Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Aux sources de la destinée manifeste : l’expédition de Lewis et Clark.

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Le 30 avril 1803, est signé, à l’hôtel Tubeuf à Paris, le traité de cession de la Louisiane. Par la magie d’un trait de plume, les États-Unis voyaient leur superficie doubler en échange d’un montant modique (environ 256 millions de dollars aujourd’hui). Cette acquisition avait provoqué de sérieux débats au sein de la classe politique américaine. Car l’offre de Bonaparte était inattendue. Les Américains se seraient contentés d’un accès garanti à la Nouvelle-Orléans, offrant un débouché sur le golf du Mexique. Beaucoup d'Américains protestèrent à l'époque, car ils estimaient que jamais la « vente d'un désert » n'avait été aussi élevée. Dans leur grande majorité, ils estimaient que c'était tout de même cher payé pour un « désert de marécages » moyennement fertile. Cependant, Jefferson, le président de l’époque, n’avait pas attendu l’acquisition de la Louisiane pour s’intéresser aux territoires situés au-delà du Mississipi.

 

La genèse d’une expédition. 

 

Sitôt élu à la présidence, Jefferson décida de réaliser son vieux rêve d'identifier un passage vers le Pacifique. Il recruta un jeune militaire, Meriwether Lewis, qui s'était déjà porté volontaire pour une expédition vers l'Ouest. À l'été 1802, on peut les imaginer dévorant le récit des voyages d'Alexander Mackenzie. Celui-ci s'est rendu au bord Pacifique en 1793, mais il restait à trouver une voie navigable. Lewis suit des cours intensifs de toute nature et s'affaire aux préparatifs. Il se rend compte de l'ampleur du défi. Il se tourne vers son ami William Clark et lui propose de codiriger l'expédition. Ils formeront une paire formidable, mais ce n'était pas suffisant pour en assurer le succès.

Depuis longtemps, les Français avaient identifié le Missouri comme pouvant être la route à suivre pour atteindre la mer de l'Ouest. D'ailleurs les plus perspicaces avaient compris que le Missouri était en réalité le prolongement du Mississippi. À partir de l'embouchure du Missouri, le Mississippi en prenait toutes les caractéristiques, « les eaux deviennent troubles et limoneuses », raconte un compagnon de La Salle. Si les Européens étaient arrivés de l'ouest, c'est le haut Mississippi qui aurait été qualifié d'affluent. La vente du territoire de la Louisiane se concrétise à l'été 1803. Lewis est alors encore coincé à Pittsburgh où il attend le bateau spécial qu'il a fait construire. Il se plaint de l'ivrognerie de l'artisan concerné, mais ce délai assurera indirectement le succès de son entreprise. Tout le calendrier fut décalé. Au printemps 1804, les habitants de Saint-Louis virent flotter le drapeau espagnol remplacé par le drapeau tricolore. À la demande de la population majoritairement française, on laissa les couleurs françaises flotter jusqu'au lendemain pour faire place au drapeau rayé et étoilé des États-Unis. En 48 heures, avaient été résumées des tractations plus ou moins secrètes impliquant l'Espagne, la France et les États-Unis.

 

Lewis et Clark allaient donc circuler en territoire américain, au moins jusqu'à la source du Missouri. Pour les Américains, c'était vraiment une terra incognita.

 

Une expédition au long cours. 

 

L’expédition va durer deux ans et demi, et parcourir 15 000 kilomètres. Elle quitta Camp Dubois le 14 mai 1804. Sous le commandement de Clark, ils remontèrent le fleuve Missouri dans leur quillard et deux pirogues jusqu'à St. Charles (Missouri) où Lewis les rejoignit six jours plus tard. Bien que les comptes varient, on pense que le Corps comptait jusqu'à 45 membres, y compris les officiers, le personnel militaire enrôlé, les volontaires civils et l'esclave afro-américain de Clark, York.

 

De Saint Louis au Pacifique 

 

Au cours du long et chaud été, ils remontent laborieusement la rivière. De nombreuses embûches navales, tels que des bois flottants ou des rives qui s’effondrent ou des chutes d’eaux torrentielles les ralentissent. C’est à ce moment que le sergent Charles Floyd meurt à la suite d’une appendicite, seul décès d’un membre de l’expédition. Au cours de l'hiver 1804–05, le groupe construit Fort Mandan, près de l'actuel Washburn, dans le Dakota du Nord.  Ils passent cinq mois à Fort Mandan, chassant, récoltants des informations sur leur future route auprès des Indiens et des trappeurs canadiens qui vivaient dans les alentours.  Un Canadien-français nommé Toussaint Charbonneau vint leur rendre visite en compagnie de sa jeune femme enceinte, une shoshone nommée Sacagawea. Sa tribu d’origine vivait dans les montagnes rocheuses à l’ouest. Elle avait été kidnappée par les Indiens des plaines cinq ans plus tôt lorsqu’elle avait douze ans, emmenée dans le Dakota et avait été ainsi vendue à Charbonneau. Sacagawea parlait le shoshone et le minitari et les responsables de l’expédition réalisèrent qu’elle pourrait être un élément de valeur en cas de rencontre avec les shoshones. Ensuite, ils suivirent le Missouri jusqu'à ses sources.  Sacagawea leur apprit qu’ils entraient maintenant sur les terres de sa tribu et Lewis partit en avant afin de rencontrer les shoshones. A la mi-août, il atteignit une cascade qu’il nomma « la fontaine la plus éloignée » du Missouri. Au-delà, il y avait des montagnes enneigées et l’eau partait vers l’ouest. Il sut ainsi qu’il avait franchi la ligne de partage des eaux entre l’atlantique et le pacifique.

 

Enfin le Pacifique.

