Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Jeu, set et meurtre : la triste trajectoire de Vere Goold

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C’est le 19 avril 1909 que s’achève, sur l’ile du diable en Guyane[1], la triste trajectoire de Vere Goold. Il a 56 ans. A priori, une mort banale, un événement courant qui constitue le quotidien de ce triste bagne. Qui pouvait croire que ce grand corps sec et voûté, ce visage émacié aux oreilles proéminentes et décollées, aux sourcils broussailleux était celui d’un ancien séducteur de la jetset de la fin du XIXe siècle et qui, sportif accompli, fut même finaliste du troisième tournoi de Wimbledon ? Si Vere Goold achève aussi tristement sa vie, c’est qu’entre temps, il a défrayé la chronique judiciaire pour avoir tué, à Monaco,  avec la complicité de son épouse, une riche héritière suédoise, Emma Levin. Son corps avait été retrouvé dans une malle sanglante appartenant aux deux époux. L’affaire  déchaine la passion dans la presse du monde entier. Elle refait surface en 2014 lorsqu’est publié le livre du docteur Léon Collin : Des hommes et des bagnes aux  éditions Libertalia. De 1906 à 1910, ce jeune docteur des troupes coloniales fut affecté au navire « La Loire », en qualité de médecin de bord. Léon Collin eut à cœur durant ces quatre années de photographier et recueillir le témoignage des condamnés dont il avait la charge. Durant la traversée sur « La Loire » qui l’emmène vers la Guyane, Goold remet au médecin trois petits cahiers d’écolier où, d’une écriture régulière, minutieuse, il a consigné les grandes étapes de sa vie et … son crime.

Ce manuscrit ne lève pas complètement le voile sur cette mystérieuse affaire. Que s’est-il passé vraiment dans cette villa Menesini ? Quelles parts prennent respectivement le mari et la femme dans l’horrible besogne, pourquoi cette fuite risquée et incohérente avec ces bagages sanglants…Mais, il fournit l’étonnant portrait d’un rejeton d’une famille richissime dont la vie va de Charybde en Scylla.

 

Le Mystère Vere Goold.

 

En 1879, l’Irlandais Vere Thomas « Saint-Léger » Goold est battu, en trois sets, en finale de Wimbledon par le Révérend britannique John Hartley et fait la une des journaux. Quelques mois plus tard, il participe au premier tournoi open de Cheltenham, atteint la finale et perd de nouveau, en 5 sets, face au célèbre champion William Renshaw. Ces deux défaites marquent le début de sa descente aux enfers. Outre le tennis, Vere Goold a pratiqué l’équitation, la boxe et la voile, toujours à un haut niveau de compétition. Cependant, il semble avoir connu très tôt aussi les excès de drogue et d’alcool. Dans son cahier d’écolier, Vere Goold déclare être né le 2 octobre 1853 à Clonmel en Irlande en désignant ses parents par leur nom et ascendance. Il poursuit en affirmant « à mon grand regret je les perdis tous les deux quelques années après ma naissance ».  La mort de sa mère survient alors qu’il a 17ans, celle de son père peu avant la finale perdue de Wimbledon. La rumeur court d’ailleurs que, la veille  du match, il aurait été en état d’ébriété en relation avec la disparition de son père. Au procès, le professeur Alexandre Lacassagne[2] a souligné que la mort de ses parents fut pour Vere Goold une perte qui contribua à le fragiliser tout au long de son existence. Il semble que la mort ne lui laisse pas de répit. Il est le plus jeune de six enfants et va voir disparaître un à un ses frères et sa sœur, il raconte ainsi que :

- son frère aîné qui vit en Australie est tué par le forçat évadé Ned Kelly ;

-  son deuxième frère Ernest est retrouvé mort sans raison apparente dans sa chambre d’hôtel ;

-  William meurt de la petite vérole ;

-  Frederick ne survit pas à une infection contractée lors d’un accident ;

-  sa sœur meurt à la suite d’une chute à cheval ;

