Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

Meurtres en clair-obscur : Episode 25.

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Episode  25 : Des nouvelles de Rome.

 

A l’heure dite, Laplume était à la Gare de Lyon, au pied du wagon qui ramenait la mamma et Giovanni de Rome. Il avait demandé un porteur qui dû trouver la tâche bien légère. Les autorités italiennes ne leur avaient pas laissé le temps de faire profusion de bagages et c’est avec deux maigres valises qu’ils descendirent du train. Chez Giovanni, à la joie des retrouvailles se mêlait la tristesse des exilés. La  mamma ne disait rien. Elle réalisait sans doute qu’elle ne reverrait jamais Rome et que c’est ici qu’elle achèverait sa vie. Ils arrivèrent en taxi à leur nouveau domicile rue Beccaria[1]. La mamma se montra satisfaite. D’un regard, elle remercia Laplume. Les deux hommes sortirent pour la laisser s’installer et discuter à leur aise. Ils s’installèrent devant un pichet de Sauvignon, dans un bistrot non loin du marché d’Aligre. 

            - Je ne  te remercierai jamais assez, Emile. Je crois que sans l’intervention de Clémenceau, j’étais bon pour pourrir au cachot, je ne sais combien de temps. Quant à la mamma !

            - Je me sentais un peu coupable de t’avoir entrainé à suivre cette affaire de Saint-Louis-des-Français.

            - Même sans toi, je crois que je n’aurais pas pu m’en désintéresser. 

            - Tu es bien conscient, que sauf changement majeur, tu ne pourras pas retourner à Rome.

            - Je me suis fait une raison. 

            - Tu as eu connaissance de nouveaux développements concernant l’affaire Verduni. 

            - Tu penses bien que les flics qui me gardaient ne m’ont pas tenu au courant. Mais, je pense qu’ils vont tout mettre sur le dos de ce clochard sur lequel on a trouvé le portefeuille de Verduni. 

            - C’est invraisemblable ! Pas besoin d’une telle mise en scène pour s’emparer de quelques billets. 

            - Mes amis journalistes m’ont promis de me tenir informé, mais ils n’ont pas grand-chose à se mettre sous la dent. Notre meilleure source va rester le curé. J’ai son adresse et je ne pense pas que les flics surveillent son courrier. 

            - Tu sais que nous avons eu à Paris un crime qui ressemble à celui que nous avons découvert à Saint-Louis-des-Français. 

            - Oui, tu m’en avais parlé. Mais les deux victimes n’ont rien en commun. 

            - C’est bien çà qui me pose problème ! Si on s’en tenait à la mise en scène, on pourrait en conclure que nous sommes face à une « monomanie homicide »,comme dirait Lacassagne[2], une sorte de Joseph Vacher[3]en plus cultivé. Cependant à Paris, nous avons une piste sérieuse.

            - Explique-moi vite.

            - Le Louvre est fermé la nuit. Pour y introduire le cadavre, il fallait une complicité de l’intérieur. Le commissaire Genet a découvert  qu’un gardien endetté jusqu’au cou avait été payé pour laisser une porte ouverte.

            - Vous avez découvert par qui il a été payé ?

            - C’est ce que cherche le commissaire Genet.

            - Bref, vous n’êtes guère avancés.

            - Je te le concède. Toutefois, cela démontre que nous ne sommes pas face à un individu qui frappe au hasard, mais à quelqu’un qui prépare méthodiquement ses crimes et ses mises en scène. 

            - Je pense que pour Rome, c’est la même situation. 

            - Oui, mais pour un seul homme, cela me semble difficile d’organiser deux crimes aussi éloignés en aussi peu de temps. 

            - Alors tu déduis que ? 

            - Ce n’est pas l’affaire d’un tueur isolé. Les mises en scène me font penser à des crimes rituels, dignes d’organisations sectaires voir sataniques. 

            - D’accord Emile, mais quel message une secte voudrait-elle adresser avec ses crimes. Car ce genre d’organisation ne commet pas de crime gratuit !

            - Quand nous le saurons, nous ne serons pas loin des coupables. Allez, on rentre. On ne va pas laisser la mamma seule pour sa première soirée parisienne. 

 

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[1]Célèbre criminaliste, italien du XVIIIè siècle, opposé à la peine de mort.

 

[2]Alexandre Lacassagne est l'un des fondateurs de l'anthropologie criminelle. 