 

L'expédition aperçut l'océan Pacifique pour la première fois le 7 novembre 1805. Elle doit faire face à son deuxième hiver amer campé du côté nord du fleuve Columbia, dans une région ravagée par la tempête. Le manque de nourriture se faisait cruellement sentir. L'élan, principale source de nourriture du groupe, s'était retiré dans les montagnes, et le groupe était maintenant trop pauvre pour acheter suffisamment de nourriture aux tribus voisines. Le 24 novembre 1805, le groupe vote pour déplacer leur camp au côté sud du fleuve Columbia près d' Astoria moderne (Oregon). Ils y construisent Fort Clatsop du nom de la tribu indienne vivant dans la région. Les hommes passent l’hiver à chasser l’élan pour la nourriture, la peau pour faire des habits et des mocassins. Lewis remplit son journal avec des descriptions des plantes, oiseaux, mammifères, poissons, amphibiens ainsi que des relevés météorologiques et de nombreuses observations sur la culture indienne. Clark dessinne des illustrations de plusieurs animaux et plantes et met à jour ses cartes.

 

Le voyage de retour. 

 

Le 23 mars 1806, les explorateurs commencent à remonter la Columbia dans des canoés récemment acquis auprès des Indiens. Le 30 juin, ils avaient traversé les montagnes et rejoint ce qui est maintenant la ville de Missoula au Montana. Là, l’équipe se scinde en deux. Lewis part avec neuf hommes directement vers l’est pour rejoindre les chutes d’eau du Missouri. Là, avec trois hommes, il explore la rivière Marias au nord jusqu’à rejoindre la frontière canadienne. Pendant ce temps, Clark, avec les autres hommes, se dirige vers le sud-est retournant vers la rivière Jefferson. Une partie des hommes rejoint, en canoé, le campement de Lewis aux chutes de la rivière Missouri. Clark, toujours à cheval, explore la rivière Yellowstone. Toutes les équipes se rejoignent le 12 août à la jonction des rivières Yellowstone et Missouri. Ils arrivent au village Mandan le 17 août. La famille Charbonneau quitte alors l’expédition. Le 23 septembre 1806, la troupe arrive à Saint-Louis et reçu un accueil triomphal de la part de ses habitants.  L’expédition avait été exceptionnelle. Les explorateurs de Jefferson avaient couvert 15,000 Km de territoire sur une période de 2 ans, 4 mois et 9 jours.

 

Que reste-t-il de l’expédition Lewis et Clark. 

 

Le périple accompli par l’expédition a démoli un mythe. Il n’existe pas de voie fluviale permettant de relier facilement l’Atlantique au Pacifique. Il faudra attendre 1905 et l’inauguration du canal de Panama pour qu’une vraie voie commerciale puisse les unir. Mais, ils ont réussi à cartographier et à établir la souveraineté des États-Unis sur les terres cédées par la France. Ils ont établi des relations diplomatiques et des échanges avec au moins deux douzaines de nations autochtones. S’ils n'ont pas trouvé de voie navigable continue vers l'océan Pacifique, ils ont localisé un sentier amérindien qui menait de l'extrémité supérieure du fleuve Missouri au fleuve Columbia et qui se dirigeait vers l'océan Pacifique. Ils ont collecté des informations sur l'habitat naturel, la flore et la faune, rapportant divers spécimens de plantes, de graines et de minéraux. Ils ont cartographié la topographie du pays, désignant l'emplacement des chaînes de montagnes, des rivières et des nombreuses tribus amérindiennes au cours de leur voyage. Ils ont également collecté une masse importante de données sur les langues et les coutumes des tribus amérindiennes qu'ils ont rencontrées, et ont rapporté nombre de leurs artefacts, y compris des arcs, des vêtements et des robes de cérémonie. Lewis et Clark ont surtout évité les conflits avec les Indiens. Et une femme amérindienne, Sacagawea, a voyagé avec l'expédition en tant qu'interprète.

Bien que l'expédition n'ait jamais eu pour but de créer des colonies dans aucune des régions traversées, Jefferson était bien conscient que des navires d'autres pays, y compris la Grande-Bretagne et la Russie, avaient déjà débarqué dans le nord-ouest du Pacifique.

Il est probable que Jefferson et d'autres Américains à l'époque  craignaient que d'autres nations ne commencent à s'installer sur la côte du Pacifique tout comme les Anglais, les Néerlandais et les Espagnols s'étaient installés sur la côte atlantique de l'Amérique du Nord. L'un des objectifs non déclarés de l'expédition était donc d'étudier la région et de fournir ainsi des connaissances qui pourraient être utiles aux Américains plus tardifs qui voyageraient vers l'ouest. Elle a aussi probablement modifié la vision des Américains sur les territoires situés au-delà du Mississipi. Ce n’étaient plus des terres arides ou des déserts de marécages, mais des terres fertiles à conquérir. Elle a ainsi contribué à l’émergence de la notion de destinée manifeste, terme employé pour la première fois par le journaliste John O’Sullivan en 1845 et définit comme suit : « C’est notre destinée manifeste de nous déployer sur le continent confié par la Providence pour le libre développement de notre grandissante multitude. » 

 

Voir : https://www.pierre-mazet42.com/la-piste-des-larmes-lautre-route-de-lamerique

 

Épilogue :

 

Le 28 février 1807, le président Jefferson choisit Lewis pour gouverneur des territoires de la Louisiane du nord. Sa carrière commençait bien, mais une controverse débuta au sujet de finances gouvernementales en 1809, l’obligeant à se rendre à Whashington. Voyageant à travers le Tennessee, Meriwether Lewis mourut le 11 octobre 1809, tué par balle dans un bar local, mort ou suicide, l’énigme reste entière.

 

Clark eut une longue vie et une honorable carrière dans le service public à Saint-Louis. Le 12 mars 1807, Jefferson le nomma brigadier général de la milice et des agents indiens pour la Louisiane du nord. En 1813, il fut nommé gouverneur des territoires du Missouri, position qu’il garda jusqu’à ce que le Missouri devint un état en 1820. En 1822, il fut nommé superintendant des affaires indiennes par le président Monroe. Il décéda de mort naturelle en 1838 à Saint-Louis. Quant à Sacagawea, il fallut attendre les années 2000 pour que les États-Unis lui rendent hommage en frappant une pièce de 1 dollar à son effigie. 

