Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Mission : L'utopie américaine des Jésuites.

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Lorsqu’on évoque les populations amérindiennes d’Amérique du sud, on pense spontanément aux Incas. Leur empire fut mis à mal par 180 conquistadors espagnols, commandés par Pizzaro. La conquête espagnole s'accompagna de nombreux pillages et de massacres. La colonisation  engendra une catastrophe démographique majeure. La population de l'empire inca, estimée entre 12 et 15 millions de personnes avant la conquête, est d'environ 600 000 un siècle plus tard. Au siècle suivant, une autre population allait subir un sort identique : Les Guaranis. C’est avec eux que les Jésuites tentèrent une forme d’organisation originale : la République des Guaranis. Ces événements ont été racontés de façon romancée dans le film Mission, réalisé en 1986 par Roland Joffé avec Robert De Niro et Jeremy Irons. 

 

Aux origines des Guaranis

 

A l'arrivée des Européens, alors que la côte Pacifique était le berceau des hautes civilisations quichua, aymara et inca, le peuple guarani occupait toute la partie orientale du continent entre les Andes et l'Atlantique, des Guyanes au Rio de la Plata, et les premiers mots indigènes entendus par Colomb étaient de cette langue. L'étendue linguistique du guarani dépassait encore son étendue ethnique, si bien que les conquérants portugais, au début du XVIe siècle, considérèrent le guarani comme la «langue générale» des indigènes. En réalité, les Guaranis ne forment ni une nation ni un empire, mais un vaste ensemble de tribus, d'ailleurs généralement hostiles entre elles. Il est d'abord souvent difficile de séparer des Guaranis  les Tupis, parfois considérés comme un groupe inférieur. Une légende raconte que Tupi et Guarani étaient deux frères qui arrivèrent ensemble puis se séparèrent. En fait, les groupes tupis sont plutôt localisés dans la région de l'Amazone et les Guaranis au Paraguay. Les Tupi-Guaranis, qui avaient dû progresser vers le Sud avant la conquête, émigrèrent probablement vers l'Ouest au XVIe siècle, en partant des régions du Paraguay et du Paraná[1]. Il devait y avoir alors plusieurs millions de guaranis vivant dispersés dans la forêt par petits groupes d'une dizaine de personnes tous les 100 km2. Ayant vraisemblablement toujours été  nomades et assez primitifs, il est logique qu'ils n'aient pas été des constructeurs et que nous n'ayons pour ainsi dire pas d'objets évoquant leur passé. La connaissance de leur mode de vie d’avant repose donc sur les témoignages des premiers Européens. A l’arrivée des conquérants, les Guaranis sont un peuple semi-nomade, tirant l’essentiel de ses ressources de la chasse, de la pêche et de la cueillette. L’organisation sociale est assise sur la famille élargie vivant dans une grande maison communautaire,  « la maloca ».Habitants des régions chaudes, ils vivent nus, le corps orné de bijoux et de peintures. Les grandes étapes de la vie sont l’objet de fêtes ritualisées. Les Guaranis croient à vie une après la mort et cherchent à atteindre la « Terre sans mal », aidés par les chamanes. 

 

L’arrivée des Espagnols : la peur de l’encomendia.

 

Les conquistadors, qui s’emparent de l’Amérique centrale et de l’Amérique du sud, sont généralement des aventuriers et nobles espagnols désargentés donc avides de gloire et de richesses. La pratique de l’encomienda, qui s’est instituée au XVIe siècle dans l’Amérique espagnole, s’inspirait de celle que suivit au Moyen Age l’Espagne à l’égard des musulmans vaincus. L’encomienda rappelle aussi une institution plus ancienne, en vertu de laquelle des paysans libres et de petits propriétaires se « confiaient » à des seigneurs puissants, leur fournissant des produits de la terre, des redevances, ou des services personnels en échange de leur protection. Dans les colonies espagnoles d’Amérique, la Couronne, à travers ses représentants, « confiait » (encomendar) un certain nombre d’Indiens à un colon espagnol (encomendero) en récompense de ses services : l’encomenderopercevait, en or, en nature, ou en travail le tribut dû à la Couronne par les Indiens, qu’il devait en contrepartie protéger, convertir au christianisme et « civiliser ». Les encomenderos purent ainsi se procurer de la main-d’œuvre pour exploiter leurs mines et leurs terres. A l’encontre des intentions royales, les Indiens, malgré tout considérés comme libres, furent dépossédés de leurs terres et pratiquement réduits en esclavage. C’est pour échapper à ce système que les Guaranis se tournèrent vers les Jésuites. 

