Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Aventurières et Aventuriers


Mary Kingsley : « Femme de race masculine »

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Si naissance signifie sortir du ventre de sa mère, alors Mary Kingsley est née en 1862 dans le nord de Londres. Mais s’il s’agit de l’instant où l’on commence vraiment à exister alors c’est en embarquant pour l’Afrique que l’aventurière britannique voit le jour au cours de sa trentième année. Mieux valait tard que jamais ! Ni féministe ni rebelle, Mary Kingsley connaissait l'Afrique comme personne. Le récit de ses aventures et ses idées peu orthodoxes sur la colonisation l'ont rendue célèbre dans l'Angleterre victorienne. Mary Kingsley était donc admirée pour son intrépidité, sa vaillance, son courage, toutes qualités pourtant considérées comme l'apanage des hommes, dans une société victorienne très à cheval sur les conventions de genre. Ce n'est là qu'un des paradoxes de cette femme étonnante, qui a accédé à la célébrité en quelques mois, à la fin des années 1890, après deux voyages dans l'Ouest africain entre 1893 et 1895, s'imposant comme l'autorité scientifique la plus reconnue sur l'Afrique occidentale, avant de mourir précocement en Afrique du Sud en 1900.

 

Une enfance solitaire et pas très heureuse. 

 

Mary Kingsley est née en 1862, à Londres, d'une « mésalliance » : son père, un médecin issu d'une famille de la gentry intellectuelle, a épousé sa domestique quatre jours seulement avant la naissance de Mary, l'aînée de leurs deux enfants. Celle-ci échappe donc à l'opprobre de la bâtardise mais sans bénéficier des avantages que le milieu de son père aurait pu lui procurer : alors que son plus jeune frère Charles profite de l'enseignement d'un précepteur, c'est en autodidacte qu'elle s'instruit, grâce à la bibliothèque paternelle, riche en ouvrages scientifiques. Elle y passe le plus clair de son temps, lorsqu'elle n'est pas occupée par les soins à apporter à sa mère, qui souffre de cette affection si typique des femmes victoriennes confinées à domicile : la neurasthénie. La mère n'espérait voir son mari que tous les deux ans, les soucis d'argent étaient lancinants et George semblait ne s'être guère soucié des siens. Mary idolâtrait son père. Lorsqu'il était là, la monotonie d'une vie étroite disparaissait, la maison s’emplissait brusquement de discours, d'activité, de l’odeur du tabac et de souvenirs de voyage. Privée d’école à cause de la maladie de sa mère, elle voyage par procuration en lisant les lettres que son père lui écrit du bout du monde. Tous les Kingsley étaient bons naturalistes et c'est de son père que Mary apprit les rudiments de ce qu'on appelait alors l'histoire naturelle. Les lettres paternelles, comme sa librairie, nourrirent l'imagination de la fille, qui ne connut jamais d'instruction véritable, si ce n'est un peu d'allemand qui lui permit d'aider son père en traduisant des articles scientifiques. En 1879, la famille s'installe à Bexleyheath, dans le Kent, puis à Cambridge en 1886. Son frère Charles est étudiant à Christ's College et Mary est en contact avec le monde universitaire. Elle se lie notamment avec Francis Burkitt et Agnes Smith Lewis, et elle peut développer ses propres compétences académiques. Elle fait son premier voyage à l'étranger en 1888, lorsqu'elle passe une semaine à Paris avec une amie de la famille. Bientôt la santé de ses parents décline. Toute la charge des soins tombe sur elle. A Cambridge, George entreprit de classer et de préparer la publication de l’énorme documentation qu'il avait rassemblée. L'étude comparée des rites sacrificiels du monde entier est un sujet qui l'avait particulièrement intéressé. Mary l'aida dans cette recherche et ce fut l'espoir de la compléter qui tourna ses pensées vers l'Afrique après la mort de ses parents. Cette mort survint après plusieurs années de veille et d'anxiété où Mary connut « une vie toujours plus bornée aux soins domestiques, dans un combat avec la mort perdu d'avance ».  A 30 ans, Mary Kingsley se retrouve orpheline de père et de mère en quelques semaines et, grâce à un petit héritage, elle peut enfin envisager de « sortir », elle qui n'a quasiment jamais quitté Cambridge et à peine sa propre maison. Qu'elle opte alors pour l'Afrique, destination considérée comme périlleuse, peut surprendre : à l'époque, c'est l'Italie qui est très en vogue dans la bonne société britannique ! Mais c'est que Mary Kingsley a de l'ambition à revendre et une revanche à prendre sur ses trente années de quasi-réclusion. Alors que l’année n’est pas achevée, la jeune femme organise elle-même son premier voyage sur le continent africain. L’immensité de ses paysages et la diversité des peuples, des langues et des cultures qui y cohabitent la fascinent depuis ses premières lectures. Cette liberté nouvellement acquise constitue l’acte de sa seconde naissance. La vraie.

 

A l’assaut de l’Afrique. 

 

L'ambition n'étant pas une vertu féminine, surtout si elle est d'ordre scientifique, Mary Kingsley fait profil bas et prétend d'abord partir en Afrique pour y compléter les recherches de son père, façade honorable s'il en est. En fait, on comprend entre les lignes qu'elle étouffe dans sa société d'origine, dont elle ne maîtrise pas tous les codes et dont elle se sent incomprise. Elle partage donc avec un certain nombre d'explorateurs masculins, comme Richard Burton, (voir : https://www.pierre-mazet42.com/les-mille-et-une-vies-de-richard-francis-burton ) un « désir d'ailleurs » qui s'explique en partie par le caractère étriqué des normes de la société britannique fin de siècle.  Ses deux expéditions ne furent marquées par aucune découverte géographique, l'époque en était révolue, ni scientifique, bien qu'elle ait rapporté, selon le Dr Günther du British Muséum, en excellente condition « dix-huit espèces de reptiles et environ soixante-cinq espèces de poissons ainsi que de nombreux insectes ». Ce que ses voyages ont d'unique est la personnalité de celle qui les entreprit en pleine époque victorienne : une vieille fille de la classe moyenne, sans argent, d'un physique banal, sans expérience ni protection, sans aucune connaissance des langues africaines, partant entièrement seule, à pied, pour traverser des régions marécageuses notoirement malsaines, où tout ce qu'on savait des habitants était leur goût prononcé pour la chair humaine. Il était à prévoir quelle disparaîtrait sans laisser de trace, tuée par le climat ou par les hommes et mangée comme une bête égarée. Or elle reparut vivante, apparemment en bonne santé : à part des maux de pied, tout ce qu'elle daigne mentionner est un rhume pris sur les hauteurs du mont Cameroun. Elle s’embarque pour un second voyage de presque un an, de décembre 1894 à novembre 1895. Ce deuxième périple est motivé par des recherches sur les religions d'Afrique de l'Ouest, qu'elle regroupe sous le terme de « fétichisme ». Parfois qualifiée d'« exploratrice », elle n'en a en réalité pas exactement le profil : à quelques exceptions près comme l'ascension du mont Cameroun par une voie jusque-là jamais empruntée par un Européen, elle ne s'éloigne guère de la côte, sauf pour suivre des itinéraires commerciaux bien connus des négociants. Elle ne résout aucune énigme géographique, ne découvre ni lac, ni fleuve, ni montagne auxquels donner son nom.

 

Du vécu au récit. 

 

