Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Je me nomme Furcy, homme libre

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« Je me nomme furcy ; je suis né libre dans la maison Routier, de madeleine, indienne libre, alors au service de cette famille ; je suis retenu à titre d’esclave chez M. Lory, gendre de madame Routier ; je réclame ma liberté ; voici mes papiers. »

C’est avec ces mots que le 21 novembre 1817 sur l’ile Bourbon (aujourd’hui, La Réunion), que Furcy se déclara libre. Ainsi commencèrent trois décennies de combats juridiques au cours desquels il prit à partie son maitre putatif devant les tribunaux français et les autorités britanniques tout en essayant de se créer une nouvelle vie en tant qu’homme libre.

 

L’étonnant parcours de Madeleine. 

 

Vers 1759, une enfant naquit en Inde, à Chandernagor ou non loin de cette enclave française. Lors des controverses ultérieures, certains affirmèrent que Madeleine était née libre et d’autres en firent la fille d’une esclave. À deux reprises, elle fut vendue à des maîtres portant des noms portugais, avant d’être finalement acquise par une Française, Mlle Dispense. En 1772, la demoiselle emmène Madeleine, alors adolescente, à Lorient, port voué au commerce avec les Indes orientales, en France. Elle cède son esclave à une famille bien connue de colons français de l’île Bourbon, les Routier, à condition que ceux-ci ramènent Madeleine « aux Indes » en vue de l’y affranchir. La légalité de cette cession est douteuse à maints égards, même si en vertu du principe français du sol libre, l’esclave aurait dû être affranchie dès qu’elle a posé le pied dans la métropole. Depuis 1738, la loi française stipule que tous les « nègres esclaves » ou « nègres ou mulâtres de l’un ou l’autre sexe » (1762) doivent être enregistrés auprès de l’amirauté dans le port où ils débarquent et renvoyés dans les colonies dans un délai de trois ans. Les esclaves détenus en France en contravention à ces règles (c’est-à-dire non enregistrés, ayant passé plus de trois ans dans la métropole ou employés à des fins que la loi ne juge pas légitimes) sont confisqués au nom du roi et renvoyés dans les colonies, où ils sont mis au travail ou vendus au profit du roi. Toutefois, aucun relevé n’indique que la demoiselle Dispense ait inscrit Madeleine aux registres de l’amirauté. Sans doute était-elle convaincue qu’une telle formalité n’était pas nécessaire, se disant que les Indiens ne sont pas des « Nègres » et ne sont donc pas tenus d’être inscrits. Au milieu du XVIIIe siècle, les catégories « nègre » et « noir » sont très fluctuantes. Ajoutons qu’un édit d’octobre 1716 prévoit que « les maîtres » des esclaves amenés en France « ne pourront les vendre ni échanger en France » (art. 11). Chose étonnante, dans le cadre des procès relatifs au statut de Furcy, personne ne soulève d’objection à propos de cette cession douteuse réalisée dans la métropole, sans doute parce que la loi ne prévoit pas de pénalité particulière en cas d’infraction. Sur l’île Bourbon, Madeleine donne naissance à trois enfants, probablement de pères différents. L’aîné, prénommé Maurice, naît entre 1775 et 1777. La cadette Constance vient au monde en avril 1784 ; des preuves circonstancielles indiquent que son père serait un des hommes de la famille Routier, soit le père, soit un de ses fils adultes ou adolescents. Fait inhabituel, Constance est affranchie un an après sa naissance, vraisemblablement par un tonnelier d’origine allemande âgé de 27 ans, Matthieu Vetter (ou Wetter), qui agit sans doute à titre d’intermédiaire pour les Routier. Constance passe son adolescence (qui coïncide avec la période de la Révolution française) au sein du ménage Routier en tant que personne libre de couleur et y reste jusqu’à la mort de dame Routier en 1808. Enfin, le benjamin de Madeleine, Furcy, est baptisé le 7 octobre 1786. Deux ans après la mort du maître en 1787, la veuve Routier demande aux autorités coloniales la permission d’affranchir Madeleine, « en reconnaissance des bons services qu’elle lui a rendus », mais aussi « pour remplir l’engagement qu’elle a contracté en France de procurer la liberté à ladite Madeleine, qui ne lui a été donnée qu’à cette condition ». Dame Routier obtient l’autorisation, et Madeleine est officiellement affranchie le 6 juillet 1789. Cependant, selon des témoignages ultérieurs de Constance et de Furcy, on ne lui aurait jamais dit qu’elle était libre. Elle continue donc de servir la veuve Routier pendant dix-neuf autres années, lors desquelles ont lieu la Révolution, l’abolition générale de l’esclavage décrétée par la Convention le 4 février 1794 (jamais appliquée, à la Réunion, tout comme en Martinique, occupée par la Grande-Bretagne). Ce n’est qu’après la mort de la veuve Routier en 1808 (année où le Royaume-Uni et les États-Unis interdisent le commerce transatlantique des esclaves) que Madeleine apprend son statut d’affranchie et que le domaine Routier lui doit 19 années de salaires, une somme considérable qui équivaut approximativement au prix de deux esclaves mâles adultes. Madeleine tente de se servir de cette somme qui lui est due pour négocier l’affranchissement de son fils Furcy, esclave de Joseph Lory, gendre et héritier des Routier, mais ce dernier la dupe en profitant de son illettrisme pour lui faire signer des papiers qui, essentiellement, font de Furcy l’esclave de Lory jusqu’à la fin de ses jours.

