Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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L'incroyable destin de Clarisse Manzon (seconde partie)

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Si l’affaire Fualdès déchainait les passions à Rodez, elle excitait aussi la curiosité des Français et d’une bonne partie des Européens. Elle marque le début du reportage judiciaire et des grands débats couverts en « direct ». Tous les grands journaux étaient présents : La Quotidienne, le Journal des débats, le Conventionnel, le Moniteur. Ils tentaient de donner un compte rendu exact des débats tout en s’efforçant  de captiver leur lecteur en enrichissant la réalité d’une multitude d’anecdotes, plus ou moins vérifiées. Chacun d’eux avait délégué un reporter, qu’on appelait alors sténographe.  C’est ainsi que Hyacinthe Tabaud, dit Touchard-Lafosse rendit célèbre Rodez, mais pas de la manière dont l’auraient souhaitée les Ruthénois. Le sténographe la présentait comme « un amoncellement de masures lépreuses planté sur un roc sinistre entouré de hautes montagnes, livré à des nuées de chauves-souris, peuplé de miséreux à l’écorce grossière et de femmes laides ».

 

Le procès de Rodez

 

Il ne fallut pas moins de trois procès de Cour d’assise pour tenter, sans y parvenir, de démêler l’affaire. Le premier s’ouvrit le 18 août 1817 à Rodez. A moment de l’ouverture des portes, une bousculade provoqua plusieurs blessés. Près de trois cents témoins furent entendus. Chacun raconta ce qu’il croyait avoir vu ou entendu. Personne ne se préoccupait des incohérences, tant que les dires allaient dans le sens de l’accusation. Enfin, vint le moment que tout le mode  attendait : le témoignage de Clarisse. Le 22 août, elle entre dans le prétoire.

Le président demande aux accusés s’ils connaissent cette femme. Aucun ne la connaît en particulier. Le président s’adresse à Clarisse Manzon : « Dites-nous ce que vous savez de l’assassinat de M. Fualdès ». Madame Manzon lance un regard expressif sur les accusés et tombe évanouie. Un peu plus tard, le président : « Allons madame, tâchez de calmer votre imagination ; n’ayez aucune crainte, vous êtes dans le sanctuaire de la justice…Faites connaître la vérité…Ne vous-êtes vous pas trouvée à l’assassinat de M. Fualdès ? » Réponse de Clarisse Manzon : « Je n’ai jamais été chez la femme Bancal (après un moment de silence) Je crois que Bastide et Jausion y étaient ». Le président : « Si vous n’y étiez pas présente, comment le croyez-vous ? » C. Manzon : « Par des billets anonymes que j’ai reçus, par les démarches qu’on a faites auprès de moi ». Le président : «Comment avez-vous pu dire que vous les regardiez comme coupables ? » C. Manzon : « C’est par conjoncture, quand on tue ses enfants, on peut tuer ses amis ». Alors le président se livre à une exhortation invoquant le père de Clarisse, la justice, l’humanité, sur le ton le plus suppliant ce qui produit à nouveau l’évanouissement de Mme Manzon. Ensuite ses réponses seront évasives, incomplètes. La prestation de Clarisse Manzon tout au long du procès reflètera son statut de témoin inventé, négations, rétractations, aveux, divagations. Elle ne sait rien mais la pression sociale, après son faux aveu à Clémendot, l’oblige à se conformer à ce qu’on attend d’elle. Elle est le témoin principal, elle est attendue, mais ses déclarations ne correspondent pas à la logique criminelle et sociale qu’elle aurait dû suivre. Pire, nier sa présence dans la maison Bancal peut la faire soupçonner de vouloir sauver les accusés. Une complice ? Le meurtre de Fualdès a déclenché une fureur populaire qui réclame justice et Clarisse Manzon est un élément de réponse à cette exigence. Témoin malgré elle, elle ne sait comment endosser ce rôle. Un procès dans le procès ? On s’acharne à lui soutirer le témoignage qui accusera définitivement Bastide, et ses complices. Didier Fualdès, fils de la victime, la supplie, le président la relance sans cesse, on lui lit ses déclarations, mais Clarisse Manzon campe sur ses positions ambiguës. Mais, elle finit par avouer sa crainte en déclarant : « Tous les accusés ne sont pas sous les verrous ». Le verdict fut sans importance, puisque la Cour de Cassation annula le procès et renvoya les accusés devant la Cour d’assise d’Albi, mais Clarisse fut incarcérée pour faux témoignage.

 

De la grande peur au procès d’Albi.

