. Ce rapport d’expertise ne fut certes pas le premier à adopter une position permettant de rendre une justice opérationnelle mais l’affaire Vacher occupe une place de choix – par son retentissement public et une mémoire entretenue jusqu’à nos jours – dans une lignée de causes célèbres de crimes de sexes et crimes de sang dont les auteurs furent reconnus responsables pénalement. Considéré sous cet angle, le traitement judiciaire du cas Vacher marque une étape dans un processus de responsabilisation des « anormaux » mentaux qui ne sera constaté et mis en débat… qu’un siècle plus tard.

 

Pour en savoir plus :

 

 Il y a des montagnes de livres, d’articles ! Mais on peut surtout voir ou revoir le fim de Bertrand Tavernier : Le juge et l’assassin avec Philippe Noiret et Michel Galabru. 

 

Cliquez ici pour télécharger l'article :

 

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13/01/2023
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Strange fruit : les fruits amers du lynchage.

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Les années 30 touchent à leur fin. New York est une ville vibrante, créative, illuminée. Le Cafe Society qui vient d'ouvrir ses portes sur Sheridan Square, à Greenwich Village, fait vœu d'être le premier night-club d'Amérique où noirs et blancs peuvent se mélanger sans y penser. Les amoureux de jazz et les penseurs d'une gauche en verve y font bon ménage et Billie Holiday règne avec autorité sur ce beau monde hédoniste et raffiné. Sa voix est l'expression la plus pure d'une blessure grande ouverte. Strange Fruit (littéralement « fruit étrange ») est une chanson interprétée par Billie Holiday pour la première fois en 1939. Elle n’est pas la première à l’interpréter. Tirée d'un poème écrit et publié en 1937 par Abel Meeropol, c'est un réquisitoire artistique contre le racisme aux États-Unis et plus particulièrement contre les lynchages subis par les Afro-Américains, qui atteignent alors un pic dans le sud des États-Unis. Meeropol l'a mis en musique avec l'aide de son épouse Anne Meeropol, et la chanteuse Laura Duncan l'interprète comme une chanson de protestation sur les scènes de New York. « C'est la plus affreuse des chansons, a dit plus tard Nina Simone. Affreuse parce que violente et dévoilant crûment ce que les blancs ont fait aux miens. » Une des légendes accompagnant Strange Fruit veut que Billie Holiday n'ait pas été « bouleversée » quand Strange Fruit lui a été proposée par son employeur.  « Indifférente » ou « mal à l'aise » selon les sources, elle n'a toutefois pas tardé à se l'approprier et à en faire l'apogée de son tour de chant, marquant ainsi un des premiers succès du « protest song ». 

 

Mais qu’est-ce que le lynchage ? 

 

« Le lynchage, écrit Dora Apel[1], est une pratique qui conduit des gens ordinaires à commettre des atrocités extraordinaires au nom du maintien des valeurs de la civilisation. » Le sujet du lynchage s’invite de nouveau à la tables de historiens américains. Le souvenir n’en avait pas disparu, mais gardait une coloration très « western » entre voleurs de chevaux et attaques de diligences. Ce folklore masquait la réalité. C’est à la fin du XVIIIe siècle qu’à l’instigation du juge Lynch, les bons citoyens de Virginie se mirent à infliger des châtiments corporels à ceux qui enfreignaient la loi, l’ordre, les bonnes mœurs. Cette sanction extra-légale imposée par la communauté dans des territoires inorganisés ou dans lesquels il fallait aller chercher l’autorité à plusieurs jours de cheval, cessa bientôt d’être une pratique de la frontière, pour devenir une alternative au système judiciaire. En effet, ce sont souvent des criminels qu’on a déjà arrêtés que la communauté se donne la satisfaction de punir promptement et de façon proportionnée au crime. Le lynchage n’était pas forcément mortel – on garde l’image du goudron et des plumes – mais le devient presque toujours dans les années 1830. Gagnée par le nord abolitionniste et industriel sur le sud esclavagiste et rural, la Guerre de Sécession (1861-1865) ruine la plantation cotonnière et abolit l’esclavage des Afro-Américains.

 

Racisme et lynchage : le duo infernal.