 

Encomendia et réductions

 

En réaction contre les excès de la colonisation s'élèvent les voix des dominicains. Le premier à protester est Antonio Montesinos, en 1511. Il n'hésite pas à refuser les sacrements aux encomienderos indignes et à les menacer d'excommunication. Il est rappelé en Espagne mais obtient de la Couronne la promulgation des lois de Burgos en 1512, qui imposent de meilleures conditions de travail pour les Indiens. Ces lois ne sont pas mieux respectées que les précédentes. Alors s'élève à son tour la voix de frère Bartolomeo de Las Casas, qui participa à la colonisation avant de se dévouer à la protection des Indiens. Il obtient la promulgation en 1542 de lois nouvelles, les Leyes nuevas, qui exigent des vice-rois du Pérou et des tribunaux de Lima et de Guatemala de sévir contre les abus des encomienderos et de ne plus attribuer de nouvelles encomiendas. Il s'ensuit une révolte des encomienderos et même la mort du premier vice-roi du Pérou. À la fin du XVIe siècle, des rapports inquiétants arrivent à Madrid concernant le sort des Amérindiens dans les colonies du Nouveau Monde. C’est aussi à cette époque que les Jésuites arrivent dans le bassin du Paraná (Paraguay, nord-est de l’Argentine et sud du Brésil actuel). De leur vision originale du monde et du choc avec la réalité coloniale naît l’idée de «réductions indiennes»,c’est-à-dire du regroupement des populations natives en vue de favoriser leur évangélisation et les préserver de la rapacité des colons et des grands propriétaires, en quête de main-d’œuvre corvéable. En 1607, le roi d'Espagne Philippe III promulgue les  premiers décrets qui protègent les futures Missions jésuites en leur garantissant une complète autonomie par rapport aux autorités locales. La première réduction fut bâtie en 1609. A son apogée,  la Confédération des villages guaranis comptait 150 000 Indiens, regroupés en 38 agglomérations sur un territoire grand comme la moitié de la France. Elle dépendait directement de la couronne d’Espagne à qui elle payait l’impôt. Elle était organisée sur le mode démocratique, selon sa loi propre. Chaque réduction élisait son conseil municipal, composé des principaux fonctionnaires. Le village était indépendant en ce qui concernait son fonctionnement intérieur.  Le reste (défense, justice, relations commerciales) était du ressort de la Confédération. A la tête, était placé un jésuite, le Supérieur Général, lui-même dépendant  d’une instance suprême : le Provincial de l’Ordre. Los Padres étaient tout-puissants en l’Etat Guarani. Seuls Européens admis sur le territoire de la Confédération, ils étaient deux par village, pour exercer une véritable tutelle de la jeune démocratie. Soixante pères jésuites dirigeaient trente réductions. Leur autorité était absolue. Dans toute réduction, le même ordonnancement : autour de la grand-place, on trouve l’église, la mairie, l’école, l’hôpital et le long des rues tracées au cordeau, les maisons, toutes semblables. L’ensemble est simple (sauf l’église) et respire l’ordre et la prospérité. La famille est le fondement de  l’organisation sociale. La vie de famille est nettement en avance sur l’époque. L’éducation, de type militaire, est très poussée. Très tôt les enfants sont pris en charge, d’abord par des « aides familiales » dès leur plus jeune âge, puis au jardin d’enfants et ensuite en classe. L’enseignement se fait en idiome guarani, la seule langue parlée dans la confédération. Très tôt, les enfants apprennent un métier, manuel le plus souvent.

 

La fin de l’utopie. 

 

Les difficultés ne vinrent pas de l’intérieur. Certes l’expérience n’allait pas sans problèmes; réticences des uns, abus des autres. Parfois on retrouvait une maison désertée, toute une famille avait pris le large. Mais la ruine allait être provoquée du dehors. Les réductions avaient dû s’armer pour se protéger des razzias des chasseurs d’esclaves. A la fin, une véritable cabale s’orchestra. On accusa les Jésuites d’exploiter un eldorado à la sueur des Indiens. A la même époque, en Europe, une énorme hostilité sévissait contre les Jésuites. En 1750, un traité colonial entre l’Espagne et le Portugal mit le feu aux poudres. Il faisait passer sous le contrôle des portugais sept réductions guaranis, les plus riches de la Confédération. Les Jésuites interdirent l’accès des réductions aux Portugais, malgré l’ordre contraire de Rome. Ce fut la guerre. Les guaranis résistèrent longtemps, jusqu’à ce que le Portugal prononce l’expulsion des Jésuites de son territoire. L’Espagne et la France suivirent. En 1767 la Compagnie de Jésus y fut interdite. Les 200 Pères qui restaient et tenaient encore tous les postes de commande furent arrêtés et expulsés. Les réductions ne survécurent pas à ces expulsions. Les Guaranis disparurent dans la masse indienne, et les réductions dans la jungle. La république avait quelque chose d’artificiel. Les Pères avaient véritablement tenu les Guaranis en état d’enfance. Décidant de tout, ils les maintenaient en vase clos  en une sorte d’innocence tranquille incapable de tenir d’elle-même. Faut-il parler d’un échec ? Non, si on replace l’expérience dans le contexte de l’époque. Le choix ne se posait pas alors entre colonisation et émancipation. Le paternalisme des jésuites avait quelque chose d’archaïque, mais en même temps il était étonnement progressiste et, dans l’histoire de la colonisation, les missions firent souvent figure de front avancé de la civilisation. En tout cas, en un temps où la conquête allait de pair avec l’asservissement ou l’extermination des indigènes, la république des Guaranis fut la seule tentative de les intégrer respectueusement.

