Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Henri Mouhot : Le conteur d’Angkor

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Lorsqu’en janvier 1860, Henri Mouhot arrive à Angkor,  il n’est pas le premier Européen à mettre les pieds sur le site.  Du  XVIèmeau XVIIIèmesiècle, des mercenaires  portugais, des missionnaires italiens  s’étaient aventurés dans le secteur. Puis le quart de siècle des guerres napoléoniennes (1790-1815) avait détourné l’attention des Européens de cette partie de l’Asie. Si bien qu’au milieu du XIXème siècle, l’Indochine était devenue, pour eux,  une sorte de terra quasi incognitaet, dans leur imaginaire, Angkoravait peut-être rejoint le mythe de l’Atlantide. L’empire Angkorien est tant effacé des mémoires, qu’Henri Mouhot est vu par l’Occident comme le découvreur d’Angkor, même si la vérité historique est un peu plus complexe. 

Voyages continentaux.

 

Henri Mouhot  nait à Montbéliard en 1826. Son père, Jean Henri est ouvrier horloger (monteur de boîtes), par la suite, il devient, receveur d'octroi.  Sa mère Suzanne Marguerite Jacot est institutrice. Un frère, Charles et deux soeurs, Adèle et Louise Emilie, décédées peu après leur naissance, le suivent. Il entretient une relation privilégiée avec Charles de deux ans son cadet. Elevé dans une famille protestante, il entre au collège Cuvier le 16 octobre 1837 en classe de sixième comme externe.  Il  y poursuit une scolarité « normale » jusqu'en juin 1844. Il n’est pas un élève particulièrement brillant. Toutefois, il décroche un prix d'orthographe et de narration. Les examens d'août 1843 le jugent trop faible pour passer en rhétorique et il termine donc en seconde ses études sanctionnées par un Certificat d'Etudes Collégiales le 14 juillet 1844. Le 5 novembre de la même année, sa mère décède. A 18 ans, il quitte  Montbéliard pour la Russie des Tsars où il enseigne le français à l'Académie de Voronej sur le Don. Attentif à cette société différente, il en dresse un portrait peu flatteur. 

« Pendant de longues années, j'ai séjourné en Russie; j'y ai été témoin des effets affreux du despotisme et de l'esclavage... ».

La guerre de Crimée l’oblige alors à rentrer à Montbéliard, où il retrouve son frère Charles. Ils se mettent, tous deux, à parcourir l’Europe, tels de reporters. La photographie en est à ses débuts, ils utilisent un « Daguerréotype [1]». Ils vivent  probablement de leurs expositions. Une d’elle les conduit à Londres. C’est là que les deux frères rencontrent les sœurs Park, Anne et Jenny, petites-nièces de l’explorateur écossais Mungo Park, dont les récits ont probablement enchanté l’enfance d’Henri. En France, on commence à se passionner pour ce que l’on appelle déjà l’Indo-Chine, (que les géographes de l’époque écrivent, très sagement, en deux mots), alors que les premiers établissements français sont fondés dans le sud de cette région, en Cochinchine (1859, prise de Saigon). Et c’est donc vers l’Asie du Sud-est que son goût de l’aventure va, cette fois, pousser Henri Mouhot. Il propose alors ses services à plusieurs sociétés savantes françaises qui l’éconduisent, faute d’être pris au sérieux. Mais, en Angleterre, l’homme, déjà connu pour sa soif de découverte et ses dons pour le dessin et la peinture, obtient très vite le parrainage de la prestigieuse et vénérable Royal Geographical Society. Mais c'est à ses frais qu'il entreprend  le voyage.

 

De Bangkok  à Angkor.

 

En avril 1858, il s’embarque pour la Thaïlande. Il est assez peu bavard sur la traversée, pourtant elle va durer quatre mois.