 

Jusque dans les années 1860, on lynche des Blancs, des Indiens, des Mexicains, des gens de la frontière, des voleurs de bétail, des hommes sans foi ni loi, mais peu de Noirs : c’est à leurs propriétaires de faire justice, et ils hésitent. S’il faut bien se débarrasser de quelques irrécupérables, coupables de meurtre ou de viol, l’esclave est un capital précieux. La guerre de Sécession généralise la violence expéditive dans le Sud, où la guerre civile se poursuit, à coups d’enlèvements, d’expéditions punitives du KKK contre les Républicains et leurs alliés noirs, jusqu’en 1871. Quand cette violence généralisée faiblit, le lynchage subsiste dans le Sud, où il devient un des instruments du conflit racial. La liberté a privé le Noir de valeur marchande. Corvéable sous le paternalisme domanial, l’ancien esclave se mue en prolétaire du capitalisme cotonnier.  « L’homme libre » a le privilège d’être lynché ! De 1880 à 1952, les historiens décomptent environ 6000 lynchages (chiffres officiels : 4 472 victimes entre 1882 et 1968). Lynchages communautaires ou sous la houlette du Ku Klux Klan, né le 24 décembre 1865, pour garantir la suprématie blanche et puritaine. Si huit fois sur dix, le lynché est un noir, dans certains comtés du sud, la presse relate un acte de lynchage… tous les quatre jours, avec la complicité active et passive des juges, shérifs, gardiens de prison ou jurés. Appuyé ou non par la Garde nationale, un shérif équitable combat parfois le lynchage au risque des représailles.

 

Le lynchage de Jesse Washington.

 

En 1916, Waco au Texas est une ville prospère de 30 000 habitants. Dans les années 1910, l'économie de Waco est développée et la ville a acquis une réputation pieuse. Une classe moyenne noire a émergé dans la région ainsi que deux universités traditionnellement noires. Au milieu des années 1920, les Noirs représentent environ 20 % de la population de Waco. Dans son étude de 2006 sur le lynchage, la journaliste Patricia Bernstein décrit la ville comme couverte d'un « fin vernis » de paix et de respectabilité. Jesse Washington allait avoir dix-sept ans. Peut-être était-il un peu retardé mental. Il travaillait comme le reste de sa famille dans les champs de coton des Fryer, près de Waco. Le 8 mai 1916, la fermière est assassinée chez elle, sans doute violée. Jesse Washington, arrêté, avoue le crime. Son procès est prévu pour le lundi 15 mai. Pendant le week-end, des milliers de personnes affluent à Waco : un lynchage s’organise. Le matin du 15 mai, le tribunal de Waco se remplit rapidement et la foule empêche presque les juges d'entrer. Plus de 2 000 personnes sont présentes à l'intérieur et à l'extérieur de la salle. Les participants sont presque tous blancs mais quelques membres silencieux de la communauté noire de la ville sont néanmoins présents. Lorsque Washington est amené à l'audience, un homme pointe un pistolet sur lui mais est rapidement désarmé. Le juge tente de maintenir l'ordre et demande à l'auditoire de rester silencieux. Le choix des jurés se fait rapidement, la défense ne s'oppose à aucun des choix de l'accusation. Dans une salle où s’entassent des centaines d’hommes en armes, le jury a à peine le temps de le déclarer coupable que, aux cris de « Get the nigger ! », un groupe s’empare de lui. Le « Waco Times Herald » décrit la suite : « ils le trainent en bas des escaliers, lui passent une chaîne autour du corps et l’attachent derrière une auto. La chaîne casse. Un grand gaillard la fixe à son poignet et tire Jesse Washington derrière lui. Sur le chemin, la foule arrache les vêtements du garçon, le frappe avec tout ce qui lui tombe sous la main, des briques, des pelles, des bâtons. On lui coupe les oreilles et on lui coupe le sexe.  Il reçut tellement de coups et de blessures qu’il n’était plus noir, mais rouge de sang des pieds à la tête quand on arriva au lieu du supplice.  Toutes sortes de matériaux inflammables ont été empilés au pied d’un arbre. On y met le feu, et on jette la chaîne passée autour de son cou au-dessus d’une branche pour le suspendre dans les flammes. L’adolescent s’accroche à la chaîne, on lui coupe les doigts. On le plonge à plusieurs reprises dans le feu, où il se tord, langue pendante.  Les spectateurs étaient accrochés aux fenêtres de l’hôtel de ville et des autres bâtiments d’où on avait une bonne vue et, quand le corps du Noir commença à bruler, des cris de joie s’élevèrent des milliers de poitrines. » On estime la foule entre dix mille et quinze mille personnes. Jesse Washington met longtemps à mourir, car aucun des vingt-cinq coups de couteau qu’il a reçus n’est mortel et on prend soin qu’il ne s’étrangle pas. Pendant que son corps se carbonise dans les cendres fumantes, la foule s’écarte pour permettre aux femmes et aux enfants de venir regarder. Au bout d’un moment, on le pend de nouveau puis quelqu’un attrape son torse au lasso et le traine derrière son cheval dans les rues de Waco. Les membres se détachent, ainsi que la tête, que l’on place sur le seuil d’une femme de mauvaise vie. Des petits garçons s’en emparent pour extraire les dents, qu’ils vendent 5 dollars pièce. Chaque maillon de la chaîne est vendu 25 cents. Les restes sont ensuite emmenés à Robinson, le village noir dont Jesse Washington est originaire, et exhibés pendant quelques heures sur un poteau téléphonique. On les récupère pour les jeter de nouveau dans le feu à la fin de l’après-midi, et finalement à la fosse commune. 