 

Contribution des Canadiens-français

 

Canadiens-français, métis francophone constituaient un quart des membres de l’expédition. La plupart ont été recrutés à Kaskaskia, à Saint-Louis et au Fort Mandan (en tant qu’« engagés» parce qu’ils avaient des compétences particulières que l’expédition ne pouvait obtenir autrement. Ils sont énumérés ici comme dignes de reconnaissance pour leur contribution significative à ce grand exploit américain: Pierre Cruzatte (maître batelier), François Labiche (interprète linguistique), Jean-Baptiste Lepage (connaissance approfondie du cours supérieur du Missouri et des contreforts des Rocheuses), Georges Drouillard (chasseur chevronné de gibier), la famille Charbonneau (Toussaint, originaire de Boucherville au Québec, son épouse amérindienne Sacagawea, sans doute née dans le sud de l’Alberta, et leur fils Jean Baptiste, venu au monde à Fort Mandan), Charles Hébert, Pierre Pinault, François Rivet, Baptiste Deschamps, Étienne Malboeuf, Paul Primeau, René Jussaume, Pierre Roy et Jean-Baptiste La Jeunesse. Les cartes utilisées par les dirigeants de l’expédition, Lewis et Clark, étaient, dans une large mesure signées, par des Canadiens français. (voir 

 

http://www.ameriquefrancaise.org/fr/article-503/Contribution_des_Canadiens_français_à_l’expédition_de_Lewis_et_Clark:_la_mesure_d%27un_continent_.html#.YWvPwC2FCCd

 

Pour en savoir plus :

 

Françoise Perriot, Sur les routes de l'Ouest : Sur les traces de l'expédition Lewis et Clark, Le Pré aux Clercs, 2004.

 

Cliquer ici pour télécharger le fichier :

Aux-sources-de-la-destine--e-fatale.pdf


17/10/2021
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Un procès d’exception dans la justice coloniale : les révoltés de Margueritte.

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Le village de Margueritte se situe à une centaine de kilomètres au sud-ouest d’Alger. Il a porté ce nom, durant la période coloniale, pour rendre hommage au général Jean-Auguste Margueritte, qui avait fait longue carrière en Afrique. Il se nommait en réalité Aïn Torki, nom qu’il a repris aujourd’hui. Il fut le théâtre d’une révolte violente en 1901 qui fut suivi d’un procès d’assise en métropole, phénomène rare à l’époque de la colonisation. 

 

L’appropriation coloniale. 

 

Cette affaire s’inscrit dans l’histoire de la conquête de l’Algérie, émaillée régulièrement de révoltes et d’insurrections, contre l’occupation française, les plus connues étant celle d’Abd el-Kader, et celle de Mokrani, en 1871 en Kabylie.

Ventes de gré à gré, expropriations, rattachements au Domaine de l'État, etc… contribuent à réduire la base foncière et à bouleverser le genre de vie des populations rurales algériennes. Ces phénomènes sont continus depuis les débuts de la colonisation. Ils entrainent le refoulement, la prolétarisation, la dislocation des cadres traditionnels, la réduction des complémentarités économiques : déclin de la transhumance, limitation des possibilités de rotation sur le terroir, perte d'une partie des droits d'usage sur les forêts.

 Margueritte (Aïn Torki) est une commune rurale, près de Miliana, dont les habitants vivent pour la plupart de l’élevage et de l’agriculture. Sa transformation en centre européen de colonisation, créé en 1882, est caractéristique des pratiques de dépossession foncière propres à la colonisation : sur un total de 15 000 hectares reconnus au douar en 1868, près de 5000 ont été soumis au régime forestier français et donc exclus du pâturage. Cette dépossession s’est faite au profit de quelques grands propriétaires colons, qui jouent d’ailleurs un rôle central dans l’affaire, en particulier Marc Jenoude. Gendre d’un ancien ministre de la Justice, il a obtenu 1 200 hectares pour son vignoble et cherche à poursuivre l’agrandissement de son domaine depuis 1900, ce qui suscite de nombreuses protestations dans les familles concernées.

 

Les faits. 

 

Dans ce contexte, survient le 26 avril 1901 l’insurrection de Margueritte. Au départ, il ne s’agit que d’une dizaine de paysans du douar d’Adelia qui s’en prennent au caïd, le chef « indigène » désigné par l’administration coloniale, qui avait dénoncé leur projet de pèlerinage à Besnès. Ce dernier s’étant réfugié chez le garde champêtre, celui-ci est tué. Suite à ce meurtre, et à l’intervention maladroite de l’administrateur adjoint de la commune, rapidement fait prisonnier, le groupe s’engage dans une fuite en avant, grossit au gré des rencontres, au point de rassembler une centaine de paysans Algériens, en majorité des journaliers, autour d’un jeune lettré, Mohamed ben El hadj Ahmed Yacoub (dit Yacoub ou Ya’qûb). Ils se rendent armés au village de Margueritte, mettent en joue les habitants et imposent des conversions. Cinq Européens qui refusent de prononcer la chahâda (ou n’ont pas compris ce qu’on leur a demandé, car l’un est italien, l’autre espagnol) sont tués. Au total donc, cinq morts du côté des Européens, ainsi que de nombreux vols de chevaux, victuailles et armes. Seule l’arrivée de la troupe des tirailleurs le lendemain ramène le calme dans le territoire. La répression est massive : 400 captifs sont menés à Margueritte pour être identifiés par les colons, 125 inculpés transférés à la prison Barberousse (Serkadji) dont les terribles conditions de détention provoquent la mort de 19 d’entre eux. Parmi les relaxés, un grand nombre est tout de même interné sur ordre du gouverneur général de l’Algérie. Les événements donnent lieu à des interprétations opposées entre colonisés et colonisateurs ( voir : http://cheliff.org/portail/?q=book/print/369 ). L’insurrection est une surprise pour les colons et une vague de panique commence à se répandre dans les campagnes algériennes. Les députés coloniaux exigent une répression forte et immédiate contre « le péril arabe », et demandent au Gouvernement l’armement de tous les colons pour se protéger des 

« fauves ». La presse coloniale reprend le crédo de la menace indigène, souligne avec force les pillages et les vols qui ont eu lieu, et voit également dans les événements une manifestation du banditisme arabe. 

