Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Pétrus Faure, Benoit Frachon : deux gars de l’Ondaine

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Ils sont nés à quelques centaines de mètres l’un de l’autre, tous deux à la Ricamarie (département de la Loire). Pétrus voit le jour le 11 octobre 1891.  Benoit ne le suit pas de loin, il pousse son premier cri le 13 mai 1893. Sans doute ont-ils partagé leurs jeux de gamins ! Mais, ils sont arrivés à une époque et dans une région, où la vie ne laisse guère d’espace entre l’enfance et l’âge adulte.  Pétrus, « intelligent » et doté d’une « excellente mémoire », doit interrompre ses études dès l’âge de onze ans. Trop jeune pour être ouvrier, il est « loué » comme berger à un paysan de Saint-Victor-sur-Loire (Loire). À treize ans, il entre dans une usine de limes du Chambon-Feugerolles comme apprenti métallurgiste. À seize ou dix-sept ans, il quitte l’usine et va rejoindre son père aux mines de Montrambert. Comme ses frères et sœurs, Benoît Frachon reçoit une éducation religieuse, mais il fréquente l’école publique. Il entra au Cours supérieur de l’école du Chambon-Feugerolles, mais, après avoir échoué au concours des bourses, il abandonne les études deux ans plus tard. A treize ans, il devient apprenti chez un petit patron, ancien ouvrier métallurgiste il acquiert les bases du métier et peut se faire embaucher après la mort de son père dans une boulonnerie, où il devint tourneur grâce à l’aide de l’outilleur avec lequel il travaillait. Dans les années 1910, ils font cause commune. La vallée de l’Ondaine est le théâtre de violents affrontements sociaux. Ils appartiennent alors à un petit groupe libertaire créé en 1909 par des mineurs et des ouvriers métallurgistes. Ils diffusaient La Guerre sociale, l’hebdomadaire de Gustave Hervé, lisaient La « Vie ouvrière » de Pierre Monatte, participaient à quelques manifestations d’ « action directe » comme le sabotage de lignes télégraphiques et téléphoniques. 

 

La grande guerre : une séparation provisoire.

 

 Pétrus Faure, enrôlé au 23e RI, déserte au bout de quelques semaines. Il mène, de 1912 à la guerre, sous un faux nom, la vie errante d’un compagnon anarchiste, véritable « tour de France » qui le conduit successivement à Genève, Maubeuge, Paris, Orléans, Lyon, de nouveau Genève, Vevey, Fribourg, Annecy, Grenoble, Paris, Melun, Tonnerre enfin.

Le 2 août 1914, il se livre aux autorités militaires. Il subit quatre mois de prison et reprend sa place dans son régiment. Envoyé au front, il est blessé, puis mobilisé à Givors (Rhône), aux usines Prénat. En 1918, il repart au front, et est grièvement blessé. Il est décoré de la Croix de guerre et de la Médaille militaire. De son côté, Benoit, affecté dans le service auxiliaire à cause de sa forte myopie, se trouvait au magasin d’habillement du 30e régiment d’artillerie à Orléans lorsque la guerre éclata. Réintégré alors dans le service actif, il fut mobilisé comme ouvrier à l’Arsenal de la Marine de Guérigny dans la Nièvre : sa qualification professionnelle lui évita ainsi le front.

 

La paix les rapproche, puis les éloigne.  

 

Les années 1919-1920 sont marquées par d’importants mouvements sociaux. Les prix flambent et les salaires sont à la traine. De plus, le mouvement syndical est traversé par la rivalité entre « anarcho-syndicalistes » et les partisans d’un syndicalisme lié au parti communiste qui a vu le jour au congrès de Tours. Malgré son lourd passé d’anarchiste, Pétrus Faure est embauché, comme mouleur, aux usines Leflaive à la Chaléassière. Mais son ami Benoit n’est jamais très loin. Tous deux animent le conseil syndical de la métallurgie qui rallie la CGTU. Ce ralliement permet de battre la direction « anarcho-syndicalistes » de l’Union départementale et à Benoît Frachon d’en devenir le secrétaire permanent.  Ils sont arrêtés tous deux en 1924 et condamnés à quatre mois de prison. En 1921, Petrus Faure épouse Louise de Lemps, une institutrice avec pour témoin, Benoit Frachon. 

Pétrus Faure et Benoit Frachon ont suivi pendant vingt ans un chemin commun. Dès le milieu des années vingt, se dessinent deux trajectoires de vie qui vont les conduire à deux destins différents sinon opposés. 

 

Pétrus Faure reste l’homme de l’Ondaine

 

Dès la sortie de la guerre, Pétrus Faure s’engage dans la vie politique locale. Il est élu maire du Chambon-Feugerolles dès sa sortie de prison en 1925. C’était le début d’une œuvre municipale de longue haleine, puisque le nouveau maire allait occuper son siège sans interruption, à l’exception d’une brève parenthèse sous le régime de Vichy et au lendemain de la Libération, de 1925 à 1973. Pétrus Faure inaugura en particulier une politique de grands travaux qui devait transformer la morne agglomération ouvrière : c’était, entre les deux guerres, « une des rares cités où l’on construisait des habitations, des écoles, des marchés publics, et où on installait parc et terrain de sports », rappelait-il, non sans fierté, dans « Un témoin raconte ». Candidat communiste de la 4e circonscription de Saint-Étienne aux élections législatives de 1928, Pétrus Faure fut battu au deuxième tour par le réactionnaire Taurines qui l’emporta de justesse par 11 593 voix contre 11 129. Le candidat du Parti Communiste eut sa revanche aux élections cantonales du 14 octobre 1928 où il retrouva sans peine son siège de conseiller d’arrondissement. La grève générale du 1er août 1929, déclenchée à l’instigation de la IIIe Internationale dans le cadre d’une Journée internationale contre la guerre, fut l’occasion de sa rupture avec le Parti. Pétrus Faure participe, en 1931, à la création du Parti d’Unité Prolétarienne (PUP) dont les dirigeants, dans la Loire, sont presque tous des élus locaux. Il reste membre du PUP jusqu’à sa fusion avec la SFIO en 1938.

Pétrus Faure est élu sous l’étiquette PUP, conseiller général du Chambon-Feugerolles, au premier tour des élections cantonales de 1931. Il est réélu jusqu’en 1973, à l’exception de la période 1940-1952. Il devient alors le doyen d’âge et d’ancienneté.

Il est élu député de la 4e circonscription de Saint-Étienne, dès le premier tour des élections de 1932 et réélu en 1936, toujours sous l’étiquette PUP. Élu vice-président de la commission des mines, Faure dirige, en 1936, une commission d’enquête sur les mesures d’hygiène et de sécurité dans les mines de France et d’Afrique du Nord. Il est à l’origine de la création du fonds national de chômage et de l’officialisation de la fête du Travail. 

Le 10 juillet 1940, il s'abstient volontairement lors du vote sur la remise des pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Il est alors démis de ses fonctions par le régime de Vichy. À la Libération, il est membre du jury de la Haute Cour de justice et assiste au procès du maréchal Pétain. Il retrouve en 1947 ses fonctions à la mairie du Chambon-Feugerolles, qu'il conserve jusqu'en 1971. Il ne retrouve pas, en revanche, de mandat parlementaire.