 

Que reste-t-il de l’utopie ?

 

En fait presque rien n’est resté, sinon de magnifiques ruines et de saisissantes églises en pierre, des cloîtres, des maisons, que les touristes regardent et admirent sans y comprendre grand-chose. Malgré les invasions, les guaranis persistent à résister sur leurs territoires et même autour des grandes métropoles du Mercosul, comme à São Paulo et Porto Alegre, où leur "économie de réciprocité"s'oppose au mode de vie individualiste des capitales. Il n'y a pas de recensement fiable qui comptabilise avec exactitude la population Guarani en Amérique du sud. Cependant, il est possible d'estimer qu’elle représente environ 225.000 personnes, l'une des populations les plus importantes pour un peuple indigène du continent. Le pays qui possède la plus grande population de Guaranis est la Bolivie., où elle avoisinerait les 80.000 personnes vivant dans la région sud-est, à Santa Cruz, et dans une partie du Chaco. Le deuxième pays ayant la population la plus importante est le Paraguay. Selon une étude officielle 53.500 habitants vivent principalement à l'est du pays, dans les régions frontalières avec l'Argentine et le Brésil. Le Brésil se trouve en troisième position, avec près de 50.000 Guaranis et en quatrième, on trouve l'Argentine, avec 42.000 habitants, concentrés dans la région nord du pays.

 

Pour en savoir plus :

 

https://www.persee.fr/doc/casa_0076-230x_1965_num_1_1_933

 
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[1]Etat du sud-est du Brésil.


12/12/2018
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Meurtres en clair-obscur : Episode 33.

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Episode 33 : Le propriétaire de la masure. 

 

Emile et Giovanni n’avaient plus de raison de rester chez le commissaire. Ils sentaient tous deux qu’on en était à ce moment de l’enquête où tout se fige. Toutes les pistes sont en cours d’exploration,  tous les filets sont lancés. Une attente exaspérante commence. Giovanni était maintenant convaincu que Laplume avait raison. Les trois crimes étaient liés. Cependant, il y avait encore une faille. Si les crimes de Rome et d’Amsterdam avaient un lien bien établi : la famille Verduni, que venait faire l’assassinat de Ginette Lacroix. Un indice sérieux était constitué par la mise en scène, mais pour le reste ! Seul, l’individu, au vague accent italien, qui avait corrompu le gardien du Louvre reliait le crime à la péninsule. Laplume prolongea un peu la soirée avec Giovanni et la Mamma. Elle avait cuisiné une choucroute digne des meilleurs  winstubs strasbourgeois. Manifestement, elle commençait à apprivoiser les commerçants du quartier. Cependant, elle demeurait étrangement silencieuse, peu soucieuse des activités de son fils, comme si la mélancolie avait envahi son esprit. Comme, il n’y avait rien d’autre à faire que d’occuper l’attente, le lendemain, Laplume se transforma en guide touristique, de la tour Eiffel à l’arc de Triomphe en passant par la Concorde. La Mamma se dérida un peu, mais quand Laplume voulut les entrainer au café de la Paix, place de l’opéra, elle se tourna vers Giovanni

            - Allez-y tous les deux, je ne suis pas de ce monde. 

Tout le monde rentra chez soi, la Mamma semblait avoir retrouvé un peu de joie de vivre. Le lendemain, Emile et Giovanni se mirent  en quête d’un travail pour ce dernier. Finalement, c’est « l’Excelsior » qui s’attacha les services de Giovanni. Pendant une semaine, rien ne se passa. Genet semblait aux abonnés absents et le courrier diplomatique avec l’Italie restait muet. A bout de patience, Laplume se rendit au cadastre. Quelqu’un devait bien être propriétaire de la maison délabrée de l’impasse de Bercy. En moins d’un quart d’heure, il eut sa réponse. Le propriétaire était un dénommé Dutilleul, profession : épicier. Il se précipita dans un taxi, ramassa au passage Giovanni qui suait sang et eaux sur la critique d’une pièce de théâtre écrite par un obscur auteur italien. Tel un forcené, il débarqua dans le bureau du commissaire Genet. 