 

Un procès hors norme.

 

Dans l’empire colonial français, le colonisé n’est pas un justiciable ordinaire. Non seulement il n’est pas soumis au Code civil et suit les règles de son statut personnel confessionnel mais, au point de vue pénal, il est tenu par tout un ensemble de dispositifs disciplinaires et répressifs d’exception, comme les pouvoirs de haute police du gouverneur général (l’internement, le séquestre, l’amende collective), et la législation sur l’indigénat.

Ces différents dispositifs sont en rupture avec les principes du Code pénal non seulement parce qu’ils permettent de sanctionner des infractions qui n’existent pas dans le Code pénal (comme par exemple, le pèlerinage non autorisé à la Mecque) et des peines également d’exception, mais surtout parce que, dans les communes rurales dites communes mixtes, ces dispositifs étaient exercés directement par les autorités administratives, au mépris du principe de séparation des pouvoirs. Le procès des insurgés devait se tenir à Alger. 

 

« Consciente des dépassements judiciaires de la colonie, la Cour de Cassation dessaisit la cour d’assises d’Alger et chargea la cour d’assises de Montpellier de l’affaire de Margueritte ».

 

Dix-sept prisonniers avaient péri à la prison d’Alger et 80 étaient malades dont quinze vieillards, un aveugle. L’atmosphère de la cour de Montpellier est plus apaisée que celle d’Alger. Le procès, qui s’ouvre le 16 décembre 1902 connait un grand retentissement. Outre les 117 accusés, on compte 50 avocats et 93 témoins dont la plupart est venue d’Alger. Le champion du procès était incontestablement maître Ladmiral, un avocat guadeloupéen commis d’office, « lui-même colonisé et assimilé français ». Il se révéla par un plaidoyer ardent qui donna une véritable leçon d’histoire de la colonisation dans ses segments les plus tragiques : code de l’indigénat, déportation de musulmans, séquestre des terres des indigènes, succion fiscale, amendes forestières, pouvoir exorbitant des colons. L’avocat mettait en évidence « un code en situation de non-droit », ce qui scandalisa les défenseurs des droits de l’homme. Ses révélations choquèrent le public dont faisaient partie des dizaines de journalistes. Le procès prit donc sa véritable dimension universelle humaniste, qui allait peser de son poids énorme sur le verdict. Pour les besoins de la défense, les avocats présentent les accusés comme des victimes du système colonial, ce qui justifie, plaident-ils, les circonstances atténuantes. Ce faisant, c’est le procès de la colonisation qui se donne à voir et à entendre en métropole, devant une audience assez large. La presse, d’ailleurs, commence à s’en faire l’écho. Mais les positions évoluent. Dans les premiers jours du procès, « Le Petit Méridional » relatait avec forces détails la brutalité et le fanatisme d’Arabes déchaînés attaquant le paisible village de Margueritte. Au cours des dernières semaines sont publiés des articles d’opinion et de contextes décrivant la misère indigène et les effets délétères de la politique foncière. La stratégie des défenseurs s’avère payante. Au final, le verdict est plutôt clément. Là où l’avocat général, dans son réquisitoire, réclamait dix condamnations à mort et de lourdes peines de prison, le verdict est en retrait : 81 acquittements et aucun condamné à mort. Il ne faudrait pas conclure pour autant à une victoire totale pour les Algériens mis en cause. Les neuf principaux accusés sont condamnés aux travaux forcés (à perpétuité ou pour des peines de cinq à quinze ans) et sont envoyés au bagne de Cayenne, où la plupart vont décéder assez rapidement (c’est le cas de Yacoub). 

 

Les suites du procès. 

 

Bien entendu, l’issue du procès provoque la colère des Européens à Alger qui qualifie le verdict de pusillanime. Pour le Petit Oranais, il s’agit d’une « véritable prime au pillage et à l’assassinat ». Le Républicain de Constantine reprend l’argument récurrent de la méconnaissance métropolitaine des réalités algériennes :

 

« Ce n’est pas en refusant de nous rendre justice, en donnant des primes à l’insurrection qui grandit autour de nous, que nos frères de France arriveront à consolider la domination de la Mère-Patrie dans ce pays » 

 

L’administration coloniale emboite le pas, percevant que derrière « l’indulgence » du verdict, il faut lire l’effet de la dénonciation des pratiques administratives. Pour se prémunir du danger de la forme « procès », l’administration coloniale va demander que soient mises en place de nouvelles juridictions d’exception pour juger les colonisés. Des tribunaux répressifs pour les délits et les cours criminelles, dans lesquelles le pouvoir administratif garde le contrôle et le droit d’appel est supprimé, sont mis en place. S’il est difficile de considérer la révolte de Margueritte comme le premier pas de la guerre d’indépendance, elle a cependant ouvert les yeux de certains car, comme l’écrivait un journaliste de la Dépêche de Toulouse :

 

« Si la France laisse subsister ce régime, elle perdra l'Algérie ou elle aura fatalement à réprimer des insurrections encore plus terribles. »

 

 

Pour en savoir plus :

 

https://www.cairn.info/revue-droit-et-societe1-2015-1-page-55.htm

 

Les Insurgés de l'An 1, Margueritte (Aïn-Torki), 26 avril 1901 ; de Christian Phéline, Casbah Éditions, Alger,

https://www.editions-harmattan.fr/catalogue/couv/aplat/9782343217598.pdf

 

Cliquez ci-dessous pour télécharger l'article :

 

Un-proce--s-d.pdf

 


03/10/2021
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L’affaire Cadiou : l’au-delà au service des enquêteurs.

