Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Les mille et une vies de Richard Francis Burton

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Officier militaire aux colonies, écrivain, poète, traducteur, anthropologue, linguiste, diplomate, orientaliste, théoricien de l'escrime et maître soufi : l'explorateur anglais Richard Francis Burton (1821-1890) eut mille vies. Ce voyageur inlassable, qui parlait 29 langues et 11 dialectes, fut le premier à traduire le Kâmasûtra et Les Mille et Une Nuits dans leur version non expurgée ; il traînait en outre une réputation sulfureuse qu'il devait à son intérêt ethnographique pour les pratiques sexuelles les plus exotiques. En Inde, il participa à une enquête secrète dans un lupanar, ce qui lui valut longtemps d'être soupçonné d'homosexualité (celle-ci était considérée comme un crime particulièrement grave dans l'Angleterre victorienne). Toute sa vie, Burton se plut à entretenir cette réputation scandaleuse, se vantant d'avoir "commis tous les péchés du Décalogue"...

 

Une jeunesse itinérante.

 

Richard Francis Burton nait à Torquay, dans le Devon (Royaume-Uni), le 19 mars 1921. Son père est le capitaine Joseph Netterville Burton, un officier de l'armée britannique d'origine irlandaise. Sa mère, Martha Baker, est l'héritière d'un esquire[1] fortuné du Hertfordshire. Le couple a eu deux autres enfants, Maria Katherine Elizabeth en 1823 et Edward Joseph en 1824. L’enfance de Richard est placée d’emblée sous le signe du voyage. En 1825, sa famille s’installe à Tours puis, au cours des années suivantes, elle déménage en Italie et dans la banlieue de Londres. Faisant preuve d’un don précoce pour les langues, il apprend rapidement à parler le français, l’italien et le latin, s’y ajoutent quelques dialectes comme le napolitain. Il entre au Trinity collège d’Oxford à l’automne 1840. Malgré son intelligence et ses compétences hors pairs, il devient vite le bouc-émissaire de ses professeurs et de ses camarades. Outre sa passion pour les langues, il étudie la fauconnerie et l’escrime. Il se distingue déjà par sa farouche indépendance d’esprit et son indiscipline. 

 

Une carrière militaire 

 

En 1842, selon ses propres mots, « bon à rien d'autre qu'à se faire tirer dessus pour six pence par jour », il s’engage dans l’armée de la compagnie anglaise des Indes orientales dans l’espoir de partir combattre en Afghanistan. Ce conflit s’achevant avant son incorporation, il est affecté en Inde, au 18e régiment d’infanterie indigène de Bombay basé à Gujarat, un régiment placé sous les ordres du général Charles James Napier. Dès son arrivée, il fait étalage de ses capacités à parler couramment l’hindoustani (qu’il a appris à Londres), le gujarâtî et le marâthî aussi bien que le persan et l’arabe (qu’il a commencé à étudier en autodidacte à Oxford). Ces dons pour les langues et l’ailleurs, son appétence pour les cultures et les moeurs locales, troublent ses camarades qui ne tardent pas à l’accuser de « tourner indigène ». Il se fait traiter de « nègre blanc », cela l’indiffère. Burton cultive avec soin sa singularité, entretenant par exemple une ménagerie de singes apprivoisés avec pour objectif d’apprendre leur langage ! On lui confie la mission d'établir le relevé topographique du Sind[2], et c'est pour lui l'occasion d'apprendre à se servir des instruments de mesure qui lui seront plus tard utiles dans son métier d'explorateur. C'est à cette époque qu'il prend l'habitude de voyager déguisé. Sous le nom de Mirza Abdullah, il trompe souvent les gens du pays et ses camarades officiers qui ne parviennent pas à le reconnaître. Il se met à travailler comme agent pour le compte de Napier et bien que les détails de sa mission ne soient pas connus, on sait qu'il participa à une enquête secrète dans un lupanar réputé pour être fréquenté par des soldats anglais et où de jeunes garçons se prostituaient. Son intérêt de toujours pour les pratiques sexuelles l'amène à produire un rapport si détaillé et réaliste qu'il devait plus tard lui causer des ennuis, lorsque des lecteurs ultérieurs de ce rapport (dont on lui avait pourtant assuré qu'il resterait secret) en vinrent à croire que Burton avait pris part lui-même à certaines des activités qu'il y décrivait. Souffrant, il obtient un congé maladie de deux ans et est rapatrié en Europe en mars 1849. En 1850, il écrit son premier livre, Goa et la montagne bleue (Goa and the Blue Mountains), un guide de la région de Goa. Il se rend à Boulogne-sur-Mer pour y visiter l'école d'escrime et c'est là qu'il rencontre sa future femme Isabel Arundell, une jeune catholique de bonne famille.

 

Voyage à la Mecque (1853). 

 

Mû par son goût de l’aventure, Burton obtient un congé de la Compagnie anglaise des Indes orientales. Grâce au soutien de la « Royal Geographical Society », il est chargé d’explorer la péninsule arabique. Il en est convaincu : son séjour en Inde l’a familiarisé avec les moeurs et surtout les us et coutumes (notamment religieux) des musulmans qu’il a fréquentés. Grâce à son don pour les langues et sa ruse de prédilection – celle de s’habiller comme un local – il a appris beaucoup et vite. Il peut dès lors entreprendre ce qu’aucun « infidèle » n’a encore accompli : le hajj, soit un pèlerinage à Médine et à La Mecque. Interdites aux infidèles sous peine de mort, les villes saintes de l’islam n’ont été visitées, depuis la Renaissance, que par une poignée d’Européens généralement convertis. Burton prépare avec minutie son voyage clandestin par l’étude et la pratique de la religion, allant même jusqu’à se faire circoncire pour éviter d’être démasqué. Le récit de son pèlerinage (Une narration personnelle d'un pèlerinage de Médine à la Mecque) deviendra un classique de la littérature de voyage du XIXe siècle. « L’humour et la puissance d’évocation y côtoient sans cesse la plus époustouflante érudition », diront les spécialistes. Une certitude : il est le premier infidèle à rapporter des croquis et des mesures de la Kaaba.

 

Premières explorations (1854-1855)

 

Revenu au Caire depuis la Mecque, Burton s'embarque pour l'Inde et y rejoint son régiment. En mars 1854, il est muté au département politique de la Compagnie des Indes orientales et se rend à Aden sur la péninsule arabique afin d'y préparer une nouvelle expédition sous les auspices de la Société Royale de géographie. Il s'agit d'explorer l'intérieur des terres de la Somalie et au-delà, où il espère découvrir les grands lacs dont il avait entendu parler par les voyageurs arabes. Burton fait seul la première partie de son voyage. Il se fixe pour but la cité d'Harar, dans laquelle aucun Européen n'a jamais pénétré. En effet, selon une ancienne prophétie, la cité commencerait à décliner le jour où un chrétien parviendrait à l'intérieur.

 Burton, une fois de plus déguisé, passe l'essentiel de son temps dans le port de Zeilah, attendant qu'on lui confirme que la route d'Harar est sûre. Il atteint finalement Harar et est même introduit auprès de l'émir. Il séjourne dix jours dans la cité, officiellement comme invité, mais en réalité comme prisonnier. Après cette aventure, il fait des préparatifs pour repartir vers l'intérieur des terres accompagné des lieutenants J. Speke, G. E. Herne et William Stroyan ainsi que de nombreux porteurs africains. Avant que l'expédition ait pu lever le camp, elle est attaquée par des membres d'une tribu somalienne. Au cours de ce combat, Stroyan est tué et Speke capturé et blessé en onze endroits avant de parvenir à s'échapper. Burton a le visage transpercé d'une lance dont la pointe pénètre par une joue et ressort par l'autre. Cette blessure lui laissera une cicatrice caractéristique bien visible sur les portraits et les photographies. L'échec de cette expédition est jugé sévèrement par les autorités et une enquête de deux ans est menée pour déterminer dans quelle mesure Burton n'aurait pas porté la responsabilité du désastre. Même s'il sort blanchi de toute accusation, cela ne l'aidera pas dans sa carrière. Il décrit cette attaque dans son livre « Premiers pas en Afrique de l'Est »

 

Aux sources du Nil 

 