[3]Surnommé le « tueur de bergers, considéré comme l’auteur d'une trentaine de meurtres, dont l'égorgement d'au moins vingt femmes et adolescents


16/10/2018
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Thérèse Humbert : l’escroquerie en guise d’ascenseur social.

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Le 1ermai 1930, l’hebdomadaire « Détective »affichait la une suivante : « 20 ans d’illusion avec Thérèse Humbert ». A cette date, Thérèse Humbert est sans doute décédée depuis une douzaine d’années à Chicago. Mais, quelques jours auparavant, est mort  Romain Daurignac, frère de la dite Thérèse. Il était, à ce moment-là, le dernier acteur d’une vaste escroquerie, qui durait depuis plus de 20 ans et à laquelle le Tout-Paris avait « involontairement ? » prêté son concours. 

 

Une jeune fille ambitieuse. 

 

A Toulouse vers 1878, les Daurignac étaient de petits bourgeois sans éclat et peut-être sans rêve. C'est à ce moment-là que l'ainée des deux filles, Thérèse, rencontre un jeune étudiant en droit, Frédéric Humbert. Il a 21 ans, elle 23, il est sans situation, elle sans fortune. Quand Frédéric parle à son père, qui est alors Procureur général à la Cour des Comptes et sénateur, de ce mariage, il est mal reçu. Mais Thérèse veut. Et c'est alors que commence à se révéler cet étrange tempérament de mégalomane, mythomane et d'ambitieuse utopique Pour maquiller la mésalliance, elle imagine qu'un parrain fort riche ne peut manquer de lui laisser son héritage. Frédéric retourne à l'assaut du consentement familial avec ces nouvelles armes, et le mariage se fait.

 

A l’assaut de la capitale.

 

Franche et déterminée, elle annonce, dès après le mariage, à Frédéric qu’il s’agit d’une mystification. Elle ne pouvait continuer que s ‘il acceptait de devenir son complice et conseiller juridique. Frédéric, un peu naïf,  accepte et consent à jouer le rôle qu’elle lui propose. Et le roman commence. On apprend à Paris, on ne sait par quelle mystérieuse source, qu'un richissime Américain, Robert Henry Crawford vient de mourir en laissant un testament daté de Nice par lequel il lègue à Thérèse tous ses biens. Cependant, un problème se pose : le dit Crawford aurait rédigé deux testaments et couché, sur le second, ses neveux qui vivent à New-York. Dès ce moment et jusqu'à 1902, les procès vont se succéder d'abord en première instance, puis en appel, avec incidents de procédure devant les deux juridictions, la durée de chaque procès se trouvant prolongée du fait que les Crawford sont légalement domiciliés en Amérique. Les délais de signification entaient alors de cinq mois pour New-York, auxquels s'ajoutaient deux mois comme délai d'appel. 

 

La grande vie à crédit. 

 