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En 1922, le juge d’instruction François Richard avait, dans l’affaire « du corbeau de Tulle » (voir https://www.pierre-mazet42.com/croassements-meurtriers-au-dessus-de-tulle), organisé une séance d’hypnose pour tenter d’obtenir des témoignages. Cela lui avait valu les railleries de la presse et les foudres du pouvoir. Pourtant, dans l’histoire de la criminologie de la première moitié du XXème siècle, il n’était pas le premier à avoir eu recours à ce genre de méthode. En 1914, à l’aube de la guerre, la disparition de Louis Cadiou, industriel breton, donna son heure de gloire à Madame Camille, qui se qualifiait de « somnambule ».

 

Du bruit dans Landerneau. 

 

Au début du XXe siècle, engagée dans une compétition militaire avec l’Allemagne qui devait déboucher sur la Première Guerre mondiale, la France se couvre d’usines d’armements. A côté de Landerneau, l’usine de Grand Palud se spécialise ainsi dans la fabrication de cotons, utilisé dans les obus et les explosifs. A la tête de cette usine, se trouve Louis Cadiou, ancien avoué de Morlaix. La charge de travail n’est pas écrasante. D’ailleurs, il ne réside à Landerneau. Il habite Paris en compagnie de son épouse. Cadiou ne visite que rarement l’usine. La direction effective est assurée par le directeur technique, l’ingénieur Louis Pierre. A la fin de l’année 1913, Cadiou se rend à Landerneau pour boucler les comptes annuels et rendre visite à ses nombreux amis et parents résidant dans le nord du Finistère. Il n’envisage qu’un court séjour puisqu’il assure à son épouse : « je serai là au plus tard le 31 décembre au matin par l’express de nuit ». Mais le 31, elle ne le voit pas arriver. Un premier télégramme reste sans réponse. Un second message envoyé, cette fois, à l’ingénieur Pierre reste lui aussi sans écho. Dès lors, madame Cadiou se persuade que son mari a été assassiné. Elle fait part de ses angoisses à Émile Cloarec (1858-1914), député du Finistère et ami de la famille, qui prévient la Sûreté générale qui met deux inspecteurs à sa disposition. C’est le début d’une affaire qui a fait les gros titres de la presse pendant plusieurs mois. Les gendarmes fouillèrent en vain les bois proches de l’usine ; en vain, ils sondèrent l’Elorn. Toutes les pistes furent explorées : accident, crime, suicide, fugue, mais durent être abandonnées les unes après les autres. Comme l’écrivait le journaliste du Matin du 13 février : « Chacun, de ses déductions, tire une conclusion. Toutes peuvent être vraies, mais aucune ne peut être étayée sur un mobile vraisemblable ». Les enquêteurs n’avaient recueilli que des témoignages contradictoires sur la présence, ici ou là, de Louis Cadiou, après le 29 décembre et des rumeurs. Ainsi, Louis Cadiou aurait été, en France, l’homme de paille d’une société allemande, Teiming et Falen-Marck, qui aurait trouvé, par-là, le moyen d’écouler ses produits, frelatés, dans l’armée et la marine françaises (L’Œuvre, 23 décembre 1909),. On attribuait, à la mauvaise qualité des poudres la catastrophe du cuirassé Iéna, qui, le 12 mars 1907, fut détruit par une explosion due à l’inflammation spontanée de la poudre B, faisant plus de cent victimes, ainsi que celle du cuirassé Liberté, le 25 septembre 1911 (400 victimes).

Louis Cadiou avait été, d’ailleurs, mais pour d’autres motifs, frauduleux, exclu de la liste des fournisseurs de guerre. Ainsi, son frère, Jean-Marie Cadiou, pouvait-il se croire fondé à affirmer que l’industriel avait été victime d’une vengeance.

Cependant, bien que l’enquête se poursuivît activement (ce fut une des premières interventions de la 13e brigade mobile, créé en août 1911), elle piétinait. 

 

L’au-delà au secours des enquêteurs.

 

Pour tenter de faire face au désarroi familial, causé par cette disparition, la belle-sœur du frère de madame Cadiou se rend à Nancy pour y consulter une célèbre somnambule (Madame Camille), qui aurait donné à une famille en deuil la clé d’une tragique énigme. C’est une certaine madame Sainby qui se chargea d’aller l’interroger. Endormie par sa marraine, elle fit la déclaration suivante :

 

« M. Cadiou a été tué près de son usine. Il y a deux assassins, l’un grand, barbu et châtain, l’autre plus petit. Ce dernier faisait le guet pendant que son compagnon, après avoir fait tomber M. Cadiou à l’aide d’une corde, l’assommait. Le premier coup a été porté à la tête, à gauche. Cherchez aux environs, à droite du moulin, près de l’eau, mais dans les bois. Le corps est sous très peu de terre. »

 

Ses propos furent transmis immédiatement à madame Cadiou. Cette dernière convaincue, que la justice ne prendrait pas au sérieux cette déclaration, chargea son beau-frère (Jean-Marie Cadiou) de faire procéder à de nouvelles recherches. Jean-Marie se met aussitôt en campagne. Voici le récit qu’en fait le journal « Le Matin » du 5 février : 

 

« Il fouilla tous les buissons voisins du moulin et notamment les bois de M. Vacheront, maire de La Forest. Vers dix heures, il arriva dans un étroit sentier encaissé entre deux talus et aboutissant à un ruisseau. Écartant avec son bâton les branches de houx et de genêts, il arriva au pied d’un orme où la terre lui parut avoir été remuée depuis peu. Le cœur battant, il gratta avec l’extrémité de son bâton, découvrit un morceau d’étoffe et, pour aller plus loin, employa cette fois les ongles. Le malheureux reconnut bientôt le veston que portait son frère. Alors, il courut au moulin, ramena le contremaître de l’usine et c’est ce dernier qui, avec les mains, mit à jour le corps de son patron. »

 

C’est ainsi qu’après 34 jours de recherche, on découvrit le corps de Louis Cadiou. Le procureur de la République dépêcha sur les lieux, avec le juge d’instruction et un médecin-légiste, un gendarme qui déclara : « Je ne croyais pas à l’hypnotisme jusqu’ici, mais m’y voici converti bien sincèrement. »

 

Mais, qu’a donc vu la voyante ?

