Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Crimes peu ordinaires


Crimes en tout genre

 

 

 

Crimes en tout genre

 

La mort de la mystérieuse dame à l’ombrelle 

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L’affaire Jules Durand: l'exception judiciaire

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Germaine Berton : un acquittement étonnant

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La sinistre trajectoire de Vere Goold

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La Malle à Gouffé.

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Le tueur amateur de courtisanes.

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Jeanne Weber, « l'ogresse de la Goutte d'Or ».

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L’affaire Joseph Vacher : l’exécution d’un aliéné ?

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Le meurtre de Paul Grappe 

 

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Un crime de braves gens. Hautefaye – Périgord 1870.

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Les mystères de l’affaire Troppmann.

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L’affaire Cadiou : l’au-delà au service des enquêteurs.

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Croassements meurtriers au-dessus de Tulle.

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Marguerite Steinheil : le procès d’une femme du monde.

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La mystérieuse affaire de Dahlia noir.

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Thérèse Humbert : l’escroquerie en guise d’ascenseur social.

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Le Dreyfus des anars.

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L'L'histoire de la vraie casque d'or

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Marius Jacob : Robin des bois de la Belle époque

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La mort embarrassante d'Oscar Dufresne

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Clarisse Manzon : héroïne malgré elle (seconde partie)

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Clarisse Manzon : héroïne malgré elle (première partie)

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05/09/2023
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La mort de la mystérieuse dame à l’ombrelle.


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Le procès, aux assises de Melun, à la mi-août, fait grand bruit et s’achève par la condamnation aux travaux forcés à perpétuité de cette femme érudite, mariée à un négociant failli et mère de deux enfants. Plusieurs journalistes prédisent que le crime commis par cette inculpée énigmatique, défendue par le célèbre avocat Charles Lachaud, deviendra l’une des « causes célèbres » du siècle. Mais, contre toute attente, aux lendemains du verdict, cet évènement judiciaire exceptionnel n’occupe plus que de minces filets dans la presse locale et départementale.

 

Pour quelles raisons cette affaire, suivie par les plus grands tribunaliers[1] français et étrangers, n’a-t-elle pas pris place dans la mémoire collective ? Pourquoi, après un mois de vive lumière induite par le meurtre, cette Normande au comportement insolite, venue chercher fortune à Paris, pratiquant l’hypnose et le magnétisme animal alors en vogue, n’a-t-elle plus intéressé personne – ou presque ?

 

Macabre découverte à Fontainebleau. 

 

Le dimanche 12 mai 1867, le cocher Onésime-Auguste Noël revenait avec sa voiture du Bouquet du Roi, célèbre chêne de la forêt, par la route du Mont-Fessas, quand il remarqua à quelques pas du chemin, une femme étendue au milieu d'une petite clairière. Elle portait une belle robe de dentelle à crinoline rouge, une ombrelle cachant son visage. La femme semblait dormir paisiblement, se reposant peut-être d'une longue promenade par ce chaud après-midi de printemps.

Le lendemain, un peu après quatre heures du soir, le même cocher qui promenait un groupe de touristes, aperçut la même femme allongée, à la même place et dans la même position. Inquiet, il descendit de sa voiture et se dirigea vers l'étrange endormie. Le cocher écarta l'ombrelle et découvrit un grouillement de vers et de larves qui couvrait le visage d'une morte. Noël retourna à Fontainebleau à vive allure, directement chez le commissaire de police.

 

Une affaire rondement menée. 

 

L’enquête progresse vite car le nom de la morte, Mertens-Dusart, est gravé à l’intérieur de son alliance. Le commissaire Trocherie et ses hommes apprennent que la victime est arrivée de Paris le 7 mai avec une amie et que toutes deux ont dormi à l’Hôtel de France et d’Angleterre, dans deux chambres communicantes. Il découvre également que, le lendemain soir, la femme inscrite sous le nom de Lebouis est revenue seule dans l’établissement, affirmant avoir perdu sa compagne à proximité de l’auberge de Franchard, où elles avaient déjeuné.

Dès le 15 mai, l’affaire est confiée au juge bellifontain Hippolyte Bouilly. Ce dernier enjoint le chef de la Sûreté de la préfecture de police parisienne, Antoine Claude, de faire rechercher Mathilde Frigard-Lebouis, dont le comportement et les propos ont paru étranges aux différents témoins. Cette dernière est rapidement appréhendée dans sa boutique de comestibles nouvellement acquise, 34 rue Montholon.

Quelques heures plus tard elle est en état d’arrestation car les policiers ont découvert dans la chambre de bonne qu’elle occupe, à proximité de l’épicerie, des valeurs appartenant à la victime, un revolver chargé et des manuels de toxicologie.

Dès que la suspecte est déférée à la Conciergerie, le 17 mai, les informations délivrées à la presse, déjà rares, cessent totalement jusqu’à la fin de l’instruction, le 25 juillet.

 

Une instruction au pas de charge sous un silence de plomb. 

 

Le magistrat instructeur et le commissaire de police font preuve de célérité. La victime, jeune veuve, et sa mère ont connu une vie itinérante, d’un hôtel à l’autre. Et puis, subjuguée semble-t-il, elle rencontre Mathilde Frigard. Le chef de la sûreté, Antoine Claude, que les mémoires apocryphes rendront célèbre, la soumet en deux mois à dix-neuf interrogatoires. La victime a été son amante, et Mathilde Frigard s’était livrée à la fois à des activités de proxénète de spirite, hypnotisant ou envoutant son entourage. Elle possède aussi une culture scientifique, qui lui vient en partie de son père, d’abord officier de santé puis docteur en médecine, comme l’attestent plusieurs ouvrages trouvés lors de la perquisition, notamment un traité de toxicologie de Mathieu Orfila. Le silence de plomb, qui s’abat sur l’affaire, s’explique de plusieurs manières. Charles-Emile Duret, commissaire chargé de l’enquête est un quasi familier de la suspecte puisqu’il demeure rue Montholon au-dessus de l’épicerie détenue par Mathilde. Comme il le mentionne au bas de son premier rapport, depuis le 10 mai, il a déjà reçu à deux reprises dans son bureau un certain Henri Burdet, 27 ans, qui s’inquiétait de la disparition de sa colocataire et ex-maîtresse, Sidonie Mertens. Or, comme le rappellera Monsieur Claude dans ses Mémoires, Duret, surnommé par la brigade des mœurs Le Requin, pour avoir « passé une partie de sa vie avec les dames », a pour indicateur le proxénète Burdet, alias Le Dos-Vert. Ce jeune homme, viveur et endetté, placé sous curatelle par ses parents restés en Savoie, donne régulièrement des renseignements à la Préfecture en échange de son impunité. Le juge d’instruction a aussi intérêt à la discrétion. Il fait preuve d’un sérieux manque de curiosité. Il n’interroge jamais l’accusée sur les activités qu’elle a exercées à son arrivée à Paris et ne se préoccupe pas de savoir comment une mère de famille à « l’allure provinciale » a pu basculer dans l’homosexualité et le « gai Paris ». Magistrat en disgrâce pour cause d’opinion républicaine, il espère, en résolvant avec succès, cette affaire délicate, retrouver les grâces de pouvoir et enfin quitter Fontainebleau, ville qu’il déteste. 