Sous prétexte d’avoir payé une partie des droits, ils commencent à emprunter. Ils clament partout que le legs s’élève à 100 millions. Les prêteurs se ruent. Ils accourent d’autant plus facilement que l’actif de la succession est censé être tenu sous scellés dans un coffre-fort chez les Humbert. Pour preuve, il montre quelques actions, notamment à Maitre Dumont, notaire à Rouen, leur plus fidèle soutien financier. En pendant vingt ans, de jugements en arrêts, la famille Humbert va se battre contre ces Crawford imaginaires. Thérèse crée les personnages, les adresses, les lettres qu’ils envoient de New-York, dont une demande en mariage de sa jeune sœur Maria. Il ne manque jamais d'argent chez les Humbert, ils sont apparentés à des personnages considérables dans la République. Ils mènent grand train avec une aisance, un brio prodigieux. Qui hésiterait à être de leurs amis, à la première avance ? L'orgueil de Thérèse prend un tour aigu, elle se pique à son jeu, elle renchérit sans cesse sur ses propres rêves, elle finit par croire peut- être à la réalité de son mythe. Frédéric est doux, presque timide, il est parfois effrayé de l'envergure de leur audace. Mais elle l'entraine dans un tourbillon renouvelé́, comme elle entraine Romain et Maria, son frère et sa soeur. M. Humbert  père est devenu Premier président de la cour des comptes, Fréderic s'est fait élire député de Seine-et-Marne. Ce que l'on a coutume d'appeler le Tout-Paris, les plus hauts personnages de la politique, de l'administration, de la magistrature, dînent régulièrement avenue de la Grande-Armée, où les Humbert ont élu domicile. Paul Deschanel est cité parmi les prétendants à la main de Maria Daurignac. On voit un jour la fille de Thérèse et de Fréderic, Eve, offrir, à l'occasion du mariage de la fille du préfet de police, un magnifique cadeau qui sera rendu, d'ailleurs, au moment du scandale. Les réceptions de Thérèse marquaient dans la saison parisienne. On voyait partout cette brune solide, couverte de toilettes éclatantes, aux grandes journées de courses, aux galas, dans les salons, aux réceptions diplomatiques. A coté d'elle, toujours un peu en retrait, souriants, à demi discrets, son mari Frédéric et son frère Romain la soutenaient, l'épaulaient. Ce qu'il y a de miraculeux, de vraiment grand dans cette aventure, c'est d'imaginer la combine, le double rôle, la préparation minutieuse de la farce, une fois le rideau tiré. Il faut, pour jouer ce double jeu, pour faire face pendant vingt ans, pour réussir sans cesse ces redoutables acrobaties, un sang-froid, une maitrise de soi, une patience, une volonté qui font de Thérèse Humbert une très grande aventurière. Dès qu'un prêteur semblait plus curieux que les autres, s'inquiétait des garanties, on l'accablait avec des pièces judiciaires, les doubles  des jugements obtenus contre les  frères Crawford. Parfois un des aspirants usuriers discutait dans le bureau de Thérèse. Alors, celle-ci, d'un geste théâtral, ouvrait grande la porte du coffre-fort où étaient rangés, tassés, des paquets soigneusement enveloppés et scellés à la cire rouge. Pendant, vingt ans, la prestigieuse illusionniste tint son public. Un jour, brusquement, tout cassa. Des créanciers se montraient impatients, les prêteurs méfiants. Un journaliste, François Mouthon, entama dans le Matin,une campagne contre ce qu'on commençait à appeler l'escroquerie à l'héritage. Le Parlement s'émut. On convoqua tous les avoués impliqués dans les divers procès et on les mit en demeure de fournir d'urgence des renseignements précis sur les Crawford.

En même temps, un créancier, Morel, assigna les parties pour s’entendre dire que les valeurs de la succession seraient remises aux mains d'un séquestre judiciaire. Un jugement de référé ordonna que le coffre des Humbert fut ouvert et les titres inventoriés le 9 mai 1902.

 

La débâcle. 

 

Lorsque les magistrats et les représentants des ayants droit se présentèrent à l'heure prescrite à l'hôtel de l'avenue de la Grande-Armée, ils trouvèrent la maison déserte et le coffre vide. D'actives recherches furent aussitôt entreprises, des télégrammes envoyés à toutes les frontières, des agents lancés par la Préfecture de Police et la Sureté Générale dans toutes les directions. On resta longtemps sans trouver trace des Humbert et les journaux hostiles ne manquèrent pas d'accuser le gouvernement de mauvais-vouloir. On était alors sous le ministère Combes et le garde des sceaux Vallé avait été mêlé à l'affaire comme avocat.  Il y eut même une interpellation à la chambre. Le matin du 20 décembre 1902, la Sûreté reçut un télégramme que les Humbert avaient été arrêtés à Madrid. Quand ils furent ramenés à Paris, une vraie foule se pressait à la Gare du Nord. Les policiers avaient le plus grand mal à empêcher les curieux qui se massaient devant le wagon de première classe des Humbert-Daurignac. 

 

Epilogue.

 

L’affaire vint devant la Cour d’Assises de la Seine, le 8 août 1903. Maitre Labori, qui avait été l’avocat de Dreyfus et  plus tard celui de madame Caillaux, assistait Thérèse et Frédéric. Thérèse persista jusqu'au bout à déclarer véridique le roman cocasse qu'elle avait imaginé et, chose merveilleuse, qu'elle avait fait accepter par des gens d’une naïveté confondante. Les millions existent. Les Crawford existent, mais sous un autre nom. Ils viendront, vous les verrez, et s'ils ne viennent pas je dirai tout... Je n'ai jamais menti ! A chaque instant, elle interrompait les témoins, rectifiait leurs dires, lançait d'audacieuses explications. Il y eut aussi d'émouvantes dépositions. Des hommes illustres vinrent avouer à la barre qu'ils avaient été́ pris au jeu de l'illusionniste. Arriva à un moment, un commerçant de la rue La Fayette qui avait été́ escroqué de 10 millions.