 « Le 27 avril 1858, je m'embarquai à Londres sur un navire de commerce (le Kursovie ) à voiles, et de très modeste apparence, pour mettre à exécution un projet que je mûrissais depuis quelque temps, celui d'explorer le Royaume de Siam, le Cambodge, le Laos et les tribus qui occupent le bassin du grand fleuve Mékong »

Il débarque à Bangkok le 12 septembre, après plus de 4 mois de navigation. « Cité des anges », « Venise de l’Orient », Bangkok est déjà une escale très fréquentée sur les grandes routes maritimes reliant l’Occident à l’Extrême-Orient : missions religieuses, comptoirs commerciaux, essentiellement anglais et français, en font une cité cosmopolite, mais l’hinterland du « royaume de Siam », selon la dénomination de l’époque, est peu connu. Henri Mouhot est reçu par le roi qui lui donne l’autorisation d’explorer le pays dans ses profondeurs. Il achète alors une petite pirogue où il embarque « deux rameurs, un chien, un singe et un perroquet »et l’aventure commence. Après avoir exploré les archipels du golfe du Siam, au prix de réels dangers (naufrage, présence de pirates), il aborde le rivage cambodgien à Kampot, le seul petit port dont dispose le Cambodge à cette époque. A peine débarqué, il est servi par la chance : le roi, qui visite ses provinces du sud, s’y trouve de passage.  Apprenant qu’un français venait de débarquer, il le reçoit très chaleureusement, s’enquiert de son identité et de ses intentions et lui promet toute l’assistance dont il aurait besoin. Puis il se dirige vers l’ouest du pays, attiré par des rumeurs selon lesquelles un immense palais, oublié et englouti dans la jungle, a pu servir de capitale à un « grand empire khmer », dans des temps immémoriaux. Pour s’y rendre, il remonte le grand lac Tonlé-Sap, constatant à cette occasion le phénomène de l’inversion du courant des eaux à l’entrée de ce qu’il appelle justement la « petite Méditerranée du Cambodge ».Il franchit sans difficulté, au milieu du lac, la frontière avec le Siam, marquée à cet endroit par un mât, en guise de poteau-frontière, enfoncé dans une eau peu profonde.  Un siècle plus tôt, en annexant la province de Battambang, le Siam s’est copieusement servi. Le petit royaume de Cambodge, devenu vassal du roi de Siam, se réduit comme peau de chagrin, alors que, dans le même temps, il est peu à peu grignoté à l’est par l’expansionnisme annamite.  Il ne s’attarde pas à Battambang, où il a été accueilli par un missionnaire français du lieu, le Père Sylvestre, et se met en route vers la cité mythique, accompagné du religieux. Après trois jours de marche dans la brousse, à travers une région inhabitée, c’est soudain le choc.

 « Vers le 14ème degré de latitude et le 102ème de longitude à l’orient de Paris, se trouvent des ruines si imposantes, fruit d’un travail tellement prodigieux, qu’à leur aspect, on est saisi de la plus profonde admiration, et que l’on se demande ce qu’est devenu le peuple puissant, civilisé et éclairé, auquel on pourrait attribuer ces œuvres gigantesques… L’un de ces temples figurerait avec honneur à coté de nos plus belles basiliques : il l’emporte pour le grandiose sur tout ce que l’art des Grecs et des Romains a jamais édifié …Un travail de géants !… Travaux prodigieux dont la vue seule peut donner une juste idée, et dans lesquels la patience, la force et le génie de l’homme semblent s’être surpassés afin de confondre l’imagination… Mais quel Michel-Ange de l’Orient a pu concevoir une pareille œuvre ? … » 

 

On pourra trouver la description complète d'Angkor par Mouhot en cliquant sur le lien suivant :

 

http://vorasith.online.fr/cambodge/livres/mouhot.htm

 

 

Pendant plus d’un mois il travaille sur ces monument, il les examine dans les moindres détails, les dessine, les mesure et bien d’autres chose encore. Bientôt, certains parleront de ces édifices comme la 8ème Merveille du monde. 

Vers le Nord Laos

 