Son indépendance d'esprit est totale, ainsi que son mépris des conventions ; elle en accepte néanmoins certaines, allant jusqu'à observer les plus extérieures, notamment en ce qui concerne la façon de se vêtir : elle rejette l'idée de s'habiller en homme, les robes qu'elle portait à Cambridge lui paraissent convenir aussi bien pour le Congo. La voyant arriver dans un coin reculé, trempée jusqu’aux os, couverte de boue, étant tombée dans une rivière et épuisée par la traversée des marais, le jeune administrateur qui l'accueille lui propose un bain ; elle refuse, car l'endroit est sans porte et quelqu'un aurait pu entrer. On imagine mal comment elle a pu traverser la forêt, entrer et s'asseoir dans des canots taillés dans un tronc d'arbre, patauger dans la boue sous les palétuviers avec ses longues jupes noires, ses corsages serrés à col baleiné et cette petite toque en fourrure qu'elle affectionnait. Mais elle le fit vaillamment, soutenant que ses robes étaient non seulement convenables mais bien adaptées : quand elle tomba dans une fosse, ses jupes lui évitèrent de s'empaler sur les pieux qui attendaient leur proie et quand, revenant au fleuve, elle se trouva face à face avec un hippopotame, elle le gratta derrière l'oreille avec son ombrelle « et nous nous quittâmes bons amis ». Mary Kingsley ramène de ce voyage les pages noircies de ses carnets. Ils alimenteront les ouvrages qu’elle fera paraître après son retour en Angleterre début janvier 1894. Fortement nimbées par le prestige de l’Angleterre victorienne, ses idées seront toujours moins féministes que ne le fut l’atypique trajectoire de sa vie. Grâce à ses oncles qui ont eu une carrière littéraire, elle prend contact avec l'un des plus grands éditeurs de l'époque, Macmillan, et lui propose de publier Travels in West Africa. Le titre est un peu trompeur car il s'agit d'un ouvrage hybride, au carrefour du récit de voyages, du traité d'ethnographie et de l'essai politique sur la colonisation. Ce texte de plus de 700 pages ! est écrit dans un style inimitable, dont la marque distinctive est un sens de l'humour absent des nombreux récits de voyage du XIXe siècle, rédigés par des hommes et tout empreints de sérieux. Son humour, qui tourne souvent à l'autodérision, repose essentiellement sur deux ressorts, d'ailleurs opposés : l'exagération et la litote. Elle n'a pas son pareil pour faire, d’une bataille avec un moustique, une véritable épopée ; ni pour minimiser les risques qu'elle prend en s'embarquant seule dans des rapides sur une barque à fond plat. Ses aventures étaient maintenant connues et elle avait acquis une certaine notoriété. On lui demanda des conférences et des interventions publiques. Le contraste entre l'aspect conventionnel d'une femme de la bonne société et ses aventures chez les primitifs et les bêtes sauvages produisait un effet bizarre : « On aurait pu la prendre pour la gouvernante dans une grande famille ». Cet aspect ajoutait sûrement du piquant à ses exposés. « Bien droite, avec ses yeux bleus, sa raie au milieu, sa bouche pleine d'humour, elle ne ressemblait certainement pas à l’image convenue d'un explorateur. » Non contente de ce succès, elle se lance dans la rédaction d'un second ouvrage, West African Studies 1899, volumineux essai ethnographique et politique dans lequel elle défend l'intérêt, la dignité et la cohérence des cultures africaines. Faisant preuve d'une empathie rare pour son temps, elle affirme dans une lettre à un ami : « Je les connais, ces Nègres, car je suis une femme moi-même ; une femme de race masculine, certes, mais une femme quand même. » La confusion entre race et genre est éclairante car elle montre que, sans être féministe, Mary Kingsley a bien conscience des hiérarchies de son époque : c'est donc en tant que femme, être de second rang, qu'elle pense comprendre les Noirs, eux-mêmes considérés comme inférieurs. Dans ses deux ouvrages, elle s'inscrit en faux contre le consensus d'alors, qui tient l'Afrique au mieux pour une contrée dégradée, au pire pour le continent des coutumes barbares et irrationnelles. Elle va jusqu'à dénoncer l'entreprise missionnaire et l'introduction du christianisme aux dépens des religions africaines, jetant un véritable pavé dans la mare, puisque le colonialisme triomphant s'adosse à la « mission civilisatrice », dont le but est d'éradiquer tout ou partie des cultures africaines.

 

D'ailleurs, c'est toute l'entreprise coloniale qu'elle condamne, à un moment où celle-ci, à l'exception des milieux ouvriers socialistes, a peu de détracteurs. Elle n'a pas de mots assez durs pour analyser la colonisation, qu'elle compare à une entreprise de démolition systématique des cultures africaines, sous un vernis philanthropique

 

Une dernière expédition, fidèle à son image. 

 

Elle prônait le commerce du gin et critiquait durement la politique britannique mais n'en croyait pas moins à l'idéal impérialiste. Quand la guerre éclata avec les Boers, elle ne partagea pas la sympathie à leur égard qu'éprouvaient beaucoup de ses amis intellectuels libéraux, non plus que le chauvinisme général. Elle voulait aller où l’on avait besoin d'aide : sûrement en Afrique du Sud il y aurait du travail. Elle partit au début de mars sous prétexte d’aller recueillir des poissons de rivière dans le fleuve Orange pour le British Muséum. A son arrivée au Cap, elle se rendit sans tarder chez le médecin militaire en chef de l'armée et offrit ses services. Il suggéra qu'elle aille soigner les malades dans un camp de prisonniers boers,

« S’attendant évidemment à un refus ». Elle accepte aussitôt. Typhoïde et dysenterie avaient envahi le camp, on manquait de tout : médicaments, médecins, infirmières. C'était ce qui lui convenait : sang, sueur, fièvre et délire, elle retrouvait le monde qu’elle avait connu. Pour lutter contre le risque d'infection, elle se mit à fumer et à boire du vin. Ces précautions furent inutiles. Elle décéda le 3 juin 1900. Sa dernière demande avait été pour que son corps soit rendu à la mer. « C'est, je crois, écrit son biographe Stephen Gwyne, la seule demande qu’elle n’ait jamais formulée pour elle-même.» La demande fut accordée, le cercueil porté sur un affût de canon jusqu'à l'embarcadère puis chargé sur une vedette qui l'emmena au large le confier à l'élément quelle avait toujours regardé comme sien. Rudyard Kipling, le grand écrivain et chantre de l'Empire britannique, disait d'elle : « En tant qu'être humain, elle connaissait sûrement la peur mais personne n'a jamais su découvrir de quoi. »

 

Pour en savoir plus :

 

  • Anne-France Dautheville, L'Africaine, O. Orban, 1990.

 

  • Mary Kingsley, la montagne des Dieux, Bande dessinée de Telo, Mathieu, Dorison et C. Clot, collection Explora, Glénat, 2012 

Pour télécharger l'article, cliquez sur lien ci-dessous.

 

Mary_K.pdf

 

 


18/01/2024
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L’affaire Lyssenko : une éclipse de la raison.

 

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« Comment rendre les pis de nos vaches encore plus gros ? On ne peut plus les accroître en largeur. On pourrait penser à les allonger, mais ils arriveraient alors très près de terre [...]. Allonger les pattes ? [...]. Cela serait nuisible pour les vaches [...]. Le pis ne peut aller plus loin vers l'arrière, il ne nous reste plus qu'à l'étendre vers l'avant. C'est ce que nous allons faire », affirmait sans ambage, en 1949, Chaoumian, l'un des disciples de l'agronome Trofim Lyssenko, devenu président de l'Académie des sciences agronomiques de l'URSS en 1938. Lyssenko se faisait, en effet, fort de transformer le blé en seigle, l'orge en avoine, les choux en raves, etc. Le communisme triomphait de la nature, et les peuples soumis à Staline allaient connaître un nouvel âge d'or, une « abondance illimitée ».

 

Une ascension tributaire de Staline. 

 

Lyssenko (en graphie anglaise Lysenko) est né, en 1898, de Denis et Oksana Lyssenko, couple de paysans ukrainiens. Trofim a un frère, Pavel (qui va émigrer vers l’Occident dans les années 1950). On lui connaît aussi une sœur, dont on ne connait pas le destin.

Il apprend à lire et à écrire à l'âge de 13 ans ; en 1913, il intègre l'école élémentaire d'horticulture de Poltava.

De 1917 à 1921, il suit une formation de jardinier à Uman en Ukraine ; cela l'amène à suivre en 1920 un stage d'un mois sur la betterave. De 1921 à 1925, il suit des cours par correspondance auprès de l'institut d'agriculture de Kiev tout en travaillant à la station de sélection végétale de Belaya Tserkov ; en 1922, il y devient assistant-chercheur. Cette station jouit alors d'une très bonne réputation, notamment du fait de la présence du généticien Grigorij A. Levitsky.

En 1925, désormais agronome, il travaille à la station de sélection végétale de Gandzha en Azerbaïdjan ; d'abord occupé à l'amélioration des sols, il s’intéresse rapidement à l'effet des températures sur les cultures, comme en témoigne une première publication en 1928. Praticien, il démontre en 1927, en Azerbaïdjan, qu'on peut transformer une terre agricole en prairie et économiser du fourrage. Cette réalisation lui vaut une certaine publicité dans la Pravda.

En 1929, il rejoint l'institut de génétique d'Odessa, dans lequel il est chercheur, puis chef de laboratoire.

Lyssenko fit irruption sur la scène publique en affirmant qu’il pouvait traiter le blé d’hiver de façon à ce qu’il produise une moisson abondante au printemps, non seulement l’année suivante, mais aussi les années à venir. Il appelait sa technique « vernalisation ». On lui confia alors la responsabilité d’un département, créé spécialement pour lui à l’Institut national de reproduction des plantes d’Odessa. La vernalisation consistait à humidifier sous abri les semences de blé ou d’autres céréales, en les remuant sans cesse et en les maintenant dans des conditions déterminées. Les graines étaient semées alors qu’elles avaient déjà commencé à gonfler. Les fortes pertes de grains en Ukraine lors de l’hiver 1927-1928 provoquent un intérêt croissant pour la vernalisation, et Lyssenko reçoit le soutien du commissaire à l’agriculture Yakovlev, mais sa communication au Congrès d’agronomie de 1929 ne convainc pas les scientifiques réunis à cette occasion. Lyssenko se présente alors comme le continuateur des expérimentations du botaniste Ivan Vladimirovitch Mitchourine, qui a développé une pratique de croisements de variétés fondés notamment sur des greffes, et prétend avoir ainsi créé par « hybridation végétative » des centaines de nouvelles variétés. Mitchourine est parvenu dans les années 1920 à obtenir un certain soutien de la part du gouvernement soviétique, qui était initialement très sceptique, mais il est resté jusqu’à sa mort en 1935 largement déconnecté de la communauté scientifique, ce qui ne l’a pas empêché de devenir une sorte de héros populaire de la botanique, le prototype du nouveau scientifique intéressé par la pratique plus que la théorie. Lyssenko et Mitchourine ne sont alors que des pratiquants d’une agronomie plus ou moins fantaisiste prospérant en marge de l’agronomie scientifique privilégiée par le régime soviétique. Celle-ci est incarnée par la figure du généticien et botaniste Nikolai Ivanovitch Vavilov, président de l’Académie Lénine des Sciences agronomiques et membre du Comité Central. Il avait entamé un programme unique au monde d’importation systématique de variétés de plantes venues d’autres parties de la planète, et il avait initié l’étude de ces variétés dans le but d’améliorer les espèces.