En 1856 la Société royale de géographie (Royal Geographical Society) finance une nouvelle expédition au départ de Zanzibar pour explorer une « mer intérieure » décrite par des marchands arabes et des esclaves. Cette mission doit étudier les tribus locales et déterminer quelles marchandises pourraient être exportées dans la région. On espère aussi secrètement que l'expédition parviendra à découvrir la source du Nil mais cet objectif n'avait pas été explicitement fixé. Dès le début, le voyage est perturbé par des problèmes tels que le recrutement de porteurs fiables, des vols de matériel et des désertions. Burton et Speke sont tous deux atteints de diverses maladies tropicales. Speke devient aveugle durant une partie du voyage et sourd d'une oreille en raison d'une infection survenue après avoir tenté d'en extraire un scarabée. Burton, quant à lui, est longtemps incapable de marcher et il faut le porter. L'expédition parvient au lac Tanganyika en février 1858. Burton est muet d'admiration à la vue de ce lac splendide, mais Speke en raison de sa cécité provisoire est incapable de distinguer l'étendue d'eau. À ce point de l'expédition, l'essentiel de leur matériel d'observation a été perdu, endommagé ou volé et ils sont dans l'impossibilité d'établir les relevés topographiques de la zone aussi bien qu'ils l'auraient désiré. Lors du voyage retour Burton tombe malade à son tour. Speke poursuit les explorations sans lui en se dirigeant vers le nord pour finalement parvenir, le 3 août 1858, au lac Ukéréoué, qu'il baptise « Nyanza Victoria » (lac Victoria), du prénom de la souveraine régnante d'Angleterre. De retour auprès de son chef d’expédition alité, John Speke lui fait ainsi part de sa découverte malgré moult observations imprécises.  Ne disposant d’aucun instrument ad hoc, Speke effectue une carte grossière des environs. Plus élevé en altitude (1 135 mètres) et plus au nord que le lac Tanganyika, le lac Victoria est le réservoir naturel du grand fleuve, c’est évident pour lui ! La logique joue en sa faveur. Sa découverte est cependant invérifiable. Il n’est d’ailleurs pas du tout évident qu’une rivière débouche au nord du lac. C’est ce que lui objecte Burton, ce qui l’agace prodigieusement. Cette différence d’appréciation signe la rupture définitive entre les deux hommes qui repartent malgré tout ensemble vers Zanzibar, qu’ils atteignent le 4 mars 1859.  En 1860, Burton est de retour à Londres. En octobre de la même année, en compagnie de James Augustus Grant, Speke repart en expédition. Les deux explorateurs tentent alors de suivre le cours d’un fleuve vers le nord afin de confirmer leur hypothèse. Le terrain devient trop difficile, les obligeant à d’incessants détours et leur faisant finalement perdre la trace du cours d’eau. Malgré des résultats de nouveau peu probants, Speke rejoint Khartoum au Soudan d’où il envoie un télégramme très surprenant : « Le problème du Nil est résolu ». L’annonce fait l’effet d’une bombe à Londres, puis d’un pétard mouillé. Ses relevés et mesures demeurent encore trop imprécis. Ces doutes n’empêchent pas Speke de publier en 1863 le Journal de la découverte de la source du Nil (The Journal of the Discovery of the Source of the Nile). Le débat n’est donc toujours pas tranché, d’autant que les coulisses de la récente expédition de Speke sont peu reluisantes. Il s’est révélé être finalement un piètre chef d’expédition. S’en suit une invraisemblable polémique entre Burton et Speke, qui fait la joie des bookmakers. Pour trancher le différend, la Royal Geographical Society décide d’organiser une conférence publique durant laquelle Burton et Speke pourront avancer leurs arguments. Elle est prévue le 16 septembre 1864. Mais la veille de celui-ci, Speke meurt d'un coup de feu survenu au cours d'une partie de chasse qui avait lieu dans le domaine voisin d'un de ses parents. En l'absence de témoin direct, le bruit se répand d'abord qu'il s'est suicidé et c'est le policier chargé de l'enquête qui conclut à un accident de chasse (pour la plupart des biographes, la thèse du suicide reste cependant la plus crédible). C'est finalement l'explorateur britannique Henry Morton Stanley qui confirma la véracité de la découverte de Speke, en naviguant autour du lac Victoria et en se rendant compte de l'existence des chutes de Ripon sur la rive nord du lac. 

 

Diplomate et écrivain. 

 

Ce drame bouleverse tellement Burton qu’il décide d’annuler son intervention en public. Il ne parlera plus de ces expéditions maudites vers les grands Lacs d’Afrique. Plus jamais, il ne conduira d’expéditions d’envergure pour son pays. Il lui faut trouver de nouveaux défis.

Et c’est sur le champ diplomatique, mais aussi sur le plan littéraire, qu’il va désormais s’épanouir. Il sera ainsi le traducteur de The « Book of the Thousand Nights » and a Night (Les Mille et Une Nuits) en 1885. Là encore, il va se distinguer pour son côté iconoclaste, et sa volonté délibérée d’aller à l’encontre des mœurs d’alors. Ses contributions les plus connues sont à l’époque jugées osées, voire pornographiques. Il est ainsi le traducteur de « The Kama Sutra of Vatsyayana » en 1883. Dans une société très puritaine, ses écrits heurtent. Sa franchise concernant le sexe et la sexualité est nouvelle et inhabituelle. Un penchant qu’il ne manque d’ailleurs jamais de relater dans ses récits de voyage. Outre les plaisirs de la chair, Burton confesse avoir été un grand buveur et fait usage aussi bien de haschisch que d’opium.   Son manque de respect pour l’autorité et les conventions freinent sa carrière dans le corps diplomatique, comme auparavant dans l’armée. « C’est tout simplement un diable d’homme mû par le démon de l’aventure » écrira l’un de ses biographes. Burton est assurément un « collectionneur de mondes » (selon l’écrivain Ilija Trojanow), un touche-à-tout, dont les expéditions et l’oeuvre littéraire font aujourd’hui résonance, tant son audace, son esprit d’ouverture, sa vision du monde et ses valeurs sont avant-gardistes. Richard F. Burton est mort le 20 octobre 1890 à Trieste en Italie. Sa veuve Isabel n’hésitera pas à brûler nombre des écrits de son époux, dont des traductions d’ouvrages jugées trop sulfureuses. Un geste condamnable qu’elle justifiera en prétendant avant tout avoir voulu protéger la réputation de son défunt mari, pour ensuite arguer avoir respecté ses dernières volontés. Quoiqu’il en soit, les expéditions, les voyages, les écrits et le franc-parler du « mouton noir de l’ère victorienne » vont achever de façonner sa légende. Incorrigible Burton !

 

Pour en savoir plus :

 

  • Ghislain de Diesbach, Richard Burton, Paris, Presses Universitaires de France, 2009.
  • Le film « Aux sources du Nil (Mountains of the Moon, 1990) » de Bob Rafelson conte les mésaventures en Afrique de Richard Francis Burton (interprété par l'acteur irlandais Patrick Bergin) et John Hanning Speke, officier de l'armée britannique, pour mettre à jour un des grands mystères de l'époque: où se trouve la source du Nil. Le film est tiré du roman de William Harrison « Burton et Speke » (Burton and Speke) (1984). 

 

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Les-mille-et-une-vie-de-Richard-Francis-Burton.pdf



[1] Membre de la gentry britannique. 

[2] Région du Pakistan.


02/05/2020
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Marguerite Steinheil : le procès d’une femme du monde.

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Dans la mémoire collective, Marguerite Steinheil aurait pu rester la « connaissance » du président Félix Faure, « la connaissance sortie par la porte de derrière ». La vie n’en a pas voulu ainsi. En 1909, dans le contexte encore brûlant de l’affaire Dreyfus, elle se retrouve au cœur d’un procès, accusée d’assassinat. Une affaire à rebondissements qui mêle meurtre de sang-froid, liaisons secrètes, documents et bijoux volés.

 

Une jeunesse dorée.