 

Les suites. 

 

Comme cela était la norme pour de tels événements, personne n'a été inquiété pour avoir participé au lynchage. Il n'y a pas eu non plus de répercussion négative pour Dollins et le chef de la police John McNamara : bien qu’ils n’aient rien fait pour arrêter la foule, ils sont demeurés très respectés à Waco. En cette année 1916, la même population qui lynche des Noirs participe à des manifestations contre la barbarie allemande en Belgique et s’émeut du sort des Arméniens. La plupart des Américains d’aujourd’hui ne peuvent le comprendre. Après l’exposition itinérante de photos de lynchage « Without Sanctuary » organisée il y a quelques années dans de petites villes du Sud, la presse locale se faisait l’écho des réactions stupéfaites d’hommes et de femmes qui interrogeaient leurs parents sur ce passé. Ces photos, ces cartes postales, une série complète pour le supplice de Jesse Washington, offrent au public la vue insupportable des corps mutilés dans leur nudité́ et leur saleté́ ; plus insupportable encore, sur ces mêmes cartes, figure une foule de témoins, parmi lesquels les bourreaux, qui regardent l’objectif, souriants ou fiers.

La juxtaposition de ces misérables dépouilles et de l’absence de remords, de la bonne foi satisfaite des spectateurs ouvrent un abime. En effet, ce ne sont pas des photos de guerre, prises par des correspondants dans des conditions dangereuses, des photos de l’univers concentrationnaire mises en scène par les libérateurs, des photos faites par des témoins indignés soucieux de témoigner pour les victimes, mais des photos prises par les bourreaux pour les bourreaux, des souvenirs à partager. James Allen, qui a rassemblé cette collection, les a retrouvées chez des membres du Ku Klux Klan, mais aussi dans des albums familiaux, à coté des photos de vacances. Elles ont été pour la plupart prises par le photographe du coin : ainsi Fred Gildersleeve, « Gildy », honorable photographe de la ville de Waco pendant une cinquantaine d’années, était installé dans le bureau du maire, aux premières loges. Mais il est vrai qu’il y avait une telle foule qu’il a eu du mal pour les gros plans. Ces clichés sont expédiés à la famille et aux amis avec le commentaire approprié. Au dos d’une carte représentant le corps calciné de Jesse Washington, on lit ce message : « C’est le barbecue d’hier soir. Je suis à gauche, où j’ai fait une croix. Votre fils, Jo. » Cette barbarie acceptée, revendiquée, dans une société évoluée, est d’une radicale étrangeté.

Dès les années 1950, entre industrialisation du sud et combat des autorités fédérales ou des associations civiques, le lynchage décline sans disparaître. Après 200 tentatives infructueuses pendant un siècle, le Sénat américain adopte le mercredi 20 décembre 2018 (!) à l’unanimité, une proposition de loi faisant du lynchage un crime fédéral.