 

Si le gendarme accorde une confiance sans faille aux dires de la voyante, ce n’est pas le cas de nombre de journalistes. Ainsi L’Est républicain du 6 février écrit : 

 

« Personne ne peut croire à la double vue d’une somnambule en pareille occurrence. » 

 

Alors qu’un ingénieur, Louis Pierre, directeur technique de l’usine de la Grand’ Palud était arrêté, puis inculpé d’assassinat, il formulait l’hypothèse que « l’histoire de la somnambule est un stratagème employé par la famille, afin de soustraire à des représailles le dénonciateur de l’ingénieur Pierre » qui aurait touché 2 000 francs promis par Mme Cadiou à la personne qui découvrirait le corps de son mari et désirait garder l’anonymat.

Dès lors, madame Camille devint la gloire de Nancy. Elle eut les honneurs de la presse et du cinématographe. Le nombre de ses clients augmenta ainsi que ses tarifs. Un agent de police de Pont-à-Mousson pouvait regretter, auprès de Ludovic Chave, journaliste de L’Est républicain (15 février), qu’on ne recourût pas plus souvent aux sciences occultes dans les affaires criminelles : 

« Ainsi nous avons épuisé en pure perte de temps et d’argent tous les moyens de prouver la culpabilité d’un individu sur qui, il y a deux ou trois ans, pesaient les plus lourdes présomptions ».

Il y avait, des non-convaincus, des sceptiques, des incrédules. Un journaliste (Le Matin, 10 février), recueillit l’opinion d’Hippolyte Bernheim (https://fr.wikipedia.org/wiki/Hippolyte_Bernheim). Celui-ci déclara : « Je me rappelle parfaitement avoir souvent assisté à des expériences du professeur Liébeault, au cours desquelles on endormait la petite Camille, alors âgée d’une quinzaine d’années.  Je l’ai toujours considérée comme un sujet se prêtant facilement, et avec sincérité, aux nombreuses expériences scientifiques que nous faisions alors ; je n’ai cependant jamais observé, chez elle, de phénomènes merveilleux. Je n’ai, d’ailleurs, jamais pu obtenir, au cours de ma longue carrière, de phénomènes de vision à distance ni de divination.»

 

Mais que devient l’enquête ?

 

En dépit de la faiblesse des charges qui pèsent contre lui, l’ingénieur Pierre est arrêté et inculpé car le juge s’instruction est persuadé de sa culpabilité. Il fallut une injonction du parquet pour qu’il fut remis en liberté au bout de 110 jours, mais il restait inculpé. La guerre, qui arriva, empêcha la tenue du procès. Louis Pierre, mobilisé rejoignit son régiment. C’est le 23 septembre 1919, que le procès s’ouvrit devant la cour d’assises de Quimper, et qu’on assista au retour de madame Camille. Le journaliste « du Matin », qui n’a rien perdu de sa verve, la qualifie de « Sherlock Holmes de l’au-delà ». Voici une partie de son interrogatoire :

 

« Quelle est votre profession ? demande le président.

 

-       Somnambule !

-       De quoi vous occupez-vous principalement ?

-       Je ne travaille que dans la recherche de l’assassinat.

-       Depuis quand exercez-vous cette profession ?

-       Il y a si longtemps que je ne m’en souviens plus.

-       Vous rappelez-vous l’entrevue que vous avez eue avec Mme Sainby ?

-       Tout ce que je puis vous dire, monsieur le président, c’est que c’est ma marraine, comme d’habitude, qui m’a endormie. Quand je me suis réveillée, j’avais des larmes pleins les yeux. Mais je ne me souviens jamais de ce que j’ai vu en état de sommeil. Je ne sais si ce sont mes propres révélations que ma cliente m’a racontées.

-       Personne ne vous a fourni des renseignements sur le crime de la Grand’ Palud ?

-       Oh ! personne. »

Le président ne poussa pas plus l’interrogatoire.

 

Épilogue.

 

L’évènement mobilisa tant la presse régionale que nationale, d’autant que l’accusé était défendu par Henri Robert, surnommé « le maître des maîtres de tous les barreaux ». Le ténor n’avait pas usurpé sa réputation : Louis Pierre est acquitté, le 1er novembre 1919, sous les ovations du public. Et à ce jour, le meurtre de Louis Cadiou n’a toujours pas été résolu ! Madame Camille tomba dans l’oubli et ne fit plus parler d’elle. 

 

Pour en savoir plus :

 

https://fr.calameo.com/read/002603450988b4dea699f

 

 

Cliquez ici pour télécharger l'article.

 

cadiou.pdf

 

 

 


15/09/2021
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Chroniques stéphanoises

En tant que passionné de cette ville, j'ai entrepris de raconter Saint-Etienne. Je n’avais pas pour ambition d’écrire la chronologie de Saint-Etienne, de nombreux historiens talentueux l’ayant fait avant moi. Le but de ce livre était simple : donner au lecteur la courte histoire d’un lieu, d’un personnage ou d’un événement ayant marqué la ville. Ce livre qui rassemble ainsi une quarantaine de chroniques, permettra aux Stéphanois, aux habitants de la Loire et aux curieux, de découvrir et de contempler cette ville avec un regard plus affûté. 

 

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Pour l'acquérir :

 

 

http://www.les-passionnes-de-bouquins.com/catalogue/mazet/#/ 


21/08/2021
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Manaus : au cœur des mythes amazoniens.

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Depuis le seizième siècle, l’Amazonie fait partie de l’univers fantasmé des Européens. L’Eldorado, les rivières qui charrient des pépites, les Amazones, les terribles indiens qui, tapis dans leur pirogue, attendent le missionnaire pour lui lancer une flèche mortelle imbibé de curare, constituent des mythes pour écrivains en mal d’exotisme. Pourtant, dans les années 30, les travaux des anthropologues ont permis d’éclairer la richesse de la civilisation amérindienne qui entretient un rapport au vivant bien différent du nôtre. L’Amazonie n’apparait plus comme un sanctuaire naturel et inviolé depuis des siècles. Depuis 13 000 ans, des hommes l’ont façonnée, l’ont exploitée à leur manière tout en préservant un réservoir du vivant qui n’a pas son égal sur la planète. Si la déforestation menace en partie l’Amazonie, son intégration poussée dans l’économie mondiale commence à la fin du XIXème siècle. Mais, ce n’est pas l’or qui allait faire sa fortune, c’est le caoutchouc. Manaus, située sur l’Amazone, à 1300 km (à vol d’oiseau) de Belem, allait connaitre un développement fulgurant grâce au commerce de cette précieuse matière, au point de ressusciter le mythe de l’Eldorado. 