 

Le procès de Rodez n’avait rien résolu. Pis, la dernière phrase de Clarisse : « Tous les assassins ne sont pas sous les verrous », n’avait fait qu’attiser les peurs.  Le jour, on rasait les murs, les soirs on se barricadait. Le procès devait s’ouvrir le  25 mars à Albi. Le transfert de Clarisse s’était déroulé entre le 4 et 6 février. Escortée d’une brigade de cavalerie, chevauchant en amazone, le trajet se transforma en une sorte de parade. L’arrivée à Albi fut triomphale. Les habitants étaient aux fenêtres, elle saluait avec grâce les nombreux spectateurs de ce curieux défilé. Albi, siège de ce second procès, connut une fièvre encore plus forte qu’à Rodez. Les témoins à décharge, peu nombreux au demeurant, furent dissuadés de comparaître. Ceux qui affirmaient que Bastide avait couché chez lui et n’avait pu se rendre chez les Bancal, comme les gens de maison de Bastide, étaient arrêtés pour faux témoignages et ne devant leur libération qu’en échange de leur rétractation et ceux qui avouaient simplement n’avoir rien vu ni rien entendu comme les époux Saavedra, espagnols, voisins du dessus des Bancal, étaient traités avec le plus parfait mépris. On s’assura que les jurés étaient convaincus de la culpabilité des prévenus. D’autres témoins apparurent sur le tard qui répétèrent ce qu’on voulait qu’ils répétassent. Les conditions de détention furent plus dures dans le but de faire avouer les inculpés ce qui réussit avec Bach et Mme Bancal qui passèrent aux aveux, épuisés par les mois d’interrogatoire.

Mais ces péripéties ne comptaient pas aux yeux du public. Il attendait la prestation de Clarisse et de nouvelles révélations. Trois séances durant, ses vaticinations entrecoupées d’évanouissements et de rebondissements, allaient de nouveau tenir l’Europe en haleine. Parler, elle le voudrait bien, mais les assassins la menacent ainsi que son fils. Le président la rassure. Alors, sans omettre de s’évanouir à chaque instant, Clarisse récite par bribes sa fable éternelle : elle attendait « quelqu’un » rue des hebdomadiers. Ce « quelqu’un » l’entraina dans la maison Bancal, on la jeta dans un cabinet vitré, « quelqu’un » la tira de là, un autre voulut l’égorger et le troisième la sauva. Le président presse la prévenue de questions, elle s’y dérobe. L’épisode le plus tragique du procès se produisit au cours de la séance du 8 avril. Ce jour-là, Me Dubernard, avocat de Jausion avait décidé, en accord avec Me Romiguière, de confondre Clarisse en la sommant de dire la  vérité ou de reconnaître ses errements. Il se leva et s’écria en montrant le Christ :

« Au nom de la vérité, au nom de l’honneur, au nom de Dieu, parlez madame, parlez, je vous en conjure. 

            - Me Dubernard, je ne puis rien dire. »

C’est alors que Bastide, qui semblait avoir oublié que Clarisse le haïssait, se tourne vers elle  et lui dit avec vivacité :

« Oui, dites la vérité ! Parlez ! »

C’est plus qu’il en faut. Clarisse, qui depuis un an s’égarait dans de vagues allusions qu’elle démentait dans la minute suivante, s ‘approche de Bastide, le regarde dans les yeux et lui demande avec véhémence :

« Bastide, me reconnaissez-vous,

            - Non, je ne vous connais pas.

            - Malheureux ! Tu ne me connais pas et tu as voulu m’égorger »

Le public salua la réplique d’un tonnerre d’applaudissements, tandis que Clarisse s’évanouit une fois encore. Lorsqu’elle revint à elle, elle proclama haut et fort :

« Je déclare que Bastide est un des assassins de monsieur Fualdès ».

La suite du procès relève de l’anecdote. Le verdict tomba le 4 mai. Bastide, Jausion, Collard, Bach et Bancal écopèrent de la peine de mort. Clarisse Manzon, déclarée non coupable, fut acquittée à l’unanimité. La vindicte publique était satisfaite. Lorsque le tumulte se fut apaisé, Clarisse éprouva le besoin de jouer pour la dernière fois son numéro de comédienne. Elle s’écria : « Messieurs, vous avez bien jugé ; vos consciences peuvent être tranquilles. Vous n’avez pas condamné d’innocents. »

 

Troisième procès et réhabilitation.