 

Le retour de Mathilde. 

 

Mais dès que le rapport est transmis au parquet, les journalistes, jusqu’alors tenus à l’écart, se passionnent pour cette ténébreuse histoire dont ils ignorent presque tout. La vie romanesque des deux amies, que l’instruction dévoile en partie, les captive. Le procès se déroule à Melun, du 9 août au 15 août 1867, et attire un public nombreux mais essentiellement local, curieux de voir une femme « ayant des habitudes qui ne sont pas naturelles à son sexe » : proxénétisme, maniement des armes, savoirs médicaux, magnétisme…Voici ce que rapporte la presse locale : « « La foule était très-grande au palais de justice. L'accusée a excité, un grand mouvement de curiosité. Son œil est expressif ; elle est entrée sans témoigner le moindre trouble, et a jeté les yeux sur le plan de la forêt de Fontainebleau, que tenait son défenseur. L'accusée a écouté la lecture de l'acte d'accusation en baissant la tête et en rougissant. Sa mise est fort simple : gantelet en soie noire, chapeau orné de lierre. La femme Frigard répond d'une voix douce et nie toutes les charges. ». Au long du procès, le président, comme l’avocat général Onfroy de Breville, mettent tout en œuvre pour discréditer une femme dont ils réprouvent le comportement. Dès le début de l’interrogatoire, le Président  Dubarle, catholique fervent pour lequel il est inconcevable d’être à la fois homosexuelle, bonne épouse et excellente mère, savante et criminelle, fait la morale à Mathilde Frigard.

Contrairement aux magistrats, les tribunaliers sont séduits par la personnalité de l’accusée et font partager leur enthousiasme à leurs lecteurs. Dès qu’elle est attaquée, ils se moquent des témoins à charge. 

Les journalistes dénoncent aussi l’attitude du président Dubarle qui, après avoir ordonné à l’huissier de montrer aux jurés l’album de photographies masculines saisi par la police au domicile de la victime, n’hésite pas à donner les noms et les professions de ces riches clients de Sidonie Mertens. Cette énumération choque Henri Rochefort, qui signe dès le lendemain un éditorial dans Le Figaro.

« Je donne cent mille francs et un parapluie rouge à qui me prouvera de quelle utilité pouvait être, dans l’interrogatoire de la femme Frigard, la production des photographies avec les noms et qualités y annexés, d’hommes entièrement étrangers à la mort de la victime et qui lui avaient rendu visite dans un but que la magistrature, gardienne naturelle des mœurs qui ne savent pas se garder elles-mêmes, devrait dissimuler à tous les yeux. »

 

Les enquêtes sur la victime et la présumée meurtrière sont bâclées ; les témoignages contribuent à la défigurer. Mathilde, à l’évidence, ne se conduit pas comme devrait se comporter une femme honnête, mariée et rangée. Sa victime n’est guère mieux traitée. Son cadavre est autopsié trois fois. Le monde que ces deux « intrigantes » fréquentent n’est pas recommandable : elles veulent acquérir un hôtel louche, sorte de lupanar « interlope » comme on disait au XIXe siècle : L’Hôtel du Liban. L’endroit, surveillé par la police et le bureau des mœurs, héberge plusieurs demi-mondaines connues pour leur tribadisme. L’incompréhensible est là : « comment une mère de famille à "l’allure provinciale" a pu basculer dans l’homosexualité et le "gai Paris" ? » Comment également Sidonie a-t-elle pu « excessivement » se lier à une « femme active et érudite, mais ruinée et laide » ? Seule une explication extravagante – Mathilde hypnotiserait et droguerait Sidonie – peut rendre compte d’un tel lien malsain et pervers dans le Paris de l’Exposition universelle de 1867. Le procès n’arrange rien et continue à estropier l’accusée, petite, qui se tient voûtée, mais fait plus jeune que son âge et parle bien.

 

Le verdict et l’oubli 

 

Le jury d’assises est composé d’hommes de plus de 50 ans, majoritairement cultivateurs. Sur les 62 témoins requis, 57 sont à charge, et le président de la Cour d’Assises, en fin de carrière est un moralisateur qui commence la plupart de ses questions à Mathilde par « Comment avez-vous pu… ? » Seul l’avocat de l’accusée, un ténor du barreau, défend celle qui, autrefois, a été une épouse excellente qui a eu le malheur de perdre six de ses huit enfants en très bas âge et a connu la faillite. Mais, sans surprise, Mathilde Frigard est reconnue coupable (avec des circonstances atténuantes qui ne sont pas précisées) et condamnée aux travaux forcés à perpétuité, ainsi qu’à 100 F d’amende. La condamnée refuse de faire appel et, en dehors du prétoire, finit par avouer le crime, encore un acte incompréhensible pour ses contemporains.

Les 23 et 24 août, toute la presse publie ces révélations inattendues. Mathilde Frigard a bien tué son amie mais pas en l’étouffant, en lui faisant respirer de l’acide prussique. Elle a reproché aux médecins légistes leur incurie et aux enquêteurs d’avoir négligé la « piste de la fiole » qui avait été trouvée, cassée, à proximité de la morte. Elle a bien acheté son épicerie en faisant usage de faux, mais ceux-ci ont été rédigés par l’introuvable Williams dont la Cour niait l’existence. Elle est enceinte de cet inconnu. Si les tribunaliers avaient été conquis par cette femme atypique mais bonne épouse et bonne mère, ils ne suivent plus la détenue bisexuelle, qui humilie son conjoint, donc tous les hommes, remet en cause la médecine légale et la police scientifique encore balbutiante. Plus largement, ils n’apprécient pas d’avoir été grugés durant une semaine d’assises.

 

La presse nationale choisit de se taire. Les journaux locaux ne consacrent plus que quelques rares lignes à cette criminelle déconcertante. Ils en font désormais une épouse indigne, dont le mari, déshonoré, a demandé à changer de nom, et une mauvaise mère, qui a rompu tout contact avec ses deux enfants et refuse, après son accouchement, de voir son bébé qui ne survivra pas.