 

La justice comme outil de résistance. 

 

En 1817, Furcy avait 30 ans, l’âge auquel sa mère avait été affranchie devant la loi, mais à son insu. Au mois de juillet de cette année, de nouveaux magistrats arrivent de Paris pour s’installer sur l’île Bourbon dans le cadre du remplacement du personnel judiciaire entrepris au moment de la Restauration. Le 22 novembre 1817, un conflit dont les causes ne sont pas tout à fait claires éclate entre Furcy et Lory. Un autre serviteur de Lory, Alphonse, lui fit savoir que Furcy avait quitté son poste « sur les motifs qu’il est libre et veut jouir des droits attachés à cette condition ». En conséquence de quoi, Lory déclara Furcy « marron » et ce dernier est arrêté au domicile d’une femme de couleur libre, Célérine, qui était peut-être sa concubine et la mère de ses enfants.  Au moment de son arrestation, sa sœur aînée Constance, que l’on trouve enregistrée comme la « Veuve Jean Baptiste, habitante, demeurant au quartier St. André [...] une mère de six enfants, privée de son mari, sans fortune, sans appui », alla trouver le nouveau procureur général, Boucher, et lui demanda d’enquêter sur la réduction en esclavage illégale de son frère. Dans son mémoire, Constance affirme que sa mère, Madeleine, a été constamment dupée par la famille Routier, puis par le nouveau maître de Furcy, Joseph Lory. En premier lieu, mademoiselle Dispense, qui avait emmené Madeleine en France, souhaitait que la famille Routier organise le retour de celle-ci à « Chandernagor, lieu de sa naissance ». Pour lui éviter « les difficultés pouvant résulter dans un pays d’esclaves de la différence des couleurs », elle avait exigé que l’esclave soit affranchie dès son arrivée à l’île Bourbon et reçoive « une pension viagère de 600 livres  par an les vivres nécessaires à sa nourriture, en lui procurant, s’il était possible, un établissement pour mariage ». Mais la famille Routier a retardé, comme l’on sait, l’émancipation de Madeleine pendant dix-sept ans, jusqu’en 1789, soit après la mort du patriarche, Charles Routier. Le mémoire indique que c’est parce que les Routier ont omis de respecter la condition imposée par la demoiselle Dispense de libérer immédiatement Madeleine que les enfants de cette dernière, Maurice, Constance et Furcy, sont nés esclaves. Furcy perd son premier procès visant à recouvrer sa liberté, intenté devant le tribunal de première instance en 1817, et est emprisonné à l’île Bourbon (vraisemblablement pour marronnage). Il porte la peine en appel devant un tribunal colonial supérieur. Pendant ce temps, le gouverneur Desbassayns, alors en pleine ascension, chasse Boucher, le magistrat libéral qui a défendu sa cause, de la colonie, et punit ses alliés. En 1818, Furcy, émacié, est débouté de son appel. Lory le sort de prison et l’envoie sur l’île Maurice (anciennement île de France), passée aux mains des Britanniques, où sa belle-soeur exploite une vaste plantation. Il travaille d’abord comme ouvrier, puis comme charpentier. De là, Furcy continue à faire progresser sa cause ; il rédige sept longues lettres en vue d’attirer l’attention des autorités françaises et britanniques sur sa revendication de liberté.

 

Une lutte juridique acharnée. 

 

En 1829, Furcy « éleva de nouveau sa voix ; il réclama avec force sa liberté ». Les autorités anglaises finirent par l’affranchir, pour la raison qu’il n’avait pas été enregistré, ni à la douane, ni sur le bateau qui l’avait transporté sur l’île de France. Les lettres de Furcy à Boucher, transitant par l’intermédiaire d’un réseau d’alliés qui acheminaient ses missives à son ancien allié, font connaître les sentiments et l’opiniâtreté de leur rédacteur durant son exil à l’île de France dans les années 1820 et 1830. Cette correspondance ne laisse aucun doute sur le fait que Furcy avait une famille et des enfants sur l’île Bourbon, et qu’il souffrait d’en être séparé. Dans les années 1830, à un moment indéterminé, Furcy s’embarqua sur un navire, emportant avec lui l’original de sa requête, dissimulé dans la semelle de sa chaussure. Le 12 août 1835, avec le soutien du procureur général André-Marie-Jean-Jacques Dupin, Furcy demanda à ce que son cas soit examiné de nouveau devant la Cour de cassation, en se fondant sur deux éléments : 

-       l’argument de la race, d’après lequel les Indiens ne peuvent être réduits en esclavage ; 

-       l’argument du « sol libre », faisant valoir que sa mère avait mis le pied sur le sol de France en 1771. 

