Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Croassements meurtriers au-dessus de Tulle.

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A l’heure où, plus de trente ans après l’affaire du petit Grégory, les enquêteurs s’interrogent encore sur l’identité du corbeau, il n’est pas inintéressant d’évoquer ce qui s’est passé à Tulle entre 1917 et 1922. Durant cette période, une épidémie de 110 lettres anonymes s'abat sur cette bourgade tranquille de Corrèze, qui compte à l'époque 13 000 habitants. Les conséquences de cette vague d’insultes, de dénonciations vont bien au-delà des disputes matrimoniales, puisqu’une personne y a laissé sa vie. En 1943, au beau milieu de l’époque bénie pour les dénonciateurs anonymes, Henri Georges Clouzot porte l’affaire à l’écran dans un film intitulé « Le corbeau ». Le titre est inspiré par la description de la coupable faite par un journaliste, venu couvrir le procès : « Elle est là, petite, un peu boulotte, un peu tassée, semblable, sous ses vêtements de deuil, à un pauvre oiseau funèbre qui aurait reployé ses ailes ». Le mot « corbeau » pour désigner un auteur de lettres anonymes était né.

 

Les malheurs d’une bourgade sans histoire.

 

Au beau milieu de l’année 1917, Tulle était, comme les toutes campagnes françaises, malmenée par la guerre (646 Tullois ont laissé leur vie sur les champs de batailles). Les hommes étaient au front et les femmes avaient pris la relève pour que la vie continue. En cette année-là, l’issue de la guerre est incertaine. La France est en pleine « dépression morale », pendant une guerre qui, d'après le journal L'Humanité, « vit une moitié de Paris dénoncer l'autre ».

Les premières lettres anonymes sont envoyées en 1917, à Jean-Baptiste Moury, puis à d'autres employés de la préfecture.

Louise Laval reçoit un jour une lettre anonyme, commençant par « Grande sale… », elle l’agonit d’injures et de détails pornographiques. En outre, elle recommande à sa fille Angèle de se méfier de son chef de service, le dénommé Jean-Baptiste Moury, car, dit le mystérieux correspondant, celui-ci la dénigre. Cette lettre étrange et répugnante, Louise Laval la jette au feu. En décembre 1917, Angèle Laval, employée à la préfecture reçoit la première lettre anonyme sur son bureau, qui lui dépeint son supérieur comme « un séducteur », le Chef de bureau Jean-Baptiste Moury. Moury, célibataire, entretient une maîtresse dont il a eu un enfant naturel quelques années plus tôt, sans jamais l'avouer à sa mère, mais qu'il compte quitter pour épouser Marie Antoinette Fioux, une sténodactylo qu'il vient d'engager. La révélation de ces informations pourrait nuire à sa réputation et son avancement au sein de la préfecture, autant qu'à ses amours. Jean-Baptiste Moury reçoit ainsi une lettre anonyme l'enjoignant de se méfier de l’une de ses collaboratrices, Angèle Laval, lui intimant de ne pas l’épouser. Bien qu’il ne nourrisse à son égard aucune attirance physique, il s’en ouvre auprès d’elle deux ou trois jours plus tard. La demoiselle a, elle aussi, reçu deux courriers anonymes décrivant son supérieur comme « joueur, goujat et menteur ». De conserve, ils décident de détruire ces brûlots dans le poêle du service comptabilité. Au cours de l’année 1918, les choses se tassent. Mais en 1919, Moury se rapproche un peu plus de Marie-Antoinette Fioux, une sténo-dactylo,  « Jeune, moderne, dynamique », elle est tout ce qu'Angèle Laval n'est pas. Les lettres maudites réapparaissent. Le mariage ne doit pas se faire selon ces mystérieux courriers, dans lesquels Marie-Antoinette Fioux est accusée de tous les maux et notamment d’infidélité.

 