 

Marguerite est née dans une famille bourgeoise d’industriels alsaciens. Fille adorée de son père, elle vit dans l’aisance et affirme dès le départ un caractère libre. Dans ce monde où les mariages scellent l’alliance et le partage des fortunes, elle affirme une volonté d’indépendance, une distance vis-à-vis des convenances. Âgée de vingt ans, elle se rend à Bayonne chez sa sœur aînée afin de se changer les idées ; elle y rencontre Adolphe Steinheil, neveu du peintre Meissonier. Elle le retrouve plus tard au pays basque, où il exécute des fresques pour la cathédrale de Bayonne. Le 9 juillet 1890, elle l'épouse au temple protestant de la petite ville de Beaucourt où elle est née vingt-et-un ans plus tôt. Ils ont une fille, Marthe. Mais bientôt, la mésentente s’installe au sein du couple, qui évite le divorce mais vit sans intimité. Désormais, elle comme lui mènent librement leur vie sentimentale.

 

La rencontre avec Félix Faure. 

 

Elle rejoint Adolphe à Paris et quitte du même coup sa province étriquée. Femme cultivée, elle ouvre sa maison aux esprits et plumes de son temps, sa table et son salon devenant rapidement le lieu de rendez-vous des personnes en vogue. Son salon est fréquenté par la bonne société : Gounod, Lesseps, Massenet, Coppée, Zola, Loti font partie de ses invités. En 1897, lors d'un séjour à Chamonix, elle est présentée au président Félix Faure, qui confie une commande officielle à son époux. Cette commande donne souvent l'occasion au président de se rendre impasse Ronsin à Paris, dans la villa du couple Steinheil. Bientôt, Marguerite Steinheil devient la maîtresse du chef de l'État et le rejoint régulièrement dans le « Salon bleu », pièce discrète et intime située au rez-de-chaussée de l'Élysée. Félix Faure entretient alors le projet de divorcer de son épouse Berthe, afin d'épouser Marguerite, en seconde noces. Tout semblait bien aller jusqu’à la date fatidique du 16 février 1899. Ce jour-là, comme d’habitude, elle rend visite au président et quelques instants après son arrivée, les domestiques entendent des coups de sonnette et accourent dans le Salon bleu : allongé sur un divan, pantalon et caleçon descendus sur les chevilles, Félix Faure râle tandis que Marguerite Steinheil rajuste avec précipitation ses vêtements en désordre. Le chef de l'État meurt quelques heures plus tard. Les circonstances exactes de la mort sont vite connues des gens « bien informés ». Un journal parisien titre « Félix Faure a trop sacrifié à Vénus ». Quant aux beaux esprits, ils y vont tous de leurs jeux de mots pour brocarder cet évènement peu commun.  On attribue à Clemenceau ce fameux mot d'esprit: « Il se voulait César, mais ne fut que Pompée ». Les circonstances de la mort de Félix Faure valent à sa maîtresse le sobriquet de « la pompe funèbre ». Concernant les causes de la mort de Félix Faure, les médecins de l'époque parlent officiellement d'apoplexie, mais il est possible qu'elle résulte de l'absorption d'une trop forte dose de cantharide officinale, puissant aphrodisiaque mais aux effets secondaires importants.  

La vie mondaine retrouve ses droits. 

 

L’affaire se tasse, Emile Loubet est élu Président, et Marguerite Steinheil tente de se faire discrète.  Mais riche de sa réputation, elle réintègre les hautes sphères politiques françaises et connaît de nombreux amants célèbres. On peut notamment citer le ministre Aristide Briand mais aussi le roi du Cambodge. Marguerite écrit dans son journal toutes ses péripéties, mais aussi ses rencontres. Cependant ces documents ne sont pas des sources sûres car elle se révèle quelque peu menteuse et souvent dans l’exagération.  Ainsi elle raconte la visite d’un mystérieux visiteur allemand qui leur rachète l’une après l’autre les perles d’un collier autrefois offert par Félix Faure (le « collier présidentiel ») et leur réclame le manuscrit des Mémoires du président défunt. Ce dernier point prête au doute car on ne voit pas pourquoi et comment Marguerite Steinheil, qui n'est pas retournée à l’Élysée après la mort de Félix Faure, peut se retrouver en possession des mémoires présidentielles. Le 7 avril 1908, Adolphe Steinheil expose des toiles dans son atelier, attirant le Tout-Paris. L'afflux de visiteurs laisse à supposer qu'ils sont plus attirés par l'espoir de croiser Marguerite Steinheil que par la qualité artistique des réalisations du peintre...En outre, Marguerite pose pour des artistes : par exemple, la statue représentant La Muse de la Source, œuvre du sculpteur marseillais Jean-Baptiste Hugues lui est fortement ressemblante. Cette statue qui, après le 4 janvier 1910, trône au palais du Luxembourg est déplacée en 1986 au musée d'Orsay.

 

Sombre histoire d’un double meurtre.

 

Le 31 mai 1908, l’un des domestiques du couple Steinheil découvre les corps sans vie de madame Japy, la mère de Marguerite et de monsieur Steinheil. L’affaire provoque la stupeur du « grand monde ». Marguerite Steinheil, ligotée, raconte aux enquêteurs que trois personnes armées sont entrées chez elle pendant la nuit pour lui dérober sa fortune. La presse parisienne fait ses gros titres avec « Le crime de l’impasse Ronsin ». Mais rapidement, les enquêteurs réalisent que les accusations de Marguerite Steinheil ne coïncident pas avec les faits. Plusieurs éléments à charge sont relevés par les enquêteurs : les liens trop lâches qui n’ont pas laissé de marque aux poignets de la victime, l’absence de trace d’effraction ou d’empreinte de pas, la tâche d’encre retrouvée près du corps de monsieur Steinheil et sur le genou de sa femme… Les bijoux déclarés volés sont retrouvés chez un bijoutier qui affirme que c’est madame Steinheil elle-même qui les lui a donnés en lui demandant de les faire fondre. Les journaux sont catégoriques, la bourgeoise ment. A la question « Pourquoi vous ont-ils épargnée ? », elle répond énigmatiquement qu’ils l’ont prise pour une enfant, ce qui alimente encore les ragots.

 

Un procès spectacle. 

 

Le 4 novembre 1908, Marguerite Steinheil est arrêtée sur ordre du juge Leydet et incarcérée pendant 300 jours à la prison Saint-Lazare. Ce même juge se récuse le 27 novembre en raison des relations qu’il a entretenues avec l’accusée ; un autre magistrat, monsieur André, est nommé à sa place. Une foule de badauds et de journalistes se presse au procès de cette femme du monde. La presse fait ses choux gras de l’affaire, surnomme la prévenue, « la veuve rouge ». Le procès s’ouvre le 3 novembre 1909, à la cour d’assises de Paris, sous l’égide de M. de Vallès. Les avocats de la défense sont Maîtres Antony Aubin et Landowski. Marguerite Steinheil est accusée de complicité dans le double meurtre de son mari et de sa mère. Elle offre un spectacle haut en couleur : lorsqu’on lui pose une question à laquelle elle ne peut répondre, elle se met aussitôt à pleurer et va jusqu’à s’évanouir. Les journalistes sont presqu’en manque de qualificatifs. Le grand Rochefort[1] la gratifie du qualificatif de « Sarah Bernhardt des Assises ». Pour d'autres journalistes, elle est la « Bovary de Montparnasse », la « du Barry du XVe », la « Marguerite de Bourgogne-Bellevue ». Bref, elle fascine tout le monde, ne cessant de mentir, de se contredire, d'accuser n'importe qui, y compris le fils de sa servante alsacienne, la dévouée Mariette Wolf. Elle s'évanouit comme il faut, quand il faut. Florilège de ces déclarations « Monsieur le président, vous avez l'air de m'accuser » ; « On n'accuse pas une femme d'avoir tué sa mère et son mari quand on n'en est pas sûr » ; « Je dis la vérité cette fois, je vous le jure... mes variations, c'est la preuve de mon innocence » ; « Ah, plaignez-moi, messieurs les jurés. Pardonnez-moi ma vie de femme. Je vous assure que j'ai plus pleuré que je n'ai été heureuse ».Durant tout le procès, Marguerite Steinheil s’en tient à son rôle de victime éplorée. Elle ment, blâme à tout-va et s’accuse parfois pour se rétracter ensuite.

