Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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La chasse au tigre : épisode n°1

La chasse au tigre : Une enquête d’Emile Laplume

 

Episode n°1 : Paris, 18 novembre 1918.

 

Trois jours, qu’il guettait le bourgeois gras. Pas un de ces nouveaux riches, engraissé par la guerre qui dépensait son surplus de billets dans le corsage des filles du « Belle-Poules [1]». Non, c’était un notaire à embonpoint, plus porté sur la choucroute garnie que sur la sole meunière. Un homme à la vie réglée comme une horloge comtoise. Chaque matin, un fiacre l’attendait devant son domicile du 18 rue de Rennes, pour l’emmener au 23 boulevard Saint-Martin où se trouvait son étude. Il déjeunait en buvant deux verres de Bordeaux, jamais trois, dans une honnête pension de famille où sa table était réservée, puis, vers 19 heures, un fiacre l’attendait pour faire le trajet inverse. Le coup devait être sans histoire. Il suffisait de guetter l’arrivée du fiacre de grimper au premier et de saisir le pante  au collet. Un pistolet à bouchon et deux baillons suffiraient à l’impressionner. Il ne se ferait pas prier pour ouvrir le coffre fort. Une affaire vite faite bien faite, un magot facile à écouler, même si ce salaud de fourgue s’en mettait la moitié dans la poche,  qui rapporterait bien plus que le braquage des épiciers. Enfin, après trois jours de guet, Marcel décida de passer à l’action. Peu avant vingt heures, il vit un fiacre déboucher du boulevard Saint-Germain, ils n’étaient plus si nombreux et les chevaux avaient du mérite à se faufiler entre les automobiles. Il en conclut que c’était celui qui ramenait son homme. Aussitôt, il grimpa au premier étage. Il attendit deux minutes sans voir pointer le nez du bourgeois. Il se rapprocha un peu plus de la porte. Elle était entrouverte, il la poussa. Le notaire était rentré plus tôt, mais n’était plus en état de sortir. Il gisait sur le tapis du salon, le crâne fracassé. Son sang imbibait le tapis persan. Des morceaux de cerveau étaient allés moucheter le dossier du fauteuil Louis-Philippe hérité du grand-père de madame. La bourgeoise n’était pas au mieux. Autour du cou, elle ne portait plus sa rivière de diamants, mais un fin lacet de cuir qui l’avait, sans doute, aider à passer dans l’au-delà. L’estomac de Marcel ne fit qu’un tour. Il n’avait jamais supporté la vue du sang. Cette qualité lui avait valu de passer la dernière guerre au magasin de vivres de Vincennes. Mais maintenant, il était au milieu de ce salon rempli de bibelots dont le moins précieux aurait pu nourrir un ouvrier pendant deux mois  et entre deux cadavres. Marcel n’était pas homme à réfléchir, il se rua dans le bureau du bourgeois. Dans un recoin, le coffre grand ouvert lui faisait de l’œil. Il contenait encore un butin plus qu’honorable. Les yeux allumés par les diamants et les autres verroteries, il fourra le tout dans son sac, sans oublier les quelques liasses de billets qui trainaient encore. Dans la précipitation, il avait oublié d’enfiler les gants qui lui permettaient de forcer les serrures ou de perforer les coffres sans laisser de traces. Comble de l’affolement, il laissa derrière lui des empreintes bien visibles, en mettant les pieds dans les flaques de sang. Il dévala les escaliers en maculant le tapis moelleux qui les recouvrait. La foule, qui envahissait la rue de Rennes, le soulagea. L’atmosphère était à la légèreté, malgré les premiers frimas qui pinçaient les oreilles, les Parisiens revivaient. Depuis une semaine le cauchemar s’était dissipé. On allait revivre. Marcel en profita pour se glisser dans cette foule insouciante. Arrivé à l’angle de la rue Mazarine, il hésita sur la direction à prendre. Allez chez le fourgue ou essayer de se faire oublier au fin fond du Cantal ?

 



[1] Célèbre maison close, située au 32 de la rue Blondel.

 



25/10/2016
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