Il révèle dans un livre édité à compte d'auteur, « Un Témoin raconte (1962) », le secret des délibérations ayant abouti à la condamnation à mort de Pétain - votée par 14 voix contre 13 selon lui. Cela lui vaut d'être inculpé en 1965 pour violation du secret professionnel et d'être jugé en correctionnelle l'année suivante, en compagnie d'un autre ancien juré (Gabriel Delattre). Relaxés en première instance, ils sont condamnés en appel. En 1968, dans le périodique de l'Association pour défendre la mémoire du maréchal Pétain, il demande la révision du procès de 1945 car il se dit convaincu que Pétain n'a pas collaboré volontairement et qu'il n'a pas trahi. En 1973, il publie un ouvrage, « Un Procès inique », préfacé par l'avocat de Pétain, Jacques Isorni, dans lequel il revient sur le procès Pétain en dénonçant son caractère politique et sa partialité. Il est également l’auteur de nombreux ouvrages d'histoire locale et sociale.

Devenu aveugle, Pétrus Faure vit au Chambon-Feugerolles jusqu’à sa mort survenue en 1985.

 

Benoit Frachon : un destin national.

 

À partir de 1928, Frachon accède à des responsabilités supérieures. En accord avec les orientations de la direction de l’Internationale Communiste, il participe à des réunions à Moscou et entre au bureau politique du PCF : il est l’archétype de cette génération de dirigeants communistes qui connaît une promotion très rapide (trois ans en l’occurrence).

Au début des années 1930, Frachon se trouve au cœur de la ligne qui triomphe dans le communisme français, faite du repli de la tendance sectaire et de recherches de l’unité à la base avec les ouvriers et non avec les dirigeants socialistes ou syndicalistes « confédérés » (appelés ainsi pour les différencier des unitaires de la CGTU). Alors que se développent en France les premiers effets de la crise de 1929, le communisme et le syndicalisme à volonté révolutionnaire voient leur audience se rétrécir. Frachon, comme beaucoup de militants, subit les conséquences de la répression gouvernementale et est interné à la prison de la Santé. Dès 1931, il est porteur d’analyses alors nouvelles sur le mouvement syndical, attirant l’attention sur la nécessité de s’attacher aux petites revendications des travailleurs. Il devient le porte-parole convaincu de la lutte pour l’unité syndicale, sous la bannière de la CGTU, sur la base de la défense des revendications et des intérêts de la classe ouvrière. Frachon veut gagner les masses ouvrières : pour cela il faut d’abord s’occuper de la réalité ouvrière, réaliser le front unique des exploités, refuser de « faire faire le tour du monde à des prolétaires dont la préoccupation dominante est l’augmentation de leurs salaires ». »

À partir de 1933, devenu secrétaire de la CGTU, Frachon se situe au cœur d’une stratégie unitaire qui recherche non seulement le rapprochement avec les ouvriers confédérés et socialistes, mais aussi avec leurs dirigeants. Membre du bureau politique du Parti Communiste Français, il va transformer la centrale syndicale en véritable « courroie de transmission » de PCF et en assurer la mainmise sur sa direction pour des dizaines d’années.

Dirigeant de premier plan de la CGT après la réunification syndicale de 1935, Frachon participe à la rencontre CGT/CGPF (patronat) du 6 juin 1936 à l’hôtel Matignon. Dans la Résistance, il est avec Jacques Duclos et Charles Tillon l'un des principaux dirigeants du PCF clandestin, plus spécialement chargé de l'action syndicale. Selon l'historien Jean-Pierre Azéma, le Parti Communiste « doit beaucoup pour sa survie » durant ses années de guerre à Benoît Frachon grâce à la volonté du dirigeant communiste de s'enraciner dans le terreau social, « de coller aux revendications de tous ordres » et de parvenir à une union avec les gaullistes contre les envahisseurs. Le 10 septembre 1944, Frachon énonce les grandes tâches de la CGT : achever victorieusement la guerre, reconstruire l’économie. Il lance la bataille de la production et la relie à la satisfaction des revendications ouvrières. Après la scission qui voit la création de Force Ouvrière sous l’impulsion de Jouhaux, il devient pour 20 ans secrétaire général de la CGT. Frachon se retire progressivement à partir de 1967. Il est le seul survivant du Front populaire à participer aux négociations de Grenelle de 1968, même s’il n’est plus secrétaire général. Il décède aux Bordes (dans le Loiret) le 4 août 1975, quelques mois après son vieil ami Jacques Duclos. 

 

 

En décembre 1967, Benoît Frachon affiche devant la télévision une réconciliation spectaculaire avec son ami d’enfance et ancien « camarade de lutte », Pétrus Faure.

 

Pour en savoir plus :

 

https://maitron.fr/spip.php?article23690

 

https://maitron.fr/spip.php?article23730

 

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25/01/2021
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La bataille de Little Bighorn n’est pas finie

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Dans le roman « Collines noires [1]» de l’auteur américain de science-fiction Dan Simmons, le héros indien lakota, Paha Sapa alias « Collines noires », possède un don remarquable : il lui suffit de toucher un être humain pour pénétrer sa conscience et lire dans son passé comme dans son avenir. C'est en 1876, lors de la bataille de Little Bighorn, qui oppose une coalition de tribus indiennes aux tuniques bleues du général Custer, que le jeune Indien, alors âgé de onze an,s découvre ses pouvoirs visionnaires et divinatoires. Entré fugitivement en contact avec Custer, Collines noires est aussitôt envahi par les pensées du chef de guerre américain, tombé au champ d'honneur. Il va devoir désormais cohabiter avec cet esprit étranger qui loge en lui. Collines noires (en anglais, Black Hills), est également le nom que les Blancs ont donné au territoire sacré des Indiens, dans le Dakota du Sud. Un lieu où, dans les années 1930, ils ont décidé d'édifier une œuvre monumentale à la gloire des Pères fondateurs de la nation américaine : les quatre célèbres statues sculptées sur le mont Rushmore, au coeur même de ce sanctuaire. C'est là que, devenu vieux, Collines noires travaille en tant que dynamiteur, caressant le rêve fou de réduire un jour en poussière ces symboles infamants de la suprématie autoproclamée de l'Homme blanc. 

Aujourd’hui, au cœur des Black Hills (Dakota du Sud) verdoyantes et boisées, les Sioux ont entrepris de rendre hommage à Crazy Horse, figure héroïque de la résistance indienne, dans le granit noir qui surplombe leurs terres sacrées. La plus emblématique des tribus nord-américaines, que les migrants pensaient vouée à la disparition à la fin du XIXe siècle, a survécu. Le projet fou du Crazy Horse Memorial (composé, outre la sculpture monumentale, du musée indien d'Amérique du Nord et d'un centre culturel amérindien) est aujourd'hui le symbole de sa résurrection culturelle et spirituelle. Non, la bataille de Little Bighorn n’est pas terminée.

 

La conquête des Black Hills. 