 

Deux raisons principales au succès de Lyssenko : d’une part la politique de collectivisation de Staline et une série de mauvaises récoltes avaient fait des millions de morts en Ukraine, dus à la famine ; les agronomes du pays étaient impuissants face à ce désastre et les bureaucrates, craignant la vengeance, s’agrippaient désespérément à chaque promesse de miracles. D’autre part, la théorie lamarckienne[1] de la transmission, par laquelle des caractéristiques génétiques peuvent être imposées à des plantes (ou des animaux) par une intervention humaine, convenait très bien à la pensée marxiste, tandis que le déterminisme de la génétique mendélienne[2] était détestable. Lyssenko perfectionna également un style de débats théâtral, efficace, et sa maîtrise des injures verbales : se faire alors traiter « d’idéaliste menchévique » annonçait parfois, pour un biologiste, des coups frappés à la porte à minuit, et un départ rapide pour le goulag ou la cellule d’exécution, car, à cette époque, Lyssenko bénéficiait du soutien personnel de Staline.

 

Lyssenko concentra ses attaques sur les meilleurs biologistes du pays, et notamment sur Nicolaï Ivanovich Vavilov. La situation devint critique lors d’une conférence à Moscou en 1936. La grande terreur stalinienne se déchaînait et l’atmosphère était menaçante. Staline avait laissé entendre qu’il ne devait y avoir aucune mention de la génétique humaine, mais l’Américain Hermann J. Muller, lauréat du prix Nobel, qui avait été nommé à la tête de l’Institut de génétique médicale de Moscou trois ans plus tôt, non seulement désobéissait, mais parlait haut et fort contre Lyssenko. L’issue fut désastreuse : une vague d’arrestations et d’exécutions s’ensuivit, et le secrétaire qui avait traduit le livre de Muller fut même exécuté. Vavilov réussit à faire sortir Muller du pays dans un convoi de « volontaires » pour la guerre d’Espagne. Le Présidium de l’Académie des sciences, poussé par Lyssenko, accusa docilement l’Institut de Vavilov de manquement à dénoncer « une position de classe hostile sur le front théorique ». Vavilov en réchappa pour un temps, mais fut finalement arrêté en 1941, accusé de « sabotage » et d’espionnage ; emprisonné, il mourut de privations et de maladie en 1943. Quelques biologistes courageux continuèrent de s’opposer à la dissémination des idées lyssenkistes, mais, dans l’ensemble, la recherche en génétique et dans les autres domaines sensibles de la biologie cessa tout simplement.

 

Des dégâts inestimables. 

 

Rien ne pouvait contenir les excès de Lyssenko. Ses déclarations devinrent de plus en plus fantasques : une espèce pouvait être transformée en une autre (par exemple, l’orge en seigle, ce qu’il « obtint » dans sa ferme), et l’obtention de caractères voulus pour un organisme provenait non pas de la sélection naturelle (une imposture bourgeoise), mais de la coopération entre individus. Ainsi, un œuf devait être fécondé par de nombreux spermatozoïdes pour garantir une descendance vigoureuse ; les plantes, quant à elles, pouvaient subir une « rééducation socialiste » et devaient être plantées en groupes pour que les éléments faibles puissent se sacrifier pour les forts ; des oiseaux chanteurs colonisés par le coucou donnaient naissance à des coucous, et ainsi de suite… Les disciples de Lyssenko infiltraient les positions élevées du savoir soviétique, ainsi que les académies, et les conséquences en étaient visibles dans le contenu des revues scientifiques. Le cas le plus bizarre fut peut-être celui d’Olga Lepeshinskaya, une ancienne révolutionnaire, amie de Lénine, qui n’avait de formation ni en biologie, ni dans d’autres domaines : elle découvrit pourtant que le jaune d’œuf produisait toutes sortes de cellules, que les bactéries pouvaient être transformées en virus (et inversement) et les cristaux inorganiques donner des organismes vivants. Elle démontra la génération spontanée à partir de l’eau stérile et reçut, par téléphone, les félicitations de Staline.

En 1945, l'ascension de Lyssenko, coqueluche scientifique de Staline, semble infinie. Il a été récompensé huit fois de l'ordre de Lénine, est conseiller auprès du Soviet suprême, directeur de l'institut génétique de l'Académie des sciences d'URSS. Il est distingué comme héros du travail socialiste en juin 1945.

Bien que Staline ait, certes tardivement, manifesté des doutes sur son protégé, cette situation se prolongea jusqu’à sa mort en 1953. Un certain nombre de projets grandioses avaient échoué spectaculairement, les ennemis de Lyssenko reprirent courage. Pendant la guerre, Lyssenko avait ainsi dirigé un projet forestier en Sibérie et décrété que les chênes devaient être plantés en groupes, selon son principe de coopération ; en peu de temps, presque tous les plants moururent. Khrouchtchev, le successeur de Staline, soutint Lyssenko, mais n’essaya pas trop fortement d’imposer sa volonté à une Académie des sciences revigorée. Lyssenko tomba seulement après la chute de Khrouchtchev en 1964, et fut relégué dans une ferme expérimentale près de Moscou. Il ne passa jamais en jugement pour ses exactions, et mourut dans une retraite tranquille en 1976. Nicolai Vavilov, sa victime la plus célèbre, avait quant à lui été réhabilité en 1955, à titre posthume.

 

L’affaire Lyssenko et la France. 

 

Au lendemain de la guerre, le PCF connaît une audience intellectuelle remarquable. Des intellectuels, artistes et scientifiques de renommée mondiale tels que Paul Langevin, Frédéric Joliot-Curie, Pablo Picasso et Paul Éluard adhèrent au PCF pendant la guerre ou immédiatement après. Ces intellectuels et scientifiques vont cependant vite se retrouver tous au cœur d'une lutte idéologique et pris dans des enjeux politiques qui vont peser dans les discussions sur la science. En effet, la science est au centre d’une guerre idéologique, politique et militaire entre le bloc communiste et l’Occident. Bien qu’elle ne soit pas la seule, l’affaire Lyssenko est la plus connue de ces controverses. Avant la Seconde Guerre mondiale et comme leurs homologues non-communistes, les intellectuels communistes français n’étaient absolument pas hostiles à la génétique, comme l'attestent les articles de J. B. S Haldane, Jacques Monod, Georges Teissier et Marcel Prenant publiés en 1939 dans le premier numéro La Pensée, un périodique créé par le PCF. En 1948 encore, à quelques semaines de la session de l'Académie Lénine, paraît la seconde édition de Biologie et Marxisme de Marcel Prenant, où l'auteur critique vivement les théories de Lyssenko et les méthodes par lesquelles il les fait valoir. Le lyssenkisme donnera pourtant lieu à un violent débat en France pendant l'été 1948. 

Étonnantes à relater, les doctrines absurdes de Lyssenko exerçaient un attrait considérable, y compris à droite, car, selon l’historien et philosophe Dominique Lecourt, qui fait autorité en la matière, une majorité de biologistes français avaient alors une conception lamarckienne de l’hérédité : les théories de Darwin n’étaient pas encore, semble-t-il, bien installées. Les scientifiques communistes étaient pris dans un dilemme, et il y eut quelques victimes à gauche. En 1950, le manifeste du PCF affirmait qu’il y avait maintenant une science bourgeoise et une science prolétarienne, et que la science « est aussi affaire de lutte de classes, affaire du parti ». L’éminent biologiste Marcel Prenant, professeur à la Sorbonne et héros de la résistance, était membre du comité central du parti communiste français. Il essaya de trouver du sens dans la biologie de Lyssenko, mais échoua et, en fin de compte, osa la dénoncer. Il fut expulsé du comité central (mais demeura un membre fidèle du parti jusqu’en 1957). Une autre victime fut le généticien-mathématicien Georges Teissier, communiste et directeur du CNRS de 1946 à 1950. Le flirt prolongé de Teissier avec le lyssenkisme fut très probablement à l’origine de sa destitution par le ministère de l’Éducation, bien que sur des motifs inventés de toutes pièces. Du début à la fin, Teissier dirigea la recherche génétique conformément aux idées mendéliennes classiques et, finalement, désavoua Lyssenko. Claude Lévi, premier directeur du Département des sciences de la vie au CNRS (entre 1966 et 1974) parle « d’une très sale période », évoquant le suicide d’un de ses jeunes camarades, auquel aurait probablement contribué une impossibilité à concilier convictions politiques et scientifiques. 