 

Strange Fruit 

 

Southern trees bear strange fruit

Les arbres du Sud portent un fruit étrange

Blood on the leaves and blood on the root

Du sang sur leurs feuilles et du sang sur leurs racines

Black bodies swinging in the southern breeze

Des corps noirs qui se balancent dans la brise du Sud

Strange fruit hanging from poplar trees

Un fruit étrange suspendu aux peupliers

 

Pastoral scene of the gallant South

Scène pastorale du vaillant Sud

The bulging eyes and the twisted mouth

Les yeux révulsés et la bouche déformée

Scent of magnolia sweet and fresh

Le parfum des magnolias doux et printanier

Then the sudden smell of burning flesh

Puis l'odeur soudaine de la chair qui brûle

 

Here is a fruit for the crows to pluck

Voici un fruit que les corbeaux picorent

For the rain to gather, for the wind to suck

Que la pluie fait pousser, que le vent assèche

For the sun to ripe, to the tree to drop

Que le soleil fait mûrir, que l'arbre fait tomber

Here is a strange and bitter crop !

Voici une bien étrange et amère récolte !

 

Cliquez sur le lien pour écouter Billie Holiday

 

Billie Holiday

 

 

Pour en savoir plus : 

 

Joël Michel, Le lynchage aux États-Unis, Paris, La Table Ronde, 2008.

 

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[1] Historienne américaine 


08/12/2022
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La peste noire : la pandémie qui bouleversa notre monde.

 

 

 

 

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Jean Froissard, célèbre chroniqueur médiéval, qui décrivit par le menu les guerres et la vie des cours royales du XIVème siècle, retrace en une phrase le phénomène qui bouleversa de manière définitive les sociétés occidentales : « En ce temps, par tout le monde généralement, une maladie qu’on appelle épidémie courait, dont bien la tierce partie du monde mourut. ». On comprend aisément que son mode de vie - il était hébergé par une bonne partie des cours européennes - l’ait tenu éloigné des campagnes et des villes où mouraient en masse paysans et artisans. Cependant, cette « tierce partie du monde » a longtemps fait autorité pour dresser le bilan de la peste dite « noire » qui ravagea l’Europe de 1347 à 1352 et resurgit de manière, certes de manière moins puissante, jusqu’à l’aube du XIXème siècle.

 

Un choc démographique d’une ampleur inégalée en Europe.

 

L’apparition de la peste de 1347 ne constitue pas une nouveauté. C'est même l'une des maladies identifiables les plus anciennes que connaît l'humanité. Selon toute vraisemblance, la bactérie responsable Yersinia pestis, du nom du chercheur Alexandre Yersin, auteur de sa découverte à Hongkong en 1894 est apparue en Asie centrale il y a environ vingt mille ans. 

Nous ignorons cependant presque tout des épidémies antiques, car les sources restent trop vagues pour qu'on puisse identifier avec certitude la maladie. En revanche on est sûr qu’elle, elle sévissait entre le VIème et le VIIIème siècle en occident et le pourtour méditerranéen, connu sous le nom de peste « Justinienne ». Puis, elle disparait et réapparait avec fracas dans l’histoire occidentale en 1347. La Peste noire provient sans doute des pays du Moyen Orient où il semble que la peste existait au XIV siècle, comme encore aujourd'hui, à l'état endémique. Sa première manifestation nous est rapportée dans l'armée du khan de Kiptchak qui assiégeait la colonie génoise de Caffa en Crimée en 1347 : les cadavres de pestiférés lancés dans la ville par les pierrières mongoles y propagèrent la maladie et les vaisseaux génois la rapportèrent en Occident. A partir des ports méditerranéens, elle en visita de proche en proche tous les pays : Sicile dès 1347 ; Afrique du Nord, Corse, Sardaigne, Italie, Péninsule Ibérique, France en 1348 ; Autriche, Hongrie, Suisse, Allemagne du Sud, Vallée du Rhin, Flandre, Angleterre méridionale en 1349 ; Angleterre septentrionale, Scandinavie et pays riverains de la Baltique en 1350. En trois ans, en se propageant surtout le long des voies commerciales terrestres et de port en port, elle avait dépeuplé́ l'Occident tout entier. Les effets de la peste y vont être d'autant plus ravageurs que l'Occident se trouve, à cette époque, affaibli. La dégradation du climat au cours de la décennie 1310, avec des excès de pluviosité autour des années 1315, a eu des répercussions dramatiques sur la production céréalière, entraînant de graves difficultés frumentaires et de terribles disettes.