            - Monsieur Laplume, je n’ai guère avancé. La surveillance de la masure n’a rien donné. 

            - J’ai un peu de nouveau, commissaire. Je suis allé au cadastre et le propriétaire de la baraque en question n’est autre que l’épicier. 

            - Nom de Dieu ! Je n’ai même pas pensé à vérifier. Il faut dire qu’avec toute cette paperasse. Il faudra dire, un jour, à votre ami Clémenceau qu’il fasse quelque chose.

            - Vous savez qu’il a choisi de se la couler douce.

            - Oui, ne perdons pas plus de temps.

Il appela deux brigadiers.

            -Allez me cueillir l’épicier et  ne soyez pas discret. Je veux une arrestation en grande pompe. Sirène, menottes et surtout ne me ramenez pas sa femme.

Une heure plus tard, c’est un homme livide qui s’installa face au commissaire et aux deux journalistes. 

            - Commissaire, vous me soupçonnez du meurtre de Ginette.

            - Difficile de faire autrement, monsieur Dutilleul, vous nous mentez depuis le début de cette affaire.

            - Je ne vous ai rien caché,  commissaire, hormis ma liaison avec Ginette. 

            - C’était quand même un élément essentiel. 

            - Maintenant vous allez m’expliquer comment vous utilisez la masure, dont vous êtes propriétaire près de Bercy. 

            - Ce n’est pas ce que vous pensez.

            - Je n’en doute pas monsieur Dutilleul. Je vous écoute. 

 

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11/12/2018
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Meurtres en clair-obscur : Episode 32.

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Episode 32 : La prudence de Genet

 

Lacroix avait du mal à parler et le verre de vin supplémentaire, qu’il se versa, n’arrangea pas la situation. 

            - Je vais essayer de tout vous dire…y a un mois, je croyais qu’elle avait un amant…faut dire que moi je suis pas bon à grand chose. Alors, je l’ai attendue, à la sortie de chez Dutilleul et je l’ai suivie. 

Emile et Giovanni se gardaient bien de l’interrompre, même si le récit était laborieux. 

            - Elle avait pas fait cent mètres qu’un grand type l’a rattrapée. Ils sont partis tous les deux, j’ai cru qu’ils allaient prendre un garni. Mais, ils sont rentrés dans une espèce de bouis-bouis dans une impasse près des entrepôts de Bercy.

            - Une sorte de bistrot ?

            - Non, non, une vieille maison minuscule. Il y avait des rideaux aux fenêtres qui ressemblaient à des vitraux. Derrière, j’ai aperçu des trucs comme dans les églises.

            - Des chandeliers ?

            - Oui !

            - Vous ne vous êtes pas approché, pour jeter un œil par la fenêtre ?

            - C’est pas l’envie qui m’en manquait. Mais, j’avais peur de voir ma Ginette faire ce que vous pensez.

            - Vous vous entendiez bien tous les deux ?

            - Oui… si j’avais pu l’honorer.

            - Vous avez consulté un médecin…

            - Non. 

            - Vous n’avez rien découvert dans ses affaires ?

            - Si, de l’argent, beaucoup d’argent.

            - Vous lui en avez parlé ?

            - J’ai pas osé…

            - Pourquoi vous n’avez rien dit à la police ?

            - Vous pensez bien qu’avec mon passé à la Salpêtrière, j’étais bon pour y retourner. 

Laplume ne pouvait pas le contredire. Cependant, il était sûr que Genet ne se serait pas laissé abuser par les apparences. 

            - Vous accepteriez de nous conduire à Bercy ? 

Lacroix hésita.

            - S’il le faut.

Les trois hommes se mirent en route en direction de la Seine. 

            - Je crois bien qu’on va être obligés de remettre la visite à la Tour Eiffel !

            - De toute façon, on n’est pas encore parti !

Chemin faisant Giovanni hasarda une question supplémentaire.

            - Dans le bistrot que vous fréquentez habituellement, vous n’avez jamais rencontré un homme qui parlait avec un accent italien ?

            - Comme vous ?

            - Un peu…

            - Jamais.