 

Durant deux siècles : une cité de cabanes.

 

A l’origine, la cité est modeste. Il s’agit d’un simple un point d'appui, établi en 1657 au terme d'une expédition portugaise menée par Bento Maciel Parente pour prendre possession de toute la région ; consolidé en 1669 par un fort. Son nom vient d'une tribu indienne belliqueuse dénommée « Manao », qui effraya les colonisateurs durant de longues années. Le site est situé à la convergence du réseau hydrographique amazonien. Durant les deux siècles qui s'écoulent des origines à la fin du XIXème siècle, la cité demeure une bourgade, faite de cabanes et de masures, plutôt qu'une capitale provinciale, à peine marquée par l'émergence de trois ou quatre édifices. Mais, avec l’apparition et l'essor de la bicyclette, puis de l'automobile, la demande internationale de caoutchouc amazonien explose à partir des années 1850. La mise au point de la vulcanisation par Goodyear en 1839, l'invention du pneu à valve par Dunlop en 1888, puis celle du pneu démontable par Michelin en 1892 contribuent également au boom. Le destin de Manaus va alors changer. 

 

La fièvre du caoutchouc.

 

Au milieu du XIXème siècle, Charles de la Condamine est le premier Européen à décrire l’hévéa : 

« Il croît dans la province d'Esmeraldas un arbre appelé hévé. Il en découle par une incision une liqueur blanche comme du lait qui se durcit et se noircit peu à peu à l'air. (...) Les Indiens Maya nomment la résine qu'ils en tirent cahutchu, ce qui se prononce caoutchouc et signifie l'arbre-qui-pleure. »

Depuis des siècles, les Indiens l’utilisent. Les  Omagua se servent du caoutchouc pour créer des seringues et des canules qu'ils remplissent d'un narcotique inhalé. Grâce aux innovations techniques successives, les usages du caoutchouc se multiplient. On s'en sert pour la fabrication de la balle du jeu de paume chez les Apinayé et les Guarani, pour garnir les mailloches des tambours d'appel dans le haut Orénoque, calfater les pirogues, fabriquer des bottes ou des récipients en moulant le latex. En Europe, le premier usage sera la gomme à effacer, invention du physicien Prestley. Mais, l’exploitation raisonnée du caoutchouc par les Indiens, ne pouvait satisfaire l’appétit grandissant de l’ogre industriel occidental. Dès 1870, les pionniers de la collecte du caoutchouc tentent de s'organiser pour en assurer la commercialisation.  Ils se taillent de vastes fiefs dans des régions vierges de toute colonisation, mais riches en hévéas et traversées par des rios. Les cours d'eau sont bientôt équipés de comptoirs d'exploitation (barracas), d'embarcadères à caoutchouc et sillonnés de navires. En quelques années, une poignée d'entrepreneurs sans état d'âme contrôle la collecte à grande échelle, puis l'exportation d'un produit devenu hautement spéculatif. Les barons du caoutchouc les plus célèbres se nomment Antonio Vaca Diez, Nicolas Suárez, Julio César Araña, Carlos Fitzcarrald

- Dès les années 1870, Antonio Vaca Diez se taille un vaste domaine dans le Beni, exploitant les forêts riches en hévéas des rives du rio Orton et du Madre de Dios. Parti chercher fortune dans la forêt, Carlos Firmin Fitzcarrald parvient, par persuasion ou tromperie, à disposer d'une main d’œuvre considérable (des Indiens Campas Piros, Conibos, Amahuacas, Cashibos) et à se tailler un vaste domaine dans l'Ucayali, l'Urubamba, le Madre de Dios au sud.  Dans sa quête du latex, Fitzcarrald fait œuvre d'explorateur en découvrant un passage permettant l'ouverture d'une route plus courte et directe du bassin du Madre de Dios à celui de l'Amazone (l'isthme de Fitzcarrald). Nicolas Suárez, le « colosse bolivien », possède un immense empire caoutchoutier de 10 millions d'hectares répartis entre la Bolivie, le Brésil et le Pérou. Ses bateaux ont l'exclusivité des transports sur le Madeira et le rio Beni qu'il exploite grâce à un chapelet de relais et comptoirs. Il dispose également de représentations commerciales à Manaus, Belem, Londres. Cette situation lui permet de prélever des taxes et des droits d'entrepôts sur les cargaisons des concurrents. Originaire de Rioja, en pleine Selva du Haut-Pérou, Julio Cesar Araña débute comme vendeur ambulant de chapeaux. Par son travail, un sens des affaires indéniable et surtout une absence totale de scrupule, il parvient à créer un véritable empire centré sur le Putumayo, une région isolée du Pérou, revendiquée par la Colombie, sans police ni justice autre que la sienne. A la tête de quarante centres de collecte de caoutchouc, organisés en deux distritos (La Chorrera et El Encanto), Araña exploite 30 000 Indiens (Bora, Ocaïna, Andoke, Huitoto). 

Les profits engrangés sont immenses, ce qui incite les rois du caoutchouc à se disputer âprement le contrôle des terres riches en hévéas. Les magnats de la gomme ont aussi partie liée. Ainsi Vaca Diez, Carlos Fitzcarrald et Nicolas Suárez, n'hésitent-ils pas à s'associer afin de faire fructifier leurs affaires. 

 

Au prix de la vie des Indiens.