De l’avis du ministère public, elle aurait commis ces crimes pour épouser un riche industriel rencontré plus tôt. Cette version est corroborée par des témoins qui affirment que le couple allait mal. L’opposition anti-dreyfusarde l’accuse également d’avoir empoisonné 10 ans plus tôt, pour le compte du syndicat juif, le président Félix Faure. L’affaire devient éminemment politique. On parle de Marguerite Steinheil dans les plus hautes sphères de l’Etat. C’est un véritable procès d’anthologie dont parle toute la société française.

Enième rebondissement, le procureur de la République Trouard-Triolle va faire basculer l’opinion : il affirme que l’accusée a eu un complice mais ne peut le nommer. Les médias vont alors tenter d’en savoir plus. Ce qui passionne d’autant plus l’opinion, c’est que même la justice ne sait comment aborder le sort de la veuve Steinheil.

 

Verdict et épilogue.

 

Le 14 novembre 1909, la plaidoirie de la défense dure 7 heures d’affilée. Après une délibération de 2 heures 30, les jurés, craignant une sentence trop sévère, répondent « non ». Elle est donc acquittée, mais la controverse ne s’arrête pas pour autant. En France, personne n’est convaincu de son innocence et lorsqu’elle s’enfuit en Angleterre, loin des journalistes, un écrivain anglais publie une enquête dans laquelle il l’accuse du double meurtre. Grâce à ses relations, elle parvient à faire retirer le livre des ventes. Ses déboires avec la justice tombent peu à peu dans l’oubli. A l’âge de 85 ans, elle termine sa vie en lady et baronne fortunée, loin des tribunaux. Reste une question : qui a tué le mari et la mère ?

 

Pour en savoir plus :

 

  • Pierre Darmon, Marguerite Steinheil, ingénue criminelle ? Éditions Perrin, Paris, 1996,  

 

  • Armand Lanoux, Madame Steinheil ou la Connaissance du président, Bernard Grasset, Paris, 1983, 

 

  • René Tavernier, Madame Steinheil, Ange ou démon? Favorite de la République, Presses de la Cité, Paris, 1974


[1] Journaliste parisien au parcours sinueux. 


25/04/2020
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Le Transsibérien : 9000 km dans le Far-Est.

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Le Transsibérien n'a cessé d'inspirer les écrivains tout au long du siècle en s'imposant progressivement comme un vecteur d'imaginaire, d'exotisme et d'aventures. 

Dès 1913, Blaise Cendrars publie « La prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France », poésie épique du voyage et de la modernité. Entre le 28 mai et 14 juin 2010, seize écrivains français avaient alors été invités à bord du train Blaise-Cendrars, destination Vladivostok. A leur retour, ils ont publié des récits de voyage, des romans, des rêveries intimistes, tous hantés par cette inépuisable terre d'inspiration, révélée pour certains, renouvelée pour d'autres. Parmi eux, on trouve Maylis de Kerangal (Tangente vers l'est), Sylvie Germain (Le Monde sans vous), Olivier Rolin (Sibérie), Dominique Fernandez (Transsi­bérien), Mathias Enard (L'Alcool et la Nostalgie), ou encore Danièle Sallenave (Sibir). Ce train symbolise à la fois la victoire technique de l'homme sur les immensités eurasiennes et la conquête des grands espaces sauvages, recouverts par la neige et bloqués par la glace durant les mois d'hiver. Alors que défilent sous ses yeux de magnifiques paysages de déserts, de montagnes ou de taïgas, le voyageur découvre, au sein de wagons colorés, un monde typiquement russe, dont la chaleur et la sociabilité s'ordonnent autour de l'incontournable samovar. Comme son homologue du Far-West, le transsibérien n’est pas né avec un objectif purement touristique. Il est un des éléments clé de la conquête par l’empire russe, puis par l’Union Soviétique des vastes étendues sibériennes. 

 

Du projet à la construction.

 

L’intérêt des tsars pour la Sibérie remonte à la fin du XVIème siècle, lorsque les cosaques mettent la main, pour le compte du tsar, sur le bassin de l'Ob où les animaux à fourrure sont massacrés en quelques dizaines d'années. Qu'importe ! Les trappeurs poussent à l'est vers le bassin de l'Ienisseï puis de la Lena. Chaque année, des centaines de milliers de peaux transitent par la foire de Leipzig. Par milliers, trappeurs, serfs en fuite, ou aventuriers, franchissent l'Oural. Le gigantesque espace sibérien passe sous la domination des Russes qui atteignent le « Grand Océan » en 1649. « Alors que les colons d'Amérique du Nord n'ont pas encore franchi les Appalaches, voici les Russes sur le Pacifique. »Derrière les chasseurs et les marchands, l'État russe perçoit l'iassak (impôt) sur les populations autochtones tandis que se met en place une puissante « bureaucratie de la fourrure ». Sous le règne de Pierre le Grand, et bien avant des personnages comme Hitler ou Staline, les terres sibériennes sont utilisées comme camps de travaux forcés pour les prisonniers de l’empire. En ce temps-là, la route n’allait pas plus loin que Irkoutsk et le cheminement des hommes et des informations prenait plusieurs semaines. Au fil des années, celle-ci fut empruntée à son tour par des caravanes marchandes, mais rien n’avait encore été envisagé afin d’améliorer cet axe de communication même quand Voltaire, un grand russophile, et proche de l’empereur lui écrivait : « … Il est tout à fait envisageable de se rendre de Saint-Pétersbourg à Pékin par la terre en ne traversant qu’un nombre restreint de montagnes et de fleuves… ». Vers le milieu du XIXème siècle, le comte Mouraiev-Amourski, gouverneur de la Sibérie Orientale, fut l’instigateur du projet d’une voie reliant la Volga à l’Amour en essayant de faire comprendre à la cour du tsar Alexandre II l’importance d’une liaison à travers tout le pays et les retombées économiques qui pourraient en résulter. Pendant 30 ans, ce projet fut oublié par la cour mais pas par sa patrie. Le peuple sibérien tenait à faire entendre au tsar son sentiment d’abandon, il en fut de même pour les marchands réguliers arpentant la route menant à l’est. De son côté l’ouest de l’empire développait considérablement son réseau de chemin de fer et dans le monde la conquête de l’ouest faisait rage aux États-Unis. En juillet 1890, Saint-Pétersbourg est frappé de stupeur par les nouvelles alarmantes selon lesquelles la Chine avait commencé à construire un chemin de fer à la périphérie de l'Extrême-Orient russe. L'isolement de ses territoires asiatiques est la raison pour laquelle Saint-Pétersbourg prit peur quand on apprit les plans de la Chine visant à construire un chemin de fer à la périphérie de l'Extrême-Orient russe. La Chine, avec l'aide d’ingénieurs anglais, avait commencé à poser son chemin de fer depuis Pékin vers le nord, en direction de la Mandchourie puis vers la ville de Hunchun, située à la jonction de trois pays : la Chine, la Russie et la Corée, à seulement 100 kilomètres de Vladivostok.

À cette époque, la Chine comptait 400 millions d’habitants et les régions russes bordant le pays avaient une population inférieure à 2 millions de personnes. En août 1890, le ministre des Affaires étrangères de l'Empire russe, Nikolaï Guirs, déclare que la construction du chemin de fer Transsibérien était « d'une importance capitale ».

La géopolitique a vaincu les considérations financières, et Alexandre III charge le Prince héritier Nicolas de superviser personnellement la construction du chemin de fer à Vladivostok. La construction de « la grande route sibérienne », comme le chemin de fer transsibérien, était alors appelé, commence le 31 mai 1891.

 

La conquête du Far-Est.

 

Le Transsibérien se construisit simultanément à l’est et à l’ouest du pays, mais dès les premiers mois, sa construction se heurta aux difficultés climatiques du territoire russe. Une grande partie de la voie devait traverser des zones inhabitées ou très faiblement peuplées, des forêts denses et de grands marécages, des fleuves immenses et puissants, des lacs profonds et des terres gelées tout au long de l’année et le plus souvent très accidentées. La section du lac Baïkal fut une des plus dures à achever car, il fallut construire plusieurs tunnels et infrastructures de protection, briser d’énormes rochers afin de permettre l’ouverture d’une voie sécurisée. Très vite, les administrations se rendirent compte que le budget initial allait être dépassé et durent commencer une campagne de réduction des coûts. La partie occidentale du projet, étant plus à même de répondre à cette exigence, dut diminuer la hauteur des remblais, raccourcir les traverses, diminuer le nombre de gares et augmenter la distance entre chacune d’elle (environ 60 km, ce qui était le double de l’époque). Les moyens modernes d’infrastructures furent conservés pour l’érection de ponts au-dessus des principaux fleuves. Ceux concernant les cours les plus faibles seraient érigés en bois.