Quelques minutes plus tard, ils s’engouffrèrent dans une impasse boueuse, bordée de quelques taudis abandonnés. La maison, dont avait parlé Lacroix, n’était pas en meilleur état. Les trois hommes s’en approchèrent prudemment, elle leur sembla  totalement vide ! Plus de rideaux « cathédrale », en revanche autour de la maison, subsistaient de nombreuses empreintes de pas, comme si elle avait été déménagée à la cloche de bois. Ils ne s’attardèrent pas, bien que Giovanni ait proposé de faire un tour à l’intérieur. 

            - Laissons çà au commissaire Genet. Monsieur Lacroix, accepteriez-vous de nous accompagner chez le commissaire ?

            - S’il ne me renvoie pas à la Salpêtrière.

            - Je vous le promets. 

Le commissaire les reçut sans attendre. Laplume lui expliqua en deux mots les confidences du mari. Il ajouta, un brin agacé.

            - Vous auriez pu nous expliquer çà tout de suite, on aurait gagné du temps. Et sachez que c’est grâce à monsieur Laplume que je ne vous mets pas à l’ombre pour « entrave à la justice ». On va se rendre sur place. Une question encore. Qu’est devenu l’argent ?

            - Je vous jure que je n’y ai pas touché. Quand Ginette a été tuée, il n’était plus là !

            - Que comptez-vous faire, commissaire ?

            - Sans doute, un flic un peu impulsif aurait déjà envahi les lieux. Mais, je ne crois guère en ces méthodes. On va prendre patience. Je vais poster des agents en civil à l’entrée de l’impasse. Il n’est pas impossible qu’un des protagonistes reviennent.  Ensuite, je vais faire faire une enquête discrète de voisinage. Même si l’impasse est totalement abandonnée, ce serait bien le diable si personne n’avait observé d’allées et venues. 

 

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Feuilletez l'ensemble des épisodes précédents et cliquant sur le lien ci-dessous

 

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04/12/2018
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Les révoltes du pain : quand la hausse des prix alimentaires nourrit la révolte des ventres creux.

 

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Dans les années 2007-2008, les émeutes de la faim sont venues nous rappeler que l’équilibre alimentaire mondial restait fragile. Au cours de ces deux années, une bonne partie de l’Afrique subsaharienne, le Maghreb, Haïti, deux pays de l’Asie du Sud-Est  ont été secoués par des émeutes déclenchées par la hausse des produits alimentaires. Partout la réaction du pouvoir a été féroce. Au Cameroun, par exemple, quarante personnes ont trouvé la mort. Des révoltes similaires ont eu lieu en  l’Europe occidentale jusqu’au milieu du XIXème siècle. Le Royaume de France puis la Révolution en subirent un nombre impressionnant. On en dénombre une par an entre 1709 et le début du consulat. Un épisode a particulièrement marqué le XVIIIème siècle finissant :

 

            - La guerre des farines et 1775, en réaction à la libération du commerce des grains ;

 

Le libéralisme en accusation

 

« Il n’est plus douteux que l’introduction du système de liberté illimitée dans le commerce des grains n’ait été la cause principale des émeutes qui en 1775 troublèrent la tranquillité de Paris et de quelques provinces du royaume.  Les économistes alors en crédit avaient été autorisés à faire imprimer et publier qu’il ne fallait ni approvisionnements, ni magasins publics dans les villes de grande populations ; ils étaient parvenus à faire proscrire comme abusives les mesures réglementaires dont la police de Paris faisait depuis longtemps un usage bon et paisible. Ils y avaient ainsi attiré une disette factice. Il est encore plus avéré maintenant que la révolte commencée au milieu de l’année 1789 en cette ville sous le faux prétexte qu’il n’y avait point de liberté en France, s’est rapidement propagée à la faveur d’une disette que l’on aurait pu prévenir »

 

Ces quelques lignes sont extraites des mémoires inachevées de Jean-Charles Pierre Lenoir, lieutenant général de police dans les années 1774-1775. Il est plus qu’un témoin, il est un acteur. Il est plus qu’opposé à la politique de Turgot[1]. Le lieutenant croyait plutôt au « juste prix »médiéval et en la responsabilité paternelle  du roi vis-à-vis de ses sujets affamés. Son récit des émeutes s’oppose aux mémoires du temps et aux historiens qui y ont vu le résultat d’un complot des Anglais, des Jésuites ou de quelque autre ennemi de Turgot. Tout part de l’été 1774, une année de mauvaise récolte. Dans l’année qui suit, la « soudure » jusqu’à la récolte nouvelle est toujours difficile. De telles situations se sont déjà produites de nombreuses fois. En particulier lors de la grande disette des années 1692-1694. Mais, la situation des années 1770 se révèle bien différente. Aux troubles ruraux liés à la paupérisation de la société rurale, s’ajoutent les troubles urbains, la ville devenant un espace privilégié de la révolte populaire. D’autant que les années 1770 sont marquées par une détérioration de la vie des populations urbaines et un essor des contrastes sociaux. Les mécontentements se cumulent : mouvements salariaux, hausse des prix, émotions traditionnelles contre la faim et les « chertés ». La réglementation du commerce est assez stricte. Sauf, décision administrative, il est pratiquement impossible de transporter des céréales d’une province à l’autre. Si l'on en croit un mémoire de la fin du siècle, sur 32 provinces, 10 produisaient plus qu'elles ne consommaient, 10 suffisaient à peu près à leur subsistance, et 12 ne récoltaient presque pas de céréales.  En libéral convaincu, Turgot pense qu’il suffit de libérer le commerce des grains de la réglementation ancienne, pour que chaque province reçoive de quoi nourrir sa population à un prix raisonnable. Mais, la disette va en décider autrement. 