Le 6 mai 1840, la Cour de cassation invalida la décision rendue en 1818 par la Cour royale de Bourbon, en alléguant « le principe du droit public français, lequel assurait le bienfait de la liberté à tout esclave dont le pied touchait le sol de la France » et en ramenant « les parties au même état où elles étaient avant ledit arrêt »  Pendant ce temps, le procureur général Dupin s’était arrangé avec la reine et avec le ministre de la Marine pour que Furcy puisse regagner l’île Bourbon aux frais de l’État. Au mois de décembre 1843, Furcy revint à Paris, où la Cour royale entendit les argumentations développées par l’avocat de Furcy, Édouard Thureau, par l’avocat des Lory, Alphonse Paillet, et par le procureur général, Michel Hébert.  À l’issue de l’audience finale, le 23 décembre, après avoir écouté le discours d’Hébert « avec une attention religieuse », les juges de la Cour royale se retirèrent pour délibérer. Une heure plus tard, le président Séguier déclara que Furcy était un homme libre. Furcy avait alors 56 ans. Sa mère, Madeleine, avait débarqué à Lorient presque quatre-vingts ans plus tôt. Non seulement Furcy était libre, mais sa mère l’avait été au regard de la loi depuis son arrivée à Lorient en 1772. Ceci était une victoire, mais non un triomphe absolu. Car, si la cour condamnait les héritiers de Lory à payer les frais du procès, elle rejetait leur demande de dommages et intérêts, rien n’indique que Furcy ait reçu la moindre compensation pour les quarante et une premières années de sa vie qu’il avait vécues en esclavage. Furcy ajoute Joseph à son nom. Par la suite, il continue à gagner sa vie dans la confiserie et se marie avec une mauricienne "Libre de couleur", Virginie. Il meurt le 12 mars 1856, à l'île Maurice. 

 

Fursy et l’abolition. 

 

On ne dispose d’aucune trace d’une quelconque défense de l’émancipation générale par Furcy à quelque époque de sa vie que ce soit. D’ailleurs, si celui-ci considérait la reconnaissance juridique de sa propre liberté comme un droit acquis à sa naissance, il est possible qu’il ait entretenu des sentiments ambivalents à l’égard de l’émancipation générale. En émancipant équitablement tous les anciens esclaves, l’abolition aurait pu rendre caduque la distinction pour laquelle il se battait depuis tant d’années. Des procès intentés par Furcy, il ressort que, tout en constituant un acte de résistance contre l’esclavage, les efforts d’un individu pour recouvrer sa liberté peuvent contribuer à une lutte collective plus large pour la liberté. Dans la plupart des cas, les décisions des tribunaux sur le statut d’une personne n’ont de conséquences que sur celles-ci et les membres de sa famille ou de sa collectivité immédiate. Cependant, des avocats et des juges ont parfois aidé certaines affaires à évoluer dans le sens du programme abolitionniste, que ce soit en soulevant des questions de droit ou en influençant l’opinion publique. Les alliés de Furcy, lors de son appel de Paris, entretenaient des liens directs avec le roi et la reine, dont les sensibilités libérales étaient manifestes depuis la révolution de 1830, mais qui, dans les années 1840, étaient de plus en plus réceptifs aux manœuvres dilatoires du lobby esclavagiste. Fondée sur les deux éléments clés qu’étaient le principe du sol libre et l’exclusion des Indiens de l’esclavage, l’argumentation juridique de Furcy était compatible avec la politique d’émancipation gradualiste de la monarchie de Juillet. Seule la minorité constituée des esclaves emmenés dans la métropole ou d’ascendance indienne aurait pu profiter d’une décision positive sur l’une ou l’autre de ces questions de droit. Le rejet final de l’argument racial par la Cour reflétait une rupture progressive du gouvernement français avec les législations fondées sur des catégories raciales. Sa décision fondée sur le principe du sol libre dénotait un fragile compromis entre l’interdiction de l’esclavage dans la métropole et son maintien tacite dans les colonies. Un changement politique plus profond s’avérerait nécessaire pour finalement détruire les fondements juridiques de l’esclavage dans les Antilles françaises et l’océan Indien, et il a fallu près d’un siècle pour que soit reconnue l’intégralité des droits civils des descendants d’esclaves des anciennes colonies de France.

 

Pour en savoir plus :

 

Peabody Sue, « La question raciale et le « sol libre de France » : l'affaire Furcy », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2009/6 (64e année), p. 1305-1334. URL : https://www.cairn.info/revue-annales-2009-6-page-1305.htm

 

https://www.erudit.org/en/journals/haf/1900-v1-n1-haf03346/1042786ar/

 

Cliquez ici pour télécharger l'article :

Je-me-nomme-Furcy.pdf

 

 



20/03/2021
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