 

Cette affaire laisse entrevoir les conditions requises pour que se fabrique, ou ne se fabrique pas, une « cause célèbre ». Mais, si elle n’a pas pris place dans la mémoire collective, sans doute a-t-elle exercé une influence non négligeable sur Jean-Baptiste Troppmann, grand lecteur de La Gazette des tribunaux et du Droit, qui assassinera un an et demi plus tard, de façon comparable, sa première victime, Jean Kinck. 

 

Pour en savoir plus :

 

Myriam Tsikounas, Le Monde de Mathilde. Une femme savante et criminelle, Chêne-Bourg (Suisse), Georg Éditeur, 2021, 287 p.

 

https://www.retronews.fr/tags/mathilde-frigard

 

Cliquez ici pour télécharger :

 

La-mort-de-la--myste--rieuse-dame-a---l.pdf

 

 

 



[1] Journalistes spécialisés dans le compte rendu de procès. 


27/06/2023
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l'affaire Jules Durand: l'exception judiciaire

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Fait extrêmement rare dans l’histoire judiciaire française, le 15 juin 1918, Jules Durand est définitivement reconnu innocent par un arrêt de la Cour de cassation. Elle reconnaît même que des faux témoignages sont à l’origine de sa condamnation, sans pour autant, envisager des poursuites contre leurs auteurs. C’est l’aboutissement d’un combat de huit ans pour l’abolition d’une condamnation à mort prononcée sur une accusation montée de toutes pièces.

 

Au départ une vie banale.

 

Avant l’affaire, on ne  sait pas grand chose de la vie de Jules Durand. Il est né le 6 septembre 1880 au Havre. Au début du siècle, ses parents viennent habiter sur le port, quai de Saône, au-dessus du « P’tit sou »qui deviendra un des plus fameux cafés de docker. Son père, chef d’équipe aux Docks et Entrepôts, « ouvrier modèle », souhaitait qu’il devienne artisan : aussi, après l’école primaire, il commença son apprentissage de sellier-bourrelier, profession qui devait lui assurer sécurité et aisance, introuvables sur le port. A priori, il ne manifesta beaucoup d’appétence pour le métier. Jules Durand, qui par conviction, ne but jamais que de l’eau et adhère à la Ligue antialcoolique. Il s’inscrit à l’Université Populaire et très vite milite à la Ligue des Droits de l’Homme. Pacifiste et syndicaliste révolutionnaire, orateur avide d’instruction, « toujours très proprement vêtu »et n’ayant jamais franchi le seuil des cafés, il refuse la quiétude de l’emploi pour aller travailler sur les quais.  D’abord employé aux Docks et Entrepôts, il en est licencié en 1908 pour propagande et actions syndicales (il était trésorier). Il retrouve cependant rapidement du travail. 

 

La grève de 1910. 

 

En 1910, une vague de grèves déferle sur la ville du Havre. Ces grèves, soutenues par la Bourse du Travail, propre à la ville industrialo-portuaire, se soldent en majorité par de belles victoires pour les ouvriers. Le syndicat des charbonniers, nouvellement reconstitué, en prend acte et décide de faire valoir, à son tour, ses revendications. Démunis, alcooliques pour la plupart (90% d’alcooliques chez les charbonniers), touchés par le chômage et la pauvreté, les charbonniers sont isolés, déclassés. Bon nombre d’entre eux vivent sur les quais, dorment dans des wagons désaffectés avec femme et enfants. La misère comme seul bagage, les charbonniers havrais voient leur emploi précaire menacé sérieusement, dès l’été 1910, par l’installation sur le port d’un nouvel appareil de levage, surnommé le « Tancarville », créé par l’ingénieur Clarke. Cet engin révolutionnaire remplaçait le travail de près de 150 ouvriers. Avec l’appui de la Bourse du Travail, le syndicat des charbonniers se lance à la conquête de revendications salariales et sociales. Or, les portes du patronat restent closes. Jules Durand, alors secrétaire du syndicat des charbonniers, ne désespère pas et multiplie les réunions syndicales. La grève est déclarée le 18 août 1910. Un climat de tensions s’installe très vite. Les pressions patronales s’intensifient et le travail des non-grévistes, « des jaunes »,met à mal l’action entreprise par les charbonniers en lutte. Le 9 septembre 1910, un non gréviste dénommé Louis Dongé, fortement alcoolisé, prend à partie des charbonniers grévistes, tout aussi alcoolisés que lui au sein d’un bistrot, quai d’Orléans. Il les provoque, sort même un pistolet de sa poche, une rixe s’en suit. Dongé est désarmé et roué de coups par ses adversaires. Il meurt le lendemain matin à l’hôpital.

 

Une instruction au pas de charge.

 

Le 10 septembre, une enquête sommaire est menée sur le port et, le 11 septembre au matin, la police vient chercher Jules Durand à son domicile ainsi que les frères Boyer, c’est-à-dire tous les responsables du syndicat des charbonniers. Menottes aux poignets, les prévenus ne connaissent pas les raisons de leur arrestation. En réalité, les autorités les accusent d’avoir fait voter le meurtre du non gréviste Dongé lors d’une réunion syndicale à la Bourse du Travail et d’avoir organisé un guet-apens afin d’y arriver. La machination débute alors. Des témoins à charge sont achetés, les jurés sont influencés par une presse conservatrice qui forge l’opinion, l’indépendance du juge d’instruction n’est pas respectée, des témoins à décharge ne sont pas tous entendus… Dès lors, les ouvriers charbonniers, pris sur le fait en train de frapper Dongé, écopent de peines allant de 8 à 12 ans de bagne. Les frères Boyer, eux, sont acquittés. La peine la plus lourde est réservée au jeune anarchiste Jules Durand. En effet, le secrétaire du syndicat est accusé d’avoir une responsabilité morale dans le meurtre de Dongé et est condamné à mort, le 25 novembre 1910, malgré son innocence.

 

La bataille de l’innocence.