 

Comment interpréter l’affaire Lyssenko ?

 

L'« affaire » Lyssenko a longtemps été l'objet d'interprétations excessives. Certains y ont vu un effet du marxisme appliqué aux sciences naturelles. Mais les discours sur l'homme nouveau et la transformation de la nature n'étaient pour Staline que pure rhétorique et relevaient de la propagande. Soulignons aussi que Lyssenko et le lyssenkisme ont, en 1947-1948, été à deux doigts de la disgrâce. Or Staline, qui cherchait partout des saboteurs, n'a jamais demandé des comptes à Lyssenko sur ses promesses mirobolantes. C'est qu'il n'y croyait pas plus qu'à ses propres discours sur la « démocratie soviétique ». Il a utilisé Lyssenko à des fins purement politiciennes, d'abord pour masquer les échecs de sa politique agricole en annonçant par la bouche du praticien-charlatan de fantastiques moissons, ensuite pour liquider la vieille intelligentsia « bourgeoise » ou « révolutionnaire » (comme il l'a fait dans les autres domaines intellectuels : la littérature en 1946-1947, l'histoire en 1948-1950, la linguistique en 1950, l'économie en 1951, la médecine à partir de 1951, etc.).

Enfin, en 1948, Lyssenko a eu la chance de tomber au beau milieu d'un conflit de clans  au sein même du Kremlin. Depuis 1945, le clan Jdanov s'opposait ouvertement au clan Beria-Malenkov. En 1946, Malenkov avait brusquement cessé d'être mentionné comme membre du secrétariat du Comité central. Mais on le voit réapparaître dans cette fonction, le 20 juin 1948, au moment même où Staline choisit Lyssenko contre les mendéliens. Rappelons que le 7 août, la Pravda publie l'autocritique de Iouri Jdanov. Le 31 août, André Jdanov décède. L'année suivante, ses collaborateurs seront arrêtés, puis fusillés, et Staline encourage Lyssenko à faire régner la terreur dans la science soviétique, au nom de la « biologie prolétarienne ».

 

Lyssenko, c'est désormais évident, n'était qu'un pion dans le jeu du secrétaire général, et la science soviétique a chèrement payé le prix de ces manœuvres politiciennes et de ces rivalités personnelles.

 

Lyssenko aujourd’hui ?  La réponse est peut-être dans le lien suivant :

 

https://www.cairn.info/revue-des-sciences-de-gestion-2020-5-page-1.htm

 

 

Pour en savoir plus :

 

https://www.erudit.org/fr/revues/ms/2005-v21-n2-ms870/010555ar/

 

Cliquez ici pour télécharger.

 

Lys2.pdf



[1] Théorie concernant l'origine des espèces et selon laquelle les êtres vivants ont subi, au cours de leur évolution, des transformations régulières et de complexité croissante dues à leur adaptation au milieu et qu'ils ont transmises à leur descendance.

[2] Relative au mendélisme, loi fondamentale de la génétique formulée par Mendel qui définit les mécanismes de l'hérédité


10/01/2024
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Le Parrain : un fossé entre mythe et réalité.

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Le Parrain a joué un rôle fondamental dans la diffusion du mythe de la « bonne mafia » ainsi que d’autres mythes mafieux. Son succès planétaire en a fait la principale source d’information sur le phénomène mafieux pour une grande partie de l’opinion. L'imposant Don Vito Corleone, avec sa voix rauque, son visage boursouflé, sont à ce jour omniprésents, en Sicile, dans sur toute une série de bibelots  répondant aux attentes des touristes, venus à la recherche du frisson. La lutte acharnée que les Corleone mènent contre les familles mafieuses rivales, qui trahissent les valeurs du sang et de l’honneur au nom de la logique du profit, accrédite l’existence d’une « bonne mafia », qui ne gère que des trafics véniels tels que le jeu, la contrebande ou le proxénétisme. Le refus catégorique opposé par Don Vito, au péril de sa vie, à l'exploitation du narcotrafic par les familles mafieuses nord-américaines, accentue dans la fiction le côté vertueux de cette « bonne mafia » animée de scrupules éthiques et armée d'une conscience morale dont, dans la vie réelle, on n'a jamais vu la trace. Il suffit pour s’en convaincre de regarder la vie de Salvatore[1] Riina, ce fils de paysan pauvre, originaire de Corleone, devenu « Capo dei Capi » (chef de tous les chefs) de Cosa Nostra, la maffia sicilienne. Regarder sa vie c’est plonger dans la guerre civile qui a ravagé Palerme dans les années 70-80, plonger dans les assassinats entre membres des famille rivales, ceux des magistrats et des policiers qui voulaient simplement être honnêtes. On se trouve bien loin du personnage débonnaire imaginé par Mario Puzzo et magistralement incarné par Marlon Brando. 

 

Aux origines de Cosa Nostra[2]

 

La Mafia est née sur le terreau historique bien particulier de la Sicile. Elle est étroitement liée aux réalités politiques et sociales d'une Sicile longtemps soumise à des maitres étrangers tels que les Byzantins, musulmans, Normands, Souabes, Angevins, Aragonais, Espagnols, Bourbons de Naples et enfin, Piémontais une fois réalisée l'unité italienne. C’est un pays toujours soucieux de préserver son autonomie et qui construit, au XIXe siècle, une société parallèle garante de la résistance à l'étranger, fondée sur tout un système de références archaïques et féodales. Celles-ci sont aisément identifiables : hiérarchie immuable, respect presque religieux pour le chef réputé infaillible, justice immédiate et expéditive reposant sur un code non écrit où la parole fait loi, sens du groupe, depuis les « familles » se partageant le contrôle d'une ville jusqu'à la « sicilianité » à défendre coûte que coûte contre les intrusions des pouvoirs extérieurs ou contre toute tentative d'un État centralisé cherchant à imposer son autorité. 

La Mafia se constitue dans les années de l'unité italienne et non, comme le suggèrent certaines mythologies des origines, lors des Vêpres siciliennes ou au cours du XVIIIe siècle avec la secte des Beati Paoli. La banalisation du mot rend compte de l'expansion d'une forme de criminalité qui se structure et se pérennise en établissant un rapport d'échange complexe avec la classe politique. A la manière d'une plante grimpante, la Mafia prospère dans les lézardes de l'État unitaire italien et, plus tard, se consolide en s'adossant à ce même pouvoir. Tantôt elle l'utilise, tantôt elle le conteste jouant de la corde du sicilianisme, un fort particularisme en concurrence parfois avec le sentiment national.

 

La collusion du pouvoir politique avec la Mafia apparaît de manière spectaculaire lors de l'une des premières affaires de terrorisme politico-mafieux que connaît la Sicile. Le 1er février 1893, le marquis Emanuele Notarbartolo, ancien maire de Palerme et directeur de la Banque de Sicile, est assassiné dans le train Palerme-Messine. Le député Palizzolo est inculpé comme commanditaire du crime. Au cours d'une longue procédure judiciaire, conclue en 1904 par un acquittement général pour insuffisance de preuves, Palizzolo parvient à mobiliser contre l'État de nombreux Siciliens rassemblés dans un comité « Pro-Sicilia », fort de 200 000 adhésions.

 

Par la suite, la Mafia continue de bénéficier d'un système politique fondé sur le clientélisme. Opportuniste, elle choisit en général d'appuyer le parti du pouvoir sans s'interdire de changer, suivant les contextes, son fusil d'épaule : fer de lance de la répression du mouvement paysan, moyennant l'assassinat de syndicalistes et leaders socialistes, la Mafia investit, au lendemain de la Grande Guerre, certaines coopératives d'anciens combattants pour bénéficier du partage des terres.

 

Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, les ressources de la Mafia sont étroitement liées au contexte d'une économie agraire. Surreprésentés parmi les professions de gardiennage. Les mafieux pratiquent aussi des activités illégales telles que le vol de bétail et le racket sur les ressources locales. 

 

La cohabitation avec le fascisme

 

A partir de 1924-1925, le régime mussolinien va tenter de nettoyer ce qu'il considère comme un héritage de l'Italie libérale. Le Duce envoie à Palerme le préfet Cesare Mori, un homme d'ordre qui n'est d'ailleurs pas un fasciste, pour faire pièce à la mafia, cet État dans l'État. Bénéficiant de pouvoirs importants, il engage une bataille judiciaire en poursuivant pour la première fois des Siciliens pour délit d'association de malfaiteurs. Il va jusqu'à décréter l'état de siège dans certaines campagnes de Sicile et n'hésite pas à recourir aux moyens policiers les plus répressifs qu'autorise un régime de dictature (arrestations de masse, tortures).