« Je ne suis pas plaignant, dit-il en souriant. Je renonce à tout. J'ai eu d'excellents rapports avec Mme Humbert. Je suis trop ravi d'avoir pu rendre service à une aussi charmante femme. »

Thérèse et son mari furent condamnés à cinq ans de réclusion, Romain à trois ans.  Frédéric Humbert mourut oublié en 1937. Romain, se fit arrêter en 1926, pour avoir dérobé une paire de chaussures dans un magasin du boulevard Sébastopol. Quant à Thérèse, il subsiste une incertitude. Certains prétendent qu’elle est décédée à Chicago en 1918, d’autres qu’elle vivait encore à Paris dans les années trente. Une chose est certaine, ils n’ont plus jamais habité avenue de la Grande Armée.  

 

Pour en savoir plus :

 

Hilary Spurling, La grande Thérèse : la plus grande escroquerie du siècle(trad. de l'anglais par Pierre-Julien Brunet), Allia, Paris, 2003

 

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The--re--se-Humbert--.pdf

 

 

 

 


15/10/2018
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Meurtres en clair-obscur : Episode 24

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Episode  24 : Les œuvre de Satan ?

 

Après le départ des épiciers, Laplume et Genet se regardèrent d’un œil dubitatif. 

            - Vous y croyez, monsieur Laplume ?

            - Leurs propos confirment au moins les résultats de l’autopsie. Reste à savoir pourquoi elle avait un besoin d’argent aussi urgent. 

            - Peut-être pour satisfaire son amant ?

            - Commissaire, l’amant n’existe que dans l’imagination des Dutilleul. Ils nous ont servi cette fable, pour éviter d’impliquer monsieur.

            - Admettons, monsieur Laplume. Mais que voulait-elle faire avec ces dix mille francs ?

            - Pour une jeune femme de son âge, ce n’est pas un problème. 

            - Je n’ai pas compris votre dernière question concernant les sectes.

            - Vous vous souvenez comment vous avez trouvé le corps ? Vidé de son sang. Je me dis que cela pourrait être l’œuvre d’une secte plus ou moins satanique Elle aurait pu être la victime d’un sacrifice à Satan ou à je ne sais quelle créature maléfique. 

            - Quel rapport avec l’argent ?

            - Peut-être aucun, cependant n’oubliez pas que les gourous sont en général des gens qui aiment bien vivre. Imaginez que Ginette ait été découragée par l’impuissance de son mari. Elle se tourne vers un marabout, un charlatan, qui moyennant une belle somme, lui promet de le guérir. Elle tombe dans le piège. Le charlatan est le gourou d’une secte satanique et elle sert de sacrifice humain.

            - J’admire votre imagination, monsieur Laplume. Mais vous croyez que dans Paris, on pratique encore ce genre de sacrifice. 

            - Franchement commissaire, je n’en sais rien. Cependant, je ne vois pas de meilleure explication. Cette fille a été saignée comme un animal, puis transportée. 

            - C’est vrai que ce n’est pas banal surtout si on y ajoute le lieu où elle a été découverte. 

            - Vous n’avez pas mis la main sur l’individu qui a payé le gardien.

            - Non, on dirait qu’on a affaire à un martien. Mes hommes ont passé la journée d’hier à interroger le patron et les clients du bistrot. Tous se souviennent avoir vu Duchemin discuter avec un type, mais ils ne le connaissent pas ou prétendent ne pas le connaître. Et, de plus, chacun a sa description. 

            - On a l’impression que Ginette vivait entre trois personnes, les épiciers et son mari.

            - Vous oubliez la clientèle, monsieur Laplume. 

            - Vous avez raison. Vous avez un vaste chantier, commissaire ! 

            - J’espère juste que les Dutilleul se montreront coopératifs. Et vous monsieur Laplume, quel est votre programme ?

            - Ce soir, je vais accueillir Giovanni à la gare de Lyon. En attendant, je vais aller fouiller dans les archives du « Petit Parisien ».

            - A la recherche d’un improbable crime satanique ?

            - Il faut fouiner partout, commissaire. Ca permet, au moins d’éliminer des pistes. 

