Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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La bataille de Little Bighorn n’est pas finie

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Dans le roman « Collines noires [1]» de l’auteur américain de science-fiction Dan Simmons, le héros indien lakota, Paha Sapa alias « Collines noires », possède un don remarquable : il lui suffit de toucher un être humain pour pénétrer sa conscience et lire dans son passé comme dans son avenir. C'est en 1876, lors de la bataille de Little Bighorn, qui oppose une coalition de tribus indiennes aux tuniques bleues du général Custer, que le jeune Indien, alors âgé de onze an,s découvre ses pouvoirs visionnaires et divinatoires. Entré fugitivement en contact avec Custer, Collines noires est aussitôt envahi par les pensées du chef de guerre américain, tombé au champ d'honneur. Il va devoir désormais cohabiter avec cet esprit étranger qui loge en lui. Collines noires (en anglais, Black Hills), est également le nom que les Blancs ont donné au territoire sacré des Indiens, dans le Dakota du Sud. Un lieu où, dans les années 1930, ils ont décidé d'édifier une œuvre monumentale à la gloire des Pères fondateurs de la nation américaine : les quatre célèbres statues sculptées sur le mont Rushmore, au coeur même de ce sanctuaire. C'est là que, devenu vieux, Collines noires travaille en tant que dynamiteur, caressant le rêve fou de réduire un jour en poussière ces symboles infamants de la suprématie autoproclamée de l'Homme blanc. 

Aujourd’hui, au cœur des Black Hills (Dakota du Sud) verdoyantes et boisées, les Sioux ont entrepris de rendre hommage à Crazy Horse, figure héroïque de la résistance indienne, dans le granit noir qui surplombe leurs terres sacrées. La plus emblématique des tribus nord-américaines, que les migrants pensaient vouée à la disparition à la fin du XIXe siècle, a survécu. Le projet fou du Crazy Horse Memorial (composé, outre la sculpture monumentale, du musée indien d'Amérique du Nord et d'un centre culturel amérindien) est aujourd'hui le symbole de sa résurrection culturelle et spirituelle. Non, la bataille de Little Bighorn n’est pas terminée.

 

La conquête des Black Hills. 

 

Les Black Hills (Paha Sapa en lakota) sont considérées par les Amérindiens comme des terres sacrées, revendiquées par les Lakotas depuis leur victoire sur les Cheyennes en 1776. Le traité de Fort Laramie de 1868, qui conclut la guerre de Red Cloud, intègre les Black Hills dans la Grande Réserve sioux, d'où les non-Indiens sont exclus. Alors que les Black Hills étaient souvent considérées comme « terra incognita », les rumeurs de découverte d’or dans ces montagnes sont vérifiées par l’expédition de George Armstrong Custer en 1874, qui ouvre en entrant dans les Black Hills ce que les Amérindiens appelèrent « la piste des voleurs ». À cette époque, l’économie américaine subit de plein fouet les effets de la Grande dépression de 1873, et les mineurs se lancent dans une ruée vers l'or dans les Black Hills, en violation du traité et de la législation fédérale. Ces intrusions répétées sur leur territoire, et l’incapacité récurrente de l'armée des États-Unis à y mettre un terme, provoquent la colère les Lakotas et leurs alliés. En réaction, Sitting Bull (Tatanka Yotanka), Crazy Horse (Tašunka Witko) et leurs peuples entrent en guerre contre les intrus et les États-Unis. Le gouvernement tente au début d'acheter les Black Hills aux Sioux lors d'une conférence de paix, leur proposant un prix dérisoire.  Les Amérindiens sont divisés sur la question de vendre les Black Hills, et si oui, sur le prix à réclamer ; les pourparlers échouent. En mars 1876 des troupes furent envoyées sur place dans le but d’inciter les Indiens, désormais considérés comme hostiles, à libérer les Black Hills pour rejoindre la « Great Sioux Reservation ».