 

Mais, en 1929, Mori, qui n’a pas achevé sa mission et qui commence à faire de l'ombre aux élites fascistes de l'île, lesquelles ont noué des contacts avec certaines franges mafieuses, est remercié par Mussolini qui le nomme au Sénat et proclame, contre toute évidence, le succès de l'offensive anti-mafia. Ébranlée, la Mafia n'avait pas été éradiquée, les responsables de clans guettant un retour de fortune en prison ou dans l'exil, en Tunisie ou aux États-Unis.

 

Un acteur économique incontournable.

 

Alors qu'elle semble avoir perdu de son influence à la faveur de l'instauration du régime républicain, la Mafia établit des liens étroits avec la démocratie chrétienne devenue le premier parti de Sicile. Elle peut ainsi intervenir dans l'administration de la région, dotée désormais d'une large autonomie et le système clientéliste qui faisait sa force est rapidement rétabli. La loi de réforme agraire de 1950, dont l'application est contrôlée par l'administration régionale, permet toutes les spéculations en même temps que l'exercice de pressions sur les petits paysans qui doivent en bénéficier. La maitrise de la création d'emplois publiques, qui relève de l'autorité régionale, favorise également le clientélisme et contribue au développement de l'influence mafieuse. L'obtention des permis de construire, dans le contexte du boom immobilier de l'après-guerre, (Palerme ayant été en grande partie détruite par les bombardements alliés) permet de privilégier les entreprises mafieuses, qui savent en retour se montrer généreuses quand vient le moment des campagnes électorales... L'expansion économique des « Trente Glorieuses » engendre des conditions favorables au développement des activités mafieuses. Racket, spéculation immobilière, contrebande de cigarettes et trafic de drogue deviennent des champs d'activité particulièrement rentables. Les « familles » s'entre-déchirent pour le contrôle de certains secteurs car la « Mafia des jardins » ou « des champs », très présente dans les orangeraies de la Conca d'Oro où elle contrôle le marché foncier ou l'irrigation, se heurte à la « Mafia des villes » ou « des chantiers », spécialisée dans l'immobilier et recyclant l'argent sale dans les chaines de restaurants. 

 

La Guerre des années 70-80.

 

Au XIXe siècle comme de nos jours, les pratiques violentes accompagnent le cursus honorum des hommes de Cosa Nostra qui sont d'abord des soldats. L'histoire de la Mafia est ponctuée par des flambées de violence et de véritables guerres. Le contrôle du marché de la drogue, avec de gigantesques profits à la clef, fut à l'origine d'une guerre de clans particulièrement féroce au cours des années 1980 qui opposa la coalition des « Corléonais », soit les familles dirigées par Luciano Liggio et Salvatore Riina à d'autres familles siciliennes notamment les Bontate, Inzerillo et Badalamenti. La violence inouïe d'un tel conflit (plusieurs centaines de morts en quelques mois) conduisit certains boss, parmi lesquels Tomaso Buscetta, à renoncer à l'omerta pour garder la vie sauve. Les témoignages de « repentis » arrivèrent à point nommé dans le cadre d'une offensive de la magistrature. La puissance financière, tirée du trafic de drogue, procure de nouveau les moyens de neutraliser pour une part l'État italien au sein duquel il devient possible d'acheter de précieuses complicités, ce dont témoignent les soupçons très sérieux qui se sont portés sur un Giulio Andreotti[3], président du Conseil à sept reprises et véritable centre de gravité du système politique transalpin pendant plusieurs décennies. La commission anti-Mafia constituée au Parlement en 1962 n'a ainsi obtenu que de très modestes résultats et bon nombre de fonctionnaires, de policiers et de magistrats honnêtes ont payé́ de leur vie leur volonté́ de lutter sérieusement contre le crime organisé. La série d'assassinats, qui a marqué́ les années 1970 et qui a culminé en 1982 avec les meurtres de Pio La Torre et du général Dalla Chiesa, a cependant contribué à une évolution des esprits, surtout en Sicile où la Mafia ne peut plus bénéficier du consensus tacite qui lui garantissait une impunité à peu près totale. C'est désormais par la terreur qu'elle doit s'imposer, mais les enquêtes de magistrats tels que Giovanni Falcone et Ferdinando Imposimato permettent de lui porter des coups de plus en plus sérieux.

 

Le maxi procès de Palerme. 

 

L’obstination des juges permit l’ouverture d’un gigantesque procès. Jamais auparavant, dans l'histoire de la Mafia, il n'y avait eu autant de mafiosi jugés en même temps. En tout, 474 accusés étaient inculpés, mais 119 d'entre eux ont été jugés par contumace, puisqu'ils étaient fugitifs et toujours en cavale, y compris le chef Toto Riina. Le Maxi-Procès s'est déroulé dans un endroit à proximité de la prison d'Ucciardone, à Palerme. C'était un vaste bâtiment de forme octogonale en béton armé, capable de résister à des attaques de roquettes. À l'intérieur, il y avait des cages construites le long des murs verts, dans lesquelles étaient installés les accusés en grands groupes.

Dans cette structure, il y avait plusieurs centaines de journalistes, des carabinieri portant des mitraillettes et à l'extérieur un système de défense antiaérienne. Après plusieurs années de préparation, le procès a démarré le 10 février 1986.

Le président du tribunal était le juge Alfonso Giordano, assisté par deux autres juges, susceptibles de le remplacer s'il lui arrivait un malheur avant la fin de ce procès prévu pour être très long.

L'État Italien a été obligé pour l'occasion de construire une salle d'audience, de fait, aucun tribunal en Italie ou dans le reste du monde ne permet la comparution simultanée de 475 accusés, de leurs avocats, des témoins, des traducteurs venus des 4 coins du monde poursuivre le procès...

 

"Les mafieux sont enfermés dans leurs cages et là... Entre Tommaso Buscetta alias Don Masino, le témoin clé du Maxi procès, et le bruit fait place à un silence épais qui recouvre la salle, il est accompagné de son escorte, 4 policiers armés qui le protègent y compris dans la salle d'audience, la chaise ou il s'assied est elle même protégée par des vitres blindées..."

 

Il passera devant chacune des cages en dévisageant chacun des prévenus, essuiera dignement les crachats, les insultes et autres qui commencent à fuser dans la salle... Il prend place devant le président du tribunal et confirme un à un ses témoignages montrant du doigt et expliquant les agissements de chacun des accusés... Irréfutable, son témoignage pèsera lourd et mettra en lumière le système Cosa Nostra comme personne n'aurait pu l'imaginer....

Le procès s'est terminé le 16 décembre 1987, presque deux ans après son début. 

Sur les 474 accusés, présents ou absents, 360 ont été condamnés. Un total de 2 665 années de prison ont été prononcées, sans compter les peines à perpétuité prononcées pour 19 chefs ou tueurs de la Mafia. En janvier 1992, les juges Falcone et Borsellino sont parvenus à être chargés des prochaines procédures d'appel du Maxi-Procès. Non seulement ils ont rejeté plusieurs appels, mais ont remis en question plusieurs de ceux qui avaient été auparavant examinés en faveur des mafiosi, parvenant ainsi à annuler l'acquittement de nombre d'entre eux qui étaient sortis de prison comme des fanfarons, mais devaient y revenir, pour certains à perpétuité. Ces nouvelles condamnations furent confirmées par la Cour de cassation italienne. Cela a évidemment mis en colère les chefs de la Mafia, en particulier Salvatore Riina, qui avait espéré, pendant sa cavale, que sa condamnation pour meurtre serait annulée, et qu'il pourrait sortir au grand jour pour jouir de son immense fortune.

Durant l'été 1992, Falcone et Borsellino ont été assassinés lors d'attentats à la bombe spectaculaires. Cela a choqué et consterné l'opinion publique, et une importante répression antimafia a sérieusement affaibli l'organisation criminelle.

 

Toto Riina : le destin d’un fils de paysan. 

 

Salvatore Riina (né le 16 novembre 1930 et mort le 17 novembre 2017), également connu sous le nom de Totò Riina était un des membres les plus influents de la Mafia sicilienne. Il a été surnommé la « Bête », ou parfois « le Petit » à cause de sa petite taille, bien que personne n'ait jamais osé l'appeler par l'un de ses surnoms devant lui. Durant sa carrière dans le crime il a personnellement tué environ quarante personnes et est soupçonné d'avoir commandité les meurtres d'un peu plus de mille. 

 

Riina monte progressivement dans la hiérarchie des Corleone et rejoint la Mafia locale, les Corleonesi, à l'âge de dix-huit ans après avoir commis un meurtre en leur nom. L'année suivante il est arrêté après le meurtre d'un homme pendant une dispute. Il sera ensuite condamné à six ans de prison pour homicide involontaire.