Ces deux premiers cahiers rassemblent ainsi une suite d’anecdotes sans hiérarchisation affective apparente. La difficulté à hiérarchiser ses sentiments est constante. Ainsi, lorsqu’il évoque la mort de sa sœur à la suite d’une chute de cheval, il écrit : « J’avais entraîné moi-même le cheval de course qu’elle montait. Connaissant quelle difficulté il y avait à monter cet animal, je l’avais averti de ne pas agir ainsi mais elle m’avait supplié de lui permettre et de ne pas refuser. Le même jour, j’abîmais si malheureusement un nouveau cheval que je montais qu’il me fallut le vendre pour 10 livres. Triste journée ! ». Au final, ces cahiers font le récit d’une vie de riche oisif : « à cette époque, je me conservais en bonne condition, montant à cheval, chassant à cheval, jouant aux raquettes, chassant à  pied deux fois par semaine avec ma meute de bassets … ». C’est bien là tout le drame de sa vie. Il est incapable d’imaginer autre chose que cette existence luxueuse et facile et passera son temps à s’endetter pour maintenir son train de vie puis à fuir devant ses dettes.

 

L’étrange Marie-Rose Goold.

 

C’est par le plus grand des hasards que Vere rencontre Marie-Rose Giraudin. Un jour, l’un de ses parents lui demande de payer une facture dans la boutique d’un couturier du quartier Bayswater de Londres. Cette boutique appartient à une Française, Marie Giraudin. Pas vraiment jolie mais avec beaucoup de charme, elle a une ambition démesurée et tombe sous le charme de ce Goold, rejeton d’une illustre et riche famille irlandaise. Marie-Rose a déjà été mariée deux fois. Elle a quitté son premier mari une semaine après le mariage, en emportant une partie de son argent. Puis elle a vécu comme couturière à Genève et à Londres. Devenue dame de compagnie d’une lady anglaise, elle a vécu avec elle en Inde et c’est là qu’elle a rencontré son deuxième mari, un Anglais. Elle l’épouse très vite puisque le premier a eu la bonne idée de mourir précocement.

Quand elle rencontre Vere Goold, elle est de nouveau veuve, après trois ans de mariage. Revenue à Londres, elle a dû vendre ses bijoux pour ouvrir son atelier de couture.

Ce qu’elle ne sait pas, c’est que Vere ne fait pas partie de la branche aisée de sa famille et qu’il a depuis longtemps noyé sa fortune dans les bars et les lieux interlope de la capitale anglaise. Ils se marient en 1891, laissent péricliter l’atelier de couture de Marie-Rose, déménagent à Montréal en 1897 pour en ouvrir un autre puis à Liverpool en 1903 où ils gèrent une entreprise de blanchisserie.

En 1907, lasse des revers de fortune, Marie Goold convainc son mari de monter au filet au casino de Monte Carlo. Elle assure qu’elle a une méthode infaillible pour gagner aux tables de jeux. Ils emmènent leur nièce Isabelle âgée de 17 ans et utilisent leurs titres de noblesse pour en mettre plein la vue et faire oublier qu’ils sont sans le sou. L’envoyé spécial du « Petit Parisien » décrit ainsi l’installation des Goold à Monaco : « M et Mme Goold emménagèrent un mobilier des plus somptueux, qui leur attira la confiance des concierges comme des autres locataires de la maison, du reste toutes les personnes auxquelles je m’adresserai au cours de cette première enquête, seront unanimes à reconnaître que les époux Goold étaient de fort braves gens, aimables et de relation très courtoises … »

Au bout de quelques jours, Sir et Lady Goold font la connaissance au casino d’une riche suédoise, Emma Levin, qui paye quelques-unes de leurs dettes de jeu. Joli point gagnant ! Mme Levin est une dame de la haute société, réputée généreuse et intelligente, qui a adopté une petite fille issue d’une famille très pauvre de Suisse. Elle est veuve depuis 8 ans d’un courtier de Stockholm.

 

Le secret de la villa Menesini.

 

Les deux pique-assiette ont une adversaire de fond de court : Mme Castellazi, une Suédoise qui vit elle aussi de la générosité de la veuve. Après une violente dispute publique entre parasites, Madame Levin décide de quitter Monaco pour faire oublier le scandale. Est-ce pour venir récupérer son argent avant son départ, ou invitée par Marie qui lorgne sur ses bijoux qu’Emma Lévin se rend le 4 août 1907 au domicile des Goold ? Le mystère reste entier. Mme Castellazi ne voyant pas revenir son amie porte plainte. Les policiers aussitôt dépêchés, découvrent que les Goold ont quitté précipitamment leur hôtel, ne laissant derrière eux que leur nièce Isabelle, qui explique que M. Goold est parti voir un médecin à Marseille suite à une hémorragie subite.