Comme si un malheur ne suffisait pas, de nombreux pays sont confrontés à un contexte économique, politique et social dégradé. Les royaumes de France et d'Angleterre sont en guerre depuis 1337 ce sont les débuts de la guerre de Cent Ans. La couronne d'Aragon ou la péninsule italienne connaissent de nombreux troubles politiques et militaires entraînant la misère, la famine et le brigandage. Frappant indistinctement hommes, femmes et enfants, la maladie, parfois, dépeuple des régions entières. La saignée est brutale. En Italie, Florence passe probablement de 110 000 ou 120 000 habitants en 1338 à 50 000 en 1351. A Hambourg ou Brême, entre 60 et 70 % de la population décède. En Provence, Dauphiné ou Normandie, on constate une diminution de 60 % des feux foyers fiscaux.

Certaines régions voient disparaître jusqu'aux deux tiers de leur population. A Givry, en Bourgogne, dans un des plus anciens registres paroissiaux que l'on possède, le curé, qui notait 28 à 29 inhumations par an en moyenne, enregistra 649 décès en 1348, dont la moitié en septembre. A Saint-Germain-l'Auxerrois, paroisse la plus importante de Paris, on enregistra 3 116 morts entre le 25 avril 1349 et le 20 juin 1350. Faute de sources assez précises, personne ne connaît exactement le nombre de victimes. Cependant, les estimations actuelles établissent le taux de mortalité dans une fourchette allant de la moitié aux deux tiers de la population de la Chrétienté. Lorsqu'on évoque les conséquences démographiques de la peste, il faut encore compter avec les nombreuses résurgences de la maladie, comme l'épidémie de 1360-1362, nommée "petite mortalité ", caractérisée par une surmortalité des jeunes, ou encore celles de 1366-1369, 1374-1375, 1400, 1407, etc. En Occident, le fléau ne disparaît que très progressivement et des flambées, parfois majeures, se signalent encore au XVIIIe, voire au XIXe siècle. Malgré une remontée importante  de la population au XVIe siècle, il faut attendre le XVIIIe pour que la France retrouve son niveau d’avant la peste de manière définitive et reprenne sa croissance. Si toutes les catégories sociales sont touchées, les pauvres paient le plus lourd tribut. 

 

L’économie résiste au déclin. 

 

Dans la mesure où la moitié seulement de la population a survécu, il y a concentration des propriétés et des richesses. Par ailleurs, tous les salariés peuvent désormais manger le plus souvent à leur faim.

Les mieux payés et les classes moyennes accèdent à une alimentation diversifiée. La consommation urbaine de viande, de fruits, de poisson et de vin s’accroît, de même que celle des produits textiles et artisanaux. Cette demande nouvelle entraîne la conversion partielle de l’économie rurale. L’élevage se développe, ainsi que la pisciculture, la vigne et les cultures fruitières. L’élevage paysan a l’avantage de rompre le cercle vicieux de l’agriculture féodale, plus extensive qu’intensive. Il fournit de l’engrais, de la nourriture, viande, produits lactés, ainsi qu’une force de travail qui libère un peu les agriculteurs et leur permet de s’adonner à des cultures non vivrières leur procurant un complément de revenu, ainsi le pastel et le safran en Languedoc.

Cette aisance relative n’empêche pas que le paupérisme, même réduit, demeure important. Il faut aussi tenir compte des guerres et de l’alourdissement de la fiscalité étatique, qui provoque d’ailleurs bon nombre d’émeutes antifiscales.

 

La destruction des rapports sociaux et un nouveau rapport à la mort.