 

À l’annonce du verdict, Jules Durand tombe en syncope et est pris de convulsions. L’innocent vient d’être condamné à avoir la tête tranchée sur l’une des places publiques de Rouen. Le choc est tel qu’il ne reprend connaissance qu’au sein de sa cellule où on l’a revêtu d’une camisole de force. Libéré de ses liens seulement le lendemain, il intègre le quartier réservé aux condamnés à mort où une cellule austère, éclairée de jour comme de nuit, l’attend. Des chaînes lui sont tout de suite mises aux pieds et une cagoule noire lui est imposée à chacune de ses sorties de cellule. Les autorités prennent en effet le parti de préserver au mieux la vie des condamnés afin de la leur ôter, plus tard, grâce à la guillotine républicaine. Au Havre, où les journaux viennent de rendre public le verdict, l’émotion est vive. Dans les locaux de la Maison du Peuple, les responsables syndicaux rédigent à la hâte les tracts et affiches appelants au grand meeting du lendemain. Dès le 27 novembre, des affiches intitulées « Une Honte »et « Debout »recouvrent les murs de la ville. La Ligue des Droits de l’Homme mobilise aussi et appelle tous les citoyens à « sauver Durand ». A l’initiative de la CGT, un meeting réunit 4 000 personnes à Franklin.

Des mouvements de solidarité naissent dans de nombreux ports, comme à Londres, à Chicago, à Anvers, à Barcelone… où les mouvements ouvriers tiennent à apporter leur soutien au camarade Durand. Jusque dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, l’affaire Durand fait l’objet de débats. Sous l’impulsion du député radical Paul Meunier, la requête en grâce en faveur de Durand est signée par 200 députés et adressée au président Fallières. En dépit du rejet du pourvoi par la Cour de Cassation, la mobilisation s'intensifie. Au Havre comme ailleurs, se créent des comités de défense réclamant la révision du procès. Les notables locaux comme le maire Genestal, le député Siegfried se déclarent favorables à la révision. Dans le journal L’Humanité, Jaurès proteste avec véhémence contre le verdict de Rouen, symbole de cette justice de classe qu’il combat. Dans les colonnes du journal dont il est le rédacteur, tous les intellectuels de l’époque prennent fait et cause pour l’innocent Durand. Nombreux sont les observateurs à établir le parallèle avec l’injuste condamnation du capitaine Dreyfus en qualifiant la condamnation à mort de Durand d’« affaire Dreyfus du pauvre ».

 

Une grâce partielle et la plongée dans la folie.

 

Le 31 décembre 1910, René Coty, accompagné de M. Genestal, maire du Havre, est reçu en audience, à l’Elysée, par Armand Fallières, Président de la République. Il plaide à nouveau en faveur de Durand. Fallières décide de gracier partiellement Durand et de commuer sa peine de mort en sept ans de réclusion criminelle. Jules Durand commence à tenir des propos incohérents lors des visites effectuées tous les quinze jours, le vendredi, par son père, et multiplie les crises. La folie l’a gagné, son père ne le reconnaît plus. Les yeux injectés de sang, vieilli, terriblement amaigri, Jules Durand apparaît comme l’ombre de lui-même. Ses défenseurs prennent conscience de cet état de fait et redoublent d’efforts, en urgence, afin de faire sortir l’innocent de prison avant qu’il ne soit trop tard. Les gardiens et le personnel soignant de la prison n’arrivent plus à le gérer, ils n’ont pas été formés pour cela. Les recours à la camisole et aux calmants deviennent alors systématiques. La peur, que Jules Durand meurt fou en prison, devient une obsession. Grâce à une lutte effrénée et à une mobilisation de premier ordre, Jules Durand est enfin libéré le 16 février. À sa sortie, Jules Durand apparaît à ses camarades venus le chercher et à la foule qui l’acclame, telle une bête apeurée. Il flotte dans les vêtements qui lui ont été remis. Il ne les avait pas portés depuis son transfert à Rouen. Blême, dégarni, amaigri, Durand est marqué par la malnutrition, la folie, la dureté du régime carcéral. Hébété, il éprouve des difficultés à parler et remercie du bout des lèvres les personnes qui expriment leur joie lors de sa libération. Le retour au domicile familial est plus dur que prévu. Jules Durand, qui vit avec ses parents, sa compagne et sa toute jeune fille, dont il ne réalisera jamais l’existence, continue d’avoir des crises de folies.

 

La condamnation annulée. 

 

La maladie mentale de Durand constitue un nouvel obstacle à la révision car le cas d’aliénation du demandeur n’est nullement prévu par la loi pénale. La Commission de révision ordonne alors une nouvelle expertise sur son état mental. Une bataille d’experts commence, Jules Durand est même transféré en septembre à l’asile Sainte-Anne à Paris, pour être à nouveau examiné par les experts psychiatres les plus réputés. Sur la base du rapport impartial du magistrat Herbeaux, conseiller à la Cour d’Appel de Rouen, rétablissant la vérité et reconnaissant les erreurs commises au cours de l’instruction, la Cour de Cassation annule l’arrêt de la Cour d’Assises de Rouen du 25 novembre 1910. Il s’agit d’une victoire de taille pour les défenseurs de Durand. Curieusement, la Cour de Cassation suit les réquisitions de l’avocat général, et ordonne de ne pas poursuivre les auteurs de faux témoignages. La Compagnie Générale Transatlantique s’en sort bien. Le 15 juin 1918, la Cour de Cassation acquitte définitivement Jules Durand. Celui-ci est toujours enfermé à l’asile des Quatre Mares, soumis au régime des indigents (la Mairie du Havre et l’Etat se renvoyant la balle pour les frais d’hospitalisation !), asile où il meut le 20 février 1926. Son père est décédé depuis le 22 mai 1913 et sa mère a été admise, peu de temps avant, à l’hospice du Havre dans la salle des grabataires.

 

Comment a-t-il sombré dans la folie ?

 

Longtemps sa famille et ses amis se sont demandés ce qui avait déclenché une telle folie. Aux Quatre-Mare, Jules Durand a des moments de lucidité mais la plupart du temps, il tient des propos incohérents. Plusieurs facteurs sont à relever. L’annonce du verdict est terrible et reste la cause première du choc psychologique de Jules Durand. La justice n’est jamais allée aussi loin afin de punir un militant syndicaliste au Havre. Certes les arrestations et l’enfermement des mois entiers font presque partie du quotidien des militants et responsables syndicaux au Havre : Camille Geeroms, secrétaire général de la Bourse du Travail, Gaston Laville, son prédécesseur, en font la dure expérience, par exemple. Ici, le secrétaire du syndicat des charbonniers est condamné à mort, le verdict est un véritable traumatisme. Transparaît véritablement le désir des autorités de punir la voie révolutionnaire et syndicale. Jules Durand est un syndicaliste anarchiste, il devient le martyr du syndicalisme havrais.

 

Pour en savoir plus : 

 

Alain Scoff, Un nommé Durand, Éditions Jean-Claude Lattès, 1970.