 

Les Black Hills (Paha Sapa en lakota) sont considérées par les Amérindiens comme des terres sacrées, revendiquées par les Lakotas depuis leur victoire sur les Cheyennes en 1776. Le traité de Fort Laramie de 1868, qui conclut la guerre de Red Cloud, intègre les Black Hills dans la Grande Réserve sioux, d'où les non-Indiens sont exclus. Alors que les Black Hills étaient souvent considérées comme « terra incognita », les rumeurs de découverte d’or dans ces montagnes sont vérifiées par l’expédition de George Armstrong Custer en 1874, qui ouvre en entrant dans les Black Hills ce que les Amérindiens appelèrent « la piste des voleurs ». À cette époque, l’économie américaine subit de plein fouet les effets de la Grande dépression de 1873, et les mineurs se lancent dans une ruée vers l'or dans les Black Hills, en violation du traité et de la législation fédérale. Ces intrusions répétées sur leur territoire, et l’incapacité récurrente de l'armée des États-Unis à y mettre un terme, provoquent la colère les Lakotas et leurs alliés. En réaction, Sitting Bull (Tatanka Yotanka), Crazy Horse (Tašunka Witko) et leurs peuples entrent en guerre contre les intrus et les États-Unis. Le gouvernement tente au début d'acheter les Black Hills aux Sioux lors d'une conférence de paix, leur proposant un prix dérisoire.  Les Amérindiens sont divisés sur la question de vendre les Black Hills, et si oui, sur le prix à réclamer ; les pourparlers échouent. En mars 1876 des troupes furent envoyées sur place dans le but d’inciter les Indiens, désormais considérés comme hostiles, à libérer les Black Hills pour rejoindre la « Great Sioux Reservation ».

Cavalerie, infanterie, trois colonnes au total, le plus gros de cette force armée était constitué par le 7e Régiment de Cavalerie, sous les ordres de George Custer. Une force militaire dont on ne doutait pas qu’elle viendrait aisément à bout d’un adversaire réduit en nombre, estimé à un maximum de 1 500 guerriers sioux et cheyennes, conduits par les chefs Sitting Bull et Crazy Horse. Nomades, les Indiens étaient difficilement localisables par les forces armées. Mais, on supposait que leur campement se trouvait aux abords de la rivière Little Bighorn. Custer devait les attaquer sur deux fronts, les deux autres groupes les contourner pour empêcher toute retraite. La campagne aboutit à la bataille de « Rosebud Creek », où les Lakotas, dirigés par Crazy Horse, parviennent à tenir en échec l’une des trois colonnes de l'armée. Quelques jours plus tard, le VIIe régiment de cavalerie du lieutenant-colonel George Armstrong Custer attaque un camp de Lakotas et de Cheyennes, sur les berges de » Greasy Grass Creek » (Little Bighorn). La bataille de Little Bighorn voit les Sioux et Cheyennes, sous la direction de Sitting Bull et Crazy Horse, vaincre le VIIe de cavalerie : 268 soldats (43 % des hommes présents) sont tués et 55 blessés, lors de l'une des pires défaites subies par l'armée américaine au cours des guerres indiennes. On estime que les Amérindiens ont eu entre 60 et 100 tués (en comptant les blessés décédés ultérieurement).

Durant cette bataille, le lieutenant-colonel George Armstrong Custer ainsi que le chef cheyenne Lame White Man trouvèrent la mort. La plupart des Sioux et Cheyennes présents à Little Bighorn regagnèrent leurs réserves peu après la bataille. Les autorités américaines forcèrent les Sioux des réserves à accepter la cession des Black Hills, sous peine de voir leurs rations alimentaires supprimées. Les troupes américaines continuèrent à traquer les autres Sioux et Cheyennes du Nord jusqu'à leur reddition en 1877. Sitting Bull préféra émigrer au Canada en 1877 plutôt que de se soumettre.

 

De Little Bighorn à Rushmore.

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A moins de cinq cents kilomètres du site de la bataille, se trouve le mont Rushmore. Les visages des quatre présidents, sculptés dans la roche, nous sont familiers. Situé près de Rapid City, dans l'État du Dakota du Sud, ce mémorial national américain couvre dans son ensemble une surface de 5,17 km2 et se situe, pour sa partie la plus haute, à une altitude de 1.745 mètres. Nommée Six grands-pères par les Amérindiens Lakotas (Sioux), la montagne fut rebaptisée d'après Charles E. Rushmore, un avocat de New York qui la remarqua durant une expédition en 1857. Les sculptures hautes de 18 mètres, représentent quatre des présidents les plus marquants de l'histoire américaine, des années 1770 au début du XX° siècle, les 150 premières années de l’histoire des États-Unis. Il s'agit de gauche à droite de George Washington (1732-1799 / P 1789-1797), Thomas Jefferson (1743-1826 / P 1801-1809), Theodore Roosevelt (1858-1919 / P 1901-1909) et Abraham Lincoln (1809-1865 / P 1861-1865). George Washington représente la naissance de la nation en tant que premier président ; Thomas Jefferson symbolise l'expansion de la nation à la suite de l'achat de la Louisiane à la France en 1803 ; Abraham Lincoln incarne la préservation de la nation pour son rôle dans la Guerre de Sécession ; et Theodore Roosevelt représente l’unification et le développement de la nation.

En 1924, l'historien Doane Robinson, qui évoqua pour la première fois l'idée du mont Rushmore en 1923 pour favoriser le tourisme local, persuada le sculpteur d’origine américaine Gutzon Borglum de visiter la montagne pour s'assurer de la faisabilité de la réalisation. Borglum avait alors déjà réalisé un énorme bas-relief pour un mémorial célébrant les leaders des États confédérés sur la montagne Stone Mountain en Géorgie. Après de longues négociations avec le président américain Calvin Coolidge et une délégation du Congrès, le projet reçut l'approbation de ce dernier qui autorisa le lancement d’une commission nationale du mémorial du Mont Rushmore le 3 mars 1925. Calvin Coolidge insista pour que deux républicains et un démocrate soient sculptés auprès du président Washington. Entre le 4 octobre 1927 et le 31 octobre 1941, le sculpteur Borglum et 400 ouvriers sculptèrent les quatre visages hauts de 18 mètres. Alors qu’il entamait la construction de l’œuvre de sa vie, le sculpteur se fixa pour objectif de créer un monument des plus imposants, regroupant quelques-uns des moments phares de l’histoire américaine. Le 4 juillet 1934, Independence Day, le visage de Washington fut achevé. Il aura fallu deux essais à Borglum pour réussir le visage de Thomas Jefferson. Sa première tentative, à droite de George Washington, a été réduite à néant par un défaut du granit. Le visage a dû être effacé de la montagne en 1934 à coups d'explosifs. Le deuxième portrait de Jefferson, cette fois-ci à la gauche de Washington a été inauguré en 1936, celui d'Abraham Lincoln le 17 septembre 1937 et celui de Theodore Roosevelt en 1939.

 

La réplique des Sioux. 

 