 

Nombre de chroniqueurs de l’époque ont été plus bavards que Froissart nous donnant à voir comment les contemporains ont vécu ces épisodes. Ainsi, un certain Louis Sanctus de Beringen nous fournit, dans une lettre adressée à un habitant de Bruges, comment il perçoit la situation depuis de la cour pontificale où il vit confiné, au service du cardinal Giovanni Colonna. La lettre commence par l'évocation d'une contagion mondiale, venue d'Asie. La paix mongole a peut-être favorisé sa circulation en Asie centrale et le grand historien arabe Ibn Khaldun en est aussi le témoin à Tunis. Apparue après des signes annonciateurs et une conjonction astrale particulière, autant que par un « souffle fétide du vent » comme le veulent aussi les théories savantes, qui font de la corruption de l'air la raison de la pestilence, et en donnant son rôle obligé à la volonté divine, l'épidémie arrive prosaïquement en Occident par les échanges commerciaux transméditerranéens. Louis Sanctus de Beringen décrit assez bien les formes pulmonaires de la maladie et suggère que l'haleine peut jouer un rôle dans sa transmission. Il s'appuie sur les autopsies pratiquées par les savants pour tenter d'en saisir les causes : « Beaucoup de cadavres ont été ouverts et disséqués, et on a constaté que tous ceux qui meurent ainsi subitement ont les poumons infectés et crachent du sang. »

Mais ce qui le frappe encore plus, c’est la destruction des liens sociaux et amicaux. Tout en reconnaissant que certains sont morts pour avoir voulu visiter ou soigner leurs parents, il insiste, comme tous les témoins de son temps, sur la destruction des rapports sociaux qui en résulte : « Un médecin ne visite plus le malade, si même on lui donnait tout ce que le malade possède en cette vie, un père ne visite plus son fils, ni une mère sa fille, ni un frère son frère, ni un fils son père, ni un ami son ami, ni une connaissance sa connaissance, ni quiconque est lié par le sang, en quelque mesure que ce soit, à autrui, à moins qu'il ne veuille subitement mourir avec lui ou le suivre incontinent. ». C’est cela la principale leçon de la peste. 

Mais cette dissolution va plus loin encore, puisque, au-delà du non-accompagnement des mourants, ce sont les rites traditionnels et même les lieux ordinaires d'inhumation qui sont bouleversés au cours de l'épidémie, menaçant ou rendant problématiques ces liens fondamentaux qui existaient alors entre les vivants et les morts. Les cortèges funéraires ne peuvent plus s'assembler : viennent alors « de grossiers et rudes montagnards de Provence, pauvres va-nu-pieds, mais de complexion très robuste, que l'on appelle gavots ; ceux-ci, après avoir touché d'avance un gage assez élevé, portent lesdits morts en terre ; mais ni parents ni amis ne se mêlent à eux en quoi que ce soit. Les prêtres eux-mêmes n'entendent pas la confession de ces malades, les sacrements ne leur sont pas administrés, mais quiconque jouit encore de sa santé s'occupe de soi-même et des siens ». Sanctus de Beringen exprime sans doute cette crainte diffuse d'être littéralement submergés par les morts ou assaillis par des fantômes qui ne sont que le retour du refoulé des morts mal enterrés et mal aidés dans l'au-delà. Certes, depuis longtemps déjà à cette date, l'urbanisation, les migrations, le déracinement ont sans doute rendu ce retour traditionnel auprès des ancêtres moins aisé pour les citadins que pour les ruraux. Mais la peste, en ville au moins, alors que les cimetières sont brusquement engorgés, met cruellement en évidence et d'une façon brutale cette impossibilité. Les endeuillés de la peste voient alors leur rapport au temps, à la tradition, à la coutume et à eux-mêmes profondément remis en question. Ainsi la dislocation des structures sociales et familiales entraîne également un profond changement des attitudes devant la mort. Cette mutation débute avant la survenue de la peste, mais celle-ci l’accélère. Longtemps, la mort a été conçue comme un passage naturel et serein entre ici-bas et l’au-delà ; Philippe Ariès parlait à cet égard de « la mort apprivoisée » Il s’agissait d’une mort socialisée : les mourants étaient entourés de leur famille et de leurs voisins. Cet entourage, par sa présence et ses prières, leur assurait un bon passage dans l’au-delà ; sa permanence ultérieure garantissait la pérennité du culte rendu à leur mémoire. 

Avec la peste, les familles et les communautés se disloquent. La socialisation de la mort, le travail de deuil et de mémoire ne peuvent plus s’effectuer. Les morts sont jetés dans des fosses communes, sans personne pour les pleurer.

 

De nouvelles pratiques religieuses.