 

Pour recruter la main d’œuvre indispensable à l'exploitation des hévéas, tous les barons se dotent de milices chargées de traquer les Indiens au cours de terribles razzias. Celle d'Araña est composée de Noirs de la Barbade armés de Winchester. Le système d'exploitation du caoutchouc repose donc sur l'asservissement des autochtones et les violences quotidiennes (châtiments, mutilation, affamement). La fortune des barons repose sur le travail des seringueiros. Devenir seringuero durant la fièvre du caoutchouc était un chemin sans retour celui de la promesse d’une vie meilleure qui s’effaçait au fil des semaines et des mois passés dans les plantations. Entre les mains des barons du caoutchouc, les travailleurs se retrouvent pris au piège. Ils furent tout d’abord missionnés pour exterminer les populations indigènes des plantations. Le baron faisait ensuite construire à l’endroit de leur village détruit, le « barracão », le siège de la plantation d'hévéas. Dans la plupart des exploitations de gommes, l'instauration d'un régime d'esclavage est la norme. En 1895, le père Ducci, en visite dans une mission, relate la triste condition des autochtones du Beni: « Ils vivent aujourd'hui sous l'oppression d'une race qui, après les avoir réduits à la misère, les arrache à leurs familles pour les faire mourir dans les gomales perdus du Beni. »  

Les collecteurs de caoutchouc restent en moyenne 15 jours dans la forêt. Pour s'assurer qu'ils reviennent bien à la barraca avec l'indispensable latex, les responsables des centres d'exploitation retiennent en otage femmes et enfants dont ils disposent à discrétion, pour le service domestique ou les appétits sexuels. Le travail à fournir s'avère pénible, obsédant, continu. La journée de travail est de douze heures. Il faut à un bon collecteur quatre journées de travail continu pour obtenir, par saignée puis ébullition lente de la sève récoltée, une boule d'un kilogramme de caoutchouc frais. Aux tâches de collecte et de conditionnement s'ajoute l'obligation du portage jusqu'à la barraca. De retour au comptoir au bout de deux semaines, le seringuero fait peser sa gomme sur des balances, généralement truquées. Comme les chefs de comptoirs reçoivent des commissions sur le caoutchouc collecté, ils exigent toujours plus de latex afin d'augmenter leurs gains.  Lorsque le quota de caoutchouc à rapporter n'est pas atteint, les seringueiros ou leurs familles sont punis.

 

Manaus : le Paris amazonien. 

 

Manaus, par sa situation géographique, voit passer l’essentielle de la production de caoutchouc amazonienne. L’ancienne cité de cabanes, qui comptait péniblement 4000 habitants en 1840, en recense plus de 50 000 en 1910. L’argent coule à flots. Des baronnies d’affaires se forment. Près de 1 500 navires de haute mer se succèdent annuellement. Pour les accueillir, le port est doté des premiers quais flottants au monde, le niveau de l’Amazone variant de plus de dix mètres. Elle est aussi la première ville au monde à être totalement électrifiée, à avoir un tramway électrique, l’eau courante et le tout-à-l’égout dans toutes les maisons, une des premières à avoir son réseau téléphonique. On y construit des palais, un marché, copie conforme des pavillons Baltard, un immeuble de la douane baroque et surtout, un opéra de 700 places, O Teatro Amazonas. Les matériaux utilisés lors de la construction du théâtre de Manaus proviennent, pour une grande partie, de l’Europe. La délicatesse des travaux des experts européens est réputée et dès lors, tous lorgnent dessus. Ainsi, les tuiles utilisées pour la toiture proviennent directement d’Alsace alors que le mobilier lui, est parisien. Le marbre, pour sa part, a été importé d’Italie. Ce dernier se retrouve dans les escaliers principaux ainsi que dans les colonnes et les statues trustant l’entrée et les couloirs du théâtre. Enfin, l’acier utilisé afin de solidifier l’intérieur des murs est anglais. À cela, s’ajoutent les quelques 198 lustres importés eux aussi d’Italie ainsi que de superbes rideaux signés de la main de Crispim do Aramal, artiste installé à Paris. Un travail d’orfèvre que les premiers visiteurs pourront découvrir au soir du 31 décembre 1896, lors de l’inauguration officielle du théâtre. Une légende tenace veut que Sarah Bernard et Enrico Caruso y aient donné des représentations, mais cela reste probablement une légende, une de plus ! Mais, aux côtés de cette ville luxueuse, vit la population qui a créé sa richesse. L’afflux de populations pauvres a donné naissance à de vastes bidonvilles dans les terres inondables.

 

Plus dure sera la chute. 

 

Puis, tout s’arrête après 1910, à cause du premier acte de biopiratage de l’histoire. Profitant de l’euphorie généralisée, un perfide sujet britannique, dénommé Henry Alexander Wickham, se constitue un stock de 70 000 graines d’hévéa qu’il parvient à expédier en Angleterre en contrebande. Elles serviront à créer les premières plantations en Malaisie. Ce latex cultivé, et non plus de cueillette, provoque une chute vertigineuse des cours. A Manaus, c’est la gueule de bois. Un demi-siècle s’est écoulé quand, contre toute logique économique, le régime militaire décide de créer en 1967 une zone franche. Le projet réussit et Manaus renoue avec la frénésie du début du siècle passé. Plus de 450 entreprises parmi lesquels Samsung, Nokia, Toshiba, Suzuki, emploient plus de 50 000 personnes qui montent à la chaîne motos, vélos, réfrigérateurs frigos, gazinières, montres, ordinateurs, appareils photo. Le vieux centre de l'ère du caoutchouc s'est mué en souk où l'électroménager se vend presque au kilo sur lequel règnent des Indiens d'Inde et des Arabes syro-libanais. Et quand, à Bogotá, Santiago, Lima ou Buenos Aires, on acquiert un micro-ondes, un téléviseur, il est à coup sûr estampillé « Made in Manaus, Brazil, zona franca ».

 

Pour en savoir plus :

 

Les collections de l’Histoire : Juillet 2021

Jean-Baptiste Serier: "Histoire du caoutchouc", Editions Desjonquères, 1993.

 

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09/08/2021
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