 

Trafic de drogue, enlèvements, racket, Riina avait rapidement fait main basse sur tous les secteurs d'activité traditionnels de la Cosa Nostra. Pour asseoir le pouvoir de son clan, les Corleone, il avait surtout donné le coup d'envoi au début des années 80 d'une guerre sanglante, qui fit plusieurs centaines de morts, contre les vieilles "familles" palermitaines.

Au début des années 1980, le clan des Corléonais s’empare de toutes les activités de la mafia au sein de laquelle il opérait déjà depuis une décennie, au prix d’une guerre ayant fait plus de 200 victimes chez les mafieux. Alors que ses prédécesseurs ont fait en sorte de rester très discrets au point de faire douter les forces de l'ordre de l'existence de la mafia, Riina ordonne le meurtre de juges, de policiers et de procureurs dans le but de terrifier les autorités. Une loi crée le nouveau délit de conspiration mafieuse dans le but de confisquer les avoirs de la mafia, introduit par Pio La Torre, secrétaire du parti communiste italien en Sicile. Le projet de loi reste bloqué au parlement durant deux ans. La Torre est assassiné le 30 avril 1982. Riina ne reculait devant rien pour intimider tout pouvoir institutionnel. Souvent, ses exécuteurs tuaient aussi l'entourage de la victime (femme, enfants, gardes du corps) et même des passants dans la rue lorsque des attentats à la bombe étaient organisés pour éliminer un gêneur. Les assassinats se comptent par milliers au cours des guerres intestines de la mafia au début des années 1980, conférant à Palerme le visage de la guerre. Ce qui n'étonne pas lorsqu'on sait que Riina disposait d'une force militaire.

Un univers où tout n'était que mensonge, corruption, menaces et partout la peur. Qui entrait dans la Cosa Nostra savait que cette famille passerait avant la famille de sang.

Le 15 janvier 1993, grâce aux informations d'un indicateur, les carabiniers arrêtent Totò Riina dans sa voiture en compagnie de son chauffeur, devant sa villa à Palerme. L'indicateur n'est autre que le chauffeur, Balduccio di Maggio, un mafieux ambitieux qui a abandonné femme et enfants pour sa maîtresse. 

Riina prétend n'être qu'un pauvre comptable harcelé, et, dans son costume de piètre qualité, cet homme de 62 ans, beau parleur, a bien l'air de n'être que cela. Questionné sur la société dans laquelle il travaille, il répond qu'il n'en parlera pas pour ne pas salir la réputation de l'entreprise. Placé en détention, Riina reste poli et respectueux envers les officiers de police, et les remerciera plus tard de l'avoir bien traité, bien qu'il soit parvenu à les « prendre pour des imbéciles » en disant non seulement qu'il n'avait jamais entendu parler de la Mafia mais également en insistant sur le fait qu'il n'avait « aucune idée » d'avoir été le fugitif le plus recherché de Sicile des 23 dernières années. En octobre 1993, neuf mois après sa capture, Riina est condamné pour avoir ordonné les meurtres de Vincenzo Puccio et de son frère Pietro. En 1998, Riina est à nouveau accusé de meurtre, celui de Salvo Lima, l'homme politique qui avait été suspecté de traiter avec la mafia et qui fut assassiné en 1992 pour ne pas avoir pu obtenir la libération de mafieux dans le Maxi-Procès du milieu des années 1980. Riina sera détenu jusqu'à sa mort dans une prison de sécurité maximum avec des contacts limités avec le monde extérieur, afin d'éviter qu'il ne dirige son organisation derrière les barreaux, comme certains de ses prédécesseurs. En 1997, plus de 125 millions de dollars de capitaux appartenant à Riina ont été confisqués, probablement juste une fraction de son immense fortune illicite, ainsi que le vaste manoir où il a été arrêté à Palerme. Dans une décision symbolique, ce manoir a été transformé en caserne pour gendarmes. En avril 2006, treize ans après son arrestation, il est jugé pour le meurtre d'un journaliste, Mauro de Mauro, disparu sans laisser de traces en septembre 1970. 

En raison de son attitude réservée et évasive, Riina demeure un personnage énigmatique. Un collaborateur de justice, Antonino Calderone, le décrit comme étant « incroyablement ignorant, mais possédant une intuition et une intelligence difficiles à cerner… très dures à prévoir ». Il déclare que Riina était un beau parleur , un père et un mari dévoué. Riina était à la fois très persuasif et très sentimental. Il suivait les codes simples et brutaux du monde ancien des campagnes siciliennes, où la force est la seule loi et où il n'y a pas de contradiction entre bonté personnelle et extrême férocité. « Sa philosophie est que si quelqu'un a mal au doigt, il vaut mieux couper le bras entier pour être sûr » a déclaré Calderone. Une des anecdotes les plus étranges est celle de Riina récitant, en larmes, un éloge à l'enterrement d'un frère assassiné de Calderone, alors que c'était Riina lui-même qui avait commandité le massacre. Calderone a également indiqué que, lorsque Riina voulut épouser Antonietta, la famille de cette dernière s'y était fermement opposée. Calderone cita Riina en disant : « Je ne veux aucune autre femme que ma Ninetta, et si  sa famille ne me laisse pas l'épouser, je serai obligé d'en tuer certains ». La famille de Ninetta ne montra dès lors plus aucune opposition aux plans matrimoniaux de Riina.

 

On est bien loin du doucereux Don Vito !!!

 

Mais on peut quand même se faire plaisir avec le parrain...

 

https://www.youtube.com/watch?v=QK736KcqdK4

 

 

 

Pour en savoir plus :

 

https://www.memoiresdeguerre.com/article-riina-salvatore-dit-toto-riina-43714943.html

 

https://www.persee.fr/doc/polix_0295-2319_1995_num_8_30_2066

 

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parrain.pdf

 

 



[1] Dit « Toto Riina », c’est comme çà que nous l’appellerons pour la suite.

[2] Cosa nostra (« notre chose, notre affaire, entre nous ») : le nom par lequel les membres de la mafia sicilienne désignent leur organisation. Le terme a été rendu publique par le repenti américain Joe Valachi en 1963.

[3] Un jugement de la Cour de cassation a finalement annulé les accusations et l’a acquitté le 30 octobre 2003. 


16/12/2023
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Le départ de monsieur de Lapérouse.

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Partie 1 : la préparation

 

En 2018, nous allons célébrer mai 68, commémorer le 11 novembre 1918. Mais, il y a juste 230 ans disparaissait monsieur de Lapérouse. En effet, c’est probablement le 10 mars 1788 que Lapérouse quitta Botany Bay avec l’intention de revenir aux îles Tongas, puis d’aller explorer les îles de Santa Cruz. C’est dans l’une de celles-ci à Vanikoro qu’il trouva la mort avec tout son équipage. Il avait prévu de rentrer à Brest en juillet 1789 !  Au milieu de l’agitation politique, la disparition  de monsieur de Lapérouse ne sembla pas émouvoir l’opinion. Louis XVI, pourtant, s’en préoccupa. Quelques minutes avant son exécution, il prononça, paraît-il, ces quelques mots : « A-t-on des nouvelles de monsieur de Lapérouse ? ». Il fallut attendre près de quarante ans et l’expédition de Dumont d’Urville pour savoir enfin ce qu’il était advenu de monsieur de Lapérouse.

 

Un marin expérimenté.

 

Le 1er août 1785, toutes voiles dehors, les deux frégates  de la marine royale, la Boussole et l’Astrolabe, s'éloignent de la rade de Brest pour un voyage autour du monde. Admirablement préparé, fertile en découvertes, le voyage sera une tragédie maritime en trois actes : noyade collective, massacre criminel et naufrage. A la tête de l'expédition, un marin français parmi les plus illustres, un homme de coeur, un humaniste. Il s'appelle Jean-François de Galaup, comte de Lapérouse. Le choix de cet homme, pour diriger cette aventure, n’est dû ni au hasard, ni à sa naissance. Il n’est pas d’une famille de haute noblesse, pourvue de vastes privilèges. Il fait partie de ces familles de bourgeois albigeois, qui se sont enrichies grâce au commerce, puis ont acquis des titres de noblesse. Le hasard n’est aussi pour rien dans sa désignation, c’est un marin expérimenté. Dès l’âge de 15 ans, il a commencé à fouler le pont des navires. En vingt cinq ans, il gravit tous les échelons de la marine royale et, en 1780, il est promu capitaine de vaisseau et reçoit le commandement de la frégate Astrée. Entre temps, il a passé presque toute sa vie sur l’eau. Il a participé à la guerre de sept ans (1756-1763), à bord de cinq navires différents. En 1759, il est blessé à bord du Formidable, et fait prisonnier par une escadre anglaise. Dès sa libération, il part pour l’Amérique à bord du  Robuste, jusqu’au traité de paix de 1763. Le Bulletin de la Société de géographie[1]  donne une version savoureuse des aspirations héroïques de monsieur de Lapérouse : « Il soupire après de nouveaux combats ; mais la guerre cesse ; alors, au lieu de passer dans le repos le temps de paix que donna à la France le traité de 1863, il s’embarqua, et pendant quatorze années, parcourant plusieurs fois le monde, il se prépare à devenir digne de la noble mission qui doit, un jour, lui être confiée ». Les hostilités  contre l’Angleterre reprennent avec la guerre d’indépendance américaine. Il est de toutes batailles navales contre la marine anglaise. Sa carrière militaire s’achève en 1783. Il aurait pu vivre tranquillement de la pension versée par l’ordre de Saint-Louis, cependant en 1785, la passion de la mer refait surface. Mais, Lapérouse n’est pas seulement un marin expérimenté. Fondamentalement c’est un homme des Lumières qui croit à la science et au progrès. Franc maçon (il avait été initié en 1774), il fera preuve au cours de son périple d’une curiosité insatiable.

