Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Les fantômes de My Lai.

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Le 16 mars 1968, le capitaine Brian Livingston écrit à son épouse Betz pour lui décrire les événements auxquels il a participé au cours de la matinée dans le village de Son My[1], situé dans la province de Quang Ngai de la République du Vietnam. 

« Eh bien ce fut une longue journée, j’ai vu l’engagement des soldats de l’infanterie, ce sont des animaux. Je n’ai jamais vu autant de morts d’un seul coup. Plus de 95 % étaient des femmes et des enfants ». Du haut de son hélicoptère, il demeure impuissant face au drame qui se joue sous ses yeux. Écœuré par la violence de ses congénères, il termine sa lettre en espérant que des mesures disciplinaires seront prises contre les soldats responsables du massacre. Livingston dut attendre plus de deux ans pour avoir une maigre satisfaction. En effet, un an plus tard, 25 soldats américains étaient inculpés pour meurtre, mais seul le lieutenant Calley fut condamné. Il devint un héros de l’extrême droite et ne purgea que trois jours de sa peine avant d’être assigné à résidence.

 

Que s’est-il passé à Mỹ Lai. 

 

L’affaire de Mỹ Lai intervient à un moment crucial de la guerre du Vietnam. Aux États-Unis, la guerre est de plus en plus contestée. Les mouvements de protestation ne désarment pas. La victoire militaire, que les autorités, prétendent entrevoir, semble s’éloigner un peu plus avec l’offensive déclenchée le jour du « Têt[2]». Alors qu’on croyait l’armée Việt Cộng moribonde, elle lança l'offensive du « Têt », mobilisant la quasi-totalité de ses effectifs dans la bataille. Du point de vue militaire, cette offensive, la première guerre ouverte à grande échelle des communistes, fut un échec. Face à la puissance de feu américaine, ils furent massacrés, et il leur fallut deux ans pour reconstituer leurs forces. Du point de vue politique, ce fut une victoire : les faubourgs de Saïgon et la Citadelle de Hué furent occupés pendant plus d'un mois. Aux États-Unis, on prit soudain conscience de la force des communistes du Sud. Une grande majorité d'Américains eut le sentiment d'avoir été trompée et la victoire semblait désormais impossible. Mais surtout, elle a pour conséquence d’installer la peur chez les soldats américains. C’est dans ce contexte de tension extrême que survient l’affaire de Mỹ Lai. Durant l’offensive du Têt, en janvier 1968, le 48e bataillon de l’armée du FNL (unité Việt Cộng) avait opéré dans la zone de Quang Ngai. Les services de renseignements militaires américains estimaient que des éléments de cette unité, battant retraite, s’étaient probablement repliés et avaient trouvé refuge à Mỹ Lai, un petit village côtier du golfe du Tonkin, au nord du Sud-Vietnam, pas très loin du Nord-Vietnam. Une opération est donc décidée pour les éliminer : le 16 mars 1968, le lieutenant William Calley encercle Mỹ Lai. Les services de renseignements militaires américains l’ont prévenu que les villageois vont au marché ce jour-là. Calley pense donc que ceux qui restent sont des Việt Cộng. Il reçoit l’ordre (comme il le dira plus tard à son procès) de nettoyer la zone, « du vieillard au bébé ».

Il regroupe la population, fait incendier le village et donne l’ordre d’abattre toute la population : femmes, enfants, et vieillards. Les troupes américaines pénétrèrent dans le village et parvinrent à le boucler totalement sans trouver un seul combattant vietnamien. Certains civils ont essayé de s’enfuir en courant, et même des femmes avec des enfants dans les bras, mais elles en furent empêchées par les tirs d'armes automatiques. Avant d’être tuées, certaines victimes sont agressées sexuellement, violées, battues, torturées ou mutilées. Le nombre de civils tués ne peut pas être établi avec certitude. Le mémorial bâti sur le site indique 504 noms (de 1 à 82 ans). Une enquête conduite par l’armée américaine comptabilise 347 morts. Les bilans universitaires retiennent plutôt 500 victimes. Un pilote d’hélicoptère de l’armée américaine, Hugh C. Thompson, Jr., et ses deux coéquipiers, qui survolaient la zone par hasard, tentèrent vainement d’intervenir pour mettre fin à ce massacre. Ils ne purent sauver qu’une douzaine de villageois en les embarquant à bord de leur hélicoptère.

 

Une sale rumeur. 

 

Le massacre de Mỹ Lai devient alors une rumeur de guerre, que les soldats se racontent dans les campements au gré des fréquentes rotations et des arrivées de nouvelles recrues.

On dénomme le lieu Pinkville (village rose) du nom de la couleur qui le désigne sur les cartes de l’état-major. On raconte les viols, les pratiques bestiales, les enfants abattus, les centaines de morts. On évoque les tensions internes à l’armée, les engueulades entre soldats, les soldats qui menacent d’autres soldats. Plus d’un an après le massacre, la rumeur ne dépasse pas les cercles militaires. Enterrée par la hiérarchie, elle est un récit cauchemardesque pour mettre au parfum les bleus sur la violence des phases de combat. Si les autorités sud-vietnamiennes ont réclamé des informations précises, rien ne transpire de la réalité des actes commis à Mỹ Lai. Seuls les Việt Cộng diffusent des tracts faisant état du massacre dès la fin du mois de mars 1968. Ronald Ridenhour, ancien artilleur sur hélicoptère dans la 11e brigade, envoie une lettre en mars 1969 à trente membres du Congrès des États-Unis les implorant d'enquêter sur les circonstances entourant l'incident de « Pinkville ». Lui et son pilote, le warrant officer Gilbert Honda, ont survolé Mỹ Lai plusieurs jours après l'opération et ont observé une scène de destruction complète. À un moment donné, ils ont survolé une femme vietnamienne morte avec un insigne de la 11e brigade sur son corps. Ridenhour avait appris les événements de Mỹ Lai en parlant aux membres de la compagnie C sur quelques mois à partir d'avril 1968. Il est convaincu que quelque chose d'assez sombre et sanglant a bien eu lieu à Mỹ Lai et est tellement perturbé par ces histoires que, dans les trois mois qui suivent son départ de l'armée, il exprime ses préoccupations au Congrès. Il inclut le nom de Michael Bernhardt, un témoin oculaire qui a accepté de témoigner, dans sa lettre. 

 

De la rumeur au procès

 

La plupart des récipiendaires de la lettre de Ridenhour l'ignorent, à l'exception du député Mo Udall et des sénateurs Barry Goldwater et Edward Brooke. Udall exhorte le Commission des forces armées de la Chambre des représentants des États-Unis à demander aux fonctionnaires du Pentagone de mener une enquête. Le journaliste d'investigation indépendant Seymour Hersh, après de longues entrevues avec Calley, dévoile l'histoire du massacre de Mỹ Lai le 12 novembre 1969 via Associated Press. Le 20 novembre, les magazines Time, Life et Newsweek couvrent l'histoire et la chaîne télévisée CBS réalise un entretien avec Paul Meadlo, un soldat dans l'unité de Calley pendant le massacre. Le quotidien « The Plain Dealer de Cleveland » publie des photographies explicites de villageois tués à Mỹ Lai. Les photographies de Ron Haeberle, qui avait assisté à la scène, firent le tour du monde, intensifiant l'opposition à la guerre aux États-Unis et à l'étranger ; 500 000 soldats américains étaient encore déployés au Vietnam, plus de 40 000 y avaient déjà perdu la vie. De retour en Amérique, les vétérans étaient pris à partie, accusés d'être des baby killers (des « massacreurs de bébés »). La scène de crime, que montraient les photos de Haeberle, s'étendait sur plusieurs centaines de mètres. Des corps, parfois dénudés, jonchaient les rizières et les chemins alentour. Les maisons avaient été incendiées, le bétail massacré, dans un accès de rage : un massacre, autrement dit une destruction brutale et délibérée de civils, accompagnée d'atrocités, sans aucun but stratégique.

Le 17 novembre 1970, une cour martiale aux États-Unis inculpe 14 officiers, y compris le major général Samuel W. Koster, le commandant de la 23e division d'infanterie, en supprimant les informations relatives à l'incident. La plupart des accusations sont ensuite abandonnées. Le commandant de la brigade, le colonel Henderson, est le seul commandant de haut rang qui est jugé pour des accusations relatives à la dissimulation du massacre de Mỹ Lai. Il est acquitté le 17 décembre 1971.