En 1904, les travaux n'étaient pas tout à fait achevés : il manquait une portion de la ligne aux alentours du lac Baïkal, posant d'énormes problèmes logistiques pendant la guerre russo-japonaise de 1904-1905. À la voie trop légère fut substituée une voie plus lourde, de façon à pouvoir augmenter la vitesse. Jusqu’au lac Baïkal la traction se faisait par des machines de type articulé Mallet, avec quatre essieux couplés et un essieu porteur à l’avant pour les trains de voyageurs et avec six essieux couplés pour les trains de marchandises. Au-delà, circulaient des locomotives compound à deux cylindres extérieurs et à cinq essieux, dont quatre couplés. Avant la construction de la voie ferrée qui contourne le lac Baïkal par sa côte sud (terminée en 1904), la traversée du lac se faisait en bac et il fallait l'aide d'un brise-glace en hiver.

 

Le Transsibérien traverse alors la Mandchourie en empruntant le chemin de fer de l’Est chinois. Mais, avec la perte de ce territoire par l'Empire russe en 1907, l'exploitation de la voie ferrée était devenue problématique. Le gouvernement a alors décidé de construire une voie qui passe plus au nord par le territoire russe (via la ville de Khabarovsk). La construction de cette œuvre magistrale fut terminée en 1916 avec l'ouverture du pont sur l’Amour à Khabarovsk. Elle passe désormais entièrement par le territoire russe et permit de relier l'est et l'ouest de la Russie. Les point de départ à Moscou se situent à la gare de Kazan et à la gare de Iaroslavl.

Tout au long de sa réalisation, jusqu’à 90.000 personnes ont œuvrés à l’aide de pelles et de pioches, dans des conditions de travail extrêmes. Ces travailleurs issus de tous horizons : bagnards, ouvriers de l’est et de l’ouest, soldats, savants et ingénieurs, peuple autochtone, mongoles, chinois. Tous travaillant, plus de 15h par jour, avec des moyens rudimentaires, en sous-alimentation et avec presque rien sur le dos, réussirent à progresser à plus de 620 km par an soit 1,5 fois la vitesse du Transocéanique en Amérique et sur un terrain bien plus inhospitalier. Le Transsibérien s’est vraiment construit de sueur et de sang. On déplore des milliers de morts durant ces douze années de labeur qui permirent l’ouverture de 7500 km de voie reliant la Sibérie à la Russie Occidentale en 1904 après avoir déplacé plus de 100 millions de mètres cubes de terres et de gravas, construit plus de 12 millions de logements de fortunes pour les travailleurs, posé plus d’1 million de tonnes de rails, réalisé près de 100 km de ponts, de tunnels et de galeries de protection. Sous la domination soviétique, le réseau du Transsibérien continua de se développer et de faire prospérer les régions qu’il traverse. Le lancement du projet Baïkal-Amour- Magistral (BAM) débuta afin d’éloigner le trafic marchand des frontières chinoises encore trop dangereuses. L’organisation stricte et militaire du régime en place fait des cheminots et des chefs de gares les pièces maîtresses d’une immense zone d’échange d’hommes et de marchandises où l’ordre et la ponctualité doivent régner. Sur tout le réseau les trains circulent à l’heure de Moscou. Cordon ombilical eurasien convoyant les nombreuses ressources naturelles sibériennes, il engrangea l'émergence de nouvelles grandes villes comme Novossibirsk ou Krasnoïarsk. De plus la découverte des gisements de gaz et de pétrole dans le Nord de la Sibérie dans les années 1950 relança l’économie régionale et la population qui passa de 10 millions en 1910 à plus de 23 millions d’habitants en 1960 au dépend des autochtones ne représentant, aujourd’hui, pas plus de 3% de la population. En parallèle, un processus de remplacement des vieux rails par de nouveaux en acier renforcé s'exécuta, le lancement de la campagne d’électrification des voies débuta et des ouvrages métalliques se substituèrent aux vieux ponts en bois des premières années de la ligne. Durant la Seconde guerre mondiale, Staline délocalisa les grandes industries militaires loin dans l’Oural, hors de la portée de l’aviation allemande, permettant en retour de faire acheminer des hommes et des ressources nécessaires pour le front.

 

Le Transsibérien aujourd’hui. 

 

Le développement du tourisme en Russie est possible grâce aux transformations sociales et spatiales que connaît le pays depuis la chute de l’Union Soviétique en 1991. Depuis la fin du régime communiste, les grandes villes russes se trouvent au centre de transformations économiques et sociales, avec l’affirmation d’une société de consommation associée à une sphère des loisirs. Depuis le début des années 1990, les touristes étrangers et russes réinvestissent les régions touristiques présentant un intérêt historique et culturel, comme les villes de Moscou, de Saint-Pétersbourg et celles de l’Anneau d’Or (Vladimir, Souzdal, Iaroslavl, etc.) L’organisation de voyages portant le nom « Transsibérien » destinés principalement à la clientèle étrangère commence après la chute du Rideau de fer au début des années 1990.  Le Transsibérien n’est pas seulement une voie reliant Moscou à l’Asie orientale sur 9288 kilomètres ou une ligne traversant 20 entités régionales, 5 régions et plus de 990 gares parmi lesquelles se trouvent de grandes villes comme Iaroslavl, Ekaterinbourg, Novossibirsk, Krasnoïarsk, Oulan-Bator, Khabarovsk, Pékin, Vladivostok (Chemins de fer russes, 2013). Le Transsibérien est un élément important de l’économie de la Russie, de son système de transport, ainsi qu’un acteur important de l’histoire du pays. Ce chemin de fer représente aussi une particularité unique en son genre du point de vue touristique.

 

Pour en savoir plus :

 

Claude Mossé, Le Transsibérien : un train dans l'Histoire, Paris, Plon, 2001

 

Roman :

 

Blaise Cendrars, La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France (1913)

 

Envie de partir ?

 

https://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/unesco/russie_le_transsiberien.asp

 

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16/04/2020
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Les destins opposés des frères Calmette.

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De gauche à droite : Gaston et Albert Calmette

 

L’histoire pourrait commencer comme un conte pour enfants. Guillaume Calmette et Joséphine Charpentier eurent trois fils : Émile (1851-1934), Gaston (1858-1914) et Albert (1863-1933). Du premier, la grande histoire a simplement retenu qu’il fut un vaillant médecin militaire, décoré de la légion d’honneur. Pour les deux suivants, elle a été plus généreuse, mais pour des raisons bien différentes. 

 

Le destin brillant d’Albert Calmette. 

 

Léon-Charles-Albert Calmette est donc le benjamin de la fratrie. Il voit le jour le 12 juillet 1863 à Nice. La mère d’Albert meurt prématurément alors qu’il n’a pas encore deux ans. Il est alors élevé par Marie Quiney la seconde épouse de son père. À 13 ans, Albert veut devenir marin et intègre, à la rentrée scolaire de 1876, la classe de quatrième au lycée de Brest pour y préparer l’École navale. Le lycée, dans lequel il est interne, est mal- heureusement frappé par une épidémie meurtrière de fièvre typhoïde en février 1877 et Albert y contracte une forme très grave de la maladie. Il en réchappe et, après une longue convalescence, il reprend ses études mais en qualité d’externe libre à l’Ecole Saint-Charles de Saint-Brieuc, abandonnant ainsi son rêve d’entrer à l’École navale de Brest... sans pour autant oublier son aspiration à parcourir le monde et explorer des territoires inconnus. Bachelier en 1881, Albert Calmette est admis, en octobre de la même année, à l’École de médecine navale de Brest qui forme des médecins assurant un service médical dans les territoires d’outre-mer. 

 

Premières expériences indochinoises.