Cavalerie, infanterie, trois colonnes au total, le plus gros de cette force armée était constitué par le 7e Régiment de Cavalerie, sous les ordres de George Custer. Une force militaire dont on ne doutait pas qu’elle viendrait aisément à bout d’un adversaire réduit en nombre, estimé à un maximum de 1 500 guerriers sioux et cheyennes, conduits par les chefs Sitting Bull et Crazy Horse. Nomades, les Indiens étaient difficilement localisables par les forces armées. Mais, on supposait que leur campement se trouvait aux abords de la rivière Little Bighorn. Custer devait les attaquer sur deux fronts, les deux autres groupes les contourner pour empêcher toute retraite. La campagne aboutit à la bataille de « Rosebud Creek », où les Lakotas, dirigés par Crazy Horse, parviennent à tenir en échec l’une des trois colonnes de l'armée. Quelques jours plus tard, le VIIe régiment de cavalerie du lieutenant-colonel George Armstrong Custer attaque un camp de Lakotas et de Cheyennes, sur les berges de » Greasy Grass Creek » (Little Bighorn). La bataille de Little Bighorn voit les Sioux et Cheyennes, sous la direction de Sitting Bull et Crazy Horse, vaincre le VIIe de cavalerie : 268 soldats (43 % des hommes présents) sont tués et 55 blessés, lors de l'une des pires défaites subies par l'armée américaine au cours des guerres indiennes. On estime que les Amérindiens ont eu entre 60 et 100 tués (en comptant les blessés décédés ultérieurement).

Durant cette bataille, le lieutenant-colonel George Armstrong Custer ainsi que le chef cheyenne Lame White Man trouvèrent la mort. La plupart des Sioux et Cheyennes présents à Little Bighorn regagnèrent leurs réserves peu après la bataille. Les autorités américaines forcèrent les Sioux des réserves à accepter la cession des Black Hills, sous peine de voir leurs rations alimentaires supprimées. Les troupes américaines continuèrent à traquer les autres Sioux et Cheyennes du Nord jusqu'à leur reddition en 1877. Sitting Bull préféra émigrer au Canada en 1877 plutôt que de se soumettre.

 

De Little Bighorn à Rushmore.

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A moins de cinq cents kilomètres du site de la bataille, se trouve le mont Rushmore. Les visages des quatre présidents, sculptés dans la roche, nous sont familiers. Situé près de Rapid City, dans l'État du Dakota du Sud, ce mémorial national américain couvre dans son ensemble une surface de 5,17 km2 et se situe, pour sa partie la plus haute, à une altitude de 1.745 mètres. Nommée Six grands-pères par les Amérindiens Lakotas (Sioux), la montagne fut rebaptisée d'après Charles E. Rushmore, un avocat de New York qui la remarqua durant une expédition en 1857. Les sculptures hautes de 18 mètres, représentent quatre des présidents les plus marquants de l'histoire américaine, des années 1770 au début du XX° siècle, les 150 premières années de l’histoire des États-Unis. Il s'agit de gauche à droite de George Washington (1732-1799 / P 1789-1797), Thomas Jefferson (1743-1826 / P 1801-1809), Theodore Roosevelt (1858-1919 / P 1901-1909) et Abraham Lincoln (1809-1865 / P 1861-1865). George Washington représente la naissance de la nation en tant que premier président ; Thomas Jefferson symbolise l'expansion de la nation à la suite de l'achat de la Louisiane à la France en 1803 ; Abraham Lincoln incarne la préservation de la nation pour son rôle dans la Guerre de Sécession ; et Theodore Roosevelt représente l’unification et le développement de la nation.

En 1924, l'historien Doane Robinson, qui évoqua pour la première fois l'idée du mont Rushmore en 1923 pour favoriser le tourisme local, persuada le sculpteur d’origine américaine Gutzon Borglum de visiter la montagne pour s'assurer de la faisabilité de la réalisation. Borglum avait alors déjà réalisé un énorme bas-relief pour un mémorial célébrant les leaders des États confédérés sur la montagne Stone Mountain en Géorgie. Après de longues négociations avec le président américain Calvin Coolidge et une délégation du Congrès, le projet reçut l'approbation de ce dernier qui autorisa le lancement d’une commission nationale du mémorial du Mont Rushmore le 3 mars 1925. Calvin Coolidge insista pour que deux républicains et un démocrate soient sculptés auprès du président Washington. Entre le 4 octobre 1927 et le 31 octobre 1941, le sculpteur Borglum et 400 ouvriers sculptèrent les quatre visages hauts de 18 mètres. Alors qu’il entamait la construction de l’œuvre de sa vie, le sculpteur se fixa pour objectif de créer un monument des plus imposants, regroupant quelques-uns des moments phares de l’histoire américaine. Le 4 juillet 1934, Independence Day, le visage de Washington fut achevé. Il aura fallu deux essais à Borglum pour réussir le visage de Thomas Jefferson. Sa première tentative, à droite de George Washington, a été réduite à néant par un défaut du granit. Le visage a dû être effacé de la montagne en 1934 à coups d'explosifs. Le deuxième portrait de Jefferson, cette fois-ci à la gauche de Washington a été inauguré en 1936, celui d'Abraham Lincoln le 17 septembre 1937 et celui de Theodore Roosevelt en 1939.

