Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Han van Meegeren : l’homme qui dupa Goering.

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Le 17 mai 1945, à peine neuf jours après la capitulation de l’Allemagne, un régiment allié prend possession d’un objectif prioritaire, une… mine de sel autrichienne. Les galeries renferment effectivement de quoi mettre l’eau à la bouche : le Maréchal Goering y a fait cacher sa collection privée, plus de six mille œuvres d’art pillées aux quatre coins de l’Europe. Sans cet épisode guerrier, la renommée de Han van Meegeren n’aurait sans doute pas dépassé celle d’un peintre jugé médiocre par la critique. 

 

Un peintre contrarié. 

 

Né à la fin du XIXe siècle aux Pays-Bas, Han Van Meegeren développe une âme d'artiste dès l'enfance, au grand dam de son père autoritaire et conservateur. En cachette, il parvient malgré tout à s'inscrire aux Beaux-Arts. La qualité de son coup de pinceau lui permet de percer et d'envisager une carrière honorable. Ses débuts en 1913 attirent l'attention. Il reçoit même la médaille d'or du prix quinquennal de la Technische Hogeschool de Delft. Soutenu par sa femme, il organise sa première exposition personnelle à La Haye en 1917 où toutes ses toiles sont vendues. Meegeren rencontre et s'éprend à cette occasion de la femme du critique Karel Hendrik De Boer, plus connue sous son nom de théâtre Jo Van Walraven qui avait parlé en bien de son exposition. Il tient une seconde exposition en 1922 qui se révèle cette fois un cuisant échec. Les critiques d'art dénigrent le travail de van Meegeren comme une imitation qui sentait la fatigue, si bien que les galeries et les musées n'achetèrent plus ses peintures. Van Meegeren ne reste pas sans se défendre devant ces attaques et il étrille les critiques d'art dans un article agressif publié par son magazine De Kemphaan. Mais, comme les critiques d'art bien-pensants l'avaient attaqué et brisé sa carrière, il subsiste en restaurant des tableaux anciens, qu'il repeint quelquefois entièrement devant leur état délabré.

 

Une carrière de faussaire. 

 

Plus personne n’achète ses tableaux. Pour se venger de ceux qui viennent de détruire sa carrière, il décide de les ridiculiser. Il s’attèle à la fabrication de faux de peintres célèbres, en particulier Vermeer. Van Meegeren va donc faire des faux. Pas de vulgaires copies d'oeuvres existantes mais des toiles originales censées avoir été peintes par Vermeer et jusqu'ici demeurées secrètes. Il lui faudra quatre ans pour réaliser « le Christ à Emmaüs ». Une longue période mise à profit pour résoudre plusieurs défis : trouver des pigments analogues à ceux utilisés au XVII e siècle et surtout arriver à vieillir artificiellement sa toile de trois siècles. Pour y arriver, il achetait des bois d'époque, vernissait ses toiles et les plaçait dans un four à 100-120 °C pour durcir la peinture puis les enroulait autour d'un bâton pour reproduire des craquelures. Enfin, il remplissait les craquelures d'encre noire pour imiter la poussière qui s'y était accumulée et qui les rendait visibles. Pour parvenir à ces résultats, il expérimente durant 4 ans afin de tromper les investigations scientifiques. De plus, il utilise la technique des pointillés à laquelle Vermeer recourait surtout dans ses dernières œuvres. Sachant que Vermeer avait peint des toiles d'inspiration religieuse durant sa jeunesse, van Meegeren a l'idée de peindre une toile perdue à caractère religieux de Vermeer, « Les Disciples d'Emmaüs ». Van Meegeren présente son tableau en 1937. Il se rend chez un avocat à qui il raconte l'histoire d'une vieille famille hollandaise qui possédait un château où étaient accrochés bon nombre de tableaux. On lui avait confié la vente du tableau moyennant commission. L'avocat confie la toile à Abraham Bredius, expert d'art hollandais, qui déclare après plusieurs jours d'étude, qu'il s'agit d'un authentique Vermeer, peint durant son hypothétique séjour en Italie et dont la production d'alors était considérée perdue. Son avis prédomina, malgré quelques doutes émis notamment par le galeriste Georges Wildenstein. Par la suite, van Meegeren peint six faux Vermeer et deux Pieter de Hooch, reconnus également comme authentiques. La seconde guerre mondiale donne un élan inattendu à la fortune de notre marchand d’art faussaire : par patriotisme de riches Néerlandais refusent que les œuvres d’art hollandaises soient pillées par les Nazis et achètent sans barguigner. La renommée de Han Van Meegeren parvient jusqu’aux oreilles de Göring… Celui-ci lui achète un faux Vermeer, « Le Christ et la parabole de la femme adultère » lui proposant en échange deux cents toiles pillées dans les musées néerlandais !

 

Patriote ou collabo ?

 

Lorsque les alliés découvrent, dans la mine de sel, un Vermeer non répertorié, « Le Christ et la parabole de la femme adultère ». Ils remontent la piste du tableau, qui les mène au banquier nazi Alois Miedl. Celui-ci leur donne le nom du complice. Le 29 mai 1945, la police hollandaise sonne donc à la porte d’un peintre et marchand d’art, Han van Meegeren. Soupçonné d'avoir collaboré avec l'ennemi, il est envoyé en prison. Il risque la peine de mort. L'heure de passer aux aveux a sonné. Pour éviter cette fâcheuse conclusion à sa carrière, Van Meegeren veut prouver qu’il n’est pas un collaborateur et que, au contraire, il a réussi à mystifier le pillard du Reich. Il peint dans sa cellule, devant six témoins, un autre Vermeer tout aussi convaincant que les autres, « Jésus et les docteurs ».

Peut-être un peu moins bon, mais les juges comprennent la pression qui était la sienne en la circonstance. Les experts internationaux confirment ensuite que le tableau vendu à Göring était un faux. La cour de justice d’Amsterdam condamne Han van Meegeren à la peine minimale en cas de faux et tromperie, un an de prison qu’il ne fera jamais. Il est libéré et entame enfin une carrière en son propre nom. Il vend très bien ses toiles en raison de sa notoriété toute nouvelle. Pourtant il reste lucide et déclare : « Mon triomphe comme faussaire, c’était mon échec comme artiste créateur ». Pensée cruelle, pensée profonde… Il ne profitera pas longtemps de sa célébrité. Le dernier jour pour faire appel de la décision de justice, il a une crise cardiaque et meurt un mois après dans un hôpital d’Amsterdam. Han van Meegeren n’a pas révélé quels faux étaient à son actif. Ils étaient si parfaits, si convaincants et si beaux qu’il a fallu attendre les progrès de la science pour déterminer les tableaux qui étaient d’époque. Van Meegeren fut trahi par certains matériaux comme le plomb. On a pu reconnaître certains faux grâce à une technique appelée Datation Pb-210. La céruse utilisée à l’époque de Vermeer contenait du plomb qui venait de gisements locaux des Pays-Bas, et la composition isotopique de celui-ci était différente du plomb importé ensuite d’Australie et d’Amérique. Comment aurait-il pu le savoir ? Les musées et les grands collectionneurs continuent de trembler et la liste des faux de Van Meegeren n’est pas exhaustive…

 

Pour en savoir plus :

 

BRETON Jean-Jacques, Le faux dans l'art. Faussaires de génie, Paris, éd. Hugo & Cie

 

Cliquez ici pour télécharger l'article :

 

Han-van-Meegeren.pdf


09/10/2020
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La mort d’Olof Palme : la fin de l’innocence suédoise.

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Le 10 juin 2020, la justice suédoise a annoncé clore l'enquête sur l’assassinat d’Olof Palme, survenu trente-quatre années auparavant, le 28 février 1986. Au terme de ces longues années d’enquête, il n’y a pas de coupable avéré. Le procureur a dévoilé le nom du principal suspect. Il s’agirait de Stig Engström, également connu comme «l'homme de Skandia», du nom de l'entreprise (active dans l'assurance et la banque) pour laquelle il travaillait à l'époque. Mais comme l’a déclaré le procureur : « Cet homme est décédé, je ne peux donc pas engager des poursuites ni même l'interroger, c'est pourquoi j'ai décidé de clore cette enquête. » La mort d’Olof Palme reste donc un des mystères qui va continuer d’hanter la société suédoise. Elle a marqué la fin de l’image d’un pays dans lequel la démocratie et le dialogue devaient éliminer la violence politique. L'assassinat de Palme a ébranlé l'image du « soi suédois » et a provoqué une nouvelle introspection nationale. Soudainement, la Suède ne semblait plus être la société stable, prospère et ouverte que le monde croyait qu'elle était, et qu’elle se croyait être. Par la même occasion, elle a donné un coup d’accélérateur au polar nordique, même si dans les années 70, Maj Sjöwall et Per Wahlöö avaient commencé, dans une série de dix romans, à faire émerger les dessous du « rêve suédois. »  

 

L’étonnante personnalité d’Olof Palme. 