Au cours du procès de quatre mois, le lieutenant Calley affirme systématiquement qu'il suivait les ordres de son commandant, le capitaine Medina. Malgré cela, il est condamné à la prison à perpétuité le 29 mars 1971 après avoir été reconnu coupable du meurtre prémédité d'au moins vingt personnes. Deux jours plus tard, le président des États-Unis Richard Nixon prend la décision controversée, car cela se rapproche d'une grâce, de faire en sorte que Calley soit libéré de sa prison de Fort Benning en Géorgie, et soit placé en résidence surveillée en attendant l'appel de sa peine. La condamnation de Calley est confirmée par la Cour de l'armée d'examen militaire en 1973 et par la Cour des appels militaires des États-Unis en 1974. En septembre 1974, il est libéré par le Secrétaire à l'armée Bo Callaway. Calley devient dans le même temps un héros de l'extrême droite américaine.

 

Ames et fantômes errant. 

 

Durant toute l'année et demie où les faits furent tenus secrets, les hommes de la Charlie Company durent eux aussi vivre avec leurs fantômes. Lorsque le scandale éclata, leurs visages apparurent à la télévision, brisant l'anonymat dans lequel ils espéraient s'être réfugiés. Des dizaines de livres ont été publiés sur Mỹ Lai et sur sa place dans la mémoire américaine de la guerre du Vietnam. Jamais une unité de l'armée américaine ne fut étudiée avec autant de précision que la Charlie Company. Or, rien ne distinguait ces hommes d'une vingtaine d'années du reste du contingent américain. Arrivés au Vietnam en décembre 1967, ils avaient déjà fait leur baptême du feu depuis longtemps et se trouvaient dans cette période intermédiaire de leur service de douze mois (le tour of duty) que les psychiatres militaires de l'époque décrivaient comme faite de résignation et de stress. La guerre ne leur procurait plus l'excitation des premières semaines. Les hommes avaient sans doute déjà participé à des exactions contre les civils et avaient assisté à la mort de plusieurs camarades, notamment Bill Weber, tué par un sniper le 12 février, et le sergent Cox, un chef de section charismatique, qui avait sauté sur une mine le 14 mars. Le 15 au soir, après le service funéraire, le capitaine Mattina réunit sa compagnie pour présenter l'opération prévue le lendemain : « Notre boulot, c'est d'entrer rapidement dans le village et de tout neutraliser. » « Les femmes et les enfants aussi ? » l'interrogèrent ses subordonnés. « Oui, tout neutraliser.»

Dans le même temps, les habitants de Mỹ Lai et de sa région devaient vivre avec le souvenir obsédant de l'événement du 16 mars 1968. Après le massacre, le village resta inhabité jusqu'à la fin de la guerre en 1975. Lorsque les survivants rentrèrent finalement chez eux, ils eurent des difficultés à reconnaître l'endroit. Les arbres qui cachaient jadis la vue sur la mer étaient tous morts sous l'effet des défoliants. Les champs étaient parsemés de munitions et, plus dangereuses encore, de mines antipersonnel. Il fallait tout reconstruire, les maisons, les rizières, les routes. Les restes non identifiés des victimes du massacre de 1968 furent rassemblés et enterrés dans une forêt de bambous des environs, sans qu'aucun des rites d'inhumation ne soit respecté, et cela pour la deuxième fois. Ce que le massacre a fait surgir, de la manière la plus brutale, est une crise rituelle majeure, une rupture avec des traditions ancestrales respectées depuis des siècles. 

Dans ces régions, les rituels qui entourent les morts s'organisent autour de deux espaces opposés et complémentaires : la « maison » (nha) et la « rue » (duong), l'intérieur et l'extérieur. Dans chaque maison est aménagé l'autel des ancêtres, qui lie les occupants à la lignée de leurs morts, tandis que dans l'espace public se trouvent les autels des âmes errantes. Entre ces deux formes de rituels et ces lieux de culte existe également une hiérarchie morale de la mort, qui oppose « bonne mort » et « mauvaise mort », « mort à la maison » (chet nha) et « mort dans la rue » (chet duong), en réalité une mort apaisée, entourée des siens, dans un cadre familier, et une mort violente. Les habitants de Mỹ Lai avaient été pourchassés par les hommes de la Charlie Company, abattus comme des animaux puis abandonnés dans les rizières ou sur les chemins ; ils avaient été enterrés dans des fosses communes, sans cérémonie ni prière. Ceux qui n'avaient pu être accompagnés dans leur passage vers la mort étaient donc condamnés à errer entre le monde de l'au-delà et le monde des vivants. Avec la fin de la guerre froide et un processus de libéralisation du régime communiste, les habitants reçurent l'autorisation de rapatrier les corps, au sein de la localité, et d'accueillir les âmes errantes chez eux, en les intégrant au culte des ancêtres. 

Pour la première fois dans les traditions de cette région du Vietnam central, tous les défunts, ceux qui étaient morts chez eux comme ceux qui avaient été les victimes d'une mort violente, les esprits apaisés des ancêtres et les âmes errantes, recevaient le droit d'être pleurés et consolés à égalité. C'est sans aucun doute l'un des héritages les plus inattendus du massacre de Mỹ Lai.

 

Pour en savoir plus :

 

 

SEYMOUR M. HERSH, Le massacre de Song My, Collection Témoins, Gallimard. 

 

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[1] Mỹ Lai est un hameau du village Son My. 

[2] Nouvel an vietnamien. 


07/04/2021
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Je me nomme Furcy, homme libre

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« Je me nomme furcy ; je suis né libre dans la maison Routier, de madeleine, indienne libre, alors au service de cette famille ; je suis retenu à titre d’esclave chez M. Lory, gendre de madame Routier ; je réclame ma liberté ; voici mes papiers. »

C’est avec ces mots que le 21 novembre 1817 sur l’ile Bourbon (aujourd’hui, La Réunion), que Furcy se déclara libre. Ainsi commencèrent trois décennies de combats juridiques au cours desquels il prit à partie son maitre putatif devant les tribunaux français et les autorités britanniques tout en essayant de se créer une nouvelle vie en tant qu’homme libre.

 

L’étonnant parcours de Madeleine. 

 