 

Le pays s’embrase

 

Dès le début du printemps 1775, les prix grimpent. L’intendant de Normandie s’alarme : « Le peuple, qui voit les marchés dépourvus de grains, en accuse la liberté… », écrit-il  à Turgot, dont la réponse était venue comme la foudre : « Il n’y a pas lieu de tenir compte des murmures du peuple. Il faut qu’il comprenne, au contraire, que son opposition, ses mouvements et ses violences ne serviront qu’à faire prendre les mesures les plus efficaces pour le contenir. ». Le setier[2]de blé se vend vingt francs, le 31 mars, à Pontoise, ce qui porte le pain à vingt et un sous. Les prix de Pontoise influent sur ceux de Paris, à deux jours près, car le trafic des péniches sur l’Oise, puis sur la Seine, y répercute les tarifs du Nord, aggravés par le coût d’un transport supplémentaire. Du temps de l’abbé Terray, les gros stocks constitués autour de Paris permettaient au lieutenant de police d’amortir la hausse et de maintenir le pain des Parisiens entre huit et douze sous, par la distribution aux boulangers de farine (souvent de mauvaise qualité) taxée à prix artificiels. Mais Turgot, au nom de la liberté, a liquidé les stocks, en automne, au profit de l’Etat. Rien ne va pouvoir empêcher le pain de coûter vingt-quatre sous, courant avril, à Paris. C’est deux fois plus que le pouvoir d’achat de trois Parisiens sur cinq ne peut  supporter. Partie de Dijon, l’émeute se répand vers Paris. Le virus de la révolte va suivre le cours des rivières, véhiculé par les péniches chargées d’un blé plus cher que l’or. En 17 jours, 180 conflits ont pu être recensés dans le Bassin. Ces manifestations de l'économie morale prennent trois formes distinctes :

 

- Dans les régions exportatrices, on constate des taxations populaires spontanées et des pillages plus ou moins organisés. Les émeutiers dénoncent les spéculations, contraignent les gros fermiers et les propriétaires à vendre leurs stocks sur le marché à un « juste prix », pillent éventuellement boulangeries et entrepôts, et affirment rétablir les principes de l'économie morale.

 

- Dans les villes, sont organisées de façon similaire des attaques des dépôts et de boulangeries.

 

- Enfin, se met en place une entrave des circuits de communication, fluviaux et routiers dans les régions de grande culture. Par réflexe élémentaire de survie plus que par acte de malveillance, les émeutiers entravent les transports de blé de telle ou telle province agricole vers d'autres provinces à plus haut pouvoir d'achat.

 

Les victimes sont généralement des marchands ou des fermiers, mais plus encore,  les représentants directs du pouvoir. Les émeutes sont souvent dirigées contre les meuniers affairistes ou contre des conseillers aux parlements. Le 27 avril, le mouvement touche paradoxalement les grandes plaines de culture, pourtant les mieux pourvues en grains, dans un premier temps la Bourgogne de l'Ouest, puis de proche en proche, le Beauvaisis, et enfin la Beauce et la Brie. Les séditieux sont devant Versailles le 2, et, le 3 mai, la foule pille les boulangeries de Paris. Louis XVI se montre inquiet, car certains mots d'ordre et pamphlets mettent en cause son entourage. Les destructions furent en réalité fort limitées ; les principales cibles furent les barques qui transportaient les blés, alors envoyées par le fond.

 

Le retour à l’ordre.

 

L'ordre est rétabli par une double action du gouvernement :

- Répressive, par l'intervention de 25 000 soldats, 162 arrestations, et la pendaison de deux émeutiers (un perruquier de 28 ans et un compagnon gazier de 16 ans qui furent exécutés pour l'exemple en place de Grève).