 

Né en 1928 dans une famille riche et distinguée de la classe supérieure, Palme montre très tôt son intelligence dans une excellente école privée. En 1947-48, il part étudier au Kenyon College dans l'Ohio.  Revenu à l'université de Stockholm, il suit  des cours de droit et de journalisme et s'implique dans la politique des syndicats étudiants. En 1953, il devient secrétaire du Premier Ministre Tage Erlander, auquel il a succédé en 1969. Entre-temps, il occupe plusieurs postes ministériels, notamment à l'Éducation, où il entreprend une série de réformes ambitieuses. Les affaires étrangères l'intéressent prioritairement ; ses déclarations en faveur du Viêt Nam du Nord mécontentent les États-Unis. Palme infléchit la politique étrangère suédoise dans le sens d'une « neutralité active », et se prononce en faveur des mouvements de libération pro-communistes du tiers monde, attitude qui fut considérée comme un manquement à la politique traditionnelle de neutralité de la Suède. Palme condamne néanmoins les interventions de l'Union soviétique en Tchécoslovaquie, en Pologne et en Afghanistan, et proteste avec force contre les incursions des sous-marins soviétiques dans les eaux territoriales suédoises dans les années 1980. Durant son premier mandat, il se heurte, sur le plan intérieur, à des difficultés économiques, et dut quitter le pouvoir après les élections de 1976. Au début des années quatre-vingt, il est le représentant personnel du secrétaire général des Nations Unies dans la région du Golfe, et recherche les possibilités de mettre fin pacifiquement à la guerre Irak-Iran. Il participe également à la commission Brandt sur les questions Nord-Sud, et dirige la commission de l'ONU sur le désarmement et la sécurité (dite « commission Palme »), dont le rapport « Sécurité commune », publié en 1982, recommandait la création d'un couloir central européen sans arme chimique ni nucléaire. Il redevient Premier Ministre en 1982. En pleine guerre froide, cet anticolonialiste se fait le porte-parole du tiers monde et d’une troisième voie, entre Est et Ouest. On le croise autant à Washington qu’à Moscou ou Cuba. La Suède neutre ouvre ses portes aux réfugiés politiques du Chili ou d’Iran. Mais, pour défendre son pays, Olof Palme approuve une collaboration discrète avec les Américains. En Europe, ce charmeur séduit. Il propose une alternative social-démocrate moderne, réformiste, un « modèle » social à la mode. A Paris, le « Kennedy suédois » fait aussi des émules, tel Michel Rocard. Mais François Mitterrand est moins emballé par le désarmement que promeut ce Scandinave qui, de plus, ose le tutoyer.

 

Le coup de tonnerre du 28 février 1986. 

 

Le soir du 28 février 1986, Olof Palme et son épouse Lisbet rentrent chez eux à pied après être allés au cinéma Grand dans le centre de Stockholm, sans garde du corps. Il leur avait donné congé dans l’après-midi. Après la séance, en compagnie de son fils et de l’amie de ce celui-ci, ils s'attardent devant le cinéma jusqu'à 23 h 15. Puis, Ils se séparent, et le couple Palme marche vers le sud le long de la rue Sveavägen. Il s’arrête devant le magasin Dekorima. Un homme surgit derrière Palme et lui tire une balle dans le dos à bout portant. Il est environ 23 h 21 min 30 s. Palme s'écroule sur le trottoir neigeux et meurt sur le coup. Une deuxième balle érafle Lisbet Palme dans le dos. Le meurtrier prend alors la fuite dans la rue Tunnelgatan et gravit les escaliers vers la rue Malmskillnadsgatan. Il traverse cette rue et poursuit le long de la rue David Bagares Gata. On perd alors sa trace. Commence alors une folle enquête, au cours de laquelle près de 10 000 personnes ont été interrogées, 130 individus ont revendiqué le meurtre et les dossiers occupent environ 250 mètres linéaires. 

 

Le naufrage de la police suédoise. 

 

Une arme introuvable.

 

Les seuls indices que le meurtrier laisse derrière lui sont deux balles de type 357 magnum Winchester-Western. Ces deux balles correspondent aux fragments de plomb que l'on retrouve sur les habits des époux Palme. L'arme, de loin la plus commune pour ce type de munition, est le Smith & Wesson 357 et des efforts considérables sont effectués pour la retrouver. Au cours de l'enquête, la police teste 500 revolvers 357 magnum. L'enquête se concentre particulièrement sur la recherche des 10 revolvers de ce type qui étaient déclarés volés au moment du meurtre. Les enquêteurs retrouvent l'ensemble de ces 10 revolvers à l'exception d'un revolver volé en 1977 au réalisateur Arne Sucksdorff. Un autre des 10 revolvers, volé en 1983 à un particulier, est recherché pendant presque 20 ans avant d'être enfin retrouvé en 2006, mais dans un état tel qu'il n'est pas possible aux enquêteurs de déterminer s'il s'agit de l'arme du crime. 

 

Le profil du meurtrier. 

 

Il a fallu huit ans à la police suédoise pour dresser le profil du meurtrier !  Il serait, selon ce profil, un homme souffrant de troubles de la personnalité qui a agi par haine de Palme. Il a vraisemblablement eu des difficultés relationnelles toute sa vie, en particulier avec l'autorité sous toutes ses formes. Il est introverti, seul, et souffre de troubles de la personnalité, mais n'est pas psychotique. Sa condition est intimement liée au fait qu'il a échoué dans la vie. Ses échecs le rendent dépressif et cette dépression en s'aggravant se transforme en paranoïa. Lorsqu'une telle personne commence à manifester un comportement criminel, c'est généralement entre 35 et 45 ans. Le meurtre a été commis par un homme mesurant entre 1,75 mètre et 1,90 mètre, vêtu d'une veste ou d'un manteau de couleur sombre, dont les mouvements sont décrits par certains témoins comme maladroits, saccadés, nerveux et par d'autres comme agiles, et âgé de 30 à 50 ans. Aucun entretien formel n'est organisé avec Lisbet Palme pour recueillir un signalement du meurtrier, et les informations qu'elle fournira viendront par vagues successives. 

 

Un suspect innocenté

 

Ces éléments conduisent à l’arrestation de Christer Pettersson, un marginal né en 1947 qui a été condamné pour meurtre en 1974. Il est entendu pour la première fois, le 28 mai 1986, sur son emploi du temps le soir du meurtre. À partir d'octobre 1988, la police commence à s'intéresser particulièrement à lui, et à partir du 16 novembre 1988, son téléphone est placé sur écoute. Le 14 décembre 1988 il est entendu une nouvelle fois et à cette occasion, il est identifié par Lisbet Palme comme étant le meurtrier au cours d'une confrontation. Pettersson est mis en examen et écroué. Une instruction est ouverte par le parquet de Stockholm le 29 mai 1989. Il est difficile au procureur de montrer que Pettersson avait un mobile pour tuer Olof Palme ; quelques témoins ont bien entendu Pettersson exprimer son mécontentement envers les autorités mais seulement en des termes vagues. Lors du procès, Pettersson exprime au contraire son admiration pour Olof Palme qu'il qualifie de « seul homme d'état suédois ». Les policiers tentent de démontrer que Pettersson avait la connaissance et l'expérience requises pour faire usage d'une arme à feu, et qu'il était en mesure de se procurer une telle arme, par exemple au sein de la salle de jeux qu'il avait l'habitude de fréquenter dans le voisinage du lieu de l'assassinat. Il n'est toutefois pas démontré au cours de l'audience que Pettersson avait une arme à sa disposition au moment où Olof Palme a été assassiné. Le procès se tient du 5 juin 1989 au 10 juillet 1989. Le 27 juillet 1989, la cour condamne Pettersson à la réclusion criminelle à perpétuité pour l'assassinat d'Olof Palme et pour mise en danger de la vie d'autrui sur la personne de Lisbet Palme.  Pettersson fait appel du jugement et le procès en appel a lieu du 12 septembre 1989 au 9 octobre 1989. Quelques jours après la fin du procès, Pettersson est libéré. Dans son jugement du 2 novembre 1989 la cour d'appel absout Pettersson de toute responsabilité. La cour d'appel souligne qu'à l'exception de Lisbet Palme aucun témoin n'a vu Pettersson sur les lieux du crime, qu'il n'existe aucune preuve matérielle (trace de poudre, arme du crime) et que l'enquête n'a pas pu montrer que Pettersson avait un mobile pour tuer Olof Palme. 

 

D’autres pistes :

 

La libération de Pettersson relance l’enquête. 

 

La piste policière 

 

Par piste policière, on entend qu'une conspiration, qui aurait inclus plusieurs membres de la police de Stockholm, aurait joué un rôle dans l'assassinat et/ou aurait facilité après l'assassinat le sabotage du travail d'enquête.

Dans cette enquête, il n'existe pas à proprement parler une piste unique pouvant être qualifiée de « piste policière », mais plutôt un faisceau de témoignages concernant les agissements suspects de certains policiers avant, pendant, ou après le meurtre. 

