Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Francis Garnier : Un Stéphanois voyageur

 

 

Pour les Stéphanois, Francis Garnier, c’est le nom  d’une courte rue qui joint la place Jean-Jaurès (enfin Marengo !) à la rue Roger Salengro. Il unit ainsi, de manière un peu involontaire, deux figures du socialisme français. Francis, l’homme des grands espaces, jugerait sûrement bien étriquée la ruelle qui porte son nom. Mais, on ne choisit pas son lieu de naissance et Francis est bien né le 25 juillet 1839, à l’angle de cette petite rue, une pancarte nous le rappelle.

 

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Et si on n’était pas convaincu, son acte de naissance en apporte la preuve. Il a bien été déclaré par Louis Alexandre Garnier, son père, auquel l’officier d’état civil attribue la profession de rentier. Il avait fait jusqu’en 1830 une brillante carrière d’officier. Mais, profondément légitimiste, il avait  démissionné de l’armée au moment des Trois Glorieuses. Sa mère se nomme Anne Marie Félicité Jeanne Ferogio. Elle était originaire du Piémont. D’elle, on ne sait pas grand-chose, sauf que son père était professeur de mathématiques et enseignait à l’école du génie de Montpellier.  Voilà donc, le jeune Francis doté d’une ascendance à la fois militaire et scientifique.  Sa vie stéphanoise est courte, la famille va s’installer à Marseille avant sa septième année et à quinze ans, il entre à l’école navale. De petite taille, mais au tempérament fougueux, il avait reçu le surnom de « Mademoiselle Bonaparte ».

 

L’appel du grand large

 

Bien avant que Jules Ferry n’en fasse sa doxa, il est convaincu que la France doit exporter au loin « Les valeurs de la civilisation ». L’attirance  du grand large ne tarde pas à le titiller. A vingt et un ans, il découvre la Chine qui n’a jamais cessé de le fasciner. On est en pleine guerre de l’opium. Il participe en 1860 au sac des deux palais d’été à Pékin avec la complicité des troupes britanniques, ce ne fut sûrement pas son meilleur titre de gloire. Mais, la vie militaire ne se semble pas être sa tasse de thé. En 1863, il devient inspecteur des affaires indigènes et s’installe à Saigon, on le surnomme alors le « préfet de Cholon ». Là, il va développer l’idée que le Mékong peut devenir une voie de commerce intense avec la Chine. Comme le pouvoir politique ne semble pas très réceptif, il multiplie les publications sous le nom « peu reconnaissable » de G. Garnier. L’une d’entre-elles intitulée  « La Cochinchine française », connaît un retentissement considérable dans le monde de la marine. Elle fait part du projet d’un « grand voyage d’exploration dans l’intérieur de l’Indo-Chine, en vue d’ouvrir des communications commerciales entre la Chine méridionale et la Cochinchine ». C'est au milieu de ce qu'on appelle alors le « bazar chinois », bruissant d'un intense mouvement que Francis Garnier va mûrir et étoffer son ambitieux projet. Au sein « d'un charmant cénacle » de jeunes officiers de marine, « ardents, scrupuleux et dévoués » se bercent de l'espoir de « fonder une nouvelle France dans la péninsule indochinoise ». Après moult hésitations de la métropole, l’autorisation du grand voyage est enfin donnée. Son grade ne permet pas à Francis d’en prendre le commandement. Celui-ci est confié au capitaine de frégate Doudart de la Grée, Francis, qui n’est que lieutenant, est désigné comme second. En outre, l’expédition embarque trois personnages qui se sont révélés essentiels pour le retentissement de l’expédition : Louis Delaporte, enseigne de vaisseau et dessinateur, Emile Gsell photographe et le seul civil de l’expédition Louis de Carné, chargé de rédiger les carnets de voyage et de collecter les renseignements commerciaux.

 

Quelques mots sur le Mékong :

Le Mékong  est le quatrième fleuve d’Asie (après le Yangzi Jiang, le Gange-Brahmapoutre et l’Ienisseï).  Il est d’une longueur variable de 4350 à 4909 km et naît dans le Qinghai sur les hauteurs de l’Himalaya. Il irrigue la Chine (la province du Yunnan) (près de la moitié du fleuve). Il borde le Laos à la frontière de la Birmanie, puis de la Thaïlande avant de couler au Laos. Puis,il traverse le Cambodge où naissent les premiers bras de son delta. Celui-ci se prolonge dans le sud du Vietnam  où on l'appelle Cuu Long (neuf dragons), car le fleuve se divise en neuf bras dans le delta, avant de se jeter dans la mer de Chine méridionale.