 

La peste serait un châtiment divin punissant les péchés des hommes. Le peuple se tourne alors vers des figures protectrices comme saint Sébastien, la Vierge, Saint Louis et, à partir du XVe siècle, saint Roch. Prières, supplications, processions et tous les signes susceptibles d'apaiser la colère divine se multiplient dans les villes et campagnes. Parfois, le remède est pire que le mal : certains actes de piété, comme les pèlerinages, favorisent la propagation de la peste. C'est pour cette raison que rapidement les rassemblements processionnels sont déconseillés, et le pape dispense les Anglais et les Irlandais du jubilé de 1350, année sainte durant laquelle le pèlerinage à Rome est recommandé.

La peste favorise la réapparition de manifestations religieuses exacerbées comme les flagellants. Cette secte, qui utilise la flagellation en public comme pénitence, renaît en Italie où elle s'était déjà manifestée au XIIIe siècle. Le mouvement se répand en Europe centrale alors que la France reste assez peu touchée. Mais leurs manifestations ostentatoires, le caractère d'association secrète qui lie les anciens pénitents et leurs participations aux persécutions des Juifs décident rapidement le pape ainsi que les autorités laïques à les condamner. En France, le roi Philippe VI ordonne, le 13 février 1350, « que cette secte damnée et réprouvée par l'Église cesse ». Plus grave, la violence de l'épidémie pousse aussi à rechercher des coupables, des exutoires (les Juifs, les pauvres, les mendiants, les lépreux). A Uzerche, en 1348, on décide tout simplement d'expulser les malades. Peu à peu le corps social assimile dans un même mal pauvres et peste. Il s'amorce là un incontestable changement de perception du pauvre, qui apparaît comme une menace pour l'équilibre économique et social de la communauté.

 

Et après ?

 

La peste a bien sûr laissé plus que des traces. Bien des œuvres d'art sont marquées par une présence obsédante de la mort, telles les célèbres danses macabres, dans lesquelles sont retranscrites l'égalité des hommes devant la mort ainsi que les angoisses de cette société profondément choquée et désemparée. La pensée de la mort s'introduit partout, nombre de décorations d'édifices civils, religieux et mêmes privés l'évoquent. Les quarantaines, les hôpitaux de peste et les mesures de désinfection sont promis à un bel avenir.  Pour certaines, ces législations sanitaires perdureront et façonneront nos codes de santé actuels. En attendant, les mesures d'isolement, si elles limitent réellement la contamination entre humains, restent sans doute relativement inefficaces, car les rats et les puces sont partout présents et leur rôle dans les épidémies reste complètement ignoré par les contemporains. Beaucoup, face à la panique régnante, préfèrent la fuite et se réfugient dans les lieux qu'ils espèrent plus cléments. Mais cela a le plus souvent pour seul résultat de propager le mal. La peste a ainsi représenté un incommensurable choc psychologique. Elle est bien, selon le mot de Jean Delumeau, « une rupture inhumaine ». Cependant, dans la toute première de ses Lettres familières, Pétrarque écrit à Sanctus de Beringen : « Que faire maintenant, mon frère ? Le temps, comme on dit, a glissé entre nos doigts. L'année 1348 a fait de nous des hommes esseulés et faibles ; elle nous a enlevé des choses que ni l'océan Indien ni la mer Caspienne, ni la mer Égée ne peuvent nous rendre : ces dernières pertes sont irréparables ; tout ce que la mort inflige est une blessure incurable ». Cette lettre, expression de sa mélancolie, peut aussi être regardée comme le vaste chantier des temps nouveaux. Celui de faire le deuil de tous les morts de la grande peste et peut-être aussi de qu’on appellera plus tard le moyen-âge. Elle ouvre aussi le moment où s'invente une nouvelle culture et de nouveaux ancêtres retrouvés chez les Romains et les Grecs. Du deuil impossible ou difficile en pandémie sort alors une renaissance, ce qui, dans la conjoncture où nous sommes, est assez réconfortant.

 

Pour en savoir plus :

 

Jean-Noël Biraben, Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, t. I : La peste dans l'histoire, Paris - La Haye, Mouton, 1975,

 

En roman, on ne peut oublier : Pars vite et reviens tard : Fred Vargas. 


14/11/2022
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