 

En 1883, il commence à exercer à Hong Kong, dans le corps des médecins de marine, où il étudie la malaria, sujet de sa thèse de doctorat qu’il soutient en 1886. Il est ensuite envoyé à Saint-Pierre-et-Miquelon, puis il exerce en Afrique occidentale, au Gabon et au Congo, où il continue d'étudier non seulement la malaria mais aussi la maladie du sommeil et la pellagre.

En 1890, il suit un stage de bactériologie dans le laboratoire du docteur Émile Roux à Paris. Associé aux recherches de Louis Pasteur, il est chargé par ce dernier de fonder l'Institut Pasteur de Saigon où il organise la production de vaccins contre la rage. Il se consacre à la toxicologie, qui vient de naître, en liaison étroite avec l’immunologie, et il étudie le venin des serpents et des abeilles, les poisons issus des plantes et le curare. Il organise également la production de vaccins contre la variole et la rage, et mène des recherches sur le choléra et sur la fermentation de l'opium et du riz.

 

 L’Institut Pasteur de Lille. 

 

Il revient en France. Il est alors placé hors cadre du Corps de Santé des colonies, et mis à la disposition de l'Institut Pasteur. Il y reprend les études entreprises en Indochine sur la physiologie des venins, la vaccination et la sérothérapie antivenimeuse, et réussit à préparer le premier sérum antivenimeux polyvalent. Il participe à la préparation de sérums anti pesteux avec A. Borrel et A. Yersin. A la suite de la visite d'une délégation du Conseil d'hygiène et de la municipalité de Lille, Louis Pasteur et Émile Roux confient à Calmette, en janvier 1895, la mission d'organiser à Lille un institut de sérothérapie et de recherches microbiologiques. Il étudie les conditions matérielles de ce projet, et l'Institut Pasteur de Lille est inauguré en 1899 dont il sera le directeur jusqu'en 1919. Il y entreprend des travaux sur l'ankylostomiase, l'épuration biologique des eaux usées (création à La Madeleine, près de Lille, de la première station française d'épuration), ainsi que divers travaux de bactériologie.

 

Recherches sur la tuberculose et mise au point du B.C.G.

 

À la fin du XIXe siècle, la tuberculose est un fléau sanitaire. Le nombre d’ouvriers tuberculeux dans les grandes villes manufacturières comme Lille, Roubaix et Tourcoing est considérable et dans la seule ville de Lille, peuplée alors de 220 000 habitants, on compte environ 6 000 tuberculeux indigents. Dès le début des années 1900, Calmette étudie à l’Institut Pasteur de Lille, les mécanismes de l’infection par le bacille de Koch et de l’immunité́ contre la tuberculose. Les premiers travaux sont consacrés aux voies d’entrée du bacille dans l’organisme de l’homme et des animaux (tout particulièrement les caprins et bovins) et à son expulsion de l’hôte infecté dans le milieu extérieur. En 1906, Camille Guérin, vétérinaire et immunologiste, avait établi que l'immunité contre la tuberculose était liée à des bacilles tuberculeux vivant dans le sang. En utilisant la méthode pastorienne, Calmette voulut savoir si cette immunité se développerait comme réponse à l'injection, chez les animaux, de bacilles bovins atténués. Cette préparation reçut le nom de ses deux découvreurs (Bacillum Calmette-Guérin, ou en abrégé BCG : Vaccin bilié de Calmette et Guérin). L'atténuation était obtenue en cultivant les bacilles dans un substrat contenant de la bile, d'après une idée émise par un chercheur norvégien, Kristian Feyer Andvord (1855-1934). De 1908 à 1921, Guérin et Calmette s'efforcèrent de produire des souches de bacilles de moins en moins virulentes, grâce à des transferts dans des cultures successives. Enfin, en 1921, ils utilisèrent le BCG avec succès sur des nouveau-nés à l'hôpital de la Charité de Paris. Ce succès conduit à une extension de la vaccination dans toute la France et du 1er juillet 1924 au 1er janvier 1927, 21 200 enfants, dont 969 nés et ayant vécu en milieu bacilliforme, reçoivent le BCG. Les résultats sont sans appel. La mortalité́ par tuberculose est, pour les enfants vaccinés depuis un à deux ans, voisine de 1 % alors que pour les non vaccinés, elle est d’environ 26 %, et pour les enfants vaccinés depuis plus de deux ans, elle est nulle.

 

L’accident de Lübeck

 

 Entre février et avril 1930, dans la ville allemande de Lübeck, une catastrophe allait fortement entacher la réputation du vaccin BCG. Pendant sa préparation au laboratoire des mycobactéries, du vaccin BCG fabriqué sur place fut accidentellement contaminé par une souche virulente de bacilles tuberculeux humains. Sur 256 enfants ayant reçu ce vaccin contaminé, 77 moururent et 130 furent atteints de tuberculose chronique. Une commission nommée par le gouvernement allemand, en mai 1930, enquêta pendant 20 mois. Le tribunal pénal est saisi pour homicide involontaire. D'octobre 1930 à février 1931, se déroule un long procès avec une couverture médiatique internationale. Le jugement final retient une probable contamination accidentelle du BCG avec une souche tuberculeuse virulente lors de la production locale du vaccin. L'innocence du vaccin BCG est finalement reconnue.

Albert Calmette décède le 29 octobre 1933 à Paris. Il repose selon ses vœux, à Jouy-en-Josas (Yvelines) derrière la chapelle des Metz.

 

Gaston Calmette : destin brisé. 

 

 Albert Calmette est devenu célèbre en sauvant des vies. Son frère l’est devenu en perdant la sienne. En effet, c’est son assassinat, le 16 mars 1914, par Henriette Caillaux, qui allait le rendre célèbre. Il est né le 30 juillet 1858 à Montpellier, cinq ans avant son frère. Après des études de droit, il débute au Figaro, à l’âge de 27 ans, comme secrétaire, ensuite devient rédacteur principal des Echos, puis chef de ce même service.

Parallèlement, il entame une carrière de grand reporter et publie une série d’articles notamment lors de l’affaire de Panama. Et à ce titre, il contribue à la démission du ministre Rouvier en décembre 1892. Calmette devient en 1896, le gendre de Georges Prestat, président du conseil de surveillance du Figaro. Devenu secrétaire de la rédaction du Figaro, il est nommé en janvier 1902 à la rédaction du journal, par l’assemblée des actionnaires.

Sous sa direction, le journal devient un des organes les plus importants de la presse française.

 

La campagne fatale.

 

Il lance, en janvier 1914, à l'instigation de Louis Barthou et de Raymond Poincaré, une virulente campagne contre Joseph Caillaux, ministre des Finances dans le gouvernement Doumergue. Déposé chaque jour dans les cafés, le Figaro est un quotidien influent lu par toute la bourgeoisie française. La campagne de diffamation menée par le journal contre le ministre des Finances, Joseph Caillaux, a par conséquent une portée massive. L’objectif est clair : faire échouer le projet politique du ministre et anéantir l’effet de ses discours pacifistes vis-à-vis de l’Allemagne. La campagne du Figaro s’étend sur trois mois. Elle est composée de 110 articles qui accusent successivement le ministre de trafic d’influence, de fraude fiscale et de connivence avec l’Allemagne. En outre, la politique d’impôt sur le revenu et d’opposition à la guerre de Joseph Caillaux, aristocrate de gauche, renforce encore les attaques violentes du Figaro.  Sachant que le projet d’impôt sur le revenu est justement un cheval de bataille de la campagne de la gauche pour les proches élections législatives. Enfin, Calmette, en polémiste incisif doué pour l’investigation, publie des lettres compromettantes dont celle où Joseph Caillaux se félicite d’avoir fait capoter un vote sur l’impôt sur le revenu en paraissant le défendre. Pour cela, on dit que Calmette aurait notamment soudoyé la femme de chambre d’Henriette Caillaux, épouse du ministre, pour qu’elle subtilise ces lettres. Le 10 mars 1914, la campagne prend une autre tournure. Gaston Calmette annonce qu’il va publier les correspondances privées du ministre, détenues par sa première épouse Berthe Gueydan. C’est l’annonce de trop pour son épouse actuelle, Henriette Caillaux. Le 16 mars 1914, à 18 heures, lorsque Gaston Calmette l’introduit dans son cabinet, elle sort de son manteau un petit pistolet et tire six coups. Le directeur du Figaro, touché à plusieurs reprises, succombe à ses blessures dans la nuit. Faisant écho à l’affaire Dreyfus, l’affaire Caillaux fait à nouveau cohabiter la sphère politique et la sphère médiatique au sein de l’arène juridique. Tous les éléments sont réunis pour faire du procès d’Henriette Caillaux l’un des grands procès de la Belle Époque.