Laplume ressortit de chez le commissaire le cerveau bouillonnant. Il s’était peut-être un peu précipité pour cette histoire de satanisme. Ginette ne s’était pas forcément vidée de son sang sur un autel sacrificiel. En revanche, le lieu où le corps avait été déposé n’avait pas été choisi par hasard, puisque celui qui l’avait fait  avait pris soin de soudoyer un gardien. Maintenant que l’hypothèse de la faiseuse d’anges maladroite était écartée, il fallait comprendre le choix du lieu. Ensuite la solution deviendrait évidente. Finalement, aux archives du « Petit Parisien »,il décida de rechercher les crimes dans les lieux insolites. Il se rendit vite compte que l’imagination des criminels était sans limite. Depuis une vingtaine d’années, on avait retrouvé des corps dans des wagons de chemin de fer, dans les caves des ministères, dans les coulisses des théâtres. Cependant pour tous ces crimes, le lieu n’avait pas de symbolique particulière. C’était le hasard, ou la préméditation qui avait conduit ces endroits à devenir des scènes de crime. Cependant, il nota que deux ans auparavant, le  cadavre d’un jeune garçon avait été découvert au Rijksmuseum, d’Amsterdam. Il ne s’attarda pas davantage sur les circonstances du crime. L’heure d’accueillir Giovanni était arrivée. 

 

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09/10/2018
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La Californie au temps de Zorro.

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Pour nous, la Californie est un concentré du mythe américain. Etat le plus riche et le plus peuplé des Etats-Unis, il semble disposé de tous les atouts économiques : la Silicon Valley, qui a vu naitre Apple, l’université de Berkeley, une puissante industrie cinématographique à Hollywood. Sa population incarne le fameux melting polt, en mêlant populations blanches (hispaniques ou non), population d’origine asiatique et amérindienne. La Californie possède  une réputation de tolérance qui attire, dans les années 1950, de jeunes écrivains, dont Jack Kerouac et Allen Ginsberg, dans un refus commun des contraintes sociales de la côte Est. Précédées par cette révolte littéraire, les années 1960 mêlent la contestation de la jeunesse estudiantine contre une société conformiste dominée par l’argent, et les revendications sociales des laissés-pour-compte de cette société : Indiens spoliés, Noirs contraints de vivre dans des quartiers délabrés, ouvriers agricoles mexicains et philippins surexploités. Cette Californie est née en moins de deux siècles. On a un peu oublié qu’elle fut, un temps, espagnole.

 

La Californie est-elle une île ?

 

Dans les romans de chevalerie que lisaient les conquistadors, la Californie était une terre sauvage et dangereuse, peuplée de femmes guerrières mais dont les armes étaient d’or, une aubaine pour des conquérants. Après les désillusions des premiers contacts sur la côte Ouest du continent nord-américain, les autorités espagnoles se détournèrent de ces territoires qui ne semblaient recéler que des âmes frustes, juste bonnes à intéresser les missionnaires à leur conversion. Dans les anciennes publications espagnoles relatives à l'Amérique, il est question d'une grande île de la Californie où l'on trouve en abondance de l'or et des pierres précieuses. Le nom frappa l'imagination des compagnons de Cortez, qui s'attendaient à trouver l'El Dorado dans toute nouvelle région où ils pénétraient. Ils appelèrent Californie tout le pays situé au Nord et au Nord-Ouest de l'empire du Mexique. Une carte, établie en 1650, par Joan Vinckeboons un cartographe et graveur néerlandais, montre le golf de Californie séparant la basse Californie du continent. À cause des vents dominant de nord-ouest, il est difficile d'atteindre la Californie par mer en venant du sud. Les Espagnols se contentèrent pendant longtemps de longer les côtes de la Californie au retour de leur voyage transpacifique sans s'intéresser véritablement à l'intérieur du pays. En 1534 une petite expédition conduite par Bezerra de Mendoza et Hernando de Grijalva découvrit la côte de la Basse-Californie. Cortez navigua lui-même dans le golfe de Californie, appelé aussi mer Vermeille. Alarcon aperçut, en 1540, l'embouchure du Rio Colorado. Cabrillo, en 1542, longea la côte du Pacifique jusqu'au cap Mendocino. Mais en 1579, un corsaire anglais, Francis Drake, relâcha sur la côte au nord de San Francisco, après avoir pillé quelques villes espagnoles et capturé un galion chargé de marchandises. Cette incursion inquiéta les autorités espagnoles et, en 1602, le capitaine Sebastián Vizcaíno fut chargé d'explorer les côtes californiennes. Il donna leurs noms à de nombreux sites, et c'est à la suite de ce voyage que la légende d'une Californie insulaire fut réactualisée. Ce n'est qu'en 1701 qu'un missionnaire jésuite, le père Eusebio Kino, démontra par ses explorations vers le Colorado que la Californie n'était pas une île.

 

 

Qui avant les Espagnols ?