Pour le soir du meurtre, il s'agit principalement de témoignages sur la présence d'hommes portant des talkies-walkies en des lieux qui par moments recoupent le trajet des époux Palme à leur sortie du cinéma Grand, de délais intentionnels au niveau du central de la police de Stockholm, du temps écoulé avant que l'alerte ne soit donnée, etc. Ceci, ajouté aux activités suspectes de certaines patrouilles de police, ou à leur inactivité, aurait permis au meurtrier de s'enfuir.

De l'enquête, il ressort uniquement qu'il y avait, au sein de la police de Stockholm, des individus aux opinions d'extrême-droite et présentant un intérêt inhabituel pour les armes à feu, mais rien qui n'accrédite une quelconque participation à l'assassinat de Palme. Le rapport de la commission d'évaluation sur l'enquête, qui contient une étude approfondie sur plusieurs policiers ayant participé à l'enquête, déplore néanmoins que la « piste policière » n'ait pas été prise au sérieux et qu'il n'ait donc pas été possible de lever les soupçons de manière convaincante. Elle considère que cette piste aurait dû être poursuivie de façon plus approfondie pour contrer la défiance envers les enquêteurs qui s'est développée parmi les experts indépendants et les critiques. 

 

La piste du PKK

 

Au printemps 1986, un certain nombre de Kurdes sont entendus concernant les meurtres d'anciens membres du PKK en 1984 et 1985. Durant l'automne et l'hiver 1986-1987, la police prépare une rafle de grande envergure, dans le cadre d'une opération dirigée par Hans Holmér, directeur de l’enquête baptisée « Opération Alpha », qui vise à appréhender simultanément pour les interroger un grand nombre de personnes. L'idée est qu'une telle opération  sèmera la confusion et incitera les personnes appréhendées à dire ce qu'elles savent de la participation du PKK dans l'assassinat de Palme. Au cours de la rafle menée le 20 janvier 1987, 22 personnes sont interrogées et trois sont mises en garde à vue pendant une semaine. L'enquête policière ne fait cependant aucun progrès et le seul résultat tangible de l'opération est que Holmér est contraint de démissionner quelques semaines plus tard de ses fonctions de directeur d'enquête. Quelques mois plus tard, il démissionne également de son poste de préfet de police.

Le point faible de la piste du PKK a toujours été que, même si cette organisation avait la motivation et la capacité pour assassiner Olof Palme, il n'a jamais été possible d'identifier un quelconque membre du PKK rue Sveavägen au moment du meurtre. 

 

La piste sud-africaine :

 

Dans cette piste, ce sont les services secrets sud-africains qui sont accusés d'avoir assassiné Palme en raison de son combat mondialement reconnu contre le régime d'apartheid. Il n'est pas aisé d'en faire un exposé succinct, la commission d'évaluation de l'enquête consacre 35 pages de son rapport définitif à dresser un bilan des investigations. En résumé, il s'agit d'accusations et de contre-accusations de personnes ayant collaboré avec les services secrets sud-africains. Les déclarations sont contradictoires, de seconde main, et la crédibilité des protagonistes est sujette à cautions. Dans le même temps, la direction d'enquête (à savoir le procureur général Anders Helin) a montré que l'agent sud-africain Craig Williamson se trouvait à Stockholm au moment de l'assassinat et qu'Eugene de Kock l'aurait également impliqué.

 

L'extrême-droite.

 

En février 2014 le quotidien Svenska Dagbladet interroge la compagne du militant de droite Alf Enerström, opposant acharné d'Olof Palme, qui avait été suspecté à l'époque et a, depuis, été interné dans un hôpital psychiatrique pour comportement violent. Cette femme affirme qu'Alf « est sorti en disant qu'il allait mettre de l'argent dans le parcmètre. J'ai pensé que c'était étrange car le stationnement était gratuit le vendredi soir et le week-end. Il est ensuite rentré tard. »

 

Stig Engström : «l'homme de Skandia» ;

 

En 2018, le journaliste et enquêteur Thomas Petterson publie d'abord une série d'articles dans le magazine suédois « Filter » et plus tard un livre, « Den osannolika mördaren » (L'assassin improbable), basé sur une enquête de longue date sur le meurtre de Palme.

La théorie de Petterson est que Palme a été abattu par Stig Engström, connu sous le nom de «l'homme de Skandia» («Skandiamannen») car son employeur, la compagnie d'assurances Skandia, a son siège social situé non loin de la scène du meurtre. Dans des récits antérieurs, Engström avait été traité principalement comme un témoin, en particulier (selon sa propre affirmation) le premier témoin oculaire arrivé sur les lieux du meurtre. Il avait également été brièvement interrogé par la police comme possible suspect, mais la piste avait été abandonnée par la suite. Petterson émet l'hypothèse qu'Engström, qui détestait fortement Palme et sa politique, était tombé sur Palme dans la rue et l'avait abattu, peut-être sans préméditation. Ce serait donc un meurtre et non un assassinat.

Le 26 juin 2000, Engström se suicide à l'âge de 66 ans à Täby, dans la banlieue de Stockholm.

Le 10 juin 2020, le parquet suédois, par le biais du procureur Krister Petersson, présente « l'homme de Skandia » comme l'auteur de l'assassinat et clot l'enquête, car Engström étant décédé, ne peut donc pas être poursuivi, tout en notant le manque de preuves techniques. L'enquête peut toutefois être rouverte en cas de nouveaux éléments. Le même jour, le Premier ministre, Stefan Löfven, 28 ans au moment des faits, déclare que « les coups de feu tirés sur Sveavägen dans la nuit de février 1986 ont depuis lors été une sorte de crise, une blessure, un mystère non résolu. Pour un pays, l'assassinat d'un Premier Ministre est un traumatisme national. J'espère que cette blessure peut maintenant guérir. Dans un état de droit, ce n'est pas le gouvernement qui annonce un verdict, ni le lieu pour le gouvernement de juger les conclusions des procureurs. Mais en tant qu'être humain, et en tant que chef du même parti qu'Olof Palme, je peux dire que c'est une journée pleine d'émotions ».

 

La mort de Palme et le polar suédois. 

 

La fiction policière suédoise a prospéré depuis le meurtre de Palme. À bien des égards, elle est hantée par ce meurtre, par les conflits qui ont jalonné la carrière de Palme et par les angoisses créées par les meurtres non résolus. La méfiance, envers de la police d'État, par exemple, imprègne ces livres. Il ne faut toutefois pas imaginer que le polar nordique est né avec la mort de Palme. En effet dès 1965, Sjowall et Wahloo, vont s'ingénier à montrer l'envers du décor, toutes les déviances traditionnellement passées sous silence, mais dont l'existence même prouve, à leurs yeux, que le fameux « modèle suédois » n'est qu'un leurre. Cependant le meurtre d’Olof Palme va booster les imaginations et les fantasmes. Ainsi, Leif G. W. Persson, dans ses romans « Entre le désir de l'été et le froid de l'hiver » et « Comme dans un rêve », revient sur les circonstances troubles entourant l'assassinat Olof Palme. Sous couvert de romans à clé, Persson entend rendre compte des tractations douteuses et des manipulations de l'information au sein des officines supérieures de Suède pour empêcher l'élucidation d'un crime qui servait certains intérêts. Dans les années 90, Les romans de Wallander de Henning Mankell ont tendance à mettre l'accent sur des questions sociales, telles que l'impact de l'immigration et du trafic de drogue. Le dernier roman, mettant en scène son enquêteur fétiche Kurt Wallander, « L’homme inquiet »,commence en 1983 lors de la détection d’un sous-marin inconnu dans les eaux suédoises. Il s'inspire de la sombre histoire de la participation suédoise à la fois à la CIA et au KGB pendant les années de la guerre froide. Mankell soulève le spectre des espions suédois, rappelant le tristement célèbre Stig Wennerstrom, reconnu coupable d'espionnage pour les Russes en 1964 et condamné à vingt ans de prison. On y apprend que des officiers de la marine suédoise considéraient Palme comme un traitre et auraient porté un toast à son assassin. Dans une interview donnée à Télérama en 2010, Henning Mankell déclare que « La Suède reste un pays où il fait bon vivre. Mais c'est une illusion de paradis. » (voir : https://www.telerama.fr/livre/henning-mankell-jamais-je-n-aurais-imagine-vivre-si-longtemps-avec-ce-vieux-kurt,62531.php ).

 

Enfin, il n’est pas incongru de penser que l’assassinat de Palme a pu inspirer Stieg Larsson pour l’écriture de « Millenium ». Dans un livre, intitulé la « La folle enquête de Stieg Larsson », Jan Stocklassa révèle que Stieg a consacré une partie de sa vie à essayer de résoudre l’énigme du meurtre. Il était déjà spécialiste de l’extrême droite au moment du meurtre. Il a fait mille fois fausse route, puis sans doute approché de très près la vérité avant d’entamer l’écriture de la célèbre trilogie.

 

Et maintenant ?

 

L’enquête est officiellement close. D’autres partiront, sans doute, à la recherche de la vérité, car l’explication officielle laisse de vastes zones d’ombre. Il est sûr que pour les Suédois, la plaie restera douloureuse, car l’assassinat d’Anna Lindh, ministre des affaires étrangères, en 2003 est venu renforcer l’idée, chère à Mankell, que la Suède n’est plus à l’abri du monde. 