Le mémorial des présidents est érigé sur le territoire, qui avait été reconnu comme propriété des Sioux par le traité de Fort Laramie en 1868, avant d’être foulé aux pieds lors de la ruée vers l’or de 1873. Pour les siècles à venir, au cœur même des terres sacrées du peuple sioux, les visages de George Washington, Thomas Jefferson, Abraham Lincoln et Théodore Roosevelt rappelleront chaque jour aux Indiens le poids de leur déroute. L’injure est d’autant plus amère que le sculpteur du mont Rushmore, Gutzon Borglum, était un suprématiste blanc affilié au Ku Klux Klan. Dès lors, les Indiens songent à une riposte : à un symbole ils répondront par un symbole. Si les célèbres visages présidentiels en imposent par leur stature, ils font 18 mètres de haut, le monument qu’ils allaient ériger surpasserait Rushmore au point de lui porter ombrage. C’est ainsi que les Sioux allaient inviter un sculpteur natif de Boston et d’origine polonaise, Korczak Ziolkowski, à tailler dans une autre montagne des Black Hills, à quelques kilomètres à peine de Rushmore, l’image du grand chef des Lakotas, tribu du peuple sioux, célèbre et admiré pour son courage au combat contre les troupes américaines : Crazy Horse. Les travaux ont débuté en 1948 et devraient se terminer d’ici une cinquantaine d’années. Pour l’anecdote, Korczak Ziolkowski, décédé en 1982, croyait finir son œuvre en moins de 30 ans.  Si on mesure la grandeur d’une civilisation par l’envergure de ses monuments, le peuple sioux figurera sans doute au panthéon des grandes civilisations : une fois achevée, il s’agira de la sculpture la plus imposante du monde. Elle fera 195 mètres de long pour 172 mètres de haut et, à lui seul, le visage de Crazy Horse, inauguré en 1998, mesure 27 mètres de haut. Aujourd'hui, les Sioux poursuivent le combat. Derrière l'étendard du Crazy Horse Memorial, se cache le projet fou de récupérer les Black Hills. Par nature, l'idée de sculpter une montagne est contraire à la philosophie sioux de ne pas laisser d'empreinte sur terre. Cette statue de Crazy Horse illustre à quel point les Indiens ont intégré les réflexes impérialistes de leurs oppresseurs. Pourtant, le grand chef vouait une haine farouche à la civilisation qu'on voulait lui imposer,au point de refuser de se faire photographier. Difficile, dans ces conditions, de représenter fidèlement son visage. 

La statue rappellera néanmoins aux millions de touristes qui visitent le mont Rushmore chaque année, que les Black Hills furent la terre des Sioux. En 1980, la Cour Suprême a jugé que l'acquisition des Black Hills violait le cinquième amendement de la Constitution : « Nulle propriété privée ne pourra être réquisitionnée dans l'intérêt public sans une juste indemnité. » En réparation du préjudice, la Cour a attribué 17 millions de dollars aux Sioux pour la valeur de leur terre en 1877, ce qui fait, avec les intérêts sur plus d'un siècle, 102 millions de dollars au total. A la surprise de nombreux Américains, les Indiens ont rejeté l'arrangement. « Les Black Hills ne sont pas à vendre », ont-ils répondu, slogan des affiches qui tapissent les murs de Rapid City.

La bataille de Little Bighorn se poursuit.

 

Pour en savoir plus :

 

Little Bighorn occupe une grande place dans la culture américaine. On estime qu'en moyenne, un millier de livres consacrés à l’événement chaque année aux États-Unis. Le théâtre, le cinéma et les médias papier ont contribué à la célébrité mondiale de Custer, de Sitting Bull et de « la dernière bataille ». Pour les films les plus connus, on peut citer La « Charge fantastique », avec Errol Flynn, Custer. On retrouve le général Custer dans plus de 600 films, sans compter les hommages. 

 

David Cornut, Little Big Horn : Autopsie d'une bataille légendaire, Paris, Éditions du Rocher, 2018.

Arnaud Coutant, Les Visages de l'Amérique, les constructeurs d'une démocratie fédérale, Mare et Martin, 2014.

 

https://crazyhorsememorial.org

 

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Montagnes-indiennes.pdf

 



[1] Dan Simmons, Collines noires, Robert Laffont, Paris 2013


17/01/2021
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Bon anniversaire, Joan Baez, !!!

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La mauvaise conscience de l’Amérique. 

 

Joan Baez vient d’avoir quatre-vingts ans. Il existe plusieurs Joan Baez. L'une est la Madone des années 1960, la chanteuse de folk à la voix cristalline, virginale comme ses tuniques blanches. L'autre est l'icône du « protest song », la vestale des droits de l'homme, la militante qui, à 21 ans, a marché au côté de Martin Luther King, puis s'est battue contre la guerre au Vietnam en se servant de sa guitare sèche comme d'une arme. C’est pour cela qu’elle occupe une place à part dans le mouvement de contre-culture des années soixante aux États-Unis et qu’elle est toujours là pour rappeler à l’Amérique qu’elle n’est pas comme l’image qu’elle souhaiterait donner. 

 

Un genre qui n’est pas limité à l’Amérique. 

 

Le « protest song » (chant de révolte ou de protestation) est d’abord le chant des opprimés. La première chanson du genre qui connut un grand succès en France est la « complainte de Mandrin ». La date de sa composition est inconnue, mais elle est popularisée au XIXe siècle sous la Commune de Paris (1871), puis dans les mouvements de jeunesse des années 1930 et 1940. Plus tard arrivèrent les chansons, qui traduisent le mal être social ou la révolte. C’est ainsi que la Commune de Paris donna naissance à « l’Internationale » en 1871 et conféra une résonnance particulière aux « Temps des Cerises », pourtant composée quelques années auparavant. Dans le même registre, on peut citer le « Chants des Canuts » (voir : Marc Ogeret : https://www.youtube.com/watch?v=TRpz3Yu_Vvo), dont la version, connue actuellement, a été écrite et interprétée par Aristide Bruant à l’exposition universelle de Lyon en 1897. Comme un peu de chauvinisme stéphanois ne fait pas de mal, on peut évoquer la chanson écrite par Remy Doutre (limeur à la Manufacture d’armes) à la mémoire des victimes de la fusillade du brûlé en 1869[1]. Nos amis italiens, ne sont pas en reste avec « Bella Ciao ». Ce chant des résistants a été écrit en 1944 sur la musique d'une chanson populaire que chantaient au début du XXe siècle les mondine, ces saisonnières qui désherbaient les rizières de la plaine du Pô et repiquaient le riz, pour dénoncer leurs conditions de travail (voir :  https://www.youtube.com/watch?v=6CW6l-A1rnk ) Ce chant est devenu un hymne à la résistance dans le monde entier. Tous ces chants auraient trouvé facilement leur place dans le répertoire de Joan Baez. 

 

L’Amérique : un terreau fertile pour le « protest song ».

 

La tradition des chansons de protestation aux États-Unis est longue et remonte au 18e siècle, à la guerre d'indépendance américaine et à ses conséquences. Au 19ème siècle, les sujets d'actualité pour la protestation dans la chanson ne manquent pas : l'abolition de l'esclavage, la pauvreté et la guerre civile etc.. Au XXe siècle, les libertés, les droits civils, les droits des femmes, l'injustice économique, la politique et la guerre nourrissent l’inspiration des auteurs. 

 

Au XIXème siècle : Esclavage et pauvreté.

 

Les premières chansons de protestation américaines ont été conçues dans un but : rassembler les gens autour d'une mission centrale. Fondés sur des vers et des refrains simples, les airs étaient souvent tirés d'hymnes ou refaits à partir de chansons que les gens connaissaient déjà, avec des paroles souvent écrites comme des appels et des réponses faciles à apprendre. Ces chansons parlaient moins de beauté et de finesse que d'utilité et de but. La plupart des premières chansons de protestation largement connues aux États-Unis provenait d'esclaves, principalement dérivée d'hymnes avec des thèmes de liberté ou d'évasion. La guerre d’indépendance puis celle sécession ont aussi apporté leur pierre à l’édifice. La condamnation à mort de John Brown en 1859 en raison de ses appels à l’insurrection contre les esclavagistes fit de lui un héros au moment de la guerre de sécession. La chanson écrite à sa gloire en 1861 devint l’hymne des abolitionnistes. «Le corps de John Brown est en train de se moisir dans la tombe / Son âme continue de marcher»,répètent les paroles, tandis qu'un verset ultérieur appelle à suspendre Jefferson Davis, le chef de la Confédération, à un pommier. Ces paroles caractérisent les chansons de protestation de l’époque : elles sont simples et répétitives, et donc faciles à apprendre et à partager avec les autres, ce qui a contribué à faire de la chanson une sorte d’hymne de l'Union. Après quelques remaniements, elle devenue est « The Battle Hymn of the Republic » (voir Joan Baez https://www.youtube.com/watch?v=YHforl6vnco).