 

Peuplée pendant près de 15 000 ans par plus de 100 différentes tribus amérindiennes, la région de la Californie a abrité entre 100 000 et 300 000 individus (excusez l’imprécision statistique) jusqu'à l'arrivée des européens.  Elle représentait à elle seule près d'1/3 de toute la population amérindienne de ce qui allait devenir les États-Unis. Les tribus des Quechuans, des Chumash, des Maidus, des Miwoks, des Modocs, des Mojaves, des Salinan, des Ohlones, des Hupas, des Pomos, des Cahuilas, des Shastas, des Nisenan, des Serranos ou encore des Tongvas vivaient sur cet immense territoire et pratiquaient la chasse, la cueillette, l'agriculture. 

 

Colons et missionnaires.

 

Durant les 16èmeet 17èmesiècles, l’intérêt des Espagnols se concentre sur  le Mexique, le Pérou et les Philippines, avec la prétention de contrôler toutes les terres bordant le Pacifique. Difficile d'accès par voie terrestre ou maritime, la région de la Californie n'a pas présenté d'intérêt pour l'Espagne avant le XVIIIème siècle. Progressivement, les Espagnols s’installent durablement en Californie à partir de 1765, pour empêcher les autres puissances européennes (Angleterre et Russie), de s'établir dans la région. En effet, après la guerre de 7 ans, la France a été évincée du Nouveau-Monde, ne laissant que l'Angleterre et l'Espagne comme puissances colonisatrices. Cette dernière a obtenu de la France le territoire situé à l'Ouest de La Nouvelle-Orléans et de la Louisiane française. Ce gain territorial immense a permis à l'Espagne d'accroître son contrôle du continent, lui permettant de mieux affronter la menace d'incursions russes depuis l'Alaska, alors contrôlé par Tsar. En 1769, Gaspar de Portolá et le missionnaire franciscain Junípero Serra dirigent l'« expédition sacrée »,composée de soldats et d'Indiens convertis venus de Basse-Californie. Ils posent les fondations de la mission de San Diego de Alcalá, première d'une chaîne de vingt et une missions reliées par le Camino real. La plus récente, San Francisco Solano (Sonoma), date de 1823. Junípero Serra (1713-1784), né à Majorque, fonde neuf missions et leur consacre toute son énergie, quitte à entrer parfois en conflit d'autorité avec le gouverneur militaire. Afin de protéger le territoire d'une éventuelle attaque maritime, quatre presidios[1]surveillent les baies de San Diego, Monterey, San Francisco et Santa Barbara. La capitale est installée à Monterey où se trouvent la douane, la maison du gouverneur et la prison. La colonisation démarre lentement. Il faut attirer les Indiens. Mais ceux-ci, non immunisés contre des maladies comme la variole, meurent en grand nombre. Des révoltes sont suscitées par des agressions de soldats contre des Indiennes. Pour peupler le pays, les autorités essaient de faire venir des familles du Mexique. Trois pueblos, San Jose (1776), Los Angeles (1781) et Branciforte (1797), sont organisés sur un plan traditionnel : une plaza entourée par l'église, les habitations et des lopins de terre. Courant 1778, le capitaine britannique James Cook longe toute la côte Ouest au Nord du Chili et  rejoint le détroit de Béring en longeant la Californie; de leur côté, les français, bien que chassés d'Amérique du Nord, commencent à commercer avec l'Amérique du Sud et prennent contact avec les marchands locaux, y compris en Californie. Le premier  français à y avoir posé le pied est Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse, arrivé en 1786, à la tête d'un groupe de scientifiques et d'artistes pour explorer la région. 

 

La période Mexicaine.

 

L'influence espagnole dans la région du continent américain conduit une partie des espagnols nés au Mexique à se révolter contre la couronne et à s'engager dès 1810 dans la guerre d'indépendance.  Confrontée à des difficultés économiques, la Nouvelle-Espagne a voulu réformer l'administration de ses colonies pour les rendre plus rentables, mais l'influence des révolutions américaines et française a eu un rôle important dans la volonté des mexicains de s'affranchir de la tutelle espagnole. En 1821, le Mexique obtient son indépendance et la Californie devient une province du Mexique. Une ère nouvelle commence. À partir de 1834, les missions sont sécularisées et transformées en églises paroissiales. Mal entretenues au XIXe siècle, elles ont été depuis restaurées. Les plus belles sont celles de San Carlos Borromeo (Carmel) et de Santa Barbara. Pour attirer des colons, les gouverneurs accordent des concessions de terres qui ne peuvent pas légalement dépasser 19 766 hectares. Le pays se couvre d'exploitations d'élevage, les ranchos. Une fois par an, les animaux sont regroupés et marqués au fer lors d'un grand rassemblement, le rodeo. Les cuirs et le suif sont échangés contre des objets divers apportés par des marchands venus pour la plupart de Nouvelle-Angleterre après avoir contourné le cap Horn. Un jeune étudiant originaire de Boston, Richard Henry Dana, a décrit ce commerce dans un livre célèbre, (Deux ans sur le gaillard d'avant). La société se diversifie, et des familles puissantes rivalisent pour le pouvoir.