 

Cliquez ici pour télécharger l'article :

 

pALME.pdf

 

 

Pour en savoir plus :

 

Jan Stocklassa, La folle enquête de Stieg Larsson. Sur la trace des assassins d'Olof Palme, Flammarion, Paris 2019.  

 


25/09/2020
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Les évadés d’Alcatraz.

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La petite île au large de San Francisco qui abrite l’une des plus célèbres prisons des États-Unis attire plus d’un million de visiteurs par an. «Et n’oubliez pas, ici vous êtes sous juridiction fédérale: vous ne pouvez pas fumer de cannabis!» A l’arrivée de chaque bateau sur l’île d’Alcatraz, un ranger s’égosille pour donner quelques indications aux flots de voyageurs qui se déversent sur « The Rock ». Ici, gît la plus célèbre prison des États-Unis, active entre 1933 et 1963. Celle dont on disait que personne ne pouvait s’échapper, même si elle ne se trouve qu’à deux kilomètres des quais de San Francisco et quelques miles du célèbre Golden Gate Bridge. Pourtant, dans la nuit du 11 juin 1962, Frank Morris et les frères Clarence Anglin et John Anglin prennent la fuite à bord d'un radeau de fortune après avoir creusé le mur de leur cellule. Malgré l'important dispositif pour les capturer, ils ne sont pas retrouvés. Les enquêteurs supposent qu'ils se sont noyés dans la baie de San Francisco. Malgré cette hypothèse, les trois fugitifs restent toujours recherchés par les autorités. Cette évasion a nourri séries et film dont le plus célèbre reste « L'Évadé d'Alcatraz » en 1979, en partie basé sur cette évasion. Frank Morris est interprété par Clint Eastwood. 

 

Comment Alcatraz est devenu « Alcatraz » ?

 

Alcatraz est une île située dans la baie de San Francisco, en Californie sur la côte Ouest des États-Unis. Elle se trouve à l'est du Golden Gate, un bras de mer qui relie la baie à l’océan Pacifique. L'île mesure environ 90 000 m2 soit neuf hectares. Les européens ne furent cependant pas les premiers à découvrir ce lieu atypique. Il était d’ores et déjà un lieu de chasse pour les tribus amérindiennes. Sa découverte européenne est néanmoins due à un officier de la marine espagnole : Juan Manuel de Ayala (1745 – 1797). Au cours de son exploration, il nomme l'une des trois îles de la baie « Alcatraces », qui fut par la suite anglicisé en « Alcatraz ». Officier de premier plan dans le cadre de l’exploration de la Californie pour les missions espagnoles, il fait partie des premiers européens à entrer dans la Baie de San Francisco le 5 août 1775. Les missions espagnoles de Californie, opérées au nom de la couronne d’Espagne provoquèrent le déplacement d’amérindiens. L’objectif de ces missions était double : agrandir les possessions espagnoles dans le Nouveau-Monde, évangéliser dans un sens catholique les peuples indigènes. L’île est donnée, en 1846, par le dernier gouverneur de la Haute-Californie Pio de Jesus Pico (1801 – 1894) à un certain Julian Workman, en échange de la construction d’un phare. L’île est vendue trois ans plus tard au gouvernement américain. Alcatraz devient le premier lieu de la côte Ouest à posséder un phare, construit en 1854. Sa légende commence. Ensuite, elle est achetée par le gouverneur militaire de Californie. Deux ans plus tard l’île fait l’objet d’un plan d’investissement important. L’objectif est d’y mettre en place une forteresse militaire, afin que les troupes américaines puissent bénéficier d’un point difficilement attaquable en cas de conflit, mais ça n’est pas l’unique but. En effet, au regard de la pression démographique provoquée par la ruée vers l’or en Californie, l‘objectif était de faire de ce lieu l’endroit « le mieux fortifié de la côte Ouest des États-Unis d’Amérique ». A ce titre l’île s’inscrit parfaitement dans l’histoire des États-Unis puisqu’elle accompagne par son développement celui des régions aux alentours.  L'armée comptait y installer une centaine de canons afin d'en faire le lieu le mieux fortifié de la côte Ouest des États-Unis. Avec le Fort Point et le Lime Point, Alcatraz formait un triangle de défense protégeant la baie de San Francisco. 

Alcatraz devient prison militaire 

 

L’île fut utilisée pour deux activités précises pendant la guerre civile américaine. Elle devint un arsenal pour la ville de San Francisco, puis servit pour la première fois de prison contre les personnes qui professaient un soutien aux confédérés. Les particularismes géographiques entourant l’île vont permettre progressivement d’accentuer son rôle de prison. Sa distance par rapport au continent, le fait qu’elle se trouve dans des eaux froides et les courants agités du détroit du Golden Gate font germer l’idée d’en faire une prison dont on ne pourrait s’échapper. La guerre terminée le rôle d’arsenal, autour duquel l’île s’était organisée, s’estompe. Progressivement et sous l’impulsion d’une série de nouveaux travaux, l’île devient une prison, d’abord militaire. La prison servit aussi contre des amérindiens luttant contre la politique d’assimilation mise en place par les autorités des États-Unis. L’année 1909 constitue la date officielle du départ des troupes américaines du fort afin de faire d’Alcatraz une prison militaire officielle. Une nouvelle série de travaux est opérée dans le cadre de la mise en place officielle des infrastructures de la prison. 600 cellules sont construites, une cuisine, une infirmerie, et des bureaux. Ces travaux se terminent en 1912. Alcatraz prend officiellement son second nom : The Rock. La première guerre mondiale provoque l’arrivée dans la prison d’objecteurs de conscience au rang desquels Philip Grosser, célèbre anarchiste américain qui mettra en profit sa captivité afin d’écrire un pamphlet sur les conditions de vie en prison nommé « Uncle Sam’s Devil’s Island », qualificatif identique à celui du bagne de la Guyane française. C’est la seconde étape de l’histoire de la prison qui en 1933 va accueillir des détenus civils.

 

La prison dont on ne s’évade pas.

 

En 1933, la propriété d'Alcatraz fut transférée au département de la Justice des États-Unis afin d'en céder l'usage au Bureau fédéral des prisons. La volonté du gouvernement américain dans cette période fut de faire de la prison d’Alcatraz un modèle. Sa sécurité devait permettre de démontrer au peuple américain que la hausse de la criminalité apparue dans les années 30 était traitée avec sérieux. A la prison d’Alcatraz, les détenus avaient quatre droits : être logés et nourris, obtenir l’habillement nécessaire et bénéficier d’une aide médicale. Tout le reste était considéré comme un privilège, y compris donc les visites, le fait de pouvoir correspondre et même le travail. La vie routinière monotone et réglée de la prison d’Alcatraz était conçue comme un moyen de discipliner et d’habituer les détenus à obéir et à respecter les règlements. Après un temps de probation, les détenus pouvaient éventuellement être renvoyés dans une autre prison. A Alcatraz, on comptait 1 gardien pour 3 détenus, contre 1 pour 12 à 30 pour les autres prisons. Les prisonniers étaient appelés par un matricule et non par leur nom, afin de les briser moralement. Si des prêtres ou pasteurs venaient périodiquement à Alcatraz, aucun psychologue, travailleur social ou professeur n’était inclus dans le personnel. En revanche, un membre de l’équipe médicale passait chaque jour dans le bâtiment des cellules à 12h 30 et chaque détenu pouvait alors aller le trouver pour consultation. Les familles des gardiens vivaient sur l’ile, mais les enfants allaient à l’école grâce à un ferry, dans la plus grande discrétion. Les écoles elles-mêmes devaient tenir au secret le fait que certains enfants étaient issus d’Alcatraz afin d’éviter les pressions. 

 

 

 

Prisonniers célèbres :

 

Al Capone arriva parmi les premiers à Alcatraz en août 1934. L’encadrement strict semble avoir eu un effet, puisque son comportement fut estimé comme suffisamment exemplaire pour qu’il soit autorisé à jouer du banjo. Il semble qu’il ait pourtant tenté de s’y affirmer comme leader et qu’il ait essayé d’obtenir des privilèges. De plus, l’on sait qu’il fut isolé pendant huit jours après s’être battu avec un autre détenu. Après quelques années, il commença à avoir un comportement particulier, parlant tout seul, se mettant accroupi ; il refusa même de quitter sa cellule donnant l’impression qu’il avait peur de rencontrer les autres détenus en récréation. Ses problèmes de santé lui permirent d’être transféré dès 1938 vers un autre établissement avant de mourir chez lui en 1947. Un autre détenu célèbre est Georges Kelly appelé aussi « Machine Gun », nom qui lui fut donné après que sa compagne lui ait offert une mitraillette et l’ait incité à s’en servir. Considéré comme l’« ennemi public numéro un », il est d’abord incarcéré à Leavenworth, dans le Kansas. Mais arrogant avec les agents pénitentiaires et se vantant à la presse qu’il arriverait à s’échapper, il fut transféré à Alcatraz en septembre 1934, soit quelques mois seulement après l’ouverture de la prison. Bien qu’il s’y vanta à plusieurs reprises de vols et de meurtres qu’il n’avait en réalité pas commis, il semble avoir acquis du remord. Et selon le témoignage d’un agent pénitentiaire, il fut plutôt un détenu modèle. Mais le détenu le plus célèbre a probablement été Robert Stroud, surnommé l’ « homme aux oiseaux » en raison des centaines d’oiseaux qu’il éleva durant sa détention à Alcatraz. Proxénète, il avait tué un barman qui n’aurait pas payé une prostituée qui travaillait pour lui. Envoyé dans un premier temps à la prison de l’île McNeil, il y manifesta un comportement violent, poignardant même un autre détenu. Transféré à la prison de Leavenworth, il poignarda à mort un agent pénitentiaire. Condamné à mort, sa mère obtint du président Wilson que sa peine soit commuée en réclusion à perpétuité, avant de passer dix-sept ans à Alcatraz.