 

Un départ tant attendu.

Le 5 juin 1866, l’expédition quitte Saigon. Elle ne s’est achevée que deux ans plus tard à Shanghai. De nombreux Saïgonnais viennent saluer les « valeureux pionniers de la science » que beaucoup regardent comme voués à la mort. Il n’est pas dans notre propos de relater l’ensemble du voyage, d’autres l’ont fait dans le détail et le lecteur intéressé trouvera en bas de page les références nécessaires. L’ambition de l’expédition ne se limite pas à l’exploration du fleuve, mais elle s’étend à l’ensemble du bassin. Il était donc impossible de parcourir le Mékong sans aller à la rencontre des ruines d’Angkor. A cette époque, le Cambodge est sous domination du Siam, depuis le XVIème siècle. La splendeur de l’empire Khmer n’est plus qu’un souvenir. Garnier et ses compagnons n’en aperçoivent plus que des débris. Pour atteindre Angkor, il faut parcourir le Tonlé Sap, cette immense mer intérieure dont le niveau varie avec la saison. En juin, nous ne sommes qu’au début de la saison des pluies. Dans les prochains mois, le niveau des eaux va monter, elles s’épanchent sur la campagne. Les barques circulent à travers les champs. En juin, nous n’en sommes pas là, les eaux jaunes du lac sont encore peu profondes. Le soir venu, la canonnière jette l’ancre, quelques pêcheries fantomatiques apparaissent à la lueur vacillante des torches. La saison des pêches est finie et les poissons jouissent de plus de tranquillité à mesure que le lac s’épanche dans la plaine. Le lendemain, le mont Khrôme se dessine à tribord.  Il était jadis surmonté d’une pagode dont les ruines abrite de gouverneur d’Angkor adoubé par le roi du Siam. 

Quelques chaumières constituent le maigre décor alentour. Les explorateurs furent cordialement reçus. Le gouverneur mit à leur disposition chevaux, éléphants et chars à buffles. Cet étrange cortège pénétra silencieusement dans la forêt vertigineuse qui avait envahi l’antique capitale des Khmers. Des arbres gigantesques se disputent l’espace.  Les branches, qui s'entortillent, interceptent la lumière du soleil et  rendent l’atmosphère encore plus étouffante. Ainsi Angkor leur apparut comme un immense entrelacs de racines et d’éboulis. Des lions de pierre, gardiens de l’éternel se dressent à l’entrée d’une vaste chaussée. Au milieu des temples à demi effondrés, l’eau stagne dans les canaux ensablés qui avaient fait la fortune de l’empire. Fatigués par le voyage, épuisés par la chaleur, les marins sont victimes d’hallucinations et s’enfuient à vue des racines des fromagers qu’ils prennent pour des serpents monstrueux. Les tours à visages au sourire mystérieux regardent avec curiosité ces visiteurs venus d’ailleurs. S’avançant dans une longue galerie, un petit groupe découvre un temple construit sur un carré parfait. A chaque angle, une tour à visages montait la garde. Au centre un édifice de plus grande hauteur semblait régner sur le monde entier. Dans les temples chrétiens, le sanctuaire est placé à l’extrémité la plus sombre et la plus reculée de l’édifice où la lumière n’arrive que modifiée par la couleur des vitraux. Ici, le « saint des saints » est placé dans la tour la plus haute, la plus près du soleil. Durant une semaine, les aventuriers se faufilent dans cette forêt de blocs et d’arbres sous le regard des géants de pierre reliés par les replis de serpents monstrueux. Face à ces débris du passé, les voyageurs sont frappés d’admiration. Mais, ils n’en ont pas moins hâte de quitter ce lieu frappé de mystères. Garnier et ses compagnons ne sont pas les premiers européens à visiter Angkor. Ils ont été précédés de peu par Henri Mouhot qui quatre ans auparavant a réalisé une véritable exploration scientifique du lieu. Mais, l’intérêt de l’expédition de Garnier et de ses compagnons est de poser les jalons de l’influence française dans ce qui est devenu ultérieurement un protectorat français et a permis aux archéologues français de Ecole française d’extrême orient de redonner vie aux temples et aux Khmers de retrouver leur passé. Sur les traces de ces premiers aventuriers de nombreux écrivains vont visiter la cité mythique et nous laisser quelques belles pages en héritage. Bien sûr, j’en oublie. Il y a Pierre Loti : « Un pèlerin d’Angkor », Pierre Benoit : « Le roi lépreux ». Malraux a été aussi de la partie puisque qu’après avoir été condamné pour vol d’antiquité, il a écrit romancé son aventure dans  « La voie royale ». Claudel ne sera pas sensible au charme du lieu, il n’y verra que des maléfices « Angkor est bien un des endroits les plus maudits, les plus maléfiques que je connaisse. J'en étais revenu malade et la relation que j'avais faite de mon voyage a péri dans un incendie.