 

Les Etats-Unis s’imposent.

 

Dans les années 1840, la Californie, dont les ports sont convoités, devient l'enjeu de rivalités entre les États-Unis, l'Angleterre et la France. En 1835 et 1837, le président des États-Unis, Andrew Jackson, avait essayé de l'acheter. Ses successeurs reprennent ce projet qui permettrait d'étendre le territoire national de la côte Atlantique à la côte Pacifique. Le Texas, révolté depuis 1836, en fournit l'occasion. En 1845, le Mexique refuse d'accepter l'annexion par les États-Unis de son ancienne province. Des incidents éclatent sur une frontière contestée et, en mai 1846, les États-Unis déclarent la guerre au Mexique. Aussitôt leurs forces maritimes prennent possession de la Californie. Le 7 juillet 1846, le drapeau américain est hissé sur la douane de Monterey. Dépourvus d'armement, les Californiens ne peuvent pas résister, mais les brimades exercées par les occupants les poussent à la révolte à Los Angeles. Cependant, submergés par le nombre, ils se rendent en janvier 1847. Vaincu, le Mexique doit accepter de vendre la moitié du territoire de la Californie aux États-Unis par le traité de Guadalupe Hidalgo, signé le 2 février 1848. Quelques jours plutôt, de l’or a été découvert sur le domaine de Johann Sutter. On connaît la suite, le 9 septembre 1850, la Californie devient le trente et unième État des États-Unis.

 

Que reste-t-il de la Californie espagnole ?

 

Bien entendu, il reste un extraordinaire mélange de populations, à tel point qu’on parle autant espagnol qu’anglais dans la Californie d’aujourd’hui. De manière plus anecdotique, il reste au centre de Los Angeles, le village (pueblo) original, rempli aujourd’hui de magasins de souvenirs. Il subsiste également une route des missions, qui du nord de San Francisco à San Diego relie 21 missions dont les bâtiments ont été rénovés. Enfin, il nous reste Zorro, ce justicier masqué vêtu de noir qui combat l'injustice dans la ville de Los Angeles. Il a été le personnage central de quarante-cinq films, de quatre séries télé, six dessins animés et je ne compte pas les pièces de théâtre, les BD et les jeux vidéo. Derrière le personnage créé par Johnston McCulley, beaucoup ont cherché un personnage historique. A  partir de la figure de Zorro l’expatrié, Hollywood peut offrir aux Etats-Unis un mythe culturel fondateur, une figure héroïque et romantique susceptible de développer le sentiment national. Né en Californie mais éduqué en Espagne, Zorro est l’image du défenseur du peuple contre les  autorités mexicaines corrompues et cruelles, et également l’allégorie du passage du vieux monde à la modernité américaine, par l’annexion de la Californie aux Etats-Unis. Alors, qui était derrière Zorro, je vous laisse chercher, les hypothèses abondent ! N’empêche, quand il y a une rediffusion, je ne peux m’empêcher d’admirer Diego de la Vega sifflant pour appeler Tornado ou Zorro échappant à la meute en s’agrippant au lustre de la caserne. 

 

Pour en savoir plus :

 

 Annick Foucrier, Antoine Coppolani, Collectif, La Californie : périphérie ou laboratoire ?,  l'Harmattan, 2004

 

 

https://www.cairn.info/revue-pouvoirs-2010-2-page-5.htm

 

Pour se faire plaisir :

 

https://www.youtube.com/watch?v=6tUUisljB8E

 

https://www.youtube.com/watch?v=jEi-JPy0vp8

 

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[1]Un Presidio était un fort, établi par les conquérants espagnols afin de protéger les missions et autres colonies de peuplement.


08/10/2018
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Meurtres en clair-obscur : Episode 23

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Episode  23 : les écarts de monsieur Dutilleul.