 

Comment s’évader d’Alcatraz ?

 

Durant les 29 ans d'opération de la prison de 1934 à 1963, 36 détenus ont essayé de s'évader lors de 14 tentatives différentes. Sur ces 36 évadés, 23 furent rattrapés, six furent tués par balle et cinq se sont enfuis par la mer et ne furent jamais retrouvés (présumés noyés). Deux prisonniers furent exécutés dans une chambre à gaz de la prison d'État de San Quentin (Californie) pour leur rôle dans la mort d'un gardien durant leur tentative d'évasion d'Alcatraz du 2 au 4 mai 1946, ce que l'on appela plus tard la bataille d'Alcatraz. Officiellement, aucun détenu n'est jamais parvenu à s'évader totalement d'Alcatraz en rejoignant le continent. 

 

Pourtant, le 11 juin 1962.

 

L'évasion du 11 juin 1962 avait trois principaux protagonistes. Frank Morris était un multirécidiviste. A 36 ans, il avait un casier judiciaire long comme le bras, pour l'essentiel des cambriolages et des braquages, des condamnations pénales, dès ses 13 ans et il était surtout doté d'un QI hors norme de 133. Morris a été transféré à Alcatraz en 1960. Les deux complices de Morris étaient les frères John et Clarence Anglin, 32 et 31 ans. Les deux frères s'étaient spécialisés dans leurs jeunes années dans des braquages de banques ou de commerces. John et Clarence ont été incarcérés à Alcatraz respectivement en 1960 et en janvier 1961. Morris avait repéré que, juste derrière le mur du fond de leur cellule, se trouvait un couloir de service. À l'aide de cuillères et de différents ustensiles fauchés dans la prison, le trio a percé le mur de la cellule, derrière une grille de ventilation située juste en dessous de leur lavabo. Derrière le mur, un couloir de service très étroit de 91 cm de large. Durant six mois, les futurs évadés ont creusé le mur, cachant leur excavation et leurs élargissements en repositionnant la grille de ventilation. Dans le même temps, Morris et ses complices ont élaboré d'autres préparatifs. Ils ont fabriqué de fausses têtes peintes en papier mâché à glisser sous leur couverture pour feindre d'être toujours endormi. Et aussi confectionné un radeau de fortune en cousant ensemble une cinquantaine de vieux manteaux de pluie et de gilets de sauvetage d'après un schéma vu dans un magazine scientifique à la bibliothèque d'Alcatraz. La ruse des têtes en papier mâché va réussir pleinement : l'évasion ne sera découverte qu'au matin du 12 juin 1962. La police retrouvera plus tard des restes du radeau, mais aucun corps ne sera jamais repêché et le FBI conclura à une noyade du trio... tout en gardant les trois hommes dans ses listes de recherche. On n'a jamais su ce qu'il était advenu de Frank Morris et des frères Anglin. La famille Anglin a toutefois reçu d'étranges cartes de Noël en 2013 et quelques vieilles photos manifestement prises en Amérique du Sud où on a cru reconnaître John et Clarence... Le pénitencier d'Alcatraz a quoiqu'il en soit été fermé le 21 mars 1963, quelques mois à peine après cette évasion "impossible".

 

Que reste-t-il d’Alcatraz ?

 

Bien entendu, la prison a inspiré quantité de film et de romans. En 1972, le Congrès américain créa la Golden Gate National Recreation Area (« zone récréative nationale du Golden Gate ») dans lequel l'ensemble d'Alcatraz fut intégré. L'île d'Alcatraz fut classée sur le Registre national des lieux historiques en 1976, puis déclarée National Historic Landmarken 1986. Elle fut ouverte au public dès 1973 et devint rapidement un des lieux touristiques les plus fréquentés de San Francisco. Chaque année, plus d'un million de touristes visitent l'île et la prison d'Alcatraz. Ils peuvent notamment voir une collection d'objets retraçant la vie dans la forteresse du XIXe siècle et la prison du XXe siècle. 

 

Pour en savoir plus :

Pierre Odier, The Rock: a history of Alcatraz : the fort/the prison, 1982

 

En DVD : https://criminocorpus.hypotheses.org/78354

 

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28/08/2020
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Ellis Island : l’usine à fabriquer des Américains.

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La scène nous est familière. Nous l’avons vue sur des images d’archives en noir et blanc. Nous l’avons vue aussi reconstituée dans des films de fiction comme « L’Émigrant » de Charlie Chaplin, tourné en 1917, ou « America, America » d’Elia Kazan (1964). A chaque fois, la séquence est la même : un paquebot entre dans la baie de New York accompagné par un ballet des remorqueurs, des mugissements des sirènes et des cornes de brume. Il passe au pied de la statue de la Liberté, qui semble le saluer en brandissant son flambeau. Sur le pont, les passagers sont assemblés par grappes. Certains agitent les bras, lèvent leur chapeau vers le ciel, d’autres se tiennent immobiles, écrasés d’émotion ou d’appréhension peut-être. Ce qui est trompeur, toutefois, dans ces images d’étrangers arrivant en foule à New York, c’est qu’elles donnent l’impression d’un voyage qui s’achève. Or ce n’était pas le cas. Les nouveaux venus n’étaient pas tirés d’affaire. Tous, ou presque tous, allaient devoir subir de stricts contrôles sur Ellis Island, le « filtre » administratif où siégeaient les services du Bureau fédéral de l’Immigration. En clair, avant de devenir Américains, il restait à ces exilés des heures intenses et angoissantes à vivre. Et pour certains, l’aventure allait s’arrêter là.

 

Une étape dans la politique migratoire des États-Unis.

 

À partir de l’arrivée des « Pèlerins » en 1620 avec le Mayflower, l’histoire du peuplement du continent nord-américain se fait sous le double signe d’une immigration européenne (essentiellement anglo-saxonne), et d’une « immigration forcée » africaine, l’esclavage. Les populations autochtones (les Amérindiens) sont décimées et refoulées de plus en plus vers l’intérieur des terres. Au XIXe siècle, et particulièrement à partir du milieu du siècle, l’histoire du peuplement des États-Unis rentre dans l’ère des migrations de masse. Quinze millions d’immigrants arrivent entre 1820 (date des premières statistiques) et 1890, plus de dix-huit millions entre 1890 et 1920, un pic étant atteint entre 1901 et 1910.

L’explosion démographique européenne (passée de 140 à 250 millions entre 1750 et 1845), diverses crises agricoles (la plus tristement célèbre étant la grande famine irlandaise de 1845-49) mais aussi exils politiques liés aux révolutions et soulèvements qui marquent le XIXe siècle en Europe expliquent l’importance de ces migrations. À partir des années 1880, des migrants venus d’Europe du Sud et de l’Est commencent à affluer. Les Italiens sont de plus en plus nombreux (la moitié d’ailleurs de ceux qui arrivent avant 1910 retourneront par la suite s’installer dans leur pays d’origine), ainsi que les Polonais venus de Russie, de Prusse et d’Autriche. Des Juifs arrivent de toute l’Europe orientale, mais surtout de Russie, où les Juifs sont confinés dans une « zone de résidence », et soumis depuis 1881 à des lois antisémites et des pogromes de plus en plus fréquents.

En moindre nombre, des migrants originaires des Balkans (Tchèques, Hongrois, Roumains, Albanais, Bulgares, Grecs) et d’Asie mineure (Arméniens, Syriens, Turcs) affluent aussi vers les États-Unis.

Un mouvement d’opinion naît pour limiter l’immigration aux États-Unis, représenté par exemple par la Boston Immigration Restriction League créée en 1894.

Une politique de sélection des entrées est alors progressivement mise en place, fondée notamment sur des principes eugénistes :

-        1875 : interdiction de l’entrée sur le sol de États-Unis aux prostituées et criminels ;

-       1882, aux malades mentaux et ceux pouvant devenir une charge pour l’État ;

-       1891 aux polygames, aux porteurs de maladies contagieuses et à quiconque ayant été arrêté pour atteinte à la morale). 