Vers 1759, une enfant naquit en Inde, à Chandernagor ou non loin de cette enclave française. Lors des controverses ultérieures, certains affirmèrent que Madeleine était née libre et d’autres en firent la fille d’une esclave. À deux reprises, elle fut vendue à des maîtres portant des noms portugais, avant d’être finalement acquise par une Française, Mlle Dispense. En 1772, la demoiselle emmène Madeleine, alors adolescente, à Lorient, port voué au commerce avec les Indes orientales, en France. Elle cède son esclave à une famille bien connue de colons français de l’île Bourbon, les Routier, à condition que ceux-ci ramènent Madeleine « aux Indes » en vue de l’y affranchir. La légalité de cette cession est douteuse à maints égards, même si en vertu du principe français du sol libre, l’esclave aurait dû être affranchie dès qu’elle a posé le pied dans la métropole. Depuis 1738, la loi française stipule que tous les « nègres esclaves » ou « nègres ou mulâtres de l’un ou l’autre sexe » (1762) doivent être enregistrés auprès de l’amirauté dans le port où ils débarquent et renvoyés dans les colonies dans un délai de trois ans. Les esclaves détenus en France en contravention à ces règles (c’est-à-dire non enregistrés, ayant passé plus de trois ans dans la métropole ou employés à des fins que la loi ne juge pas légitimes) sont confisqués au nom du roi et renvoyés dans les colonies, où ils sont mis au travail ou vendus au profit du roi. Toutefois, aucun relevé n’indique que la demoiselle Dispense ait inscrit Madeleine aux registres de l’amirauté. Sans doute était-elle convaincue qu’une telle formalité n’était pas nécessaire, se disant que les Indiens ne sont pas des « Nègres » et ne sont donc pas tenus d’être inscrits. Au milieu du XVIIIe siècle, les catégories « nègre » et « noir » sont très fluctuantes. Ajoutons qu’un édit d’octobre 1716 prévoit que « les maîtres » des esclaves amenés en France « ne pourront les vendre ni échanger en France » (art. 11). Chose étonnante, dans le cadre des procès relatifs au statut de Furcy, personne ne soulève d’objection à propos de cette cession douteuse réalisée dans la métropole, sans doute parce que la loi ne prévoit pas de pénalité particulière en cas d’infraction. Sur l’île Bourbon, Madeleine donne naissance à trois enfants, probablement de pères différents. L’aîné, prénommé Maurice, naît entre 1775 et 1777. La cadette Constance vient au monde en avril 1784 ; des preuves circonstancielles indiquent que son père serait un des hommes de la famille Routier, soit le père, soit un de ses fils adultes ou adolescents. Fait inhabituel, Constance est affranchie un an après sa naissance, vraisemblablement par un tonnelier d’origine allemande âgé de 27 ans, Matthieu Vetter (ou Wetter), qui agit sans doute à titre d’intermédiaire pour les Routier. Constance passe son adolescence (qui coïncide avec la période de la Révolution française) au sein du ménage Routier en tant que personne libre de couleur et y reste jusqu’à la mort de dame Routier en 1808. Enfin, le benjamin de Madeleine, Furcy, est baptisé le 7 octobre 1786. Deux ans après la mort du maître en 1787, la veuve Routier demande aux autorités coloniales la permission d’affranchir Madeleine, « en reconnaissance des bons services qu’elle lui a rendus », mais aussi « pour remplir l’engagement qu’elle a contracté en France de procurer la liberté à ladite Madeleine, qui ne lui a été donnée qu’à cette condition ». Dame Routier obtient l’autorisation, et Madeleine est officiellement affranchie le 6 juillet 1789. Cependant, selon des témoignages ultérieurs de Constance et de Furcy, on ne lui aurait jamais dit qu’elle était libre. Elle continue donc de servir la veuve Routier pendant dix-neuf autres années, lors desquelles ont lieu la Révolution, l’abolition générale de l’esclavage décrétée par la Convention le 4 février 1794 (jamais appliquée, à la Réunion, tout comme en Martinique, occupée par la Grande-Bretagne). Ce n’est qu’après la mort de la veuve Routier en 1808 (année où le Royaume-Uni et les États-Unis interdisent le commerce transatlantique des esclaves) que Madeleine apprend son statut d’affranchie et que le domaine Routier lui doit 19 années de salaires, une somme considérable qui équivaut approximativement au prix de deux esclaves mâles adultes. Madeleine tente de se servir de cette somme qui lui est due pour négocier l’affranchissement de son fils Furcy, esclave de Joseph Lory, gendre et héritier des Routier, mais ce dernier la dupe en profitant de son illettrisme pour lui faire signer des papiers qui, essentiellement, font de Furcy l’esclave de Lory jusqu’à la fin de ses jours.

 

La justice comme outil de résistance. 

 

En 1817, Furcy avait 30 ans, l’âge auquel sa mère avait été affranchie devant la loi, mais à son insu. Au mois de juillet de cette année, de nouveaux magistrats arrivent de Paris pour s’installer sur l’île Bourbon dans le cadre du remplacement du personnel judiciaire entrepris au moment de la Restauration. Le 22 novembre 1817, un conflit dont les causes ne sont pas tout à fait claires éclate entre Furcy et Lory. Un autre serviteur de Lory, Alphonse, lui fit savoir que Furcy avait quitté son poste « sur les motifs qu’il est libre et veut jouir des droits attachés à cette condition ». En conséquence de quoi, Lory déclara Furcy « marron » et ce dernier est arrêté au domicile d’une femme de couleur libre, Célérine, qui était peut-être sa concubine et la mère de ses enfants.  Au moment de son arrestation, sa sœur aînée Constance, que l’on trouve enregistrée comme la « Veuve Jean Baptiste, habitante, demeurant au quartier St. André [...] une mère de six enfants, privée de son mari, sans fortune, sans appui », alla trouver le nouveau procureur général, Boucher, et lui demanda d’enquêter sur la réduction en esclavage illégale de son frère. Dans son mémoire, Constance affirme que sa mère, Madeleine, a été constamment dupée par la famille Routier, puis par le nouveau maître de Furcy, Joseph Lory. En premier lieu, mademoiselle Dispense, qui avait emmené Madeleine en France, souhaitait que la famille Routier organise le retour de celle-ci à « Chandernagor, lieu de sa naissance ». Pour lui éviter « les difficultés pouvant résulter dans un pays d’esclaves de la différence des couleurs », elle avait exigé que l’esclave soit affranchie dès son arrivée à l’île Bourbon et reçoive « une pension viagère de 600 livres  par an les vivres nécessaires à sa nourriture, en lui procurant, s’il était possible, un établissement pour mariage ». Mais la famille Routier a retardé, comme l’on sait, l’émancipation de Madeleine pendant dix-sept ans, jusqu’en 1789, soit après la mort du patriarche, Charles Routier. Le mémoire indique que c’est parce que les Routier ont omis de respecter la condition imposée par la demoiselle Dispense de libérer immédiatement Madeleine que les enfants de cette dernière, Maurice, Constance et Furcy, sont nés esclaves. Furcy perd son premier procès visant à recouvrer sa liberté, intenté devant le tribunal de première instance en 1817, et est emprisonné à l’île Bourbon (vraisemblablement pour marronnage). Il porte la peine en appel devant un tribunal colonial supérieur. Pendant ce temps, le gouverneur Desbassayns, alors en pleine ascension, chasse Boucher, le magistrat libéral qui a défendu sa cause, de la colonie, et punit ses alliés. En 1818, Furcy, émacié, est débouté de son appel. Lory le sort de prison et l’envoie sur l’île Maurice (anciennement île de France), passée aux mains des Britanniques, où sa belle-soeur exploite une vaste plantation. Il travaille d’abord comme ouvrier, puis comme charpentier. De là, Furcy continue à faire progresser sa cause ; il rédige sept longues lettres en vue d’attirer l’attention des autorités françaises et britanniques sur sa revendication de liberté.

 

Une lutte juridique acharnée. 

 

En 1829, Furcy « éleva de nouveau sa voix ; il réclama avec force sa liberté ». Les autorités anglaises finirent par l’affranchir, pour la raison qu’il n’avait pas été enregistré, ni à la douane, ni sur le bateau qui l’avait transporté sur l’île de France. Les lettres de Furcy à Boucher, transitant par l’intermédiaire d’un réseau d’alliés qui acheminaient ses missives à son ancien allié, font connaître les sentiments et l’opiniâtreté de leur rédacteur durant son exil à l’île de France dans les années 1820 et 1830. Cette correspondance ne laisse aucun doute sur le fait que Furcy avait une famille et des enfants sur l’île Bourbon, et qu’il souffrait d’en être séparé. Dans les années 1830, à un moment indéterminé, Furcy s’embarqua sur un navire, emportant avec lui l’original de sa requête, dissimulé dans la semelle de sa chaussure. Le 12 août 1835, avec le soutien du procureur général André-Marie-Jean-Jacques Dupin, Furcy demanda à ce que son cas soit examiné de nouveau devant la Cour de cassation, en se fondant sur deux éléments : 

-       l’argument de la race, d’après lequel les Indiens ne peuvent être réduits en esclavage ; 

-       l’argument du « sol libre », faisant valoir que sa mère avait mis le pied sur le sol de France en 1771. 