 

Un contexte favorable.

 

La paix maritime revenue en 1783 permet d’envisager des voyages d’exploration que Cook avait fait en pleine guerre. L’océan Pacifique Est est connu des européens depuis environ 1520, grâce à Magellan, qui effectue la première traversée transpacifique, et prend la mesure de cet océan couvrant presque la moitié du globe. Les Portugais dans leur avancée vers Macao dressent les premières cartes notamment d’Australie Orientale. On connaissait depuis longtemps l’existence des pays de l’autre rive du Pacifique, en particulier la Chine mystérieuse, et supposée riche, mais plutôt par la voie terrestre en Asie. Dés 1543 les Philippines sont rattachées au Mexique espagnol, mais le corsaire anglais Francis Drake conteste le monopole espagnol dans le Pacifique nord dés 1680. Après 1700, d’assez nombreux navigateurs avec des buts divers parcourent le Pacifique, hollandais, français, anglais, espagnols et russes. Puis des explorateurs plus officiels, dont Bougainville, concentrent leurs trajets après la Terre de Feu sur la route approximative Ile Juan Fernandez/ Tahiti/ Nelle. Guinée. Mais, c’est Cook qui de 1769 à 1788 inaugure une navigation scientifique avec des cartes précises et lève presque toutes les grandes énigmes au cours de trois voyages de 1769 à 1778 (Australie de l’Est et Nouvelle Zélande, « continent austral » et passage par le détroit de Behring). L’air du temps et la paix, pour un temps retrouvée permettent donc à la monarchie française d’envisager une grande expédition qui allie exploration, esquisse de colonisation et recherche scientifique.

 

Une préparation minutieuse.

 

Le choix des hommes et du matériel revêt une importance capitale.  Les navires sont deux grosses gabares récentes (mais dont on a déjà l’expérience du comportement à la mer) appelées flûtes, de 460 tonneaux (800 m3), du genre utilisé par Cook, faiblement armées. Elles sont remises en parfait état à Rochefort puis à Brest. Ensuite chacune d’elles est adaptée pour pouvoir loger quinze à vingt officiers ou savants/techniciens dans une intimité et un confort tout relatifs et fournir des locaux aérés et propres à un équipage relativement peu nombreux de 110 hommes par bateau alors qu’une frégate en embarque 350. Du point de vue des aménagements on construit une demi dunette pour Lapérouse et des cabines légères pour les savants. Elles reçoivent pour nom l’Astrolabe (commandée par Lapérouse) et la Boussole (commandée par son ami Fleuriot de Langle). Les équipages sont choisis de la meilleure qualité tant pour leur compétence que pour leur résistance à une très longue navigation. La composition de l’équipage de chacun des bateaux est sensiblement la suivante : 6 officiers et 4 gardes de la Marine ou assimilés, une dizaine de savants ou techniciens, 6 maîtres et une dizaine de « surnuméraires » qui sont en général des maîtres spécialisés avec en particulier le second chirurgien. On compte également une dizaine de techniciens : charpentiers, calfats et voiliers ; 40 matelots : gabiers, timoniers ou simples matelots et 6 domestiques. Sur le plan militaire on dénombre une vingtaine de canonniers et fusiliers de différents niveaux. Au-delà des marins, les buts scientifiques de l’expédition imposent d’embarquer scientifique et savants. Une douzaine de savants et d’ingénieurs, choisis parmi les meilleurs de leur temps et accompagnés de trois dessinateurs, emportent à bord une bibliothèque impressionnante et les instruments les plus sophistiqués (chronomètres, observatoire portatif) afin d’accomplir leurs missions dans tous les domaines (cartographie, astronomie, géographie, histoire naturelle, physique). Parmi lesquels on peut citer :

            - Joseph Lepaute Dagelet (1751-1788), astronome ;

            - Jean Honoré Robert Paul de Lamanon (1752-1787), physicien, minéralogiste, météorologiste ;

            - Louis Monge (1748-1827), astronome (frère de Gaspard Monge) ;

            - Barthélémy de Lesseps (1766-1834), diplomate, débarqué à Petropavlovsk, oncle de Ferdinand de Lesseps.

À Londres, l’ingénieur Monneron se renseigne au sujet de la prévention du scorbut et des marchandises d’échanges à embarquer, et acquiert des instruments de précision.

La cohabitation des marins et des savants n’ira pas sans heurt.

 

Des instructions précises.

 

Les Instructions sont définies par trois personnalités, le roi Louis XVI dont on sait l’intérêt pour la marine et la géographie, le ministre de la Marine de Castries et le directeur des ports et arsenaux Claret de Fleurieu qui en est le rédacteur. Les objectifs du voyage qui doit durer trois ans, sont variés :

– compléter la cartographie du Pacifique, notamment en ce qui concerne la côte nord-ouest de l’Amérique et la côte asiatique ;

– créer des comptoirs pour le commerce des peaux entre la côte ouest de l’Amérique et la Chine ;

– mener un programme ambitieux d’observations scientifiques ;

– espionner les implantations des autres puissances européennes ;

Des instructions très détaillées lui furent remises le 26 juin 1785 (voir :  https://fr.wikisource.org/wiki/Voyage_de_La_Pérouse_autour_du_monde/Tome_1/Mémoire_du_Roi )

Concernant la cartographie, elles fixaient un tracé très précis de l’itinéraire à suivre selon un calendrier trop rigide pour être réaliste. Une fois doublé le cap Horn, les deux vaisseaux devaient rechercher l’île de Pâques, explorer l’Océanie, remonter ensuite vers les iles Marquises, d’où ils devraient se diriger vers l’Alaska puis le Kamtchatka. L’expédition était censée se continuer vers la mer du Japon, la Corée puis redescendre vers les Philippines avant de rentrer à Brest par le Cap de Bon espérance. Programme démesuré pour les moyens de l’époque. Même le travail des scientifiques est codifié par l’Académie des sciences. Nouvelle originalité de ce voyage, les instructions contiennent un abondant chapitre sur « la conduite à tenir avec les naturels des pays où les deux frégates de Sa Majesté pourront aborder ».  Les principes de  « douceur et l’humanité » doivent être la règle. L’emploi de la force doit être l’exception. Enfin, la dernière partie traitait « des précautions à prendre pour conserver la santé des équipages ». Tout y passe, de la propreté des équipages à la bonne conservation des vivres. Les expériences précédentes ont montré les ravages du scorbut. Le chargement comprend de la nourriture pour plusieurs années, de la boisson et du bois de chauffage pour plusieurs mois, des rechanges de gréement, d’apparaux et d’embarcations pour la durée de la campagne, de la documentation et du matériel scientifique fragile et encombrant et enfin de la pacotille pour les échanges. Fin juillet 1785, tout est paré. Monsieur de la Pérouse pense sans doute accomplir la mission de sa vie et Louis XVI donner le départ de l’expédition qui marquera son règne.

Rendez-vous bientôt pour le récit de l’expédition et la bibliographie !

 

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[1] Bulletin de la société de géographie, 2e trimestre 1888, Paris 


05/12/2023
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les anars ont leur Dreyfus : Jean-Jacques Liabeuf

 

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Un anar ! Un pur, disait ses compagnons. Jean-Jacques Liabeuf est mort en 1910, parce qu’il n’avait pas supporté d’être traité de maquereau par le police des mœurs. Son exécution dans la nuit du 30 juin au 1er juillet se déroule dans un climat d'insurrection. Un agent est blessé, tout comme des centaines de manifestants, dans les affrontements entre la police et les défenseurs de Liabeuf. Jusque sous le couperet de la guillotine, le condamné ne cessera de clamer qu'il n'a jamais été un souteneur. Mais alors qui était Jean-Jacques Liabeuf ?

 

La jeunesse chahutée de Jean-Jacques Liabeuf. 