 

La réplique des Sioux. 

 

Le mémorial des présidents est érigé sur le territoire, qui avait été reconnu comme propriété des Sioux par le traité de Fort Laramie en 1868, avant d’être foulé aux pieds lors de la ruée vers l’or de 1873. Pour les siècles à venir, au cœur même des terres sacrées du peuple sioux, les visages de George Washington, Thomas Jefferson, Abraham Lincoln et Théodore Roosevelt rappelleront chaque jour aux Indiens le poids de leur déroute. L’injure est d’autant plus amère que le sculpteur du mont Rushmore, Gutzon Borglum, était un suprématiste blanc affilié au Ku Klux Klan. Dès lors, les Indiens songent à une riposte : à un symbole ils répondront par un symbole. Si les célèbres visages présidentiels en imposent par leur stature, ils font 18 mètres de haut, le monument qu’ils allaient ériger surpasserait Rushmore au point de lui porter ombrage. C’est ainsi que les Sioux allaient inviter un sculpteur natif de Boston et d’origine polonaise, Korczak Ziolkowski, à tailler dans une autre montagne des Black Hills, à quelques kilomètres à peine de Rushmore, l’image du grand chef des Lakotas, tribu du peuple sioux, célèbre et admiré pour son courage au combat contre les troupes américaines : Crazy Horse. Les travaux ont débuté en 1948 et devraient se terminer d’ici une cinquantaine d’années. Pour l’anecdote, Korczak Ziolkowski, décédé en 1982, croyait finir son œuvre en moins de 30 ans.  Si on mesure la grandeur d’une civilisation par l’envergure de ses monuments, le peuple sioux figurera sans doute au panthéon des grandes civilisations : une fois achevée, il s’agira de la sculpture la plus imposante du monde. Elle fera 195 mètres de long pour 172 mètres de haut et, à lui seul, le visage de Crazy Horse, inauguré en 1998, mesure 27 mètres de haut. Aujourd'hui, les Sioux poursuivent le combat. Derrière l'étendard du Crazy Horse Memorial, se cache le projet fou de récupérer les Black Hills. Par nature, l'idée de sculpter une montagne est contraire à la philosophie sioux de ne pas laisser d'empreinte sur terre. Cette statue de Crazy Horse illustre à quel point les Indiens ont intégré les réflexes impérialistes de leurs oppresseurs. Pourtant, le grand chef vouait une haine farouche à la civilisation qu'on voulait lui imposer,au point de refuser de se faire photographier. Difficile, dans ces conditions, de représenter fidèlement son visage. 

La statue rappellera néanmoins aux millions de touristes qui visitent le mont Rushmore chaque année, que les Black Hills furent la terre des Sioux. En 1980, la Cour Suprême a jugé que l'acquisition des Black Hills violait le cinquième amendement de la Constitution : « Nulle propriété privée ne pourra être réquisitionnée dans l'intérêt public sans une juste indemnité. » En réparation du préjudice, la Cour a attribué 17 millions de dollars aux Sioux pour la valeur de leur terre en 1877, ce qui fait, avec les intérêts sur plus d'un siècle, 102 millions de dollars au total. A la surprise de nombreux Américains, les Indiens ont rejeté l'arrangement. « Les Black Hills ne sont pas à vendre », ont-ils répondu, slogan des affiches qui tapissent les murs de Rapid City.

La bataille de Little Bighorn se poursuit.

 

Pour en savoir plus :

 

Little Bighorn occupe une grande place dans la culture américaine. On estime qu'en moyenne, un millier de livres consacrés à l’événement chaque année aux États-Unis. Le théâtre, le cinéma et les médias papier ont contribué à la célébrité mondiale de Custer, de Sitting Bull et de « la dernière bataille ». Pour les films les plus connus, on peut citer La « Charge fantastique », avec Errol Flynn, Custer. On retrouve le général Custer dans plus de 600 films, sans compter les hommages. 

 

David Cornut, Little Big Horn : Autopsie d'une bataille légendaire, Paris, Éditions du Rocher, 2018.

Arnaud Coutant, Les Visages de l'Amérique, les constructeurs d'une démocratie fédérale, Mare et Martin, 2014.

 

https://crazyhorsememorial.org

 

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Montagnes-indiennes.pdf

 



[1] Dan Simmons, Collines noires, Robert Laffont, Paris 2013



17/01/2021
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