Des taches de sang sont retrouvées dans la suite des Goold, ainsi que des outils assez incongrus pour un séjour touristico-ludique : une scie et un marteau, eux aussi maculés de sang. L’ombrelle de Madame Levin est également trouvée sur place.

À la gare de Nice, ils sont repérés par un employé des chemins de fer qui s’étonne de l’odeur épouvantable qui s’épanche de l’une de leur mallette. Ils sont arrêtés à Marseille dans un hôtel, alors qu’ils s’apprêtent à rejoindre Londres, en compagnie… des bijoux de Madame Levin. Une lourde malle est restée en consigne à la gare, il s’en échappe une odeur désagréable et un liquide rosé suinte à un angle. Un employé de la gare prévient la police qui trouve dans la malle un cadavre démembré : un tronc lardé de coups de couteau et dont on a ôté les viscères, et les deux jambes… On retrouvera la tête et les bras dans un sac de voyage que les Goold avaient gardé avec eux.

 

Epilogue : le procès

 

Le procès s’ouvre le 2 décembre 1907 au Tribunal supérieur de la principauté. La culpabilité des Goold semble acquise, évidente, mais comment se répartit-elle entre Marie et Vere, c’est là que commence le mystère ! La victime a-t-elle été attirée dans un guet-apens ou n’est-ce là qu’une discussion houleuse qui a mal tourné ? La réponse ne sera probablement jamais connue.

Marie est une femme dite « de caractère », elle n’est pas vraiment belle mais n’est pas dépourvue de charme. Elle a un ascendant certain sur son mari. Celui-ci dans sa descente éthylique progressive et glissant vers la dépression se rattache à elle comme un matelot naufragé à sa bouée, c’est sans doute pourquoi il aura à cœur d’essayer d’endosser la responsabilité du meurtre durant le procès, décrivant même à l’audience ses difficultés à trancher la tête et les membres du cadavre étant donné son état d’ivresse au moment des faits… Auparavant il a vainement tenté de faire croire à l’intervention d’une mystérieuse personne au moment des faits, personne qui serait la seule responsable du meurtre, lui n’ayant que légèrement assommé la victime lors d’une altercation verbale, l’inconnu l’ayant achevée lors d’un second passage, et partiellement éviscérée. C’est cette version qu’il développe dans ses cahiers de mémoires.

Marie-Rose est condamnée à la peine de mort et Vere Goold aux travaux forcés à perpétuité. Il est extrêmement rare que ce soit la femme qui soit plus lourdement punie que l’homme dans ce type de crime. La forte personnalité de Marie semble la désigner comme la meneuse ou même l’instigatrice du crime aux yeux des juges. À ses côtés, Goold apparaît falot, effacé, amoindri, et sous l’emprise de sa femme. Toutefois, la peine de Marie-Rose sera commuée en travaux forcés à perpétuité. Il semble que le scenario retenu par le Tribunal supérieur soit celui d’une dispute qui aurait mal tourné avec un coup mortel porté par Goold dans un accès de colère mais sans forcément avoir l’intention de tuer. Le mari et la femme profitant de la situation dérobèrent alors les bijoux de leur victime puis, pris de panique, ils improvisèrent une fuite éperdue dont on connait l’issue. C’est là sans doute le scénario le plus probable, reste le mystère d’une partie bijoux qui ne fut jamais retrouvée et la part de responsabilité de l’un et de l’autre dans l’organisation du crime et du découpage même de la victime.

 

Fin de match…..

 

Pour télécharger l'article cliquez sur le lien ci-dessous

 

Jeu.pdf

 

 



[1] Là où avait incarcéré Alfred Dreyfus.

[2] Alexandre Lacassagne est un médecin français (médecin légiste et médecin expert auprès des tribunaux), professeur à la Faculté de médecine de Lyon et l'un des fondateurs de l'anthropologie criminelle.



23/02/2017
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