Quelques mois plus tard, les lettres anonymes arrosent plus largement le vieux quartier du Trech. Une dizaine de familles est touchée par ces dénonciations écrites, des révélations intimes, professionnelles et amoureuses. Des faits pour la plupart réels, connus dans Tulle, mais jusqu’ici restés au stade des quolibets. Le mauvais plaisant n’hésite pas à s’attaquer a à la personne du préfet : « Ta chienne d’épouse est passé maîtresse dans son art et experte à satisfaire les caprices de ses clients mâles. (…) Si tu n’avais pas les reins aussi usés, ta femme ne serait pas obligée de recourir aux services du balayeur municipal ! ». Mais il élargit bientôt son champ d’attaque à diverses personnalités de Tulle. Le curé de Tulle est ainsi qualifié de « curé manqué ». En 1921, elle troque l'anonymat complet dans sa venimeuse correspondance contre une signature : « L'Oeil de Tigre », s'inspirant de la couleur d'une pierre-talisman censée permettre de retourner les mauvaises ondes à l'envoyeur selon certains milieux ésotériques. L'évolution est aussi d'un autre ordre. Il commence à viser les riverains de son quartier. A ce moment, il change aussi de manière de faire. Fini les boîtes postales, que la police et les Tullois inquiets surveillent désormais. A partir de cette étape, il dépose au sol, par exemple dans un simple couloir d'immeuble, une enveloppe non-cachetée au nom d'un ou d'une locataire. A l'intérieur, une lettre débute par une prière faite de transmettre le mot à un second individu qui aura à charge d'aller enfin trouver une tierce-personne. Dans le contenu, une dizaine de familles de Tulle peuvent en prendre pour leur grade. Ses agissements, ses « révélations », les cibles qu’il choisit, tout alimente les discussions. Et inutile de surveiller le bureau de poste : « l’Œil de Tigre » dépose aussi ses missives de par la ville, directement dans les boites aux lettres, sur les rebords des fenêtres, dans les entrées d’immeubles, dans les paniers de ménagères au marché, jusque sur les bancs de l’église de Tulle et même dans son confessionnal ! Dans les rues, les honnêtes gens ne croisent plus que « La salope », « Le Cornard », « La trouée », « Le sardapanard qui battait sa femme et sa fille à coup de cravache », « la vieille croque » et « l’embusqué. ». « L'œil de tigre » va jusqu'à afficher sur la porte du théâtre de Tulle une liste de 14 noms avec, en regard, les noms de... leurs maîtresses et amants ! Le scandale devient public et le commissaire est saisi de l'enquête.

 

L’affaire devient nationale. 

 

Étrangement, dans ce flot de lettres, une personne est particulièrement épargnée : Marie-Antoinette Fioux. De quoi éveiller les soupçons… sur elle. Dans la rue, le couple Moury-Fioux se fait huer et songe à quitter Tulle. Le juge Richard, persuadé d’un complot, résiste à la vindicte populaire, jusqu’à ce que l’enquête prenne une autre tournure en 1921. Les lettres portent un mort sur le dos. Son honneur mis en cause dans les courriers, signés « L’Oeil de tigre », Auguste Gibert, employé à la préfecture, est poussé à la folie et au suicide. Tulle prend conscience qu’une lettre empoisonnée peut tuer. D’harceleur, le corbeau est devenu un meurtrier. Il n'en faut pas plus pour que les plumes du « Matin », du » Petit Journal » et du «Petit Parisien », orphelins de l'affaire Landru tout juste close, se ruent en terre corrézienne. Le journal Le Matin inaugure ainsi le premier de ses articles le 30 décembre 1921 en ces termes : « Une tragédie se joue actuellement à Tulle, avec une telle passion chez les acteurs, un tel énervement de tous les esprits, qu’il est presqu’impossible d’en apercevoir le dénouement ».

 

 La machine judiciaire se met en marche.

 

La justice est sommée d'agir. Sous pression, le premier juge d’instruction, François Richard, dépité d'avoir un dossier vide, va jusqu'à faire participer les témoins dans son bureau à une séance d'hypnose.  Elle se déroule au mois de janvier 1922, et ne donne rien. Mais le lendemain, l'histoire fait la une du « Matin ». La France entière se moque de ce juge, à commencer par « Le Matin » lui-même qui ironise sur ce magistrat audacieux « susceptible de transformer les us et coutumes judiciaires », ou encore le « Canard Enchaîné », qui constate que « depuis que la justice fait appel aux somnambules, elle marche vers la vérité ». On s'insurge au plus haut niveau de l'État contre les méthodes de ce juge, qui jusqu'ici avait mené une carrière brillante. Le magistrat est sommé de clore son enquête dans les plus brefs délais, ou de laisser la place à un autre. Il fera les deux.  Une sorte de souscription citoyenne, qu’on retrouverait aujourd’hui sur des sites de cagnotte participative, est lancée. Le but : aider la justice. Avec l’argent récolté, elle s’attache l’expertise d’un grand nom de l’époque : le Dr Edmond Locard, pionnier de la police scientifique.

 

L’épreuve de la dictée. 

 

Après avoir épluché les différentes lettres, le criminologue Edmond Locard est formel : les missives sont écrites de la même main. Mais par qui ? L’expert propose alors de passer une épreuve de dictée à huit femmes. Parmi lesquelles : Angèle Laval et Marie-Antoinette Fioux .

"Comme je l’avais écrit le 19 novembre au décrotteur qui garde les bourriquots à la porte de la pouponnière". Cette première phrase de la dictée, Angèle Laval met douze minutes à l’écrire. « Elle est revenue sur chaque lettre, retouchant, modifiant, surchargeant chaque caractère », écrit le criminologue dans son rapport. Edmond Locard tique. Avec Angèle Laval, la dictée dure 1 h 30. Avec les sept autres femmes : une demi-heure environ.

Angèle Laval est invitée à revenir dans l’après-midi pour un deuxième exercice. Le Dr Emond Locard « lui a dicté jusqu’à lassitude, à l’épuisement, jusqu’à ce que les caractéristiques inconscientes de son écriture réapparaissent ». À la sortie, il se refuse à tout commentaire à la presse : « je ne vous dirai rien mais on a évité une grande erreur judiciaire ». Son rapport tombe quelques jours plus tard : « en toute certitude, la quasi-totalité des lettres est écrite par Angèle Laval ». Elle, cette femme discrète, menue, que personne n’aurait vraiment soupçonnée. 