Des raisons politiques sont aussi à l’origine de certaines lois (1903 : fermeture des frontières aux anarchistes étrangers à la suite de l’assassinat du président Mac Kinley ; 1907 : interdiction d’entrée aux enfants de moins de 16 ans non accompagnés pour éviter le travail des enfants).

En 1917 est introduit un « literacy test », destiné à exclure de l’entrée sur le sol américain les postulants à l’immigration qui ne savent ni lire ni écrire. Le test consiste en la lecture d’un texte de moins de cent mots dans une langue au choix de l’impétrant. Il s’agit aussi d’un moyen détourné de refouler une partie des « nouveaux immigrants » (Italiens, Juifs, Polonais, Slovaques), chez qui les taux d’analphabétisme sont beaucoup plus importants que chez les ressortissants de « l’ancienne immigration » (Allemands, Anglais, Scandinaves, Irlandais)

De plus en plus, la sélection des migrants se fait sur des critères de nationalité et de « race ». Ainsi, le « Chinese Exclusion Act » de 1882 (en vigueur jusqu’en 1943) interdit l’entrée aux Chinois, tandis qu’une série de « Gentlemen’s agreements » (1907 et 1908) limite très fortement l’immigration des Japonais. Finalement, en 1921, une loi des quotas est votée, qui sélectionne les immigrants (donc la population future) en fonction de l’immigration passée : pour chaque groupe national sont admis chaque année 3 % du nombre des nationaux de ce groupe vivant aux États-Unis en 1910. La loi de 1924 favorise plus encore les groupes d’immigrants les plus anciens (2% de chaque groupe dénombré en 1890). Cette politique des quotas favorisant les « vieux » courants d’immigration reste en vigueur jusqu’en 1965.

 

L’installation d’Ellis Island. 

 

Avant 1890, les États, plutôt que le gouvernement fédéral, régulent l’immigration aux États-Unis. Castle Garden sert de centre d’immigration pour l’État de New York de 1855 à 1890. Environ huit millions d’immigrants, pour la plupart issus d’Europe du Nord et de l’Ouest, sont passés par ses portes. Lorsque l’immigration s’accélère, à la fin du XIXe, Castle Garden ne suffit plus à leur accueil. Le gouvernement fédéral intervient alors et construit un nouveau centre d’immigration sur Ellis Island. Ellis Island est à l’origine un îlot minuscule, 1,2 ha à l’origine, moins que la base de la tour Eiffel, un banc de sable boueux posé à l’embouchure de l’Hudson. Grâce à la terre récupérée lors du percement du métro new-yorkais, on lui a fait atteindre une superficie de 11 hectares, soit l’équivalent de quinze terrains de football, et on lui a donné la forme d’un U afin que les bateaux viennent s’amarrer dans son échancrure. Avant l’arrivée des colons européens au XVIe siècle, les Indiens algonquins avaient baptisé l’endroit « Kioshk », l’île aux Mouettes, car seuls ces volatiles y vivaient. Les Hollandais l’ont appelé « Oyster Island », l’île de l’Huître, du fait des mollusques qu’on y trouvait. En 1765, après qu’on y ait pendu le pirate Anderson, le nom est devenu « Gibbet Island », l’île du Gibet. La dénomination officielle et définitive d’Ellis Island s’est imposée en 1808, quand le gouvernement fédéral a racheté l’îlot pour la somme de 10 000 dollars (l’équivalent de 160 000 euros aujourd’hui) à Samuel Ellis, son propriétaire, patron d’une auberge pour pêcheurs. Qui aurait cru que cette miette de terre perdue acquerrait un jour une renommée mondiale ? Le 1er janvier 1892, le nouveau centre d’immigration ouvre ses portes. Il est imprudemment construit en bois, en pin de Géorgie. Cinq ans plus tard, un incendie détruit le tout, et notamment les archives. On perd toute trace administrative des premiers millions d’immigrants accueillis à Ellis Island. Les travaux de reconstruction, « en dur » cette fois, rondement menés, sont terminés dès 1900. Pour un budget d’un million et demi de dollars (environ 34 millions d’euros), en s’inspirant des techniques d’édification des gares parisiennes, les architectes Edward Lippicot Tilton et William A. Boring font surgir de terre un château de briques rouges et de pierres blanches de style Renaissance française. C’est nettement plus grandiose que les anciens bâtiments façon caserne. Les bâtisseurs, en outre, ont prévu large : le Grand Hall d’enregistrement peut contenir 5 000 personnes, les cuisines peuvent en nourrir autant, plusieurs fois par jour, et on trouve aussi des garderies pour les enfants, des salles de douches, des dortoirs ainsi que des locaux de quarantaine.

On a dit qu’Ellis Island était la porte de l’Amérique, la Golden Door (la « Porte dorée »). On aurait pu dire aussi bien la porte étroite, compte tenu de ses dimensions… Pourtant, entre la fin du XIXe siècle et l’entre-deux-guerres, en à peine plus de trois décennies, 16 millions de personnes sont passées par ce goulet d’étranglement. Un flux de population sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

 

Welcome to America. 

 

A partir de Hambourg, de Liverpool ou du Havre, la traversée durait en moyenne une dizaine de jours, mais bien plus, près de trois semaines, au départ de Naples. Les plus fortunés des migrants s’offraient un billet de première ou de deuxième classe et voyageaient dans des conditions décentes. Pour les autres, les passagers de troisième classe, l’expérience était pénible. On les entassait dans l’entrepont, c’est-à-dire en dessous de la ligne de flottaison, dans de vastes dortoirs où la literie se résumait à des alignements de paillasses superposées. Aucune vue sur l’extérieur, aucune aération, une chaleur étouffante. A l’arrivée à New York, les passagers de première et deuxième classe reçoivent à bord les visites de routine, médecin, employé de l’administration fédérale, avant d’être conduits à Manhattan sans plus de formalités. Ils ont de quoi subvenir à leurs besoins, l’État ne risque pas de les avoir à sa charge… Ils sont d’emblée citoyens des États-Unis. Les passagers de troisième classe doivent en revanche passer par Ellis Island et se soumettre à des inspections plus sérieuses. Ils portent leur plus beau costume ou plus belle robe pour faire une bonne impression. Parfois les femmes portent sur elle tous les jupons, robes ou châles qu’elles peuvent mettre pour réduire le bagage. Chacun porte autour du cou ou épinglée à ses vêtements une étiquette indiquant le nom du navire dans lequel la traversée a été effectuée : les compagnies maritimes sont responsables, à leurs frais, du retour de l’immigrant s’il est refoulé.

Les immigrants passent d’abord un examen médical sommaire, destiné à déceler les infirmités les plus courantes et les signes de maladies notoires qui peuvent entraîner une interdiction d’entrée dans le territoire (notamment à partir des lois de 1891). Les médecins de la Santé Publique à Ellis Island sont devenus très performants lors de ces « 6 secondes d’examen médical ».  En 1916, on disait qu’un médecin du site pouvait d’un simple coup d’œil identifier plusieurs affections physiques, allant de l’anémie au goitre. Les personnes suspectes sont marquées à la craie d’une lettre indiquant la nature de l’infirmité : F (face) pour les affections au visage, E ou EC (eyes) pour les maladies des yeux, H (heart) pour les maladies du cœur, L (lameness) pour la claudication, N (neck) pour les goitreux, S (senility) pour les très âgés pouvant être une charge pour la société, etc... Le signe X indique que la personne est suspectée d’avoir une maladie mentale et le signe (X) qu’elle est réellement atteinte de ce type de maladie. Si certaines maladies n’entraînent pas la mise en quarantaine ou une hospitalisation temporaire, d’autres comme la tuberculose, la lèpre et surtout le trachome[1] , qui sévit alors en Europe de l’Est, entraînent le retour au port d’embarquement aux frais de la compagnie de navigation.

Une fois l’examen médical terminé, place aux vérifications légales et administratives. Les immigrants sont dirigés vers le grand hall, qui est aussi la salle des enregistrements. L’attente peut y être longue : on accueille parfois dans cette salle gigantesque plus de 10 000 personnes en une journée, on en a compté 11 747, le 17 avril 1907, record absolu ! Quand son tour arrive, le nouvel arrivant est interrogé par un inspecteur des services de l’immigration qui lui pose, assisté d’un traducteur, une trentaine de questions. La plupart n’a trait qu’à des confirmations d’état civil, mais certaines sont étonnantes : êtes-vous en possession de 50 dollars ? Pouvez-vous nous montrer cet argent ? Avez-vous déjà été emprisonné, interné pour troubles mentaux ? Êtes-vous polygame ? Êtes-vous anarchiste ? Lors de ces entretiens, les agents fédéraux avaient tendance à « américaniser » les patronymes de leurs interlocuteurs. On raconte l’histoire d’un juif allemand, si déstabilisé par l’avalanche des questions que quand on a lui demandé son nom, il a répondu « Ich habe vergessen » (« J’ai oublié »). Le fonctionnaire, sans ciller, l’a inscrit sous le nom de Ferguson.