 

http://www.lefigaro.fr/histoire/archives/2018/06/15/26010-20180615ARTFIG00295-il-y-a-100-ans-jules-durand-le-dreyfus-ouvrier-du-havre-est-rehabilite.php

 

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16/05/2023
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Germaine Berton : un acquittement étonnant

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Le 24 décembre 1923, après une semaine de procès devant les assises de la Seine, Germaine Berton est acquittée. Verdict étonnant, puisque Germaine Berton a reconnu le crime dont on l’accuse : l’assassinat de Marius Plateau. Marius n’est pas n’importe qui. Il est dirigeant des Camelots du roi, branche militante de l’Action française. Certes, personne  ne doute des talents de son avocat Henri Torrès, militant exclu du Parti communiste en 1923 et que  beaucoup considèrent comme le mentor de Robert Badinter. Cependant, il ne peut expliquer à lui seul qu’un jury, composé exclusivement d’hommes, acquitte une femme dont la personnalité va l’encontre de l’ordre social établi.

 

Une enfance marquée par la mort de Jaurès[1].

 

Germaine voit le jour le 7 juin 1902 à Puteaux. Cette ville fait alors partie de la banlieue ouvrière. Son père y possède un modeste atelier. Républicain, socialiste et franc-maçon, il appartient à cette catégorie d’ouvriers, qui oscille entre le salariat et l’artisanat, et qui a constitué la base populaire de la commune. Il est également réputé pour être un sérieux buveur de vin et d’absinthe. D’origine vendéenne, sa mère est pieuse, sobre et réservée. Grâce aux talents de mécanicien du père, la situation de la famille s’améliore.  Tout ce petit monde atterrit à Tours où Arsène Berton dirige un atelier d’une dizaine de personnes. Cependant, il n’a rien perdu de sa verve révolutionnaire et les soirs d’ivresse, il se déchaine :

« Vois-tu ma chérie nous aurons toujours à nous battre contre les autres. Toujours. C’est çà notre lot. Il faut taper dans le gras. Leur cracher à la gueule. A commencer par l’armée et ces trous du cul d’officiers. Voilà, c’est comme çà. » 

Germaine adore ce père. Elle découvre, dans sa nouvelle maison, de vieilles malles remplies de livres. Le livre deviendra son cabanon le plus sûr, son abri de cœur, son refuge indispensable, car sa mère, ulcérée par les débordements de son alcoolique de mari, claque la porte. Germaine choisit de rester avec son père.

« Ils ont tué Jaurès ! ». Le 31 juillet 1914, au café du Croissant, à travers une fenêtre ouverte, Raoul Villain tire une balle dans la tête du leader socialiste. Depuis l’annonce de ce crime, Arsène est en rage. Les fumiers ! Comment-ont-ils osé ! « C’est cette charogne de Daudet qui a fait descendre Jaurès. » Germaine n’y comprend rien. Le Daudet des « lettres de mon moulin » ? Arsène remplit son verre et lui explique calmement.

«  Mais non, ma fille, celui du moulin, c’est Alphonse. Je te parle de Léon, le fiston, Léon l’ordure, l’antisémite, le collaborateur de Charles Maurras. C’est lui qui appelait à tuer Jaurès ». Il est vrai que dans l’Action Française, les incitations à « Tuer Jaurès », sont  quasi quotidiennes. De ce jour, Germaine hérite la détestation viscérale que son père éprouve pour le Gros Léon. Et huit années plus tard, c’est elle qui répétera « Tuer Daudet ».

 

Une adolescence tuée par la guerre.

 

Jaurès mort, la guerre arrive. Même si elle est loin du front, la ville offre à Germaine le triste spectacle des permissionnaires hirsutes, boueux, crasseux, pouilleux, écrasés de fatigue, arrivant à la gare de Tours. Tandis qu’à quelques pas, les officiers bottés et sanglés dans leur rutilant uniforme sablaient le champagne en  galante compagnie. Elle a quatorze ans et déjà, elle pleure toutes les larmes de son corps. Sur les bords de la Loire, elle s’est offerte à un jeune homme. Quelques jours plus tard, il est fauché par les mitrailleuses allemandes. Ce lourd chagrin va se transformer en haine incommensurable contre la folie meurtrière des hommes.

 

Une jeunesse anarchiste.

 

Elle accueille la révolution d’octobre comme une délivrance. La révolution devient le sujet n°1 des cafés populaires de Tours. Ce sont des soirées d’intense passion et de déversements d’illusions lyriques. On trinque, on fume. Avec ses camarades, Arsène ne cache pas son enthousiasme pour le décret de paix proposé par Lénine. Germaine découvre les « délices » de la condition ouvrière dans une usine d’armement où elle trime dix heures par jour. La victoire de 1918 ne lui offre qu’un bref répit. Sur un coup de sang, Clémenceau décide de « casser du Bolchévique » ,  pour soutenir les Russes blancs. Il envoie deux divisions vers la Crimée. L’opération tourne au fiasco. Les matelots français hissent le drapeau rouge, chantent l’Internationale et se mutinent. Peines de morts, envois au bagne, les peines sont lourdes, bruyamment applaudies par Léon Daudet. La libération de Raoul Villain, l’assassin de Jaurès, achève de la convertir. La jeune Germaine est sur le chemin de la révolte. En revanche, son père s’éteint doucement. Lentement abruti par l’absinthe, il n’a plus la force de défiler. C’est un fantôme qui décède en aout 19. La fondation du parti communiste la remplit d’espoir. Elle aboie, elle exhorte, elle envoie des malédictions. A dix-huit ans, elle est élue secrétaire du comité du syndicaliste révolutionnaire de Tours. Mais la discipline de fer du Komintern la déçoivent rapidement : «  Les règles du Komintern me rappellent celles du couvent ». C’est alors qu’elle bifurque vers les anarchistes.

 

Vers le crime politique.

 

En 1920, elle part pour Paris de juin à septembre. Elle vend des journaux pour survivre tant bien que mal, et souhaite réunir des fonds pour lancer une revue intitulée, « De l'acte individuel à l'acte collectif ». Elle défend alors l'idée de l'action directe et de la vengeance sociale.

Elle rejoint l'Union anarchiste de Paris pour ensuite rejoindre le groupe des anarchistes individualistes du quatorzième arrondissement. Les anarchistes individualistes s'opposent au travail salarié, et forment un mouvement dispersé. Elle écrit des articles virulents dans plusieurs journaux, exprimant encore des positions antimilitaristes et révolutionnaires. Son article dans le journal communiste « Le Réveil » est particulièrement remarqué car elle lance des appels à la désertion:

"La France cette marâtre ignoble qui envoie ses fils crever sur les champs de carnage, est à l'heure actuelle le pays le plus militarisé du monde entier. La république, cette salope au muffle barbouillé de sang pourri craint que les Français n'entendent les clameurs révolutionnaires du peuple russe (…) Déserte et n'obéit pas".