 

Le lendemain, dès l’aube, Laplume brûlait d’envie d’aller rendre visite aux époux Dutilleul. Mais, il s’était donné pour règle de ne pas empiéter sur les enquêtes de police. Aussi commença-t-il sa journée par un détour au commissariat. A son arrivée, on lui fit comprendre que Genet était occupé à un interrogatoire.  Emile comprit vite que c’était le couple d’épiciers qui était sur la sellette. En insistant un peu, il vit le commissaire venir à sa rencontre.

            - Monsieur Laplume, je m’attendais à vous voir. Le toubib m’a dit que vous lui aviez rendu visite. 

            - Notre affaire ne se simplifie pas. 

            - Non, j’ai convoqué les épiciers, si vous voulez assister à leur interrogatoire.

Dans le bureau de Genet, madame Dutilleul tremblotait, alors que son mari était tassé sur sa chaise tel un centenaire.  Genet prit la parole. 

            - Nous voici face à un dilemme. Les résultats de l’autopsie montrent que Ginette n’était pas enceinte, pas plus qu’elle n’a subi le charcutage d’une faiseuse d’ange. 

Le couple resta muet.

            - Vous nous devez des explications. Soit elle vous a menti, soit c’est vous qui nous avez raconté des salades. 

Madame Dutilleul répondit.

            - Je vous ai dit la vérité, commissaire. Je vous ai rapporté fidèlement ma conversation avec Ginette. 

            - Je veux bien vous croire, madame Dutilleul, mais dans quel but vous aurait-elle raconté des billevesées ? 

            - Je n’en sais rien, commissaire. 

            - Ecoutez, tous les deux. Vous mentez ou vous nous cachez des choses. Ginette ne comptait sûrement pas gagner votre estime ou se rendre intéressante à vos yeux en racontant pareilles sornettes.  

Le couple resta muet. Le commissaire haussa le ton.

            - Ma patience a des limites. Ginette ne vous a pas menti sans raison. Je crois que je vais vous garder quelque temps en cellule, pour vous permettre de réfléchir et vous ramener à la raison.

Le commissaire ouvrit la porte et appela deux brigadiers. Monsieur Dutilleul réagit enfin. 

            - Je vais tout vous expliquer, commissaire.

Sa femme tenta, en vain, de l’arrêter. 

            - Voilà, j’ai commis des imprudences avec Ginette. 

            - Elle était jeune, pimpante, vous vous êtes laissé tenter.

- Bien sûr, cette petite garce n’arrêtait pas de l’allumer, précisa madame Dutilleul. 

- Le manège a duré longtemps ?

- Des années, dit madame Dutilleul. Ils faisaient çà dans la remise. Ces deux crétins croyaient que je ne les entendais pas. 

- Alors ca ne dérangeait personne, crut bon d’ajouter le mari.

- Sauf que cette petite dinde a décidé de te faire chanter. 

L’épicier baissa la tête.

- Continuez, monsieur Dutilleul.

- Un jour, elle m’a dit qu’elle était enceinte.

- Ce pouvait être l’œuvre de son mari.

- Bien sûr, mais cette diablesse nous avait affirmé qu’il était impuissant.

- Donc, elle vous a fait chanter.

- Oui, elle menaçait de bavarder avec les clients au risque de ruiner votre réputation. 

- Donc, elle vous a monté ce bobard et vous étiez prêt à payer pour qu’elle aille voir une faiseuse d’anges.

- Oui.

- Ce n’est pas très reluisant. Vous étiez prêt à la faire charcuter pour sauver votre réputation. Vous savez ce qu’endurent ces femmes ?

Dutilleul baissa la tête. Sa femme répondit.

            - Cette vipère n’aurait eu que ce qu’elle méritait. Je suis sûre qu’elle piochait dans la caisse et que mon abruti de mari fermait les yeux. 

            - Elle vous a demandé beaucoup d’argent ?

            - Dix mille francs.

            - Et vous avez payé ?

            - Nous n’avions pas le choix.

Genet était partagé entre la colère et le dégoût. Il était prêt à les expulser avec fracas. Pour un peu, il aurait cherché tous les moyens pour faire fermer l’épicerie,  quand Laplume intervint.

            - Est-ce que vous savez si Ginette faisait partie d’une secte, ou si elle aurait pu participer à des cérémonies un peu spéciales ?

Madame Dutilleul répondit.

            - Elle avait sûrement noué un pacte avec le diable pour embobiner mon mari de la sorte.

L’épicier ne répondit rien. 

 

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02/10/2018
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