De retour à Bangkok, l’infatigable Mouhot prépare un autre voyage : la reconnaissance du Nord Laos, alors quasiment inconnu des Européens. Il atteint le Mékong à Pak-Lay le 24 juin 1861, après six semaines de voyage depuis Bangkok. II est impressionné par la majesté et la puissance du fleuve et il fait des appréciations étonnantes qui se révéleront exactes par la suite : il estime qu’il est à 1600 kilomètres, au moins, de l’embouchure du Mékong et il déduit, compte tenu de la masse énorme des eaux qu’il roule, que ce fleuve doit prendre sa source beaucoup plus loin que ceux qu’il a précédemment rencontrés, l’Irrawaddy, le Salouen, et le Ménam, et «probablement dans les hauts plateaux du Tibet ». Cependant, il comprend mal pourquoi le chef de district de Pak-lay lui déconseille d’emprunter la voie d’eau pour atteindre Luang -Prabang (probablement en raison de la violence du courant et de la présence de rapides : en juillet, les eaux du fleuve sont déjà gonflées par les premières pluies de mousson qui commencent dès le mois de mai au Laos central ). C’est donc toujours à dos d’éléphant qu’il poursuit son voyage jusqu’à Luang-Prabang, en empruntant la piste PakLay-Thadeua, qui s’écarte peu ou prou de la rive droite du Mékong. A Tha-Deua, il traverse le fleuve pour entreprendre sa dernière étape.

 

Epilogue :

 

Ce périple vers le Laos est plus éprouvant que les précédents. La voie n'est pas encore balisée. Ses descriptions prennent un tour plus lyrique et parfois sont empreintes d'une certaine légèreté comme dans la présentation qu'il nous fait de Tin Tine, son chien, qui n'apparaît qu'à cette partie du récit :

« Ingrat que je suis, je ne vous ai pas encore parlé de ce petit compagnon qui m'est si fidèle, de ce joli mignon King Charles que j'ai amené avec moi ... ».

Mais à peine plus loin, peut-être sous l'emprise des fièvres qui le minent, elles se font l'écho d'angoisses et de craintes qui commencent à l'habiter :

« Je suis aux portes de l'enfer, comme appellent cette forêt les Laotiens et les Siamois. Tous les être mystérieux de cet empire de la mort semé des ossements de tant de pauvres voyageurs, dorment profondément sous cette voûte épaisse. Je n'ai rien qui pourrait effrayer les démons qui l'habitent, ni dent de tigre, ni corne de cerf rabougries, aucun talisman enfin, que mon amour pour la science et ma croyance en Dieu? Si je dois mourir ici, quand l'heure sonnera, je serai prêt ».

Son journal s'arrête le 5 septembre 1861. Toutefois il continue de noter les conditions météo jusqu'au 25 octobre. Il décède le 10 novembre. Henri Mouhot est inhumé, sur les lieux mêmes de sa mort : près de l’actuel village de Ban Phanom, à 10 kilomètres de Luang-Prabang, sur la rive sud de la Nam-Khane et, probablement, au dessus du niveau des plus hautes eaux. En 1866, une mission dirigée par le commandant Doudard de Lagrée, reçoit la charge de reconnaître le cours du Mékong jusqu’en Chine. Lors de son séjour à Luang -Prabang, en mai 1867, elle procède à l’édification d’un monument sur la sépulture d’Henri Mouhot.

Les suites de l’expédition. 

Lors de ses passages à Bangkok, Mouhot a pris soin de confier ses carnets, ses notes, ses croquis et les spécimens collectés, à des relations en place dans la capitale. Elles les ont faits parvenir à Sir Samuel Stevens, secrétaire de la Société Royale de Londres. En effet, ce même Stevens apparaît comme acheteur pour le compte de ladite société d'un certain nombre de collections d'Henri Mouhot entre le 8 juillet 1859 et le 18 août 1862 dans les archives du British Museum. En Juillet 1863, ses dessins, ses écrits et descriptions émerveillées sont publiés à titre posthume dans la célèbre revue « Le tour du monde ».Bien entendu, le succès est immédiat. Angkor n’est plus un mythe, Mouhot lui a redonné une réalité. 

 

Pour aller plus loin :

- Claudine  Le touneur d’Ison - Temples perdus et Henri Mouhot découvrit Angkor- Edition CNRS- Paris 2013.

 - Henri Mouhot - Voyage dans les royaumes de siam - broché... et autre parties centrales de l'Indo-Chine- Olizane Eds- Paris 1999.

- Maxence Fermine- Le Papillon de Siam – Albin Michel  – Paris 2010

 

Cliquer ici pour télécharger l'article
mouhot.pdf

[1]Procédé inventé en 1829, par Niepce et Daguerre, à l'aide duquel on fixait les images de la chambre noire sur des plaques d'argent sensibilisées à la vapeur de l'iode.



18/04/2018
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