 

Première moitié du XXème : Luttes des classes, luttes raciales et grande guerre.

 

A l’aube du XXème siècle, l’Amérique est sortie de la guerre de sécession, et l’esclavage est aboli mais cela n’a pas adouci les tensions raciales ni la condition des prolétaires fraichement émigrés. La grande majorité de la musique de protestation américaine de la première moitié du XXe siècle était basée sur la lutte pour des salaires et des heures de travail équitables pour la classe ouvrière, et sur la tentative de syndicaliser la main-d'œuvre américaine à ces fins. L’une des figures de proue du « protest song », de cette période, est Joe Hill,membre du syndicat américain IWW (Industrial Workers of the World) et auteur de quelques textes de chansons. Exécuté pour meurtre après un procès controversé, il est devenu une figure des luttes sociales (voir : Joan Baez https://www.youtube.com/watch?v=_f2J4ceCikI ). Si le « protest song » a suivi les évolutions sociologiques de l’Amérique, il a suivi aussi les évolutions techniques. L’enregistrement de la musique fait un bond significatif dans les années 30. L’arrivée du disque et des radios permettait aux chansons de s’échapper de la tradition de la transmission orale. Le « protest song » a emboîté le pas, avec des airs et des paroles plus complexes que les chansons simples et faciles à apprendre de l'époque de la guerre civile. La chanson emblématique de ce moment est « Strange Fruit » de Billie Holiday. (voir https://www.youtube.com/watch?v=wHGAMjwr_j8)

La chanteuse qui, en ce printemps 1939, a tout juste vingt-quatre ans, dompte son souffle, impose son rythme, dévoile les images de la terrible scène de lynchage sans forcer le trait. L'émotion est nue. La chanson semble taillée pour elle.

Contrairement aux chansons de protestation de l'époque de la guerre civile, «Strange Fruit » n'était pas un chant ou un appel aux armes. C'était un commentaire déchirant sur l'état du pays.

 

L’apogée « protest song »(années 60). 

 

La musique de protestation populaire est devenue le courant dominant lorsque le folk contemporain a commencé à envahir les radios dans les années 1940, après la Seconde Guerre mondiale. Elle a continué de dominer la scène musicale dans la turbulente fin des années 1960 et le début des années 1970. Un homme incarne la musique de ces années d’après-guerre : Woddy Guthrie.  Influencé par Joe Hill, il compose des chansons exprimant les luttes des pauvres et des opprimés, tout en célébrant leur esprit de résistance libertaire indomptable. Figure emblématique des hobos (« vagabond » produits par la Grande Dépression), il devient un important porte-parole musical des sentiments ouvriers et populaires. Son folklore protestataire a exercé une influence majeure sur tous les futurs « protest singers », comme Pete Seeger avec qui il fonde, au début des années 1940, l'éphémère mais influent groupe « Almanac Singers » et avec lequel il participe plus tard fréquemment à des Hootenanny[2]. Bob Dylan (qui dès son arrivée à New-York lui rend visite à l'hôpital où il termine sa vie)  lui consacre une chanson dans son premier disque (voir  https://www.youtube.com/watch?v=bphP7Hh). Dans les années 60, à l’apogée du « folk » et du « protest song » deux monstres vont dominer le paysage : Bob Dylan et Joan Baez. Joan Baez rencontre Bob Dylan en 1961 au Gerde's Folk City, dans le quartier de Greenwich Village à New York. Elle n'est pas impressionnée par Dylan et son air de « Hillbilly[3] urbain », mais cependant fortement intéressée par l'une de ses compositions, « Song to Woody », et souhaite l'enregistrer. Une relation amoureuse connaissant des hauts et des bas se noue entre les deux artistes. En 1963, la chanteuse invite Dylan à chanter avec elle au Newport Folk Festival. Le duo interprète une composition de Dylan : « With God on Our Side ». C'est le début d'un duo qui se produira sur scène,avec de longues interruptions, jusqu'au milieu des années 1970 lors de la Rolling Thunder Revue. Si au début c'est Joan Baez qui invite Bob Dylan à interpréter ses propres compositions, les rôles s'inversent rapidement. Avant sa rencontre avec Bob Dylan, Joan Baez reprenait un répertoire « folk » traditionnel ou des chansons engagées connues, telles que « Last Night I Had the Strangest Dream »  ou « We Shall Overcome ». Pendant la tournée de Dylan au Royaume-Uni, leur relation se délite. Le film documentaire Dont Look Back de D. A. Pennebaker, sorti au cinéma en 1967, relate cette tournée et la fin de la relation amoureuse entre les deux artistes. Malgré leur séparation, ils reprendront ultérieurement leur collaboration. Joan Baez suit ainsi Dylan pendant sa tournée Rolling Thunder Revue en 1975-76. Elle tient aussi un rôle dans le film Renaldo and Clara dirigé par Dylan.  Dylan et Baez collaborent une dernière fois durant l'été 1984, alors qu'ils effectuent une tournée conjointe en Europe à laquelle participe également Carlos Santana. Ils chantent en duo à quelques reprises, mais la relation entre les deux est difficile. C'est pourquoi, après une dizaine de spectacles, Baez décide de quitter la tournée qui se poursuivra sans elle. En février 2010, Dylan et Baez participent à un concert organisé à la Maison-Blanche pour commémorer la lutte des années 1960 en faveur des droits civiques. Ils ne chanteront cependant pas ensemble.

Tous deux ont suivi des chemins différents. Dès 1965, Bob Dylan prend ses distances avec le « protest song ». Lors de l’enregistrement de l’album « My back pages » , Dylan confie à Nat Hentoff, journaliste au New Yorker : « Il n'y aura pas de chanson protestataire dans cet album. Ces chansons, je les avais faites parce que je ne voyais personne faire ce genre de choses. Maintenant beaucoup de gens font des chansons de protestation, pointant du doigt ce qui ne va pas. Je ne veux plus écrire pour les gens, être un porte-parole. […] Je veux que mes textes viennent de l'intérieur de moi-même. ». Même si ses styles musicaux ont évolué, flirtant parfois avec la pop, Joan Baez conçoit l'album « Diamonds and Rust » en 1975. C'est le plus grand succès commercial de Joan Baez. Le titre principal « Diamonds and Rust », qui s’adresse à Bob Dylan et scelle leur séparation définitive, atteint le top 10 des singles. Par-delà la chanson, elle n’a jamais cessé ses combats pour les droits de l’homme, l’abolition de la peine de mort. A titre personnel, j’ai vu sur scène, séparément les deux. Avec Bob Dylan, j’avais l’impression de voir Dieu qui condescendait à venir sur terre. Avec Joan Baez, j’ai eu l’impression de passer la soirée avec une vieille copine.

 

 

Parler musique, c’est bien, en écouter c’est mieux…

 

Le duo mythique

 

https://www.youtube.com/watch?v=dG9OtzvX0_8

 

La chanteuse folk 

 

https://www.youtube.com/watch?v=JepRJ-qSGM8

 

La chanteuse de « protest song ». 