Le 6 mai 1840, la Cour de cassation invalida la décision rendue en 1818 par la Cour royale de Bourbon, en alléguant « le principe du droit public français, lequel assurait le bienfait de la liberté à tout esclave dont le pied touchait le sol de la France » et en ramenant « les parties au même état où elles étaient avant ledit arrêt »  Pendant ce temps, le procureur général Dupin s’était arrangé avec la reine et avec le ministre de la Marine pour que Furcy puisse regagner l’île Bourbon aux frais de l’État. Au mois de décembre 1843, Furcy revint à Paris, où la Cour royale entendit les argumentations développées par l’avocat de Furcy, Édouard Thureau, par l’avocat des Lory, Alphonse Paillet, et par le procureur général, Michel Hébert.  À l’issue de l’audience finale, le 23 décembre, après avoir écouté le discours d’Hébert « avec une attention religieuse », les juges de la Cour royale se retirèrent pour délibérer. Une heure plus tard, le président Séguier déclara que Furcy était un homme libre. Furcy avait alors 56 ans. Sa mère, Madeleine, avait débarqué à Lorient presque quatre-vingts ans plus tôt. Non seulement Furcy était libre, mais sa mère l’avait été au regard de la loi depuis son arrivée à Lorient en 1772. Ceci était une victoire, mais non un triomphe absolu. Car, si la cour condamnait les héritiers de Lory à payer les frais du procès, elle rejetait leur demande de dommages et intérêts, rien n’indique que Furcy ait reçu la moindre compensation pour les quarante et une premières années de sa vie qu’il avait vécues en esclavage. Furcy ajoute Joseph à son nom. Par la suite, il continue à gagner sa vie dans la confiserie et se marie avec une mauricienne "Libre de couleur", Virginie. Il meurt le 12 mars 1856, à l'île Maurice. 

 

Fursy et l’abolition. 

 

On ne dispose d’aucune trace d’une quelconque défense de l’émancipation générale par Furcy à quelque époque de sa vie que ce soit. D’ailleurs, si celui-ci considérait la reconnaissance juridique de sa propre liberté comme un droit acquis à sa naissance, il est possible qu’il ait entretenu des sentiments ambivalents à l’égard de l’émancipation générale. En émancipant équitablement tous les anciens esclaves, l’abolition aurait pu rendre caduque la distinction pour laquelle il se battait depuis tant d’années. Des procès intentés par Furcy, il ressort que, tout en constituant un acte de résistance contre l’esclavage, les efforts d’un individu pour recouvrer sa liberté peuvent contribuer à une lutte collective plus large pour la liberté. Dans la plupart des cas, les décisions des tribunaux sur le statut d’une personne n’ont de conséquences que sur celles-ci et les membres de sa famille ou de sa collectivité immédiate. Cependant, des avocats et des juges ont parfois aidé certaines affaires à évoluer dans le sens du programme abolitionniste, que ce soit en soulevant des questions de droit ou en influençant l’opinion publique. Les alliés de Furcy, lors de son appel de Paris, entretenaient des liens directs avec le roi et la reine, dont les sensibilités libérales étaient manifestes depuis la révolution de 1830, mais qui, dans les années 1840, étaient de plus en plus réceptifs aux manœuvres dilatoires du lobby esclavagiste. Fondée sur les deux éléments clés qu’étaient le principe du sol libre et l’exclusion des Indiens de l’esclavage, l’argumentation juridique de Furcy était compatible avec la politique d’émancipation gradualiste de la monarchie de Juillet. Seule la minorité constituée des esclaves emmenés dans la métropole ou d’ascendance indienne aurait pu profiter d’une décision positive sur l’une ou l’autre de ces questions de droit. Le rejet final de l’argument racial par la Cour reflétait une rupture progressive du gouvernement français avec les législations fondées sur des catégories raciales. Sa décision fondée sur le principe du sol libre dénotait un fragile compromis entre l’interdiction de l’esclavage dans la métropole et son maintien tacite dans les colonies. Un changement politique plus profond s’avérerait nécessaire pour finalement détruire les fondements juridiques de l’esclavage dans les Antilles françaises et l’océan Indien, et il a fallu près d’un siècle pour que soit reconnue l’intégralité des droits civils des descendants d’esclaves des anciennes colonies de France.

 

Pour en savoir plus :

 

Peabody Sue, « La question raciale et le « sol libre de France » : l'affaire Furcy », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2009/6 (64e année), p. 1305-1334. URL : https://www.cairn.info/revue-annales-2009-6-page-1305.htm

 

https://www.erudit.org/en/journals/haf/1900-v1-n1-haf03346/1042786ar/

 

Cliquez ici pour télécharger l'article :

Je-me-nomme-Furcy.pdf

 

 


20/03/2021
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Jean Galmot : De Guyenne en Guyane.

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Si peu de gens ont lu Jean Galmot, plus nombreux peut-être sont ceux qui connaissent sa vie, par l'intermédiaire du récit qu'en a fait Blaise Cendrars dans « Rhum », exclusivement consacré à « l’aventure de Jean Galmot». Jean Galmot méritait bien un biographe du calibre de Cendrars, tant son destin fut peu banal. Cendrars le rencontre en 1919. Il est député de Guyane et riche homme d'affaires. Il traîne alors une mauvaise réputation, qui est aussi sa légende : « une espèce de nabab, qui faisait une noce à tout casser », « un ancien pirate » qui « s'était fait proclamer roi des Nègres » et « avait assassiné père et mère », un spéculateur sans scrupule qui aurait acquis « des douzaines de châteaux».  Dans ces pages, l’écrivain traduit la philosophie du personnage en ces termes : « Voilà un homme qui dès son arrivée, s’est aperçu que ces noirs (et ces indiens) ne sont pas des êtres d’une race inférieure, mais des hommes donc des frères, et qu’au surplus ce pays est le leur, que, par conséquent, ce qu’il produit est aussi à eux, et qu’ils doivent en profiter... » Des idées humanistes d’une étonnante modernité !

 

Une enfance périgourdine. 

 

Né le 2 juin 1879 à Monpazier, en Dordogne, Jean Galmot était l’avant-dernier d’une famille de sept enfants à laquelle s’ajoutaient quatre frères adoptifs (ses parents, Édouard et Anne, ayant adopté les orphelins de l’un de ses oncles). Fils d’instituteur, passionné de lecture, il réussit de brillantes études à l’école libre des Récollets (ancien couvent des Récollets, aujourd’hui Maison des Bastides) alors même que l’étude l’ennuie. Très jeune, à onze ans, il est admis à l’École apostolique qui formait les missionnaires. À vingt ans, il parle couramment quatre langues étrangères : allemand, anglais, italien et espagnol. Déjà, la soif de l’aventure l’étreint et il abandonne le professorat pour occuper un poste de précepteur tout d’abord dans les Vosges, puis en Italie. Son parcours est celui d’un humaniste protéiforme.

 

Journaliste et dreyfusard convaincu.

 

À vingt-cinq ans, il devient chroniqueur et brillant journaliste. Ce dreyfusard convaincu apporte à la révision du procès de Dreyfus des informations patiemment recueillies, pendant les deux ans qu’on duré son enquête, et révélées à Jaurès. Elles prouvaient que Dreyfus n’avait jamais eu de rapport avec des services de renseignements de l’Allemagne. Le nom de Jean Galmot devient connu du grand public grâce à l’article paru dans Le Petit Niçois du 13 mars 1904, à propos de l’affaire Dreyfus. Il joue un rôle important dans la réhabilitation du capitaine.

Les salons mondains de la Côte d’Azur lui sont ouverts. Il y fait la connaissance d’une jeune Américaine, Marianne Antoinette Heydecker, âgée de huit ans de moins que lui, née à Paris et arrivant de Russie, où son père, William Alexander, y était consul des États-Unis. Ils se marient le 24 octobre 1905. Le mariage n’empêche pas Jean Galmot de fréquenter les salles de jeux et tous les lieux où l’on s’amuse. Mais en 1906, son beau-père, qui a les pieds sur terre, le charge de se rendre en Guyane, où il possède un placer (une concession pour l’exploitation de l’or), le Placer Élysée sur la crique Lézard, non loin de Mana.

 

Devenu Guyanais. 

 

Jean Galmot s’embarque seul pour Cayenne. De là, en pirogue, il gagnera le placer « Elysée », mais ne s’y attardera pas, n’y trouvant, semble-t-il, aucun intérêt. En revanche, ayant été chargé à cette occasion d’une mission par Millès-Lacroix, Ministre des Colonies, il explore le bassin de la Mana. Rentré en France, il fait plusieurs conférences sur la Guyane, ce qui lui vaut d’être admis à la Société de Géographie, ainsi qu’à celle des ingénieurs coloniaux.

Mais le virus s’est incrusté en lui. On dit alors, en Guyane, que l’intéressé a bu du « bouillon d’awara » (l’Awara ou aouara, « Astrocaryum vulgare », est une sorte de palmier oléagineux). Galmot y retourne et il est tour à tour orpailleur, balatiste (forestier exploitant l’arbre appelé balata), planteur, puis fondé de pouvoir de la Maison Chiris, qui a ouvert un comptoir à Cayenne.