 

Louis XVIII refusa la grâce à Bastide, Jausion et Collard, mais le dossier de commutation de peine de Bach et Bancal restait en suspens. Le ministère public entendait les citer comme témoins à charge dans un nouveau procès, et la menace du couperet était le meilleur garant de leur docilité. Un nouveau procès s’ouvrit le 21 décembre 1818. Parmi les accusés, figurait le commissaire Constant. Il était le  premier enquêteur, mais son manque d’empressement à endosser des conclusions qu’il jugeait ineptes avait conduit le ministère public à l’inculper de « complicité ». L’acte d’accusation n’était composé que  d’un écoeurant fagot d’imbécilités. D’une nouvelle  horde de témoins à charge émergeaient les silhouettes bien connues de Bancal, Bach et Clarisse Manzon. Mais, si le décor de la tragédie n’avait pas changé, les cœurs n’étaient plus les mêmes. Le sang avait coulé et la soif de vengeance était apaisée. Peut-être même planait-il l’ombre du remord ou de la peur.  Des témoins à charge avouèrent avoir été payés pour déposer contre les accusés. A force de zèle, la justice enchainée avait perdu son autorité. Le verdict se traduisit par un  acquittement général. L’édifice de Rodez et d’Albi s’écroulait comme un château de cartes. Bastide, Jausion et Collard étaient vengés, voire réhabilités. L’innocence des suppliciés fut confirmée par une série d’émouvantes rétractations. Clarisse, rongée par le remord, abandonnée par sa famille et réduite à une quasi misère, mourut en juillet 1825. En présence d’un notaire qui recueillait ses derniers propos en présence de plusieurs témoins, elle dit à son fils Édouard :

 

            « Au moment de paraître devant Dieu, mon fils, je t'exhorte à te bien conduire et à vivre en honnête homme et si jamais on te parle de moi à l'occasion de la mort de Fualdès, tu peux dire à tout le monde que je n'ai jamais été dans la maison Bancal, que je n'ai rien su ni vu de l'assassinat que l'on assure y avoir commis. »

 

Epilogue : Mais, qui a tué Fualdès ?

 

Les trois procès n’ont pas répondu à la question ! Depuis d’innombrables auteurs ont testé des hypothèses sans que des preuves irréfutables viennent les conforter. Voici trois scénarios possibles parmi tant d’autres :

 

            - Le crime crapuleux ; cette hypothèse soutenue par Me Romiguière, défenseur de Bastide. Fualdès aurait quitté son domicile au soir du 19 mars muni d’un sac d’argent pour se rendre dans une maison galante. Il aurait été bêtement détroussé en chemin.

 

            - Certains ont cru voir un lien avec l’énigme du temple. Fualdès aurait été en possession de pièces établissant la survivance de Louis XVII. Ces documents lui auraient été confiés par Fouché[1]. Ils mettaient bien évidemment en cause la légitimité de Louis XVIII, et Fualdès devenait un témoin trop gênant pour le pouvoir.

 

Cette hypothèse nous rapproche peut-être du scénario le plus vraisemblable : celle d’un complot royaliste.

 

            - Le 1er avril 1814 (on est encore sous l’empire), la diligence qui va d’Espalion à Rodez est interceptée par des individus armés et cagoulés de blanc. Ils dérobent les fonds de la recette publique soit plus de 22 000 francs.  D’après les dires des témoins, ils ressemblent plus à des aristocrates qu’à des bandits de grand chemin. Un gendarme est tué. Fualdès est chargé de l’instruction de l’affaire. Le 12 mai, Louis XVIII entre à Paris. L’affaire est étouffée. L’instruction est reprise en février 1817, par le juge Teulat, qui va instruire plus tard l’affaire Fualdès. Il se rend très vite compte que le principal suspect de l’affaire de la malle n’est autre que Bancalis de Pruynes cousin du nouveau ministre de la police. Dès lors, Fualdès devient « l’homme qui en savait trop ». D’ailleurs, le procureur général de la cour d’appel de Montpellier écrivait au garde des Sceaux, dès juin 1817 :

« L’assassinat du malheureux Fualdès paraît très lié à l’attaque de la diligence commise le 1er février 1814 et au vol de fonds publics sur la route d’Espalion à Rodez ».

 

Hélas, personne n’a voulu l’entendre.

 

Sources, références et bibliographie.

 

Bien entendu l’affaire Fualdès a donné lieu à une littérature abondante. Elle a même donné lieu à des complaintes :

 

http://reimsoreille.unblog.fr/lxyz/la-complainte-de-fualdes%C2%A0/

 

Elle a aussi donné lieu à des téléfilms :

 

http://www.ina.fr/video/CPF86633207

 

http://www.midilibre.fr/2013/04/06/l-affaire-fualdes-revient-sur-canalsatellite,673800.php

 

 Pour la bibliographie complète, je vous renvois à la page :

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Fualdès

 

Sachant que pour écrire cet article, je me suis essentiellement inspiré de deux ouvrages :

 

La Rumeur de Rodez - histoire d’un procès truqué, Pierre Darmon, Albin Michel 1991

 

Clarisse et les égorgeurs, Philippe Méraux, Editions du Rouergue 1999

 
Pour télécharger le fichier, cliquez sur le lien ci-dessous
 
L---incroyable-destin-de-Clarisse-Manzon--2-.pdf

[1] Ministre de la Police sous le Directoire, le Consulat et l'Empire.



12/01/2017
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