 

https://www.youtube.com/watch?v=n8xJ43QtfSY

 

Pour en savoir plus :

 

https://www.lexpress.fr/culture/musique/joan-baez-puritaine-engagee-et-diva-capricieuse_482505.html

 

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Protest-song.pdf



[1] La fusillade du Brûlé eut lieu le 16 juin 1869 au lieu-dit « le Brûlé » à La Ricamarie près de Saint-Étienne. Elle fit quatorze victimes. 

 

[2] La Hootenanny est un rassemblement de musiciens folk de caractère festif aux États-Unis.

[3]  Hillbilly est un stéréotype sociologique appliqué originellement à certains habitants américains des Appalaches, pour nous une sorte de pequenaud. 


12/01/2021
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Terreur à Wall Street : l’attentat à la charrette piégée de 1920.

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Le 16 septembre 1920, à New York, sur les coups de midi, une bombe explose devant le 23 Wall Street, siège de la banque Morgan, la plus puissante des États-Unis, en plein coeur du district financier. Trente-huit personnes périssent, des centaines d'autres sont blessées. En cette belle journée de fin d'été, nombreux sont les passants dans ce quartier fréquenté de Manhattan : simples chauffeurs, sténographes, marchands et employés de bureau sortis à l'heure du déjeuner. Ce sont les principales victimes de l'attentat, parmi elles, cinq femmes, beaucoup de jeunes.

« J'ai vu deux flammes qui semblaient envelopper toute la largeur de Wall Street et monter jusqu'au dixième étage des immeubles alentour », déclare un témoin.  « J'ai couru jusqu'à une fenêtre », raconte un employé travaillant au quinzième étage de l'Equitable Building, « Wall Street était couverte de poussière ». Au milieu de la rue gît le cadavre déchiqueté du cheval qui tirait la voiture contenant les explosifs. 

L’attentat de Wall Street est demeuré le plus meurtrier de l’histoire des États-Unis jusqu’à celui d’Oklahoma en 1995, le pire de New York jusqu’aux attaques du 11 septembre. 

Dans les heures qui suivent, tout New York s'émeut de la nouvelle et craint d'autres attentats.

 

Une violence qui vient de loin. 

 

La bombe n’éclate pas comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu azur. Les États-Unis n’échappent pas à la violence des rapports sociaux qui a marqué la fin du XIXème et le début du XXème siècle. La lutte politique brutale ne concerne pas seulement les guerres indiennes ou les méfaits Klux Klux clan. Jusqu’aux travaux d’Howard Zinn (voir  https://fr.wikipedia.org/wiki/Howard_Zinn), une grande part des luttes sociales américaines est restée dans l’ombre. Pourtant, la violence politique était monnaie courante dans la société américaine. Les grèves étaient très dures.  Les entreprises employaient des mercenaires, des détectives privés, des agents provocateurs pour engager des combats avec les grévistes. L’attaque de Wall Street a en fait formé le point culminant d’une série d’attentats à la dynamite, explosif bon marché inventé au XIXe siècle et utilisé dès le massacre de Haymarket Square à Chicago en 1886. La « propagande par les faits » a fait florès des deux bords de l’Atlantique, entre les années 1880 et 1920. Les années qui suivent la fin de la Première Guerre mondiale sont difficiles aux États-Unis. La fin du dirigisme étatique mis en place en 1917 lors de la Première Guerre mondiale, la reconversion de l’économie et l’inflation provoquent une crise sociale qui favorise la montée du syndicalisme révolutionnaire. De nombreuses grèves éclatent dans tout le pays et les conflits sociaux sont de plus en plus violents. En 1919, on recense 4,1 millions de grévistes qui réclament de meilleurs salaires et une réduction du temps de travail. En avril 1919, les forces de police arrêtent un complot visant à l'envoi de 36 bombes à des membres et institutions éminents de l'establishment politique et économique américain : J. P. Morgan, John D. Rockefeller, le juge de la Cour suprême Oliver Wendell Holmes ou encore le procureur général Alexander Mitchell Palmer.

Le 2 juin 1919, dans sept villes du Nord-Est des États-Unis, huit bombes de forte puissance ont explosé quasi simultanément (une église catholique de Philadelphie étant la cible de deux bombes). L'un des objectifs était la maison du procureur général Palmer, à Washington. L'explosion tue le poseur de bombe, qui sera la seule victime, et des témoignages confirment qu'il s'agit d'une organisation radicale d'origine italienne dont l'antenne américaine se trouverait à Philadelphie, mais l'affaire n'a jamais été résolue.

 

Une enquête interminable. 

 

Le choix de Manhattan pour une nouvelle action directe n’avait donc rien d’innocent. La charrette dynamiteuse visait la grande banque, la Bourse, Wall Street comme symbole du capitalisme ; comme la terreur du 11 septembre 2001 s’attaquait dans sa portion new-yorkaise aux tours du commerce mondial situées dans Lower Manhattan. Le bilan de l'attentat varie selon les sources ; la dernière victime, Francis D. Stoba, décède en novembre, presque deux mois après l'explosion. Trente-huit personnes trouvent la mort, plus de 200 sont blessées. Trois corps ne peuvent être identifiés, leurs blessures étant trop sévères. Les dégâts matériels s'élèvent à plus de deux millions de dollars. Pour la première fois dans l'histoire des États-Unis, les autorités suspendent l'activité de la bourse de New York, et des soldats sont dépêchés sur les lieux depuis la base militaire de Governors Island afin de sécuriser le périmètre. Les travaux des enquêteurs fédéraux vont durer presque quatre ans, s’étendre en Italie, en Pologne, jusqu’en URSS pour savoir si Lénine et Trosky ont piloté l’attaque meurtrière. Pourtant, à quelques rues de là, un postier trouve une pile de tracts signés « Les Combattants anarchistes américains » et portant l'avertissement suivant :

« Libérez les prisonniers politiques ou bien aucun de vous n'échappera à la mort ! ». Les forces du Federal Bureau of Investigation FBI, créé en 1908, sont les premières chargées de l'enquête. A leur tête, William J. Flynn est décrit par le « Chicago Tribune » comme « celui qui mènera la guerre contre le terrorisme ». On remarque à ses côtés un jeune juriste de 25 ans qui a déjà amassé plus de 200 000 fiches sur les activistes de gauche : Edgar Hoover, le futur patron du FBI. Mais bientôt, ce sont des dizaines de détectives privés qui sillonnent le pays, notamment le célèbre William J. Burns, surnommé « le Sherlock Holmes américain ». Ils infiltrent les milieux anarchistes, les cercles d'immigrants italiens puis privilégient la piste d'agents bolcheviques. Après avoir enquêté sur les lieux de l'attentat, Flynn suspecte aussitôt les Galleanistes, un groupe anarchiste organisé autour du journal « Cronaca Sovversiva » (La chronique subversive) publié par Luigi Galleani et condamné en 1918 par le ministère de la justice américain comme « le journal le plus dangereux du pays ». Comme de nombreux compagnons, Luigi Galleani est partisan de la « propagande par le fait », une stratégie d'action politique basée sur la violence et ayant pour but de favoriser une prise de conscience populaire. Pour William J. Flynn, la motivation anarchiste de l'attentat était de venger l'emprisonnement de Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti. Cependant, au moment de l’attentat, Galleani se trouve en Italie et rien ne démontre son implication. En se basant sur les souvenirs de militants anarchistes contemporains de Mario Buda, l'historien américain Paul Avrich établit la responsabilité de ce dernier dans l'attentat, lequel parvient néanmoins à partir pour l'Italie sans être inquiété. En vain, car après des années d'investigation, ni les responsabilités ni les mobiles exacts de l'attentat ne sont éclaircis.