En 1917, Jean Galmot s’installe à son compte. Il crée plusieurs usines d’essence de bois de rose. Il achète une plantation de canne à sucre afin de produire du rhum, et innove en organisant une collecte de la production des petits producteurs. Son besoin d’équité tranche avec les pratiques colonialistes qui ont cours en Guyane. En faisant travailler le petit peuple guyanais, tout en lui garantissant des prix d’achats proches des cours mondiaux (en particulier pour l’or, le bois de rose et le bois de balata), il se fait mal voir des autres exploitants, prêts à tout pour préserver leurs intérêts. Il soulage la misère de ses ouvriers en les rémunérant décemment et en appliquant la législation du travail de l’époque, la loi de 1898 (avant lui, un employé était tout bonnement renvoyé suite à un accident invalidant...). Avec ses fonds propres, il prend en charge l’éducation des jeunes les plus pauvres en créant des bourses locales. Il devient « Papa Galmot » une expression qui témoigne de toute l’affection du peuple et qui a du sens auprès des plus démunis.

Son activité est débordante. Pilote d’avion et d’hydravion, il met en place les premières liaisons aériennes entre la côte et l’intérieur du pays. Il est également à l’origine d’une ligne de chemin de fer. Il crée des comptoirs aux Antilles, à la Réunion, à Panama. Ses entreprises sont aussi en métropole, à Paris, Bordeaux, Carcassonne, Sarlat, Sainte-Sabine... Bientôt, une flotte de plus de quarante navires, frappés à son pavillon, sillonne les mers. Il ravitaille la France en blé (provenant d’Argentine), en café, en cacao, en rhum, en balata et en or. À la tête d’un véritable empire, il fait l’acquisition du château de Montfort, en Dordogne. Rapidement hissé au rang des grandes fortunes de son temps, cette période de faste ne dure guère plus d’une dizaine d’années.

 

La haine a la vie dure. 

 

 Une telle puissance a bien sûr d’importantes répercussions en Guyane, à tel point que la vie économique est dominée par Jean Galmot, et, selon une loi bien connue, l’économique va agir sur le politique. Quand, après la guerre, se profilent à l’horizon les élections législatives, on pense tout naturellement à Jean Galmot. Le candidat sortant est l’ancien gouverneur de la Guyane, Albert Grodet, qui a été élu en 1910 et maintenu en fonction depuis, en raison de la guerre. Jean Galmot se présente aux élections de 1919, sans étiquette politique, mais avec un programme qu’il expose sur place durant la campagne électorale, avec un talent oratoire qu’on ne lui soupçonnait pas. Jean Galmot remporte largement la victoire dès le premier tour. C’est un idéaliste et anti-esclavagiste qui est élu, le 30 novembre 1919. Il s’oppose aux familles créoles et prend parti, avec les Noirs et les Indiens, contre le bagne de Cayenne. Député, il fait partie des non-inscrits au Parlement, où son activité est intense. Il devient vice-président de la Commission de la Marine marchande, secrétaire de la Commission des colonies et protectorats, membre de la Commission des transports aériens, du Comité d’action républicaine aux Colonies françaises, du Conseil supérieur des colonies du groupe des députés coloniaux, secrétaire du groupe de l’Aviation... C’est encore lui qui est l’auteur d’une proposition de loi portant sur la création d’une loterie nationale destinée à améliorer la situation des finances de l’État détériorée par la guerre.

La guerre finie, il se retrouve avec une énorme cargaison de rhum qu’il avait payée et qu’il ne peut plus écouler dans les marchés d’État (à destination des pharmacies, hôpitaux et tranchées). Devenu vulnérable, tous ses détracteurs vont s’acharner contre lui : les politiciens, dont il dénonce la corruption, mais aussi ceux qui évoluent dans le monde des affaires et qui le jalousent. « L’affaire des rhums » éclate le 31 mars 1921. On l’accuse d’avoir accaparé le commerce des rhums réquisitionnés par l’Armée. Quatre jours plus tard, et avec son accord, la Chambre des Députés lève son immunité parlementaire. Le cinquième jour, Galmot est arrêté à Paris et incarcéré dans la plus grande illégalité, pendant neuf mois, à la Prison de la Santé, dans une cellule sordide. C’est dans ces circonstances qu’il terminera l’ouvrage qu’il a commencé et qui s’intitule « Un mort vivait parmi nous. » Il garde confiance et, en janvier 1922, il est remis en liberté provisoire. Le 17 décembre 1923, s’ouvre le procès. Après bien des rebondissements (les plaignants retirent leurs plaintes), Galmot est condamné à un an de prison avec sursis, condamnation assortie de 10 000 francs d’amende.

 

Guyanais à jamais. 

 

Discrédité à Paris, il regagne la Guyane. Dans un document écrit de sa main le 15 mars 1924, Jean Galmot jure de « rendre la liberté à la Guyane » et de lutter « jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour affranchir mes frères noirs de l’esclavage politique ». En 1928, il regagne la Guyane une nouvelle fois, avec la ferme intention de se représenter aux élections. Il est accueilli par une foule immense. Son élection ne fait aucun doute. Mais les résultats du scrutin, truqués, donnent vainqueur, le député Eugène Lautier, parachuté le temps de la campagne électorale. Le décès suspect de Galmot survenu le 6 août, quelques semaines après la validation des votes par la Chambre des députés, provoque un déferlement de violence à Cayenne. Il faut venger « Papa Galmot » ! Trois amis de Gober, le Maire de Cayenne (l’homme qui a juré la perte de Galmot) sont lynchés dans la rue. Il s’agit de Bougarel, Laroze et Clément. Deux autres, Jubel et Tébia, sont assassinés chez eux.Suite à ces émeutes, trente-six personnes sont arrêtées, mais seules quatorze d’entre elles, dont deux femmes, seront inculpées pour pillages, crimes et complicité de meurtres lors d’un procès retentissant (délocalisé à Nantes, pour des raisons de sécurité). Les insurgés de Cayenne, comme on les appelle, seront tous acquittés le 21 mars 1931, grâce à la brillante plaidoirie de Gaston Monnerville, l’un de leurs avocats.

 

Pour en savoir plus :

 

-       Blaise Cendrars, Rhum : L'Aventure de Jean Galmot, Grasset, 1930 ;

-       André Bendjebbar, Jean Galmot, le prophète de Guyane, le Cherche Midi, 2010.

 

Filmographie :

-       Alain Maline, Jean Galmot, aventurier, avec Christophe Malavoy, 1990

 

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09/03/2021
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Antoine Bruny d'Entrecasteaux : à quelques miles de la gloire.

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Dans la seconde moitié du XVIIIème siècle et le début du XIXème, les marins-explorateurs sont légion à sillonner les mers du sud. Dans ces contrées encore méconnues, que constituent le continent austral et l’Océanie, la concurrence fait rage entre les deux grandes puissances maritimes de l’époque : La France et la Grande-Bretagne. Entre Cook, Bougainville, Lapérouse, Dumont d’Urville, il est difficile de se frayer un chemin vers la célébrité. Bruny d’Entrecasteaux avait tout pour entrer dans ce cercle restreint, le destin en a voulu autrement. C’est peut-être au sud de l’archipel des Santa Cruz, lorsqu’il est passé à quelques miles de Vanikoro, qu’il a raté sa chance. 

 

Un marin aux origines terriennes. 

 

Antoine est de deuxième fils de Jean-Baptiste Bruny, marquis d'Entrecasteaux (1701-1793), président à mortier[1] du Parlement de Provence, et de Dorothée de L'Estang-Parade. Il voit le jour le 7 novembre 1737 à Aix-en-Provence. Son frère Jean-Paul Bruny d'Entrecasteaux (1728-1794), lui aussi président du Parlement de Provence, a été guillotiné sous la Révolution. Antoine ne manifeste aucun gout pour le droit. Après des études au collège des Jésuites d'Aix-en-Provence, s'engage comme garde de la Marine en juillet 1754, à l'âge de quinze ans. Dès lors, ses séjours sur la terre ferme deviennent rares, c’est sur le pont des navires qu’il va passer l’essentiel de sa vie. 

 

Une carrière d’officier de marine. 