 

La police mentionne sa présence au café La Rotonde à Montparnasse, un supposé repère d'anarchistes. Le 20 novembre 1921, au commissariat du Pré Saint Gervais, elle annonce avoir perdu ou s'être fait voler ses papiers d'identités, qui auraient d'après elle été déposés dans ce commissariat à son attention. Mécontente d'être éconduite, elle gifle le secrétaire du commissaire de police et est condamnée, le 22 novembre, à trois mois de prison et 25 francs d'amende.

Elle fréquente Louis Lecoin, anarchiste notoire, qui l'héberge avec sa compagne Marie Morand. Elle est employée au « Libertaire » où elle effectue des taches administratives, mais où elle subtilise aussi des lettres, des mandats et de l'argent. Elle en est chassée. Elle développe par rapport à l'argent le comportement anarchiste de reprise ou d'égalisation des conditions, car elle considère que voler aux fortunés n'est pas du vol. Elle contracte également des dettes qu'elle ne rembourse pas. Dès 1922 elle ne travaille plus, et a des problèmes de santé, et avorte de plus dans des conditions difficiles. Elle tombe amoureuse d'un anarchiste prénommé Armand, qui appelé au front se suicide pour ne pas y aller. Cet évènement ravive son antimilitariste et la conduit à préparer un coup contre l'Action française, dont Léon Daudet est l'un des membres influents. Les Camelots du roi sont en quelque sorte le service d'ordre de l'Action française. Germaine Berton considère qu'il y a un lien entre les activités de l'Action française et la montée du fascisme. L'Action française soutient également Poincaré dans son projet d'occupation de la Ruhr en 1923. Berton considère que Léon Daudet est responsable de l'assassinat de Jaurès. Elle n’a rien perdu de son obsession première : « Tuer Daudet ».  Le 21 janvier 1923, elle se rend à la messe anniversaire de la mort de Louis XVI, mais ni l’un, ni l’autre n’est présent. Le 22, elle se rend donc rue de Rome au siège de l’Action française. Maurras et Daudet étant absents, elle se rabat sur Marius Plateau qu’elle abat sans sourciller de deux coups de revolver.

 

Un procès sous tension.

 

Pendant les onze mois qui séparent le crime du procès, l’affaire connaît une importante médiatisation. Alors que les obsèques de Marius Plateau donnent lieu à un long cortège funéraire dans les rues de Paris, les louanges adressées à titre posthume à l’ancien combattant salué pour son courage sont concurrencées par les critiques envers les royalistes. La multiplication des soutiens à Germaine Berton alimente ainsi le retournement d’une part importante de l’opinion, non pas tant par approbation du geste de la jeune femme que par dénonciation des pratiques d’agitation du camp royaliste, responsable de la mort de Jaurès neuf ans plus tôt, au seuil de la Première Guerre mondiale. L’Action française de retrouve ainsi en position, sinon d’accusée, du moins de responsable de l’acte commis par Germaine Berton contre l’un des siens. Le fantôme de Jaurès est ainsi omniprésent, jusqu’au dernier jour du procès et les soixante-dix témoins cités par la défense – contre quinze pour les parties civiles – n’ont de cesse de le rappeler. Se succèdent ainsi pour la défendre et dénoncer le camp royaliste, qui a beau jeu de se faire victime des personnalités aussi variées et importantes que Léon Blum, Marcel Cachin, André Marty, Léon Jouhaux, Paul Vaillant-Couturier, mais aussi Romain Rolland et Ferdinand Buisson, Joseph Paul-Boncour, député socialiste, mais surtout avocat de la famille Jaurès. À ces figures politiques et syndicales, communistes, socialistes et pacifistes s’ajoutent également plusieurs témoins féministes, comme la journaliste Séverine, l’avocate Suzanne Lévy ou Victor Margueritte, auteur du roman La Garçonne, qui, en 1922, met en scène la vie d’une femme libre. Car Germaine Berton – dont la presse commente sa coupe de cheveux « à la garçonne » et sa lavallière – est doublement mineure, non seulement par son âge, mais aussi – et surtout – par son sexe, dans une France qui rechigne à accorder, en dépit des mobilisations suffragistes, l’égalité politique aux femme. L’image du héros des anciens combattants ne résiste pas au procès et les quinze témoins cités par les parties civiles accentuent encore davantage le clivage politique puisque les témoignages des responsables de l’Action française et des Camelots du Roi qui se succèdent à la barre (citons Charles Maurras, Maurice Pujo, Maxime Réal del Sarte) jouent la carte de la confrontation et du bellicisme dans une France traumatisée par la saignée de 1914-1918. Les attaques sur les mœurs – supposées – dissolues de Germaine Berton, campées sur les ressorts habituels de l’antiféminisme qui lient faute pénale et morale, tout comme la théorie d’un complot contre l’Action française dont Germaine Berton n’aurait été qu’une simple exécutante ne convaincront finalement pas les jurés.

Germaine Berton est jugée non coupable par les douze hommes du jury de la cour d’assises de la Seine. « Nul gloire pour le sang versé » tonne Me Torrès, plaidant l’acquittement pour que Germaine Berton puisse rejoindre Raoul Villain, l’assassin de Jaurès, « dans l’oubli ». La détermination de la jeune femme est sans faille.  Elle déclare devant la cour : « Je mentirais si je disais que le 22 janvier je n’ai pas eu un moment de sensibilité au moment de tuer un être humain. Oui j’ai eu une minute d’émotion. Mais une fois l’acte accompli, je n’ai eu aucun regret et je n’en ai pas aujourd’hui. »

 

Epilogue

 

Avec le transfert au Panthéon des cendres de Jean Jaurès, Germaine met un point final à son militantisme. Après avoir épousé Paul Burger, un peintre hollandais, elle se fond dans l’anonymat d’une vie de bohême. Germaine finit par s’en lasser. En 1935, elle se met en ménage avec René Coillot un imprimeur dont le cœur bat à l’extrême gauche. Il la couve, la cajole, la protège contre ses pulsions ténébreuses. Bien vite, son pire cauchemar est de retour : la guerre.  Son pire ennemi, Daudet s’éteint au « Pays des lettres de mon moulin » le 30 juin 1942. C’est une femme de quarante ans usée, dépressive qui lit et relit sa notice nécrologique. Elle veut s’assurer que l’objet de sa haine n’est plus. Pour elle, il est bien temps de partir. Le 5 juillet au matin, elle avale une dose fatale de véronal, malgré les efforts du brave René, elle s’éteint à 13h30 à l’hôpital Boucicault. 