 

Un procès qui passionne la France. 

 

Le procès s’ouvre le 20 juillet 1914 devant la cour d’assises de la Seine. On se précipite pour prendre ses billets comme pour une pièce de théâtre ; on se dispute les meilleures places et on installe des ventilateurs pour éviter les évanouissements. Henriette Caillaux et son avocat, Fernand Labori, plaident le crime passionnel. Fait exceptionnel, les présidents de la République Poincaré et Briand font une déposition et nombre de membres de la haute société de l'époque doivent aussi s'exposer.

À une époque où le féminisme commençait tout juste à poser son empreinte sur la société française, la défense en la personne de Fernand Labori (avocat de Dreyfus et de Zola) exploite les stéréotypes encore bien ancrés. Il convainc le jury que le crime n'était pas le fait d'un acte mûrement préparé mais d'un réflexe féminin incontrôlé, transformant le crime prémédité en crime passionnel. Les experts psychiatres évoquent un « cas typique d'impulsion subconsciente avec dédoublement complet de personnalité survenu sous l'influence d'un état émotionnel et continu ». Alors que l'avocat général Horteux écarte la préméditation et ne réclame que cinq ans de prison ferme, les jurés des assises de la Seine donnent, après cinquante minutes de délibération, une décision d'acquittement le 28 juillet 1914. Le lendemain, L’Humanité et Le Figaro titrent respectivement « Mme Caillaux acquittée » et « Le verdict de la honte ». Les grands quotidiens ne réservent pas plus de quatre colonnes à la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie. L’affaire Caillaux continuera à faire la une des journaux jusqu’au 31 juillet, jour où Jean Jaurès est assassiné.

 

Pour en savoir plus :

 

Jean-Yves Le Naour, Meurtre au Figaro. Le procès Caillaux, Larousse, 2007.

Noël Bernard, La vie et l'œuvre de Albert Calmette, 1863-1933, Paris, Albin Michel,

 

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29/03/2020
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Quand Pierre Goubert dévoilait la face cachée du Roi-Soleil.

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Sur Louis XIV, la littérature est abondante, voir pléthorique.  Depuis trois siècles, le Roi-Soleil ne cesse de briller et de fasciner. Le lustre de ses palais, l’éclat de sa cour et de ses artistes, les feux d’artifice de ses fêtes grandioses dans les jardins de Versailles resplendissent encore dans la mémoire populaire. Cette magnificence, habilement exploitée, a toutefois éclipsé une face moins reluisante du monarque : celle du despote orgueilleux, du militaire médiocre, de l’administrateur dépensier qui a fini par ruiner le royaume, semant les germes de la Révolution française. Louis XIV recourait à tous les moyens de propagande à sa disposition pour soigner son image de «Grand Roi»: réceptions fastueuses, féeries, bals et divertissements destinés à éblouir les princes étrangers et les diplomates, coûteuses guerres de conquêtes lui apportant la gloire, surenchère dans l’apparat, déploiement d’une statuaire royale dans les grandes villes, omniprésence du thème solaire, almanachs à son effigie, échos mondains dans le «Mercure galanté »

Les historiographes du roi ont bien sûr contribué à forger le mythe. Le cardinal Mazarin a mis 26 écrivains au service de la monarchie, puis d’autres ont suivi sous la surveillance du ministre d’Etat Jean-Baptiste Colbert, même les poètes Boileau et Racine ont prêté leur plume.

 

Pierre Goubert, tâcheron de l’histoire.

 

Derrière les images d’Épinal, se cachent vingt millions de sujets, qui ont payé au prix fort le gout du faste et de la conquête. Un historien, Pierre Goubert, directement issu de l’école des Annales, va s’évertuer à le démontrer. Il naît à Saumur en 1915, dans une famille d’artisans et de commerçants. Depuis plusieurs générations, sa famille a la profession habituelle de cultivateur, de journalier, ouvrier agricole, domestique de ferme. Comme le disait Pierre Goubert lui-même, sa famille venait de la modestie mais non pas de la misère et aucun ne fut illettré. Il va à l’école primaire publique des Récollets à Nantilly, suivie du cours complémentaire qui était l’enseignement parallèle à celui du collège. Il passe son certificat d’études à douze ans. Mais ses parents n’envisageaient pour lui rien d’autre qu’une mise en apprentissage dans un métier manuel ou un emploi de petit coursier, ce qui à l’époque le désolait déjà. Le directeur d’école primaire intervient auprès de sa mère pour le laisser continuer les études. Pierre Goubert entre à l'École normale d'instituteurs d'Angers en 1931 où il se passionne pour la littérature. Il se définissait à l’époque plus littéraire qu’historien car l’histoire ne le passionne pas encore. Cependant l’étude des Lettres lui est interdite en raison de son ignorance du Latin et du Grec. Il choisit donc l’Histoire et la Géographie. Fréquemment indiscipliné et se manifestant par des protestations, notamment contre le chauvinisme français à propos de la Première guerre mondiale qui règne à cette époque en France, il est exclu de la PMS (Préparation Militaire Supérieure). Durant ses longues retenues dans la bibliothèque, il continue la lecture et commence à apprendre l’anglais.

 

Il intègre en 1935 l'École normale supérieure de Saint-Cloud qui forme, à cette époque, les professeurs d'École Normale. Il reçoit alors les cours de Marc Bloch, rencontre marquante qui le détermine à choisir l'histoire comme discipline de recherche. Il confie en 2000 que : « c’est lui, vraiment, qui m’a donné la vocation, lui et les Annales, […] ». À la sortie de ce stage en 1937, Pierre Goubert enseigne cette dernière matière, ainsi que les Lettres, à l'École Normale de Périgueux. Mobilisé en 1939 au fort de Saint-Cyr comme instructeur météo, il fait la campagne de France dans la troupe - avec le grade de caporal -, échappe à la captivité et devient professeur de « collège moderne » au lycée de Pithiviers puis à Beauvais. Ces années de professorat sont aussi celles des études universitaires impossibles à faire plus tôt. N'étant pas bachelier, les élèves-instituteurs de l'époque devant seulement obtenir le brevet supérieur, il est cependant autorisé, par dérogation, à préparer la licence qu'il passe, selon ses propres termes, « par morceaux » et réussit en 1948 l'agrégation d'histoire.

 

Il se lance, aussitôt après, dans la rédaction d'une thèse de doctorat d'État sur le Beauvaisis, région qu'il a retrouvée après un court séjour comme professeur au lycée Turgot. Il est alors aiguillonné par son premier maître, Augustin Renaudet, professeur d’histoire moderne à la Sorbonne et directeur de son DES.

 

Le Beauvaisis comme matériaux d’étude. 

 

Alors qu’il y enseignait, Pierre Goubert a voulu comprendre ce qu’avait été la vie économique paysanne et urbaine d’un « pays » de 100 000 habitants et 30 kilomètres de diamètre autour la vieille ville drapante et épiscopale de Beauvais. Il décrit le Nord du Beauvaisis, déjà picard, céréalier, sans arbres, et le Sud plus humide, qui comprend une part de la boutonnière du pays de Bray et,  au milieu, Beauvais et ses 12 000 habitants. Il dresse un portrait social de ces trois milieux, du haricotier au sergier, du maître-drapier au curé.