- D'assistance aux populations par l'organisation d'un approvisionnement des provinces en difficulté ainsi que par obligations faites aux propriétaires de stocks de vendre leur produit aux prix imposés. Le roi multiplie les messages aux masses paysannes, en particulier par l'intermédiaire du clergé lors des prônes.

En vertu du décret royal du 11 mai, l’amnistie est promise à tous ceux qui retourneront dans leur village et restitueront en nature ou en valeur la marchandise dérobée. Tout ceci témoigne d’une intervention de l’État sur une échelle très importante. « La main invisible d’Adam Smith était devenue la main très visible de la loi martiale ». 

 

Les suites.

 

En 1776 après s'être mis à dos tout ce qui comptait dans le royaume, le Parlement appuyé par les corporations, nouveaux imposés,  les Fermiers généraux et les Princes de sang tels que Conti ainsi que la reine Marie Antoinette, fait remontrance par deux fois  au roi d'une "telle politique".  Sous la pression de cette coalition d'intérêt, Turgot est contraint de démissionner le 12 mai 1776. La monarchie et ses ministres attribuaient la persistance des émeutes de subsistance à l’ignorance populaire. Le peuple, prétendaient-ils, ne comprenait pas ses propres intérêts. Ainsi essayèrent-ils de le rééduquer. Chaque arrêt, chaque déclaration mettant en œuvre la politique de liberté du commerce, étaient accompagnés d’un discours sur les bienfaits de la nouvelle politique. Des justifications semblables accompagnaient les instructions aux intendants, subdélégués, officiers municipaux et parlements. La monarchie chargeait ses officiers d’instruire le peuple, de lui expliquer la liberté économique et de lui montrer ses propres intérêts. Même si le roi hésitait dans son engagement à la politique de liberté économique, il persista dans sa mission de rééducation. La déclaration de 1787, qui réaffirma la liberté du commerce, expliqua ainsi ses hésitations précédentes : « il n’est pas rare que les vérités politiques aient besoin de temps et de discussion pour arriver à maturité ».La déclaration concluait : « c’est maintenant qu’il faut fixer les principes ».Les discours et les baïonnettes étaient nécessaires pour remettre le peuple sur le bon chemin et lui montrer les vérités économiques et politiques.

 

Pour en savoir plus

 

 https://www.cairn.info/revue-annales-2001-1-page-125.htm 

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Les-re--voltes-du-pain.pdf

 

Turgot 

 

Fils d'un prévôt des marchands de Paris, Jacques Turgot, né à Paris le 10 mai 1727, s'est orienté vers la magistrature. Exceptionnellement doué, il participe au mouvement philosophique et collabore à l'Encyclopédie. Les questions économiques retiennent son attention. Turgot n'est pas un simple théoricien. De 1761 à 1774, il met ses idées en pratique comme intendant de la généralité de Limoges. En remplaçant la corvée par une taxe en argent, en développant les routes et les canaux, en assurant la liberté des métiers et du commerce, il a modifié le visage d'une région qui était jusqu'alors une des plus pauvres du royaume. Devenu ministre des Finances, Turgot entend généraliser ces mesures à l'ensemble de la France. Dans sa Lettre au Roi du 24 août 1774, il écarte la banqueroute, les impôts nouveaux et les emprunts, et compte rétablir l'équilibre du budget par des économies. Pour améliorer le sort des paysans il envisage l'abolition de la dîme, le remplacement de la corvée par une contribution en argent et la création d'un impôt unique qui se substituerait à toutes les taxes. Il entend encore libérer l'industrie et le commerce par la suppression des corporations et des douanes intérieures. Il veut enfin instruire le peuple et initier les citoyens aux affaires publiques par l'élection d'assemblées appelées municipalités. Turgot ne pourra réaliser qu'une partie de son programme. Ses deux principales mesures donnent lieu à des mécomptes. La liberté du commerce des grains, décidée en septembre 1774, coïncide avec de mauvaises récoltes, renforce le renchérissement du pain, déclenche des émeutes, la " guerre des farines ". Quant à la suppression des corporations, trop radicale, elle bouleverse le marché du travail. Turgot se heurte alors à l'incompréhension populaire, à l'opposition des artisans et commerçants, à celle des parlements et des privilégiés, hostiles à l'égalité devant l'impôt. Louis XVI se décide, le 12 mai 1776, à sacrifier son ministre. Turgot mourra à Paris le 20 mars 1781.

 



[1]  Voir encadré en fin d’article.

[2]Un setier = 12 boisseaux, soit 152 litres, attention la mesure peut être variable selon les Provinces


03/12/2018
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Meurtres en clair-obscur : Episode 31.