 

 

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Quelques liens intéressants :

 

https://www.franceculture.fr/oeuvre/germaine-berton-anarchiste-et-meurtriere

 

https://www.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2005-3-page-68.htm

 

Cliquez ici pour télécharger l'article

 

L---e--trange-acquittement-de-Germaine-Berton.pdf

[1] Criminels. Histoires vraies, Philippe Di Folco et Yves Stavridès, Paris, éd. Sonatine/Perrin, 2014

 


30/04/2023
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La sinistre trajectoire de Vere Goold

JEU, SET ET MEURTRE : LA TRISTE TRAJECTOIRE DE VERE GOOLD

 

 

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C’est le 19 avril 1909 que s’achève, sur l’ile du diable en Guyane[1], la triste trajectoire de Vere Goold. Il a 56 ans. A priori, une mort banale, un événement courant qui constitue le quotidien de ce triste bagne. Qui pouvait croire que ce grand corps sec et voûté, ce visage émacié aux oreilles proéminentes et décollées, aux sourcils broussailleux était celui d’un ancien séducteur de la jetset de la fin du XIXe siècle et qui, sportif accompli, fut même finaliste du troisième tournoi de Wimbledon ? Si Vere Goold achève aussi tristement sa vie, c’est qu’entre temps, il a défrayé la chronique judiciaire pour avoir tué, à Monaco,  avec la complicité de son épouse, une riche héritière suédoise, Emma Levin. Son corps avait été retrouvé dans une malle sanglante appartenant aux deux époux. L’affaire  déchaine la passion dans la presse du monde entier. Elle refait surface en 2014 lorsqu’est publié le livre du docteur Léon Collin : Des hommes et des bagnes aux  éditions Libertalia. De 1906 à 1910, ce jeune docteur des troupes coloniales fut affecté au navire « La Loire », en qualité de médecin de bord. Léon Collin eut à cœur durant ces quatre années de photographier et recueillir le témoignage des condamnés dont il avait la charge. Durant la traversée sur « La Loire » qui l’emmène vers la Guyane, Goold remet au médecin trois petits cahiers d’écolier où, d’une écriture régulière, minutieuse, il a consigné les grandes étapes de sa vie et … son crime.

Ce manuscrit ne lève pas complètement le voile sur cette mystérieuse affaire. Que s’est-il passé vraiment dans cette villa Menesini ? Quelles parts prennent respectivement le mari et la femme dans l’horrible besogne, pourquoi cette fuite risquée et incohérente avec ces bagages sanglants…Mais, il fournit l’étonnant portrait d’un rejeton d’une famille richissime dont la vie va de Charybde en Scylla.

 

Le Mystère Vere Goold.

 

En 1879, l’Irlandais Vere Thomas « Saint-Léger » Goold est battu, en trois sets, en finale de Wimbledon par le Révérend britannique John Hartley et fait la une des journaux. Quelques mois plus tard, il participe au premier tournoi open de Cheltenham, atteint la finale et perd de nouveau, en 5 sets, face au célèbre champion William Renshaw. Ces deux défaites marquent le début de sa descente aux enfers. Outre le tennis, Vere Goold a pratiqué l’équitation, la boxe et la voile, toujours à un haut niveau de compétition. Cependant, il semble avoir connu très tôt aussi les excès de drogue et d’alcool. Dans son cahier d’écolier, Vere Goold déclare être né le 2 octobre 1853 à Clonmel en Irlande en désignant ses parents par leur nom et ascendance. Il poursuit en affirmant « à mon grand regret je les perdis tous les deux quelques années après ma naissance ».  La mort de sa mère survient alors qu’il a 17ans, celle de son père peu avant la finale perdue de Wimbledon. La rumeur court d’ailleurs que, la veille  du match, il aurait été en état d’ébriété en relation avec la disparition de son père. Au procès, le professeur Alexandre Lacassagne[2] a souligné que la mort de ses parents fut pour Vere Goold une perte qui contribua à le fragiliser tout au long de son existence. Il semble que la mort ne lui laisse pas de répit. Il est le plus jeune de six enfants et va voir disparaître un à un ses frères et sa sœur, il raconte ainsi que :

- son frère aîné qui vit en Australie est tué par le forçat évadé Ned Kelly ;

-  son deuxième frère Ernest est retrouvé mort sans raison apparente dans sa chambre d’hôtel ;

-  William meurt de la petite vérole ;

-  Frederick ne survit pas à une infection contractée lors d’un accident ;

-  sa sœur meurt à la suite d’une chute à cheval ;

Ces deux premiers cahiers rassemblent ainsi une suite d’anecdotes sans hiérarchisation affective apparente. La difficulté à hiérarchiser ses sentiments est constante. Ainsi, lorsqu’il évoque la mort de sa sœur à la suite d’une chute de cheval, il écrit : « J’avais entraîné moi-même le cheval de course qu’elle montait. Connaissant quelle difficulté il y avait à monter cet animal, je l’avais averti de ne pas agir ainsi mais elle m’avait supplié de lui permettre et de ne pas refuser. Le même jour, j’abîmais si malheureusement un nouveau cheval que je montais qu’il me fallut le vendre pour 10 livres. Triste journée ! ». Au final, ces cahiers font le récit d’une vie de riche oisif : « à cette époque, je me conservais en bonne condition, montant à cheval, chassant à cheval, jouant aux raquettes, chassant à  pied deux fois par semaine avec ma meute de bassets … ». C’est bien là tout le drame de sa vie. Il est incapable d’imaginer autre chose que cette existence luxueuse et facile et passera son temps à s’endetter pour maintenir son train de vie puis à fuir devant ses dettes.

 

L’étrange Marie-Rose Goold.

 

C’est par le plus grand des hasards que Vere rencontre Marie-Rose Giraudin. Un jour, l’un de ses parents lui demande de payer une facture dans la boutique d’un couturier du quartier Bayswater de Londres. Cette boutique appartient à une Française, Marie Giraudin. Pas vraiment jolie mais avec beaucoup de charme, elle a une ambition démesurée et tombe sous le charme de ce Goold, rejeton d’une illustre et riche famille irlandaise. Marie-Rose a déjà été mariée deux fois. Elle a quitté son premier mari une semaine après le mariage, en emportant une partie de son argent. Puis elle a vécu comme couturière à Genève et à Londres. Devenue dame de compagnie d’une lady anglaise, elle a vécu avec elle en Inde et c’est là qu’elle a rencontré son deuxième mari, un Anglais. Elle l’épouse très vite puisque le premier a eu la bonne idée de mourir précocement.