 

La suite de l’exploration

 

L’exploration du Mékong ne se limite pas à Angkor, mais son récit détaillé ne trouverait pas sa place ici. Traversant les forêts du Laos, ils s'approchent de la Birmanie, explorent les régions encore inconnues de l'Indochine septentrionale. Enfin, après un an et quatre mois de cette vie de fatigue et d'aventures, ils entrent en Chine par la province de Nân. Francis Garnier complète sa documentation par un voyage personnel sur le Hoti-Kiang, affluent du Song-Koi (Fleuve Rouge). La ligne commerciale était trouvée. Francis Garnier explore alors le royaume musulman de Tali, interdit aux Européens. M. de Lagrée meurt pendant ce temps et Francis Garnier succède à  son chef dont il ramena le corps, traversant une région de montagnes abruptes. Navigant sur le Yang Tsé Kiang, il rejoint Shanghai après une halte à  Hang-Kéou. De Shanghai, les explorateurs embarquent enfin pour Saigon. Là  se termina leur long et périlleux voyage, le 29 juin 1868. Il avait duré deux années ! Les résultats acquis étaient des plus importants. On a peu d'exemples, au XIXe siècle, d'une randonnée à  travers une aussi vaste étendue de territoires : 9 960 kilomètres parcourus en pays inconnus !

 

A l’égal de Livingstone.

 

L’expédition de Garnier et de ses compagnons reste une de plus importantes de la deuxième moitié du XIXème siècle. Les honneurs s’abattent sur eux. En 1871, Garnier reçoit la médaille d’Honneur du Congrès de Géographie qu’il partage avec Livingstone. Après la guerre de 1870, le démon de la mer le reprend. Il repart en Indochine. Après s’être emparé de la citadelle de Huée, grâce à quatre canonnières et deux hommes, il succombe au cours d’un bataille qui l’oppose aux « Pavillons noirs », groupe indochinois qui s’oppose à la domination française.

 

De Saint-Etienne au Boul’mich.

 

Francis Garnier a d’abord été enterré à Saigon aux côtés de Doudart de Lagrée. Les cendres des deux hommes ont été remises au consul de France le 3 mars 1983 à Saigon, devenu entre-temps Ho Chi Minh ville. L’urne, qui les contient est maintenant enchâssée dans le socle de sa statue située place Camille Jullian, à la rencontre du Boul’mich et de la rue d’Assas. Comme quoi, être né dans une ruelle stéphanoise n’empêche pas d’avoir sa statue sur le boulevard Saint-Michel. 

 

 

Statue de Francis Garnier par Denys Puech, 1898, haut du Boulevard Saint-Michel, Paris. Sur la plaque "Francis Garnier. Indo-Chine, Mékong, Fleuve Rouge". (Cliché D. Colas)

 

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Notes et liens

 

Les écrits sur Garnier sont innombrables. Voici quelques liens qui m’ont servi de base à l’écriture de cet article :

 

http://www.forez-info.com/encyclopedie/histoire/150-saint-etienne-hanoi-paris-francis-garnier.html

 

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5447921h/f4.image

 

http://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1970_num_57_206_1497

 

http://www.buddhachannel.tv/portail/spip.php?article433

 

http://www.archeologiesenchantier.ens.fr/spip.php?article117

 

http://rddm.revuedesdeuxmondes.fr/archive/article.php?code=64077



19/10/2016
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