Sur la masse des étrangers débarqués à Ellis Island, 80 % ont entendu résonner la phrase rituelle d’acceptation, « Welcome to America », et se sont retrouvés dans les rues de New York, totalement libres de leurs mouvements, au bout de seulement quatre ou cinq heures ; 18 % ont connu le même sort heureux après avoir été retenus dans l’île quelques jours ou quelques semaines. Après, ils devaient se construire une autre vie aux États-Unis, mais ça, c’est une autre histoire. Au final, seuls 2 % se sont vu réexpédier d’où ils venaient pour des raisons d’ordre juridique ou médical, soit sur la durée de fonctionnement du centre, environ 250 000 personnes. La première personne accueillie à Ellis Island, le 1er janvier 1892, avait été Annie Moore, une Irlandaise aux joues rouges de 15 ans, venue retrouver ses parents à New York, la municipalité lui avait offert une belle pièce de 10 dollars en or. Le dernier détenu à vider les lieux, le 12 novembre 1954, a été un marin norvégien nommé Arne Petersen. 

 

Que reste-t-il d’Ellis Island ?

 

Depuis, les bâtiments ont été classés monument national, au même titre que le mont Rushmore (la montagne du Dakota du Sud, sur laquelle sont sculptés les bustes de quatre grands présidents américains, George Washington, Thomas Jefferson, Theodore Roosevelt et Abraham Lincoln) et la statue de la Liberté. On y découvre le musée de l’Immigration. Tous ceux qui l’ont visité le disent : on est saisi d’émotion dans le grand hall par la solennité des lieux, comme si l’on sentait encore la foule grave et craintive des immigrants. Plus de 100 millions d’Américains ont aujourd’hui un ancêtre qui est passé par Ellis Island. Ce qui fait dire à Georges Perec, avec son sens de la formule, qu’Ellis Island n’a été « rien d’autre qu’une usine à fabriquer des Américains […] aussi rapide et efficace qu’une charcuterie de Chicago. A un bout de la chaîne, on met un Irlandais, un juif d’Ukraine ou un Italien des Pouilles, à l’autre bout, après inspection des yeux, inspection des poches, vaccination, désinfection, il en sort un Américain ». 

 

Pour en savoir plus :

 

https://www.histoire-immigration.fr/musee-numerique/expositions-temporaires/portraits-d-ellis-island-1905-1920-augustus-frederick

 

https://www.babelio.com/livres/Perec-Ellis-Island/66532

 

https://www.pointculture.be/magazine/articles/focus/ellis-island-lusine-a-fabriquer-des-americains/

 
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[1] Le trachome est une infection oculaire bactérienne non spécifique et contagieuse, pouvant conduire à la cécité.

 


13/08/2020
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Les mille et une vies de Richard Francis Burton

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Officier militaire aux colonies, écrivain, poète, traducteur, anthropologue, linguiste, diplomate, orientaliste, théoricien de l'escrime et maître soufi : l'explorateur anglais Richard Francis Burton (1821-1890) eut mille vies. Ce voyageur inlassable, qui parlait 29 langues et 11 dialectes, fut le premier à traduire le Kâmasûtra et Les Mille et Une Nuits dans leur version non expurgée ; il traînait en outre une réputation sulfureuse qu'il devait à son intérêt ethnographique pour les pratiques sexuelles les plus exotiques. En Inde, il participa à une enquête secrète dans un lupanar, ce qui lui valut longtemps d'être soupçonné d'homosexualité (celle-ci était considérée comme un crime particulièrement grave dans l'Angleterre victorienne). Toute sa vie, Burton se plut à entretenir cette réputation scandaleuse, se vantant d'avoir "commis tous les péchés du Décalogue"...

 

Une jeunesse itinérante.

 

Richard Francis Burton nait à Torquay, dans le Devon (Royaume-Uni), le 19 mars 1921. Son père est le capitaine Joseph Netterville Burton, un officier de l'armée britannique d'origine irlandaise. Sa mère, Martha Baker, est l'héritière d'un esquire[1] fortuné du Hertfordshire. Le couple a eu deux autres enfants, Maria Katherine Elizabeth en 1823 et Edward Joseph en 1824. L’enfance de Richard est placée d’emblée sous le signe du voyage. En 1825, sa famille s’installe à Tours puis, au cours des années suivantes, elle déménage en Italie et dans la banlieue de Londres. Faisant preuve d’un don précoce pour les langues, il apprend rapidement à parler le français, l’italien et le latin, s’y ajoutent quelques dialectes comme le napolitain. Il entre au Trinity collège d’Oxford à l’automne 1840. Malgré son intelligence et ses compétences hors pairs, il devient vite le bouc-émissaire de ses professeurs et de ses camarades. Outre sa passion pour les langues, il étudie la fauconnerie et l’escrime. Il se distingue déjà par sa farouche indépendance d’esprit et son indiscipline. 

 

Une carrière militaire 

 

En 1842, selon ses propres mots, « bon à rien d'autre qu'à se faire tirer dessus pour six pence par jour », il s’engage dans l’armée de la compagnie anglaise des Indes orientales dans l’espoir de partir combattre en Afghanistan. Ce conflit s’achevant avant son incorporation, il est affecté en Inde, au 18e régiment d’infanterie indigène de Bombay basé à Gujarat, un régiment placé sous les ordres du général Charles James Napier. Dès son arrivée, il fait étalage de ses capacités à parler couramment l’hindoustani (qu’il a appris à Londres), le gujarâtî et le marâthî aussi bien que le persan et l’arabe (qu’il a commencé à étudier en autodidacte à Oxford). Ces dons pour les langues et l’ailleurs, son appétence pour les cultures et les moeurs locales, troublent ses camarades qui ne tardent pas à l’accuser de « tourner indigène ». Il se fait traiter de « nègre blanc », cela l’indiffère. Burton cultive avec soin sa singularité, entretenant par exemple une ménagerie de singes apprivoisés avec pour objectif d’apprendre leur langage ! On lui confie la mission d'établir le relevé topographique du Sind[2], et c'est pour lui l'occasion d'apprendre à se servir des instruments de mesure qui lui seront plus tard utiles dans son métier d'explorateur. C'est à cette époque qu'il prend l'habitude de voyager déguisé. Sous le nom de Mirza Abdullah, il trompe souvent les gens du pays et ses camarades officiers qui ne parviennent pas à le reconnaître. Il se met à travailler comme agent pour le compte de Napier et bien que les détails de sa mission ne soient pas connus, on sait qu'il participa à une enquête secrète dans un lupanar réputé pour être fréquenté par des soldats anglais et où de jeunes garçons se prostituaient. Son intérêt de toujours pour les pratiques sexuelles l'amène à produire un rapport si détaillé et réaliste qu'il devait plus tard lui causer des ennuis, lorsque des lecteurs ultérieurs de ce rapport (dont on lui avait pourtant assuré qu'il resterait secret) en vinrent à croire que Burton avait pris part lui-même à certaines des activités qu'il y décrivait. Souffrant, il obtient un congé maladie de deux ans et est rapatrié en Europe en mars 1849. En 1850, il écrit son premier livre, Goa et la montagne bleue (Goa and the Blue Mountains), un guide de la région de Goa. Il se rend à Boulogne-sur-Mer pour y visiter l'école d'escrime et c'est là qu'il rencontre sa future femme Isabel Arundell, une jeune catholique de bonne famille.

 

Voyage à la Mecque (1853). 

 

Mû par son goût de l’aventure, Burton obtient un congé de la Compagnie anglaise des Indes orientales. Grâce au soutien de la « Royal Geographical Society », il est chargé d’explorer la péninsule arabique. Il en est convaincu : son séjour en Inde l’a familiarisé avec les moeurs et surtout les us et coutumes (notamment religieux) des musulmans qu’il a fréquentés. Grâce à son don pour les langues et sa ruse de prédilection – celle de s’habiller comme un local – il a appris beaucoup et vite. Il peut dès lors entreprendre ce qu’aucun « infidèle » n’a encore accompli : le hajj, soit un pèlerinage à Médine et à La Mecque. Interdites aux infidèles sous peine de mort, les villes saintes de l’islam n’ont été visitées, depuis la Renaissance, que par une poignée d’Européens généralement convertis. Burton prépare avec minutie son voyage clandestin par l’étude et la pratique de la religion, allant même jusqu’à se faire circoncire pour éviter d’être démasqué. Le récit de son pèlerinage (Une narration personnelle d'un pèlerinage de Médine à la Mecque) deviendra un classique de la littérature de voyage du XIXe siècle. « L’humour et la puissance d’évocation y côtoient sans cesse la plus époustouflante érudition », diront les spécialistes. Une certitude : il est le premier infidèle à rapporter des croquis et des mesures de la Kaaba.

 

Premières explorations (1854-1855)

 

Revenu au Caire depuis la Mecque, Burton s'embarque pour l'Inde et y rejoint son régiment. En mars 1854, il est muté au département politique de la Compagnie des Indes orientales et se rend à Aden sur la péninsule arabique afin d'y préparer une nouvelle expédition sous les auspices de la Société Royale de géographie. Il s'agit d'explorer l'intérieur des terres de la Somalie et au-delà, où il espère découvrir les grands lacs dont il avait entendu parler par les voyageurs arabes. Burton fait seul la première partie de son voyage. Il se fixe pour but la cité d'Harar, dans laquelle aucun Européen n'a jamais pénétré. En effet, selon une ancienne prophétie, la cité commencerait à décliner le jour où un chrétien parviendrait à l'intérieur.