 

Embarqué en 1755 sur la frégate la « Pomone », à Cadix et à Saint-Domingue, il passe l'année suivante, au début de la guerre de Sept Ans, dans l'escadre de La Galissonière avec laquelle il participe, à bord de la Minerve, à la prise de Minorque le 20 avril 1756. Il est promu enseigne de vaisseau en avril 1757.

De cette époque à 1768, il effectue plusieurs croisières dans l'Océan atlantique et sur les côtes de France. En 1764, il embarque sur la frégate « l'Hirondelle », commandée par M. de Chabert, et qui était destinée à faire une campagne d'observations astronomiques. À son retour il passe sur le vaisseau « l'Etna », qui faisait partie de l'escadre aux ordres du comte du Chaffault, destinée à l'Amérique.

Lorsqu'en 1769 le maréchal de Vaux est chargé de soumettre la Corse, d'Entrecasteaux obtient le commandement d'une felouque dans la division navale aux ordres de M. de Broves, qui devait protéger cette expédition. Sa bravoure lors de l'expédition lui vaut d'être nommé lieutenant de vaisseau en février 1770.

À la suite de différentes affectations, de 1770 à 1776, dont une sur L'Alcmène commandée alors par son parent, le bailli de Suffren, il est fait chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis.

Lorsqu'en 1778, la guerre éclate entre la France et l'Angleterre, d'Entrecasteaux est nommé au commandement de la frégate « l'Oiseau », de 32 canons de huit. Cette frégate est chargée de la protection des convois expédiés de Marseille dans les divers ports du Levant, principalement des corsaires barbaresques. Au cours d'une de ses traversées depuis Marseille vers Smyrne, alors qu'il escorte un convoi composé de nombreux navires, il rencontre deux corsaires tunisiens, supérieurs en force, mais il manœuvre avec habileté et parvient à mettre son convoi en sûreté.

Au mois de mars 1779, il reçoit un brevet de capitaine de vaisseau, et M. de Rochechouart le choisit pour commander « Le Majestueux », de 110 canons, sur lequel il arbore son pavillon. À la paix de 1783, le maréchal de Castries, alors ministre de la Marine, qui avait su apprécier le mérite d'Entrecasteaux, le nomme directeur adjoint des ports et arsenaux.

Il obtient alors le commandement de la frégate « la Mignonne » qu'il mène au Levant, puis en 1782 celui du Majestueux, avec lequel il participe, sous les ordres du comte de Guichen, au combat du Cap Spartel. Curieusement, il demande à partir en retraite en 1885 (il n’avait que 48 ans), mais il continue à naviguer dans l’océan Indien et parvient même à créer une nouvelle route entre l’Europe et la Chine. Il conduit une expédition héroïque, contre vents (de mousson) et marées, dans une région dangereuse, le long de côtes alors inconnues. Son succès lui valut d’être nommé gouverneur général des Mascareignes : île Rodrigues, île de France (Maurice) et île Bourbon (La Réunion). Finalement, d’Entrecasteaux rentre en France en novembre 1789.

 

Sur les traces de Lapérouse. 

 

Malgré l’agitation qui régnait en 1791, le sort de l’expédition de monsieur de Lapérouse ne laissait pas indifférent. Composée de deux frégates (La Boussole et l’Astrolabe), elle avait quitté Brest le premier août 1785. Cette expédition, autour du monde, visait à compléter les découvertes de James Cook dans l'océan Pacifique.

 

Voir https://www.pierre-mazet42.com/le-voyage-de-monsieur-de-laperouse

Voir également : https://www.pierre-mazet42.com/le-voyage-de-monsieur-de-laperouse-heurts-et-malheurs

 

L’importance de la mission de Lapérouse n’échappa pas à l’Assemblée constituante ; celle-ci décida d’envoyer dans le Pacifique rien de moins qu’un contre-amiral, Antoine Bruny d’Entrecasteaux. Bien évidemment, la possibilité d’une catastrophe n’était pas écartée et le pouvoir politique souhaita, pour cette nouvelle expédition, doubler en quelque sorte celle de Lapérouse. Si celui-ci avait bel et bien disparu, d’Entrecasteaux, ayant à son bord une belle brochette de scientifiques, devait pouvoir faire avancer les sciences tout en effectuant ses recherches : comme en 1785, embarquèrent donc à bord, naturalistes, géographes, botanistes, géologues, et autres ingénieurs, tous des sommités dans leur domaine respectif.

La préparation de ce très long voyage mobilisa des fonds importants, mais le roi, comme l’Assemblée constituante, ne regardèrent pas à la dépense. Deux navires de commerce polyvalents, des gabares, furent affectés à l’expédition ; remises à neuf, leurs coques doublées de cuivre pour éviter l’attaque des tarets[2], équipées de canons, « La Truite » et « La Durance » devinrent « La Recherche » et « L’Espérance ».

D’Entrecasteaux mit le cap sur l’Afrique du Sud, passa Bonne Espérance, fit escale au Cap avant de repartir le 21 avril 1792 en longeant le Natal. Le navigateur connaissait bien cet océan et il lui fallut moins de deux mois pour atteindre la Tasmanie. 

A l’emplacement de l’actuelle ville d’Hobart, les navires se mirent à l’ancre et refirent leurs provisions alors que les scientifiques herborisaient. Dans ce qu’ils avaient baptisé « baie de la Recherche », les Français demeurèrent vingt-cinq jours avant de se lancer dans leur course à travers l’Océanie, sur la piste de Lapérouse. Recherchant, en vain, des traces du naufrage de Lapérouse dans les iles de l'Amirauté[3], d'Entrecasteaux gagna Amboine où, après un an de campagne, il fallait réparer les bâtiments et se procurer des vivres.

La navigation continua, longeant la côte sud-ouest de la Nouvelle-Hollande[4] ; mais, en janvier 1793, le manque d'eau douce obligea à abandonner la reconnaissance de cette côte et à gagner la terre de Van Diemen et le canal découvert neuf mois auparavant. Les voyageurs y séjournèrent plus d'un mois et purent compléter les cartes et les observations astronomiques, botaniques, zoologiques, minéralogiques... faites l'année précédente. Ils purent aussi rencontrer des naturels qui leur parurent extrêmement aimables. Ils repartent du canal d'Entrecasteaux avec l'impression d'avoir découvert une région du plus grand intérêt et ils ne dissimulent pas, dans leurs journaux, les grandes ressources que l'on peut y trouver (climat tempéré, végétation abondante, arbres superbes. Puis, les bâtiments gagnèrent les iles des Amis, la partie nord -est de la Nouvelle- Calédonie, les iles Salomon. Avant de les atteindre, ils longent, entre autres terres, celle que d'Entrecasteaux nomma ile de la Recherche, qui n'était autre que Vanikoro, où avaient fait naufrage Lapérouse et ses compagnons. C’est ici qu’il manqua son rendez-vous avec l’histoire, puisqu’il passa le long des côtes de Vanikoro où se trouvaient peut-être les survivants de l’expédition de Lapérouse, voire l’explorateur lui-même. Mais, d’Entrecasteaux naviguait un peu trop loin au large et continua sa route jusqu’aux Salomon. Au nord-est de la Nouvelle-Guinée, le 20 juillet 1793, à 19 heures, totalement épuisé par le scorbut qui le rongeait autant que ses hommes, le contre-amiral d’Entrecasteaux mourut dans sa cabine sans savoir qu’il était passé à deux doigts, et quelques milles nautiques, de résoudre le mystère Lapérouse… 

Alexandre d’Hesmivy d’Auribeau lui succéda et se rendit aux Moluques pour sauver ceux qui pouvaient encore l’être, sans savoir qu’à cette époque, la guerre entre la France et la Hollande avait été déclarée. 

 

Une expédition décimée. 