Quand elle rencontre Vere Goold, elle est de nouveau veuve, après trois ans de mariage. Revenue à Londres, elle a dû vendre ses bijoux pour ouvrir son atelier de couture.

Ce qu’elle ne sait pas, c’est que Vere ne fait pas partie de la branche aisée de sa famille et qu’il a depuis longtemps noyé sa fortune dans les bars et les lieux interlope de la capitale anglaise. Ils se marient en 1891, laissent péricliter l’atelier de couture de Marie-Rose, déménagent à Montréal en 1897 pour en ouvrir un autre puis à Liverpool en 1903 où ils gèrent une entreprise de blanchisserie.

En 1907, lasse des revers de fortune, Marie Goold convainc son mari de monter au filet au casino de Monte Carlo. Elle assure qu’elle a une méthode infaillible pour gagner aux tables de jeux. Ils emmènent leur nièce Isabelle âgée de 17 ans et utilisent leurs titres de noblesse pour en mettre plein la vue et faire oublier qu’ils sont sans le sou. L’envoyé spécial du « Petit Parisien » décrit ainsi l’installation des Goold à Monaco : « M et Mme Goold emménagèrent un mobilier des plus somptueux, qui leur attira la confiance des concierges comme des autres locataires de la maison, du reste toutes les personnes auxquelles je m’adresserai au cours de cette première enquête, seront unanimes à reconnaître que les époux Goold étaient de fort braves gens, aimables et de relation très courtoises … »

Au bout de quelques jours, Sir et Lady Goold font la connaissance au casino d’une riche suédoise, Emma Levin, qui paye quelques-unes de leurs dettes de jeu. Joli point gagnant ! Mme Levin est une dame de la haute société, réputée généreuse et intelligente, qui a adopté une petite fille issue d’une famille très pauvre de Suisse. Elle est veuve depuis 8 ans d’un courtier de Stockholm.

 

Le secret de la villa Menesini.

 

Les deux pique-assiette ont une adversaire de fond de court : Mme Castellazi, une Suédoise qui vit elle aussi de la générosité de la veuve. Après une violente dispute publique entre parasites, Madame Levin décide de quitter Monaco pour faire oublier le scandale. Est-ce pour venir récupérer son argent avant son départ, ou invitée par Marie qui lorgne sur ses bijoux qu’Emma Lévin se rend le 4 août 1907 au domicile des Goold ? Le mystère reste entier. Mme Castellazi ne voyant pas revenir son amie porte plainte. Les policiers aussitôt dépêchés, découvrent que les Goold ont quitté précipitamment leur hôtel, ne laissant derrière eux que leur nièce Isabelle, qui explique que M. Goold est parti voir un médecin à Marseille suite à une hémorragie subite.

Des taches de sang sont retrouvées dans la suite des Goold, ainsi que des outils assez incongrus pour un séjour touristico-ludique : une scie et un marteau, eux aussi maculés de sang. L’ombrelle de Madame Levin est également trouvée sur place.

À la gare de Nice, ils sont repérés par un employé des chemins de fer qui s’étonne de l’odeur épouvantable qui s’épanche de l’une de leur mallette. Ils sont arrêtés à Marseille dans un hôtel, alors qu’ils s’apprêtent à rejoindre Londres, en compagnie… des bijoux de Madame Levin. Une lourde malle est restée en consigne à la gare, il s’en échappe une odeur désagréable et un liquide rosé suinte à un angle. Un employé de la gare prévient la police qui trouve dans la malle un cadavre démembré : un tronc lardé de coups de couteau et dont on a ôté les viscères, et les deux jambes… On retrouvera la tête et les bras dans un sac de voyage que les Goold avaient gardé avec eux.

 

Epilogue : le procès

 

Le procès s’ouvre le 2 décembre 1907 au Tribunal supérieur de la principauté. La culpabilité des Goold semble acquise, évidente, mais comment se répartit-elle entre Marie et Vere, c’est là que commence le mystère ! La victime a-t-elle été attirée dans un guet-apens ou n’est-ce là qu’une discussion houleuse qui a mal tourné ? La réponse ne sera probablement jamais connue.

Marie est une femme dite « de caractère », elle n’est pas vraiment belle mais n’est pas dépourvue de charme. Elle a un ascendant certain sur son mari. Celui-ci dans sa descente éthylique progressive et glissant vers la dépression se rattache à elle comme un matelot naufragé à sa bouée, c’est sans doute pourquoi il aura à cœur d’essayer d’endosser la responsabilité du meurtre durant le procès, décrivant même à l’audience ses difficultés à trancher la tête et les membres du cadavre étant donné son état d’ivresse au moment des faits… Auparavant il a vainement tenté de faire croire à l’intervention d’une mystérieuse personne au moment des faits, personne qui serait la seule responsable du meurtre, lui n’ayant que légèrement assommé la victime lors d’une altercation verbale, l’inconnu l’ayant achevée lors d’un second passage, et partiellement éviscérée. C’est cette version qu’il développe dans ses cahiers de mémoires.

Marie-Rose est condamnée à la peine de mort et Vere Goold aux travaux forcés à perpétuité. Il est extrêmement rare que ce soit la femme qui soit plus lourdement punie que l’homme dans ce type de crime. La forte personnalité de Marie semble la désigner comme la meneuse ou même l’instigatrice du crime aux yeux des juges. À ses côtés, Goold apparaît falot, effacé, amoindri, et sous l’emprise de sa femme. Toutefois, la peine de Marie-Rose sera commuée en travaux forcés à perpétuité. Il semble que le scenario retenu par le Tribunal supérieur soit celui d’une dispute qui aurait mal tourné avec un coup mortel porté par Goold dans un accès de colère mais sans forcément avoir l’intention de tuer. Le mari et la femme profitant de la situation dérobèrent alors les bijoux de leur victime puis, pris de panique, ils improvisèrent une fuite éperdue dont on connait l’issue. C’est là sans doute le scénario le plus probable, reste le mystère d’une partie bijoux qui ne fut jamais retrouvée et la part de responsabilité de l’un et de l’autre dans l’organisation du crime et du découpage même de la victime.

 

Fin de match…..

 

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Jeu.pdf

 

 



[1] Là où avait incarcéré Alfred Dreyfus.

[2] Alexandre Lacassagne est un médecin français (médecin légiste et médecin expert auprès des tribunaux), professeur à la Faculté de médecine de Lyon et l'un des fondateurs de l'anthropologie criminelle.


30/04/2023
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