 Burton, une fois de plus déguisé, passe l'essentiel de son temps dans le port de Zeilah, attendant qu'on lui confirme que la route d'Harar est sûre. Il atteint finalement Harar et est même introduit auprès de l'émir. Il séjourne dix jours dans la cité, officiellement comme invité, mais en réalité comme prisonnier. Après cette aventure, il fait des préparatifs pour repartir vers l'intérieur des terres accompagné des lieutenants J. Speke, G. E. Herne et William Stroyan ainsi que de nombreux porteurs africains. Avant que l'expédition ait pu lever le camp, elle est attaquée par des membres d'une tribu somalienne. Au cours de ce combat, Stroyan est tué et Speke capturé et blessé en onze endroits avant de parvenir à s'échapper. Burton a le visage transpercé d'une lance dont la pointe pénètre par une joue et ressort par l'autre. Cette blessure lui laissera une cicatrice caractéristique bien visible sur les portraits et les photographies. L'échec de cette expédition est jugé sévèrement par les autorités et une enquête de deux ans est menée pour déterminer dans quelle mesure Burton n'aurait pas porté la responsabilité du désastre. Même s'il sort blanchi de toute accusation, cela ne l'aidera pas dans sa carrière. Il décrit cette attaque dans son livre « Premiers pas en Afrique de l'Est »

 

Aux sources du Nil 

 

En 1856 la Société royale de géographie (Royal Geographical Society) finance une nouvelle expédition au départ de Zanzibar pour explorer une « mer intérieure » décrite par des marchands arabes et des esclaves. Cette mission doit étudier les tribus locales et déterminer quelles marchandises pourraient être exportées dans la région. On espère aussi secrètement que l'expédition parviendra à découvrir la source du Nil mais cet objectif n'avait pas été explicitement fixé. Dès le début, le voyage est perturbé par des problèmes tels que le recrutement de porteurs fiables, des vols de matériel et des désertions. Burton et Speke sont tous deux atteints de diverses maladies tropicales. Speke devient aveugle durant une partie du voyage et sourd d'une oreille en raison d'une infection survenue après avoir tenté d'en extraire un scarabée. Burton, quant à lui, est longtemps incapable de marcher et il faut le porter. L'expédition parvient au lac Tanganyika en février 1858. Burton est muet d'admiration à la vue de ce lac splendide, mais Speke en raison de sa cécité provisoire est incapable de distinguer l'étendue d'eau. À ce point de l'expédition, l'essentiel de leur matériel d'observation a été perdu, endommagé ou volé et ils sont dans l'impossibilité d'établir les relevés topographiques de la zone aussi bien qu'ils l'auraient désiré. Lors du voyage retour Burton tombe malade à son tour. Speke poursuit les explorations sans lui en se dirigeant vers le nord pour finalement parvenir, le 3 août 1858, au lac Ukéréoué, qu'il baptise « Nyanza Victoria » (lac Victoria), du prénom de la souveraine régnante d'Angleterre. De retour auprès de son chef d’expédition alité, John Speke lui fait ainsi part de sa découverte malgré moult observations imprécises.  Ne disposant d’aucun instrument ad hoc, Speke effectue une carte grossière des environs. Plus élevé en altitude (1 135 mètres) et plus au nord que le lac Tanganyika, le lac Victoria est le réservoir naturel du grand fleuve, c’est évident pour lui ! La logique joue en sa faveur. Sa découverte est cependant invérifiable. Il n’est d’ailleurs pas du tout évident qu’une rivière débouche au nord du lac. C’est ce que lui objecte Burton, ce qui l’agace prodigieusement. Cette différence d’appréciation signe la rupture définitive entre les deux hommes qui repartent malgré tout ensemble vers Zanzibar, qu’ils atteignent le 4 mars 1859.  En 1860, Burton est de retour à Londres. En octobre de la même année, en compagnie de James Augustus Grant, Speke repart en expédition. Les deux explorateurs tentent alors de suivre le cours d’un fleuve vers le nord afin de confirmer leur hypothèse. Le terrain devient trop difficile, les obligeant à d’incessants détours et leur faisant finalement perdre la trace du cours d’eau. Malgré des résultats de nouveau peu probants, Speke rejoint Khartoum au Soudan d’où il envoie un télégramme très surprenant : « Le problème du Nil est résolu ». L’annonce fait l’effet d’une bombe à Londres, puis d’un pétard mouillé. Ses relevés et mesures demeurent encore trop imprécis. Ces doutes n’empêchent pas Speke de publier en 1863 le Journal de la découverte de la source du Nil (The Journal of the Discovery of the Source of the Nile). Le débat n’est donc toujours pas tranché, d’autant que les coulisses de la récente expédition de Speke sont peu reluisantes. Il s’est révélé être finalement un piètre chef d’expédition. S’en suit une invraisemblable polémique entre Burton et Speke, qui fait la joie des bookmakers. Pour trancher le différend, la Royal Geographical Society décide d’organiser une conférence publique durant laquelle Burton et Speke pourront avancer leurs arguments. Elle est prévue le 16 septembre 1864. Mais la veille de celui-ci, Speke meurt d'un coup de feu survenu au cours d'une partie de chasse qui avait lieu dans le domaine voisin d'un de ses parents. En l'absence de témoin direct, le bruit se répand d'abord qu'il s'est suicidé et c'est le policier chargé de l'enquête qui conclut à un accident de chasse (pour la plupart des biographes, la thèse du suicide reste cependant la plus crédible). C'est finalement l'explorateur britannique Henry Morton Stanley qui confirma la véracité de la découverte de Speke, en naviguant autour du lac Victoria et en se rendant compte de l'existence des chutes de Ripon sur la rive nord du lac. 

 

Diplomate et écrivain. 

 

Ce drame bouleverse tellement Burton qu’il décide d’annuler son intervention en public. Il ne parlera plus de ces expéditions maudites vers les grands Lacs d’Afrique. Plus jamais, il ne conduira d’expéditions d’envergure pour son pays. Il lui faut trouver de nouveaux défis.

Et c’est sur le champ diplomatique, mais aussi sur le plan littéraire, qu’il va désormais s’épanouir. Il sera ainsi le traducteur de The « Book of the Thousand Nights » and a Night (Les Mille et Une Nuits) en 1885. Là encore, il va se distinguer pour son côté iconoclaste, et sa volonté délibérée d’aller à l’encontre des mœurs d’alors. Ses contributions les plus connues sont à l’époque jugées osées, voire pornographiques. Il est ainsi le traducteur de « The Kama Sutra of Vatsyayana » en 1883. Dans une société très puritaine, ses écrits heurtent. Sa franchise concernant le sexe et la sexualité est nouvelle et inhabituelle. Un penchant qu’il ne manque d’ailleurs jamais de relater dans ses récits de voyage. Outre les plaisirs de la chair, Burton confesse avoir été un grand buveur et fait usage aussi bien de haschisch que d’opium.   Son manque de respect pour l’autorité et les conventions freinent sa carrière dans le corps diplomatique, comme auparavant dans l’armée. « C’est tout simplement un diable d’homme mû par le démon de l’aventure » écrira l’un de ses biographes. Burton est assurément un « collectionneur de mondes » (selon l’écrivain Ilija Trojanow), un touche-à-tout, dont les expéditions et l’oeuvre littéraire font aujourd’hui résonance, tant son audace, son esprit d’ouverture, sa vision du monde et ses valeurs sont avant-gardistes. Richard F. Burton est mort le 20 octobre 1890 à Trieste en Italie. Sa veuve Isabel n’hésitera pas à brûler nombre des écrits de son époux, dont des traductions d’ouvrages jugées trop sulfureuses. Un geste condamnable qu’elle justifiera en prétendant avant tout avoir voulu protéger la réputation de son défunt mari, pour ensuite arguer avoir respecté ses dernières volontés. Quoiqu’il en soit, les expéditions, les voyages, les écrits et le franc-parler du « mouton noir de l’ère victorienne » vont achever de façonner sa légende. Incorrigible Burton !

 

Pour en savoir plus :

 

  • Ghislain de Diesbach, Richard Burton, Paris, Presses Universitaires de France, 2009.
  • Le film « Aux sources du Nil (Mountains of the Moon, 1990) » de Bob Rafelson conte les mésaventures en Afrique de Richard Francis Burton (interprété par l'acteur irlandais Patrick Bergin) et John Hanning Speke, officier de l'armée britannique, pour mettre à jour un des grands mystères de l'époque: où se trouve la source du Nil. Le film est tiré du roman de William Harrison « Burton et Speke » (Burton and Speke) (1984). 

 

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Les-mille-et-une-vie-de-Richard-Francis-Burton.pdf



[1] Membre de la gentry britannique. 

[2] Région du Pakistan.


02/05/2020
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