 

Une victime collatérale : Edwin Fisher.

 

Edwin Fisher est un honnête joueur de tennis américain. Il a atteint les demi-finales des Championnats des États-Unis en 1896 contre Bill Larned et fut trois fois finaliste des Internationaux du Canada en 1896, 1897 et 1898. Les enquêteurs chargés de l'affaire deviennent rapidement suspicieux envers Edwin Fisher à la suite de la découverte de lettres envoyées à ses amis, dans lesquelles il leur intimait de quitter New York avant le 16 septembre, prévoyant une attaque imminente à la bombe.

Emmené en détention à Hamilton, Canada, il est surpris lors de son retour en train de porter deux costumes ainsi qu'une tenue de tennis par dessous. Il déclara être « prêt pour un match de tennis à n'importe quel moment ». Interrogé par la police à Bellevue, il affirma avoir reçu les prédictions « dans l'air, de la part de Dieu ». La police se rendant compte qu'il souffrait d'un trouble mental, et découvrant également qu'il envoyait régulièrement des lettres de la sorte, il fut relâché et envoyé à l'asile d'Amityville où il fut diagnostiqué « fou mais sans danger ».

 

Pour en savoir plus :

 

https://www.ledevoir.com/societe/586009/etats-unis-l-attentat-oublie

 

Un bon roman tiré de l’affaire :

 

https://www.babelio.com/livres/Rubenfeld-LOrigine-du-Silence/277252

 

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Terreur-a---Wall-Street.pdf


05/01/2021
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Auguste Pavie : entre sciences et colonisation.

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Auguste Pavie est, comme Pierre Savorgnan de Brazza, souvent présenté comme l’une des figures héroïques de l’expansion coloniale française. Pieds nus, vêtu d’un sampot[1] et d’une veste de toile, le visage orné d’une longue barbe et abrité sous un large chapeau, c’est ainsi qu’il nous est représenté. Aujourd’hui Pavie est passablement tombé dans l’oubli. Pourtant, lorsque l’on se penche sur la vie de cet homme, on ne peut qu’être fasciné par son étonnant parcours. Pavie va en effet sillonner pendant des années (1876-1895) le Cambodge et le Laos à pied, en charrette à bœufs, en pirogue ou à dos d’éléphants, seul ou avec quelques compagnons fidèles. Il offre l’exemple d’une carrière fulgurante comme les colonies peuvent alors le permettre. Simple commis des télégraphes à Saigon en 1869, vice-consul à Luang Prabang au Laos en 1885, il termine sa carrière ministre plénipotentiaire et commandeur de la Légion d’honneur en 1896.

 

De Dinan à Saigon.

 

La Bretagne est communément vue comme une terre d’explorateurs. Il est vrai que nombre de marins bretons ont parcouru les océans du globe. Il suffit de penser au Malouin Jacques Cartier, premier explorateur du Saint-Laurent ou au Cornouaillais Yves Joseph de Kerguelen de Trémarec qui sillonna le Pacifique sud et l’Océan indien en quête du continent austral ( voir : Comment avons-nous hérité des Kerguelen ? ) . Toutefois, avec la constitution de l’empire colonial français au XIXe siècle, les aventuriers et les explorateurs prennent un autre visage. Il en est ainsi d’Auguste Pavie, né à Dinan le 31 mai 1847 et rouage essentiel de l’administration française en Indochine. Le père d'Auguste Pavie, Augustin, né en 1820, est ébéniste, puis garde-champêtre. Il épouse en 1846 Adèle Cocard, une Dinannaise. Il entre, peu après, dans la gendarmerie et est affecté successivement à Loudéac, Jugan, Saint-Quay et Guingamp où il finit sa carrière comme commissaire de police. Auguste voit le jour en 1847, dans une petite maison à pans de bois, comme il y en a tant à Dinan, suivi de son frère Pierre et de sa soeur Adèle. Les enfants Pavie vivent dans ce milieu modeste, où la vie est rythmée par l'école, les fêtes locales, l'arrivée des dernières inventions comme le chemin de fer ou la photographie. Âgé de seulement 17 ans, il s’engage en 1864 dans l’armée, de terre tout d’abord, la Marine ensuite. Il espère alors faire partie de l’expédition du Mexique lancée par Napoléon III. Mais c’est vers l’Asie, plutôt qu’en Amérique, que son horizon se dessine. Il débarque ainsi à Saigon au début de l’année 1869, où il travaille au sein du service des Postes et Télégraphes. Il souhaite revenir en France à l’occasion de la guerre de 1870 ; il ne prend part qu’aux combats sous les forts de Paris lors de la Commune, en 1871. L’année suivante, il est de retour à Saigon.

 

Le Cambodge dans tous les sens.

 

De retour en Cochinchine, il est muté à Kampot au Cambodge (1876) où, seul Occidental parmi les indigènes, il s'immerge pendant trois ans dans la culture khmère et adopte le mode de vie local, renonçant à l'arrogance du jeune colonialiste qu'il a été, sous l'enseignement bienveillant de moines bouddhistes. Se dessine alors un personnage très ambivalent, à la fois pétri d’ethnologie et de connaissances, tout en perpétuant la domination coloniale sur ces peuples autochtones. Au XIXe siècle, celle-ci se conjugue avec la domination physique des territoires, ceux qui forment la « plus grande France ». C’est ainsi qu’entre 1881 et 1885, il se voit confier la direction du chantier de la ligne télégraphique entre Bangkok et Phnom-Penh. 

 

Le Laos pour Eldorado. 

 

Pour récompense du zèle et de l'efficacité de son travail, il est décoré à 37 ans de la Légion d'honneur. Lors d'un voyage à Paris en 1886, il embarque avec lui treize jeunes fils de la haute société cambodgienne et fonde « l'École cambodgienne », qui devient rapidement l'École coloniale, dont le but initial est la formation de cadres indigènes pour l'administration des colonies.  A une époque où la puissance d’un pays s’évalue en nombre de kilomètres carrés «possédés», les Empires revêtent une grande importance. A partir de 1886, il se retrouve à la tête de ce que l’on appelle la « mission Pavie », à vocation scientifique, géographique mais aussi diplomatique. De retour à Bangkok, il pense pouvoir entamer l'œuvre de sa vie, l'exploration des régions inconnues du Haut-Laos. Il effectue trois missions avant d’arriver à rattacher le Laos, sous la forme d’un protectorat, à l’empire colonial français. 