 

Après avoir longé la Nouvelle-Guinée, l'expédition arriva, finalement, en octobre 1793, au comptoir hollandais de Sourabaya, dans l'île de Java. Là, il fut impossible à d'Auribeau, le nouveau chef de l'expédition, de poursuivre sa mission. En effet, la diminution de l'effectif valide s'ajouta aux évènements internationaux pour l'empêcher de quitter Java. Par les Hollandais les voyageurs avaient eu enfin des nouvelles de France, apprenant les bouleversements de la Révolution et la guerre avec la Hollande. La mésentente entre savants et marins, qui avait régné durant tout le voyage, compliquée par les divergences politique provoqua l’apparition d’un parti de la République et d’un autre favorable aux royalistes. Devant cette situation, les Hollandais désarmèrent les bâtiments. Le nombre des décès et l'aggravation des dissensions dues à l'inaction, obligèrent d'Auribeau à vendre les deux frégates à la Compagnie hollandaise des Indes, moyennant le rapatriement des hommes et des papiers vers l'Europe. L'embarquement se fit en décembre 1794 sur le convoi hollandais transportant vers la Hollande les épices et autres produits de la Chine et des Indes. Mais, en juin 1795, les vaisseaux furent capturés par les Anglais. 

 

Des résultats de premier ordre. 

 

Les membres de l'expédition qui étaient encore sur le convoi (à peine la moitié de l'effectif du départ) se retrouvèrent en Angleterre d'où ils purent, à l'occasion d'échanges de prisonniers, regagner la France. Toutefois le dernier chef de l'expédition, Rossel, qui avait remplacé d'Auribeau mort à Java, resta à Londres et veilla sur les documents de l'expédition. En effet, les voyageurs avaient été dépossédés par le commandant de l'escadre anglaise, Essington, embarqué sur le Sceptre, des archives de l'expédition, et ce malgré leurs protestations. A l'arrivée à Londres, ces archives furent déposées à la douane, puis à l'Amirauté. Ces documents consignaient les résultats de l'expédition de d'Entrecasteaux. Ce navigateur, s'il n'avait pas découvert de terre importante, avait déterminé avec la plus grande précision la position de toutes les côtes qu'il avait visitées, et c'était là le principal résultat de la campagne. Tous les marins embarqués étaient conscients de la valeur de ce travail auquel ils avaient participé. L'un des matelots de la « Recherche » exprimait ainsi sa crainte de voir les Hollandais s'emparer de ces précieux documents nautiques, à Java :

« Peut-être en France nous saura-ton mauvais gré d'avoir livré nos canons ou nous être desarmé mais tout l'équipage état-major et capitaines ont envisagé que nous n'avions point été expédié pour faire la guerre mais pour recueillir des cartes qui sont à bord. C'est à nous de chercher tous les moyens de les sauver puisque c'est le fruit de notre voyage en les perdant nous perdons tous ».

Ces cartes sont d'une qualité extraordinaire grâce à la méthode que l’ingénieur-géographe Beautemps-Beaupré mit au point au cours de la campagne. Elles sont complétées par des renseignements très précis sur les vents, les courants, les accès des régions visitées, des vues des côtes ...

Dans toutes les caisses provenant de l'expédition et qui furent déposées à Londres, il y avait aussi des collections de pierres, d'oiseaux, d'insectes et toutes sortes d'objets, d'outils et d'armes que l'on s'était procurés auprès des peuples que l'on avait rencontrés. Tous les voyageurs, et certains avec une exactitude scientifique, avaient décrit les mœurs, les instruments, la langue des sauvages qu'ils avaient pu approcher. Pour les habitants de Tasmanie, race qui a totalement disparu dès le milieu du XIXe siècle, il s'agit d'une source très importante, car les membres de l'expédition de d'Entrecasteaux avaient avec eux des relations privilégiées. 

 

Voilà pourquoi Antoine Bruny d’Entrecasteaux et ses hommes méritent mieux qu’une simple phrase au milieu de l’histoire de monsieur de Lapérouse. 

 

Pour en savoir plus :

 

Hélène Richard, Le voyage de d'Entrecasteaux à la recherche de Lapérouse, Paris, Éditions du Comité des travaux Historiques et Scientifiques, 1986

 

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Antoine-Bruny-d.pdf



[1] Sous l’ancien régime, titre donné aux présidents de la Grand’Chambre, la chambre la plus importante au sein du Parlement. En 1789, on dénombre 11 parlements : le Parlement de Paris et 10 parlements en province.

 

[2] Mollusque marin lamellibranche, bivalve, au corps vermiforme, qui creuse des galeries dans les bois immergés.

[3] Les îles de l'Amirauté sont un groupe de dix-huit îles dans l'archipel Bismarck, en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Elles sont parfois appelées les îles Manus, d'après l'île principale.

[4] La Nouvelle-Hollande est le deuxième nom européen de l'Australie après celui de La Grande Jave donné par les cartographes français de l'École de cartographie de Dieppe dès le milieu du XVIème siècle.


08/02/2021
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Pétrus Faure, Benoit Frachon : deux gars de l’Ondaine

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Ils sont nés à quelques centaines de mètres l’un de l’autre, tous deux à la Ricamarie (département de la Loire). Pétrus voit le jour le 11 octobre 1891.  Benoit ne le suit pas de loin, il pousse son premier cri le 13 mai 1893. Sans doute ont-ils partagé leurs jeux de gamins ! Mais, ils sont arrivés à une époque et dans une région, où la vie ne laisse guère d’espace entre l’enfance et l’âge adulte.  Pétrus, « intelligent » et doté d’une « excellente mémoire », doit interrompre ses études dès l’âge de onze ans. Trop jeune pour être ouvrier, il est « loué » comme berger à un paysan de Saint-Victor-sur-Loire (Loire). À treize ans, il entre dans une usine de limes du Chambon-Feugerolles comme apprenti métallurgiste. À seize ou dix-sept ans, il quitte l’usine et va rejoindre son père aux mines de Montrambert. Comme ses frères et sœurs, Benoît Frachon reçoit une éducation religieuse, mais il fréquente l’école publique. Il entra au Cours supérieur de l’école du Chambon-Feugerolles, mais, après avoir échoué au concours des bourses, il abandonne les études deux ans plus tard. A treize ans, il devient apprenti chez un petit patron, ancien ouvrier métallurgiste il acquiert les bases du métier et peut se faire embaucher après la mort de son père dans une boulonnerie, où il devint tourneur grâce à l’aide de l’outilleur avec lequel il travaillait. Dans les années 1910, ils font cause commune. La vallée de l’Ondaine est le théâtre de violents affrontements sociaux. Ils appartiennent alors à un petit groupe libertaire créé en 1909 par des mineurs et des ouvriers métallurgistes. Ils diffusaient La Guerre sociale, l’hebdomadaire de Gustave Hervé, lisaient La « Vie ouvrière » de Pierre Monatte, participaient à quelques manifestations d’ « action directe » comme le sabotage de lignes télégraphiques et téléphoniques. 

 

La grande guerre : une séparation provisoire.

 

 Pétrus Faure, enrôlé au 23e RI, déserte au bout de quelques semaines. Il mène, de 1912 à la guerre, sous un faux nom, la vie errante d’un compagnon anarchiste, véritable « tour de France » qui le conduit successivement à Genève, Maubeuge, Paris, Orléans, Lyon, de nouveau Genève, Vevey, Fribourg, Annecy, Grenoble, Paris, Melun, Tonnerre enfin.

Le 2 août 1914, il se livre aux autorités militaires. Il subit quatre mois de prison et reprend sa place dans son régiment. Envoyé au front, il est blessé, puis mobilisé à Givors (Rhône), aux usines Prénat. En 1918, il repart au front, et est grièvement blessé. Il est décoré de la Croix de guerre et de la Médaille militaire. De son côté, Benoit, affecté dans le service auxiliaire à cause de sa forte myopie, se trouvait au magasin d’habillement du 30e régiment d’artillerie à Orléans lorsque la guerre éclata. Réintégré alors dans le service actif, il fut mobilisé comme ouvrier à l’Arsenal de la Marine de Guérigny dans la Nièvre : sa qualification professionnelle lui évita ainsi le front.

 

La paix les rapproche, puis les éloigne.  

 

Les années 1919-1920 sont marquées par d’importants mouvements sociaux. Les prix flambent et les salaires sont à la traine. De plus, le mouvement syndical est traversé par la rivalité entre « anarcho-syndicalistes » et les partisans d’un syndicalisme lié au parti communiste qui a vu le jour au congrès de Tours. Malgré son lourd passé d’anarchiste, Pétrus Faure est embauché, comme mouleur, aux usines Leflaive à la Chaléassière. Mais son ami Benoit n’est jamais très loin. Tous deux animent le conseil syndical de la métallurgie qui rallie la CGTU. Ce ralliement permet de battre la direction « anarcho-syndicalistes » de l’Union départementale et à Benoît Frachon d’en devenir le secrétaire permanent.  Ils sont arrêtés tous deux en 1924 et condamnés à quatre mois de prison. En 1921, Petrus Faure épouse Louise de Lemps, une institutrice avec pour témoin, Benoit Frachon. 