 

Le procès. 

 

Le 11 mars 1922, Angèle et sa mère, traitées comme des pestiférées, se rendent près d'une rivière et, ligotées, se jettent dedans. Angèle sera sauvée, pas sa mère. L'affaire de Tulle vient de faire une nouvelle victime. Angèle Laval attend l'ouverture de son procès dans un hôpital psychiatrique. C'est une femme détruite, à moitié folle, qui baisse les yeux face à une foule déchaînée, réunie devant le palais de justice de Tulle, en ce 4 décembre 1922. Persuadée qu'elle va être condamnée à l'échafaud, elle s'est peu à peu isolée du monde. Sa tante et son frère, dont les vies sont également brisées, la défendent encore et ne veulent pas croire à sa culpabilité. Pourtant, ce n'est pas l'échafaud qui attend Angèle Laval. Le juge a retenu les faits de diffamation et d'injure publique. Comme une prescription de trois mois s'applique, elle n'est jugée que pour 13 lettres. Et comme le législateur n'avait pas prévu un cas aussi extrême, la peine maximale encourue est de six mois de prison. Les psychiatres ont livré leur rapport. S'ils déclarent tous qu'Angèle Laval n'est pas folle, ils avancent que son discernement est atteint. Pour eux, c'est un cas typique de ce que la psychiatrie appelait alors une « hystérique ». Quoi qu'il en soit, pendant tout son procès, Angèle Laval, même devant l'évidence, continue de nier les faits dont on l'accuse. Elle prétend toujours qu'elle n'était pas amoureuse de Jean-Baptiste Moury et que c'est lui qui lui faisait des avances, alors que tous les témoins affirment le contraire. Le 20 décembre 1922, devant une foule prête à la lyncher, les juges choisissent la clémence et condamnent Angèle Laval à un mois de prison et 200 francs d'amende, « une peine inversement proportionnelle à l'émotion soulevée par cette histoire de lettres anonymes ». Sortie de prison, elle retourne vivre recluse à son domicile dans son immeuble du 111 rue de la Barrière à Tulle, vivant cloîtrée et aidée financièrement par son frère, jusqu'à son décès, le 16 novembre 1967, à l'âge de 81 ans. Elle repose au cimetière du Puy Saint-Clair qui surplombe le quartier du Trech.

 

Mais qui était Angèle Laval ?

 

Angèle Laval est née en 1885, elle est la fille d'un cordonnier qui possède une maison au centre-ville de Tulle, sans pour autant être riche. Il meurt lorsque sa fille est âgée de dix-huit mois. Louise Laval est une veuve honorablement connue dans la ville. Elle habite un hôtel particulier qui date de l’époque de Louis XIII et qui est situé non loin de la cathédrale. Elle a deux enfants. Il y a d’abord son fils, Jean, marié, qui travaille à la préfecture où il a le poste de chef de bureau. Il y a ensuite sa fille, Angèle, célibataire, qui est également employée à la Préfecture, au service de la comptabilité. Elle y est d’ailleurs entrée grâce à l’appui de son frère et elle a pour supérieur hiérarchique direct un certain Jean-Baptiste Moury. Angèle est allée à l'école jusqu'à ses seize ans, elle donne toutes satisfactions. Elle a un niveau certificat d'études et on verra que ses lettres comportent peu de fautes d'orthographe et qu'elle y fait preuve d'inventivité.  Cette bonne instruction, le départ de cohortes d'hommes sur le front, ainsi que l'emploi comme chef de bureau de son frère Jean expliquent qu'Angèle Laval intègre le personnel de la préfecture durant la Première guerre mondiale. En 1917, elle tombe amoureuse du chef de bureau auprès duquel on l'a affectée, un quadragénaire du nom de Jean-Baptiste Moury. Elle lui fait des avances que celui-ci repousse. C'est alors qu'elle commence l'écriture de ce qu'elle appelle, ses « ordures ». Angèle Laval qui, à 34 ans, désespère de se marier, vierge, pieuse et vivant seule avec sa mère, est amoureuse de Jean-Baptiste Moury, mais, lorsque ce dernier l’invite à un vin d’honneur pour célébrer son mariage avec Marie Antoinette Fioux, elle lance sa campagne de lettres ordurières et diffamatoires.

 

Pour en savoir plus :

 

Francette Vigneron, L'Œil de tigre : la vérité sur l'affaire du corbeau de Tulle, Hachette Littératures, 2004, 458 p.

Jean-Yves Le Naour, Le corbeau : histoire vraie d'une rumeur, Hachette Littératures, 2006, 220 p

 

Pour en savoir plus sur le film :

 

 

https://www.cinematheque.fr/article/1091.html

 

Cliquer ici pour télécharger l'article

Coassements-au.pdf

 



04/05/2021
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