 

La première mission (1887-1889)

 

Arrivé à Luang Prabang en février 1887, il est accompagné de huit compagnons cambodgiens et d’un fonctionnaire siamois « chargé de l’assister dans ses rapports avec les autorités du pays ». Il tombe sous le charme du pays ! L’administration locale siamoise fait tout pour l’isoler du roi, des mandarins et de la population. Il réussit, malgré une étroite surveillance, à causer avec les indigènes, gagner leur sympathie. Il s’attire de solides amitiés par l’intérêt qu’il manifeste pour l’histoire et les coutumes du pays et réussit à conquérir l’amitié d’un roi chéri de son peuple et sous tutelle des « agents de l’étranger siamois[2] ». Il est dès lors convaincu que les Siamois n’ont rien à faire dans ce pays. Il en retient aussi la possibilité de se mettre en route pour réaliser le but principal de sa mission, trouver une voie pratique pour le Mékong au Tonkin. En 1887, c’est la mise à sac de Luang Prabang par le pirate Deo-Van-Tri. Pavie sauve la vie du vieux monarque. Il réussit à retrouver les vieux manuscrits royaux au complet qui lui permettront, avec l’aide de traducteurs, d'écrire l’histoire du « royaume du million d’éléphants » et il y acquiert la certitude que la suzeraineté du Siam sur ce pays est toute récente et sans fondement historique. Il est d’ores et déjà acquis à l’idée de donner le Laos à la France. Les cantons thaïs sont reconnus français en 1888. En janvier 1889, il est de retour à Luang Prabang et reçoit du vieux roi et de la population un accueil chaleureux. Il est de retour en France en 1889 avec la certitude que les prétentions de Bangkok sur le Laos sont éminemment discutables.

 

La deuxième mission (1889-1891)

 

Après un bref retour en France, nul ne parut au gouvernement plus qualifié que Pavie pour occuper le poste de consul général chargé des fonctions de ministre résident de France au Siam. La seconde mission fut essentiellement une mission de relevés géographiques et topographiques qui conduisit Pavie et ses collaborateurs à « la grande carte d’Indochine ». Pavie et ses compagnons ne sont pas des explorateurs qui passent mais des explorateurs qui lèvent leur itinéraire (tous les levés des officiers ont été faits à terre en comptant les pas) prennent des observations et réalisent un travail scientifique durable.

 

La troisième mission (1892-1895)

 

La multiplication d’incidents frontaliers suscite une vive animation dans les milieux coloniaux du parlement. Le massacre de soldats (allégué mais rien n’est moins sûr) et de nationaux français (allégué mais il semblerait qu’il s’agissait d’Anglais, les Siamois ne firent pas la différence) suscite une intense émotion en France. Le talent de Pavie et les amitiés qu’il entretient dans les milieux proches du gouvernement ne réussissent pas à éviter l’affrontement. En mai 1893, trois colonnes ont pour instruction d’occuper la rive gauche du Mékong tenue « indument » par les Siamois, manifestant la volonté du gouvernement français de considérer le fleuve comme la séparation naturelle du Siam et de l’Indochine française. Le choix était discutable historiquement mais avait le mérite de la clarté. Le Siam se prépara alors à la guerre en mettant l’embouchure de la Djaophraya en état de défense. Les navires français forcèrent le passage et la cour se retrouva sous la menace des canons de deux modestes navires français. La marine thaïe, quoique conseillée ou commandée par des officiers allemands et danois fit piètre figure. Auguste Pavie fut alors chargé de transmettre un ultimatum au gouvernement siamois en plusieurs points :

- reconnaissance des droits de l’Indochine française sur la rive gauche du Mékong et ses iles ;

- évacuation des postes siamois établis sur cette rive ;

- satisfactions exigibles pour les massacres de nos nationaux et indemnisation aux familles des victimes ;

- indemnité de deux millions de francs pour les dommages causés et dépôt immédiat d’une somme de trois millions en garantie de l’ensemble des satisfactions pécuniaires.

 

Le Siam tenta alors de tergiverser, sous l’appui escompté des Britanniques mais ceux-ci refusèrent de s’ingérer dans le conflit et le Roi dut s’incliner sans réserve devant l’ultimatum de juillet. Alors fut signé le traité de 1893. Par cet accord, le Siam finit par accepter de reconnaître, par le traité du 3 octobre 1893, les droits français sur la rive gauche du Mékong. Auguste Pavie est nommé un temps résident à Bangkok : il continue d'explorer les pays lao, qu'il met sous tutelle française, sous forme d'un pays baptisé Laos, et dont il devient commissaire général jusqu'à son départ en 1895. La capitale du Laos français est établie à Vientiane : la maison royale de Luang Prabang conserve cependant ses prérogatives, accueillant un vice-consulat permanent, et un Résident supérieur. Le Laos est ensuite divisé en deux territoires, le Haut et le Bas-Laos. Le 16 janvier 1896, la France et le Royaume-Uni s'accordent sur le tracé des frontières entre la Birmanie britannique et le Laos français.

 

De la colonisation à la science.

 

Sa mission, dont il soulignera qu’elle est collective, explore un territoire supérieur à la France et il établit des itinéraires sur plus de 30000 km ! De plus en plus convaincu qu’il faut s’appuyer sur les populations locales, qu’il faut coopérer, inciter plus que diriger, il souhaite aussi qu’en France on connaisse mieux ces pays qu’il aime et, songeant à l’avenir, il convainc de la nécessité de favoriser l’émergence d’une classe de nationaux modernes et ouverts au progrès. Il crée ainsi à Paris la Mission Cambodgienne qui donnera l’École Nationale de la France d’Outre-mer pour former des élites locales. Bien évidemment, Pavie croit en la mission « civilisatrice » de la France. Les douze jeunes Cambodgiens et le Siamois, qui viennent avec lui à Paris pour y apprendre le français, retournent dans leur patrie « y servir la cause de l’influence française ». Mais en même temps, il admire et respecte la culture des pays qu’il parcourt. Il n’a jamais porté le casque colonial et ses collaborateurs gardent de lui l’image de cet homme simple à la longue barbe, toujours vêtu de la traditionnelle chemise de coton, au chapeau à larges bords, le « chapeau à la Pavie » célèbre au tournant du siècle, marchant nus pieds comme le dernier de ses porteurs ou cornacs. En 1895, il décide de retourner en Europe, refusant plusieurs postes de gouverneur, car il souhaite avant tout consacrer le reste de son existence à la publication des travaux qu’il a menés parallèlement à ses obligations en Indochine n’ayant jamais perdu de vue que ses travaux professionnels d’exploration doivent aussi servir la science.  Il partage désormais son existence entre son hôtel particulier sur les remparts de Dinan, sa propriété de la Raimbaudière à Thourie en Ille-et-Vilaine, le pays de la Roche-aux-Fées, et sa résidence parisienne. Il s’éteint en 1925. Véritable autodidacte, il est déjà l’auteur d’une œuvre énorme qui recouvre la cartographie (première carte complète de l’Indochine), la traduction de textes en langues locales, les inventaires géographiques et archéologiques… À son retour, il poursuit ses publications historiques, anthropologiques, littéraires et d’histoire naturelle. Le fruit de ces travaux, la Mission Pavie, recouvre 10 gros volumes divisés en deux groupements principaux : 3 volumes d’études diverses et 7 volumes de voyages et géographie.

 

Pour en savoir plus :

 

- Albert de Pourville, Auguste Pavie, Paris, Éditions Larose, 1933, 136 p.

- J.L. Gheerbrandt, Pavie, Paris, Éditions de l'Empire Français, 1949.

- Isabelle Dion, Auguste Pavie, l'explorateur aux pieds nus, Aix en Provence, Archives Nationales d'Outre-Mer, 2010.

 

https://www.persee.fr/doc/outre_0399-1385_1948_num_35_123_1109

 

Voir également :

 

Francis Garnier : Un Stéphanois voyageur

 

Henri Mouhot : Le conteur d’Angkor

 

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Auguste-Pavie.pdf



[1] Vêtement traditionnel khmère composé d'une sorte de jupe plissée enveloppant les cuisses.

[2] Ancêtre du royaume de Thaïlande. 


14/12/2020
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