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Episode 31 : Un Verduni peut en cacher un autre.

 

Deux Verduni assassinés à deux mille kilomètres de distance l’affaire commençait à ressembler aux pièces d’un puzzle éparpillées dans toute l’Europe. Pour l’instant, les deux journalistes étaient dans l’incapacité de le reconstituer. Il s’avérait de plus en plus probable que la pièce centrale se trouvait en Italie. La situation était d’autant plus frustrante que les deux hommes y étaient interdits de séjour. Pourtant, c’était bien là, qu’ils pouvaient espérer découvrir le lien qui unissait les deux Verduni. Une idée traversa l’esprit de Laplume ; envoyer le jeune pigiste qui avait travaillé sur le crime d’Amsterdam. Il l’abandonna rapidement, ce gamin serait vite repéré et tomberait rapidement aux mains de Chemises noires. Leur unique solution était de confier l’enquête aux amis de Giovanni, restés sur place. Lorsque Emile le lui proposa, Giovanni tordit un peu le nez.

            - Le courrier risque d’être surveillé, Emile. On peut les mettre en danger. 

            - Ce n’est pas faux. Mais, on a une solution. On va solliciter Clémenceau une nouvelle fois. Il se débrouillera bien pour faire passer nos courriers par la valise diplomatique. 

Quand il vit débarquer son ami Laplume, le Tigre ne put s’empêcher de lâcher une des ses phrases dont il avait le secret.

            - Sacré Emile, quand tu es sur une affaire, tu ne peux pas te passer de moi. Le reste du temps !

            - Le reste du temps, j’ai de tes nouvelles par les journaux !

            - je suppose que la personne, qui t’accompagne, est celle que nous avons extraite des geôles romaines.

            - On ne peut rien te cacher.

Giovanni se confondit en remerciements.

            - Ne me remerciez pas. Aidez Emile à résoudre ces sombres affaires, je n’aurai pas bossé pour rien. 

            - Tu peux encore nous aider.

            - Allez, raconte.

            - Il faudrait  que tu fasses passer du courrier par la valise diplomatique. 

            - J’espère qu’il n’y a rien d’inavouable !

            - Non et je peux même t’expliquer.

En deux mots, Laplume expliqua leur recherche autour du deuxième Verduni. 

            - Si c’est un membre de la famille du premier, il doit s’agir d’une brebis galeuse. De mon côté, je peux faire deux choses. Premièrement, demander à mon ami Basil Zaharoff, s’il connaît un peu la famille Verduni. Deuxièmement, j’ai quand même des connaissances du côté de Rotterdam, je peux les interroger aussi sur cet individu.

            - Je savais que je pouvais compter sur toi. 

Sans plus attendre, Giovanni rédigea une lettre à ses amis italiens leur demandant d’enquêter, si possible, sur ce fameux peintre. Lorsqu’ils quittèrent le Tigre, l’heure du déjeuner n’était plus très loin. Ils se contentèrent d’une assiette de charcuterie et de deux œufs durs, pris sur le zinc d’un bougnat. Laplume n’avait pas abandonné l’idée de conduire la Mamma à la Tour Eiffel, mais auparavant, il comptait bien rendre une petite visite au mari de Ginette Lacroix. 

            - Tu crois que le commissaire Genet ne va pas être furieux ? On piétine un peu ses plates-bandes, non ?

            - Si nous lui faisons un compte rendu honnête de notre visite, ce ne sera pas un problème, on se connaît depuis longtemps. 

C’est un homme d’une trentaine d’années, mal rasé, hirsute et dont l’haleine exhalait le mauvais vin, qui vint leur ouvrir. L’accueil ne fut pas des plus chaleureux. 

            - Qu’est-ce que vous voulez ? J’ai déjà tout dit à vos  collègues.

            - Nous ne sommes pas policiers, mais journalistes.

            - C’est pire, vous allez écrire des saloperies sur ma Ginette. 

            - Non, je vous promets que nous n’en ferons rien, nous voulons juste comprendre.

            - Comprendre quoi ? Elle est morte et puis c’est tout. C’est un fou qui a fait çà.

            - Est-ce que Ginette avait changé ces derniers temps ?

            - Vous êtes comme les flics ! Vous pensez que c’était une putain !

            - Pas du tout, je pense qu’elle aurait pu se faire envouter par un gourou. 

            - Un marabout, vous voulez dire.

            - Si vous voulez.

            - Comment vous voulez que je le sache ? 

            - Elle a peut-être dit quelque chose qui ne vous a pas frappé sur le coup.

Lacroix se servit un autre verre.

            - Attendez, je réfléchis.

Laplume et Giovanni se turent. 

 

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27/11/2018
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