 

Au prix d’un énorme travail (neuf à l’époque) de dépouillement des registres paroissiaux, des mercuriales, des archives religieuses et notariales, Goubert établit solidement les grands traits de la démographie d’Ancien régime : forte natalité, mais moindre qu’on l’avait cru (8 enfants au plus, 4 ou 5 en moyenne), forte mortalité (la moitié meurt avant l’âge de 20 ans), sensibilité extrême aux crises frumentaires. La dépendance du peuple à l’égard du mouvement du prix du blé, avec les terribles crises de 1661-62 et 1693-94, sur fond de récession séculaire, est rigoureusement analysée par Goubert, dont les conclusions, ne sont pas périmées. Au total, une population qui ne croît pas. Socialement, Goubert met en relief l’avancée conquérante de la bourgeoisie beauvaisienne qui, enrichie par le négoce et les prêts d’argent, fait reculer les propriétés foncières de l’ancienne noblesse d’une part, des paysans moyens et pauvres d’autre part. Car ce capitalisme conforme aux structures de la société des ordres est adapté à « une économie fondamentalement hiérarchisée par la possession de la terre ». Cette bourgeoisie est partout : à la ville et à la campagne ; dans le clergé et les métiers judiciaires, où ses fils dominent nettement ; et même dans la noblesse, où elle pénètre par l’achat de charges anoblissantes ou par mariages.

 

Le moment Goubert

 

En 1957, Goubert soutient sa thèse, commencée en 1944 : « Beauvais et le Beauvasis de 1600 à 1730 ». Les années 1950-60 voyaient la montée de la « nouvelle histoire » prônée par la revue « Les Annales », et son triomphe sur le couple que formaient l’histoire positiviste et la géographie inspirée de Vidal de la Blache. L’histoire économique et sociale, appuyée sur des séries rigoureusement établies, supplantait l’histoire à dominante politique et institutionnelle. L’histoire des peuples faisait passer au second plan l’histoire des pouvoirs et des puissants. Une originalité de Pierre Goubert fut d’avoir souscrit au programme des « Annales », suivant les leçons de ses maîtres Bloch, Febvre, Labrousse, Meuvret, sans sacrifier ce qu’il y avait de meilleur dans la tradition contestée. Braudel lui reprocha d’ailleurs, le choix du cadre monographique du Beauvaisis, trop étroit selon lui. Il n’empêche : dans ces années où la vitalité de l’école des « Annales » était éclatante et animait les grands congrès internationaux d’historiens, de Rome en 1955 à Vienne en 1965 et Moscou en 1970, Goubert tenait toute sa place dans les grands débats d’idées. 

 

Un pionnier de l’histoire sérielle et de la démographie historique. 

 

Cette thèse a marqué un temps fort de l’historiographie française, inscrivant de façon pionnière la démographie historique dans le champ historien en recourant, à travers les registres paroissiaux, ancêtres de notre état civil, à l’histoire quantitative ou sérielle qui fit les beaux jours, dans les années 1960 et 1970, de la revue des Annales de l’ère braudelienne. Pour Goubert, comme pour ses successeurs, c’est le répétitif qui est le plus signifiant. « Tout ce qui est important est répété », disait Ernest Labrousse, historien de l’économie. Dans une histoire du répétitif, le fait n’existe plus que pour sa place dans une série. Goubert inaugure cette nouvelle veine, ne cessant de dresser une saisissante fresque de la démographie française sous l’Ancien Régime, portrait assez sombre.  Le nombre moyen des naissances par couple n’atteint pas un niveau très élevé : cinq ou six, au plus ; un bon quart mourait avant son premier anniversaire, un autre quart décédait avant quinze ans ; en somme, il fallait deux enfants pour faire un adulte. S’y ajoutent les accès de disette et de peste : malaria, grippe, dysenteries et typhus. On appelait alors cet ensemble les « cavaliers de l’Apocalypse ».

 

 Derrière Louis XIV, le peuple.

 

Parait en 1966, « Louis XIV et 20 millions de Français », dont le succès est considérable et qui renouvèle le regard porté par le public sur le règne du Roi-Soleil. Le style vigoureux, inventif, séduisant, de Goubert faisait mouche. Ce fut le premier bestseller auprès du grand public, avant ceux de Georges Duby, Emmanuel Le Roy Ladurie ou René Rémond, on est loin d’un énième ouvrage sur le « grand siècle » des Molière, Racine, La Fontaine, Corneille, Descartes, Bossuet ou des salons littéraires. On est loin aussi de la biographie traditionnelle qui analyse la vie intime du roi, ses amours et ses colères, la vie de château ou les intrigues plus ou moins imaginaires. Goubert montre les liens étroits qui se nouent entre la vie économique, sociale, financière, d’une part, et d’autre part, la politique de prestige et magnificence s’imposant au-delà de l’hexagone. Mais, avant tout la question est celle-ci : que serait ce siècle français sans ses vingt millions d’habitants ? Si l’organisation sociale se caractérise par la juxtaposition des trois ordres traditionnels, c’est surtout la masse paysanne, enserrée dans plusieurs cercles de dépendance et obligée d’entretenir un dixième de la population constituée de la noblesse, du clergé et de la bourgeoisie montante qui retient l’attention de Goubert. Car telle est la démonstration : si Louis XIV a pu entamer ou mener ses projets parfois même jusqu’à l’échec, c’est parce qu’il disposait d’un entourage, tel Colbert et ses affidés, pratiquant sans crainte la corruption et ne craignant guère de poursuite en cas, nombreux, de conflits d’intérêts, et surtout, qu’il ne se privait point d’exploiter les vingt millions de Français.

 

L’héritage de Pierre Goubert. 

 

Ruraliste, Pierre Goubert l’était assurément, et il le resta jusqu’au bout. En 1982 il publia encore une vie quotidienne dans les campagnes françaises au 17e siècle. Son intérêt pour Louis XIV, qu’il avait quelque peu malmené dans ses premiers travaux, redoublait et tout particulièrement les conditions dans lesquelles le jeune roi débuta son règne. Ce trait explique qu’il ait consacré une biographie à Mazarin, personnage qui le fascinait et qu’il ait envisagé de publier une « Fronde » qui ne vit jamais le jour. Ses ouvrages rencontrèrent un large public qui débordait le cadre universitaire et c’est dans cet esprit qu’il écrivit une « Initiation à l’histoire de France », qui se présentait comme une synthèse mais aussi comme une interprétation personnelle, bien dans l’esprit de l’homme qui laissa également un volume pour retracer son itinéraire.

 

Pierre Goubert a été un immense historien. Son œuvre marqua un tournant décisif pour l’histoire des campagnes et son influence fut considérable. Il imprégna une génération d’étudiants par son verbe et par sa plume. Ennemi de toute suffisance, il est adepte d’une langue limpide.  Pragmatique et modeste, il se montre rétif envers les modélisations et les spéculations. 

En 1960, il rappela en quelques mots sa conception du travail de l’historien : “Si l’histoire essaie d’être ou de rester une science, elle ne peut échapper à cette double démarche qui est d’abord connaissance intime et respectueuse des hommes du passé et ensuite essai de synthèse, de reconstruction, d’interprétation. Et ne nous disputons pas sur des mots, classe, ordre, caste, qui ne sont après tout que des étiquettes ; que les laboureurs aient constitué en Picardie ou en Languedoc une classe ou un ordre, ou une catégorie, ou un groupe, cela m’est égal, pourvu que ce soient de vrais laboureurs, vraiment vivants, correctement analysés avec tous les documents que nous avons en notre possession”.

 

Enfin, parmi ses disciples, je voudrais citer Anne Zink, dont il a dirigé la thèse « Pays et paysans gascons sous l'ancien régime » et qui avait bien voulu diriger mon mémoire de maitrise « Billom, étude sociodémographique, 1685-1740 ». 

 

 

Bibliographie :

 

Familles marchandes sous l'Ancien Régime, Paris, 1959.

Beauvais et la Beauvaisis de 1600 à 1730, Paris, SEVPEN, 1960 (thèse de doctorat).

L'avènement du Roi-Soleil, Paris, Julliard, 1961.

Louis XIV et vingt millions de Français, Paris, Fayard, 1966.

(avec Michel Denis), 1789: les Français ont la parole, Paris, Julliard, 1965.

L'Ancien Régime, Paris, Armand Colin. T. I : la société (1969) ; t. II : les pouvoirs (1973).

Clio parmi les hommes. Recueil d'articles, Paris, EHESS, 1976.

La vie quotidienne dans les campagnes françaises au XVIIe siècle, Paris, Hachette, 1982.

Initiation à l'histoire de France, Paris, Fayard, 1984. Grand Prix Gobert 1985.

Mazarin, Paris, Fayard, 1990.


23/03/2020
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