 

Jean-Jacques Liabeuf est né à Saint-Étienne le 11 janvier 1886. Son père meurt alors qu'il n'a que 4 ans, sa mère est donc obligée de l'élever seule, avec son frère. Il est placé comme apprenti chez un armurier dès sa quatorzième année, il n'y reste que six mois, puis entame une formation de cordonnier. Avant l’âge de dix-neuf ans, il subit deux condamnations de trois et quatre mois pour vagabondage et vol en bandes organisées. Une dernière peine l'envoie encore derrière les barreaux tout en lui interdisant le séjour à Saint-Étienne pendant cinq ans. A Saint-Etienne, nulle trace de ses penchants anarchistes. Pourtant la ville ne manque pas de tentations. Car, c’est ici qu’est né  Sébastien Faure, l’anarchisme y est puissant et la surveillance policière ne désarme pas.  Après la prison, il goûte au bataillon d’Afrique. Interdit de séjour à Saint-Etienne, il quitte alors définitivement sa région natale pour s’installer à Paris où il travaille régulièrement comme cordonnier. Les trois patrons qui l’ont employé viendront d’ailleurs témoigner en sa faveur lors de son dernier procès, le décrivant comme un travailleur honnête et compétent.

 

La rencontre fatale. 

 

A cette époque, il demeure au 132 rue Saint-Martin, dans un de ces hôtels borgnes où on se loge la nuit pour huit sous. Ouvrier, à quelques minutes de là, Jean-Jacques a une vie parfaitement réglée. Il ressemelait tout aussi bien les souliers des journaliers que les bottines des arpenteuses de trottoir. Il excellait dans le « remontage » des savates. Autrement dit, il fabriquait de nouveaux modèles avec des « tiges » prises sur d’anciennes chaussures. Chaque samedi, au lendemain de sa paye hebdomadaire de 52 francs, il dépensait, sans compter dans les bistrots du Sébasto. Il était généreux avec ses compagnons de virées tardives. Compagnonnage hétéroclite fait de vagabonds sans le sou, de travailleurs en mal d’embauche, mais aussi de quelques individus habiles au poignard. Il lui arrivait de boire une liqueur avec la Grande Marcelle, une demoiselle de petite vertu qui, à vingt trois ans, passait pour la doyenne des tapineuses du coin. Un soir, elle lui présente une petite brunette aux yeux noirs dénommée Alexandrine dite Didine.  Jean-Jacques ne tarde pas à tomber amoureux de la petite Didine. Tout irait bien, si Didine Pigeon n’oeuvrait pas sous la coupe d’un souteneur, un gars solide, nommé Gaston. L’affaire ressemble étrangement à celle qui alimenta le Paris « Apache » au début du siècle : celle de « Casque d’Or » voir (  casque d'or) . Comme dans le film de Jacques Becker, les deux hommes s’affrontent en duel derrière l’église Saint-Merri. Au moment où ils sortent leurs armes, une nuée d’agents débarque et empêche le combat singulier d’arriver à son terme. Cependant, le protecteur attitré n’a pas dit son dernier mot. Car, il est de plus indicateur de police. Jean-Jacques est mis sous la surveillance de deux agents. Le 3O juillet, ils prétendent avoir arrêté Jean-Jacques, alors qu’il recevait de l’argent de sa maitresse. Malgré les dénégations des deux amants, Jean-Jacques écope de trois mois de prison et cinq ans d’interdiction de séjour. Libéré après sa peine, il doit d’ailleurs retourner en prison pour un mois, le 14 novembre de la même année pour ne pas avoir respecté cette interdiction. Or, s’il a pratiqué le vol, Liabeuf hait le proxénétisme et il juge infamante la condamnation dont il a fait l’objet. En prison, la haine le dévore et il ne pense qu’à sa vengeance. C’est là qu’il élabore son plan : "Mon cerveau, dira-t-il lors de son ultime procès, n’arrêtait pas de tourner."

 

Laver son honneur. 

 

Le 27 janvier 1910, Liabeuf qui a repris sa profession de cordonnier, revêt une étrange armure confectionnée à l’atelier en l’absence de son patron. Ses bras et ses avant-bras sont garnis de brassards de cuir, hérissés d’une multitude de clous de dix millimètres ; ces brassards sont aujourd’hui exposés dans le musée de la police, 1 bis, rue des Carmes, dans le 5e arrondissement. Armé d’un revolver Hammerless et d’un tranchet de cordonnier bien aiguisé, il s’enveloppe d’une cape et part à la recherche des brigadiers Vors et Maugras, responsables de sa condamnation pour proxénétisme. Mais rue Audry-le-Boucher, il se retrouve face à une patrouille de police, prévenue par un patron de café du quartier devant lequel Liabeuf avait exhibé ses brassards en lui confiant ses intentions. Il fait alors feu sur le gardien Deray qu’il blesse mortellement. Lui-même est blessé d’un coup de sabre. Son arrestation est rendue difficile par le port de ses brassards et plus d’un gardien aura les mains en sang. Accusé d’homicide avec préméditation, de violence et voies de fait sur agents de la fonction publique, il ne nie pas les faits. La cour d’assises de la Seine le condamne à mort le 4 mai 1910, et il quitte la salle en proclamant : "je ne suis pas un souteneur et ce n’est pas la peine de mort qui m’empêchera de protester jusqu’à la dernière goutte de sang." Nombreux étaient les témoins qui étaient venus appuyer ses dires et affirmer que, s’il fréquentait les apaches, Liabeuf n’en était pas moins un ouvrier vivant des fruits de son travail, et en aucun cas un souteneur. L’idée de sa vengeance le tourmentait jour et nuit depuis la condamnation infamante dont il avait été victime. Même s’il aurait préféré s’attaquer aux responsables directs de son arrestation, sa haine s’étendait à tous les représentants des forces de l’ordre. "J’aurais voulu les tuer tous et je regrette de n’avoir pas fait plus d’orphelins", aurait-il dit plus tard à Fresne à des codétenus.

 

La fièvre monte.

 

Son avocat, Lucien Leduc le persuade d’accepter l’idée d’un recours en grâce. « Je veux bien faire appel à sa justice, mais je ne veux pas de sa pitié », lui déclare-t-il en signant les formulaires. L’avocat est persuadé que la demande aboutira. Des pétitions en sa faveur circulent dans la France entière. Dès la condamnation connue, des affiches, des articles, des réunions furent organisés. Les opinions étaient tranchées, Jaurès s'en mêla, Gaston Couté lui consacra une chanson dans le journal de Gustave Hervé qui fit campagne dans le journal anarchiste : "La Guerre sociale"  et publia une édition spéciale portant en titre, en caractères d'affiche :

 

"On va tuer Liabeuf ! Demain, tous à la guillotine"

 

On s'arracha les numéros et bientôt dans tout Paris se tiennent, des réunions, des conciliabules. Des comploteurs envisagent même d' « enlever » la guillotine. Mais c’est surtout dans les colonnes de La Guerre sociale que s’expriment les défenseurs de Liabeuf : « Je trouve que dans notre siècle d’aveulis et d’avachis, il a donné une belle leçon d’énergie, de persévérance et de courage, à la foule des honnêtes gens ; à nous-mêmes révolutionnaires, il a donné un bel exemple. [ … ] Tous les jours, les magistrats, avec une légèreté, une inconscience ou une férocité sans nom, dans des jugements rendus le cœur léger et par-dessous la jambe, promènent la ruine, la douleur, le déshonneur dans les familles ; avez-vous jamais ouï qu’une seule de leurs victimes se soit vengée ? »Pour cet article publié le 12 janvier 1910 dans La Guerre sociale, Gustave Hervé fut condamné à quatre ans de prison pour apologie. Même s’il est opposé à la peine de mort, Armand Fallières refuse de commuer la peine. L’exécution est fixée au 1erjuillet à l’aube. Elle doit avoir lieu à la prison de la santé, la guillotine est remisée à celle de la Roquette. Il faut un escadron pour la protéger tant on craint des manoeuvres désespérées. Dans la cour de la prison, on installe un escalier au pied de l'échafaud. Liabeuf arrive, encadré par un aumônier qui l'accompagne malgré le refus du condamné. Sa chemise est largement échancrée, deux hommes en noir l'encadrent. Il est entravé comme une bête à l'abattoir, ce qui rend sa marche vacillante, les mains liées dans le dos, ce qui l'oblige à porter sa tête en avant. Les aides l'entrainent pour d'une poussée, le faire basculer sur la planche. Alors pendant l'ultime seconde qui précède la chute de la lourde lame on entend d'une voix rauque : " Vive l'anarchie ! Mort aux va....!"le cri fut interrompu par la lame d'acier du couperet de la Veuve. 

 

Suite et fin.

 

L’exécution de Liabeuf n’eut pas de conséquence aussi extrême que l’affaire Dreyfus. Néanmoins, un groupe, intitulé Les vengeurs de Liabeuf, se manifesta en blessant à deux reprises le policier responsable de l’arrestation de celui qu’ils s’étaient donné pour mission de venger. L’année suivante, c’est la bande à Bonnot qui défrayait la chronique et c’était au tour d’autres jeunes têtes d’être fauchées par la machine à Deibler et de rouler dans le panier

 

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Pour en savoir plus :

 

Yves Pagès, L'Homme hérissé. Liabeuf, tueur de flics, L'Insomniaque, 2002.


03/12/2023
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