Pétrus Faure et Benoit Frachon ont suivi pendant vingt ans un chemin commun. Dès le milieu des années vingt, se dessinent deux trajectoires de vie qui vont les conduire à deux destins différents sinon opposés. 

 

Pétrus Faure reste l’homme de l’Ondaine

 

Dès la sortie de la guerre, Pétrus Faure s’engage dans la vie politique locale. Il est élu maire du Chambon-Feugerolles dès sa sortie de prison en 1925. C’était le début d’une œuvre municipale de longue haleine, puisque le nouveau maire allait occuper son siège sans interruption, à l’exception d’une brève parenthèse sous le régime de Vichy et au lendemain de la Libération, de 1925 à 1973. Pétrus Faure inaugura en particulier une politique de grands travaux qui devait transformer la morne agglomération ouvrière : c’était, entre les deux guerres, « une des rares cités où l’on construisait des habitations, des écoles, des marchés publics, et où on installait parc et terrain de sports », rappelait-il, non sans fierté, dans « Un témoin raconte ». Candidat communiste de la 4e circonscription de Saint-Étienne aux élections législatives de 1928, Pétrus Faure fut battu au deuxième tour par le réactionnaire Taurines qui l’emporta de justesse par 11 593 voix contre 11 129. Le candidat du Parti Communiste eut sa revanche aux élections cantonales du 14 octobre 1928 où il retrouva sans peine son siège de conseiller d’arrondissement. La grève générale du 1er août 1929, déclenchée à l’instigation de la IIIe Internationale dans le cadre d’une Journée internationale contre la guerre, fut l’occasion de sa rupture avec le Parti. Pétrus Faure participe, en 1931, à la création du Parti d’Unité Prolétarienne (PUP) dont les dirigeants, dans la Loire, sont presque tous des élus locaux. Il reste membre du PUP jusqu’à sa fusion avec la SFIO en 1938.

Pétrus Faure est élu sous l’étiquette PUP, conseiller général du Chambon-Feugerolles, au premier tour des élections cantonales de 1931. Il est réélu jusqu’en 1973, à l’exception de la période 1940-1952. Il devient alors le doyen d’âge et d’ancienneté.

Il est élu député de la 4e circonscription de Saint-Étienne, dès le premier tour des élections de 1932 et réélu en 1936, toujours sous l’étiquette PUP. Élu vice-président de la commission des mines, Faure dirige, en 1936, une commission d’enquête sur les mesures d’hygiène et de sécurité dans les mines de France et d’Afrique du Nord. Il est à l’origine de la création du fonds national de chômage et de l’officialisation de la fête du Travail. 

Le 10 juillet 1940, il s'abstient volontairement lors du vote sur la remise des pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Il est alors démis de ses fonctions par le régime de Vichy. À la Libération, il est membre du jury de la Haute Cour de justice et assiste au procès du maréchal Pétain. Il retrouve en 1947 ses fonctions à la mairie du Chambon-Feugerolles, qu'il conserve jusqu'en 1971. Il ne retrouve pas, en revanche, de mandat parlementaire.

Il révèle dans un livre édité à compte d'auteur, « Un Témoin raconte (1962) », le secret des délibérations ayant abouti à la condamnation à mort de Pétain - votée par 14 voix contre 13 selon lui. Cela lui vaut d'être inculpé en 1965 pour violation du secret professionnel et d'être jugé en correctionnelle l'année suivante, en compagnie d'un autre ancien juré (Gabriel Delattre). Relaxés en première instance, ils sont condamnés en appel. En 1968, dans le périodique de l'Association pour défendre la mémoire du maréchal Pétain, il demande la révision du procès de 1945 car il se dit convaincu que Pétain n'a pas collaboré volontairement et qu'il n'a pas trahi. En 1973, il publie un ouvrage, « Un Procès inique », préfacé par l'avocat de Pétain, Jacques Isorni, dans lequel il revient sur le procès Pétain en dénonçant son caractère politique et sa partialité. Il est également l’auteur de nombreux ouvrages d'histoire locale et sociale.

Devenu aveugle, Pétrus Faure vit au Chambon-Feugerolles jusqu’à sa mort survenue en 1985.

 

Benoit Frachon : un destin national.

 

À partir de 1928, Frachon accède à des responsabilités supérieures. En accord avec les orientations de la direction de l’Internationale Communiste, il participe à des réunions à Moscou et entre au bureau politique du PCF : il est l’archétype de cette génération de dirigeants communistes qui connaît une promotion très rapide (trois ans en l’occurrence).

Au début des années 1930, Frachon se trouve au cœur de la ligne qui triomphe dans le communisme français, faite du repli de la tendance sectaire et de recherches de l’unité à la base avec les ouvriers et non avec les dirigeants socialistes ou syndicalistes « confédérés » (appelés ainsi pour les différencier des unitaires de la CGTU). Alors que se développent en France les premiers effets de la crise de 1929, le communisme et le syndicalisme à volonté révolutionnaire voient leur audience se rétrécir. Frachon, comme beaucoup de militants, subit les conséquences de la répression gouvernementale et est interné à la prison de la Santé. Dès 1931, il est porteur d’analyses alors nouvelles sur le mouvement syndical, attirant l’attention sur la nécessité de s’attacher aux petites revendications des travailleurs. Il devient le porte-parole convaincu de la lutte pour l’unité syndicale, sous la bannière de la CGTU, sur la base de la défense des revendications et des intérêts de la classe ouvrière. Frachon veut gagner les masses ouvrières : pour cela il faut d’abord s’occuper de la réalité ouvrière, réaliser le front unique des exploités, refuser de « faire faire le tour du monde à des prolétaires dont la préoccupation dominante est l’augmentation de leurs salaires ». »

À partir de 1933, devenu secrétaire de la CGTU, Frachon se situe au cœur d’une stratégie unitaire qui recherche non seulement le rapprochement avec les ouvriers confédérés et socialistes, mais aussi avec leurs dirigeants. Membre du bureau politique du Parti Communiste Français, il va transformer la centrale syndicale en véritable « courroie de transmission » de PCF et en assurer la mainmise sur sa direction pour des dizaines d’années.

Dirigeant de premier plan de la CGT après la réunification syndicale de 1935, Frachon participe à la rencontre CGT/CGPF (patronat) du 6 juin 1936 à l’hôtel Matignon. Dans la Résistance, il est avec Jacques Duclos et Charles Tillon l'un des principaux dirigeants du PCF clandestin, plus spécialement chargé de l'action syndicale. Selon l'historien Jean-Pierre Azéma, le Parti Communiste « doit beaucoup pour sa survie » durant ses années de guerre à Benoît Frachon grâce à la volonté du dirigeant communiste de s'enraciner dans le terreau social, « de coller aux revendications de tous ordres » et de parvenir à une union avec les gaullistes contre les envahisseurs. Le 10 septembre 1944, Frachon énonce les grandes tâches de la CGT : achever victorieusement la guerre, reconstruire l’économie. Il lance la bataille de la production et la relie à la satisfaction des revendications ouvrières. Après la scission qui voit la création de Force Ouvrière sous l’impulsion de Jouhaux, il devient pour 20 ans secrétaire général de la CGT. Frachon se retire progressivement à partir de 1967. Il est le seul survivant du Front populaire à participer aux négociations de Grenelle de 1968, même s’il n’est plus secrétaire général. Il décède aux Bordes (dans le Loiret) le 4 août 1975, quelques mois après son vieil ami Jacques Duclos. 

 

 

En décembre 1967, Benoît Frachon affiche devant la télévision une réconciliation spectaculaire avec son ami d’enfance et ancien « camarade de lutte », Pétrus Faure.

 

Pour en savoir plus :

 

https://maitron.fr/spip.php?article23690

 

https://maitron.fr/spip.php?article23730

 

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25/01/2021
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