Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Les enfants sorciers de Molsheim.

 

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Aux XVIe et XVIIe siècles, une épidémie de sorcellerie gagne l'Europe qui s'engage dans une répression sans merci. Résultat de tout un contexte passé et présent, certains pays seront plus touchés que d'autres. La France, qui s'est déjà heurtée aux hérésies et que les guerres de Religion ont ensanglantée entre 1562 et 1598, va dramatiquement s'illustrer. Le phénomène émerge dans l’Ouest de l’Allemagne actuelle et en Suisse, des régions qui dénombrent également le plus grand nombre de victimes. Des bûchers de sorcières perdurent jusqu’à la toute fin du XVIIe siècle aux États-Unis et durant le XVIIIe siècle en Pologne et au Portugal. Il est très difficile de définir le nombre d’exécutions engendrées par la persécution. Les historiens actuels s’accordent sur une fourchette allant de 50 000 à 100 000 exécutions au total, sans compter les lynchages, les suicides et les décès ayant eu lieu lors des incarcérations.

 

C’est quoi un sorcier où une sorcière ?

 

Dans les premiers temps du christianisme en Europe, la population, habituée à l'usage de la magie dans la vie quotidienne, attendait du clergé une forme supérieure de magie par rapport à l'ancienne magie païenne. Alors que la chrétienté concurrençait le paganisme, ce problème était d'une importance cruciale pour le clergé, qui peu à peu substitua aux pratiques ancestrales le culte des reliques des saints, reprenant ainsi l'usage populaire d'amulettes et de talismans. La vision européenne traditionnelle de la sorcellerie veut généralement que le sorcier, tel Faust, signe un pacte avec le diable, par lequel il lui vend son âme en échange de pouvoirs surnaturels. Les sorciers et sorcières furent accusés de renier Jésus et les sacrements, de se rendre au sabbat, assemblée nocturne où ils étaient supposés exécuter des rites diaboliques, parodies de messes ou d'offices de l'Église, d'y vénérer le « prince des ténèbres », afin d'obtenir un certain pouvoir. On peut résumer les nombreuses confessions des interrogatoires de l'Inquisition de la manière suivante : Les sorcières dansent autour du diable appelé Léonard qui éclaire l'assemblée par sa corne du milieu et on vient lui rendre hommage en lui baisant le derrière qui a forme d'un masque ou d'un visage humain. 

 

La brusque flambée du XVIIème siècle. 

 

Les condamnés du XVIIème siècle sont à 80% des femmes. Depuis toujours on a admis que la femme est davantage tournée vers les pratiques magiques. Ce qui est nouveau, c'est la diabolisation de celle-ci qui donne une réalité à ce que l'Église, pendant longtemps, a rejeté comme relevant de la superstition. La fragilité affirmée de la femme devant la tentation, sa crédulité, son imagination aussi, en font la proie toute trouvée du diable auquel elle se lie corps et âme. En conséquence, la femme, capable de transgresser tous les tabous, de porter atteinte aux hommes, aux bêtes et aux fruits de la terre, de se métamorphoser comme de métamorphoser les autres, est « un monstre ». Désormais, on dispose d'une procédure claire et nette pour agir. Non seulement tous les crimes sont méthodiquement recensés, mais on sait comment interroger et quelles ruses utiliser ; comment se protéger, car les juges ne sont pas davantage à l'abri des maléfices ; on sait, la torture aidant, comment faire avouer et quelles peines infliger : presque toujours la mort. La sentence de toute façon ne parle jamais d'innocence, mais prend bien soin de mentionner que l'on n'a rien pu prouver légalement. Ainsi, la moindre récidive est fatale et, pour peu que l'on ait des ennemis, il faut s'attendre un jour ou l'autre à être à nouveau dénoncé, avec l'assurance de finir sur le bûcher. C'est la procédure inquisitoriale appliquée à la lettre que, dès 1539, l'ordonnance de Villers-Cotterêts introduit dans la juridiction française. Entre-temps, non seulement l'ampleur prise par le protestantisme a incité François Ier à sévir, mais une même peur du diable animant catholiques et protestants, chaque Église diabolisant l'autre, on s'est mis à voir des sorciers partout.

 

Les procès particuliers de Molsheim. 

 

La petite ville de Molsheim (aujourd'hui dans le département du Bas-Rhin), située dans la vallée de la Bruche est le centre de la contre-réforme. Strasbourg n'est en effet pas disponible pour ce rôle puisque son Magistrat est passé au protestantisme ; elle a bien gardé un évêque catholique à la suite de la Guerre des évêques mais celui-ci a perdu tout pouvoir temporel à Strasbourg même. L'évêque de Strasbourg a cependant gardé son pouvoir temporel sur d'autres terres, principalement dans la vallée de la Bruche, dont Molsheim est la ville la plus importante. Ces circonstances feront de cette ville le cœur du mouvement dit de la Contre-Réforme. Un collège de jésuites structure les ambitions de l'Église sur le plan intellectuel : soutenir dignement la controverse théologique, et donner une instruction catholique à la jeunesse. L'évêque, par ailleurs frère de l'Empereur, est le seigneur temporel de Molsheim, et le titulaire du droit de haute justice ; il a donné par lettre des instructions à ses subordonnés pour que la sorcellerie soit totalement éradiquée, et il porte de toute évidence la plus grande part de responsabilité dans la flambée.

Louis Schlaefli[1] a étudié la période 1620-1630 à partir du « Blutbuch » (Livre du sang) qui répertorie les procès en sorcellerie. Sur cette période, il dénombre 113 victimes dont 11 hommes. Ce total ne comporte pas les personnes non enregistrées au Blutbuch, c'est-à-dire, en particulier, les enfants. Or, pour les années 1629 et, surtout, 1630, Schlaefli a dénombré 33 petites victimes entre 8 et 16 ans, dont 27 garçonnets et 6 fillettes.

 

Les faits supposés

 

Les faits supposés de sorcellerie reviennent d'affaire en affaire, au point qu'on a pu dire que "qui a lu un dossier de sorcellerie les a tous lus". Ce n'est pas surprenant, puisque l'accusé, sous la torture, avoue ce que le juge lui suggère, et que par ailleurs le juge suit un canevas procédural et interroge sur les points figurant dans ce canevas.

Les aveux portent sur des faits supposés qui font grief soit pour l'autorité soit pour la population :

  • Les griefs de l'autorité peuvent être regroupés sous le vocable d'usurpation d'autorité : allégeance au diable, annulation des baptêmes et mariages prononcés par l'Église, participation au sabbat (où le diable préside), baptêmes et mariages diaboliques remplaçant ceux de l'Église ; ou d'actes de mépris contre des symboles de l'autorité (profanations d'hosties).
  • Les griefs de la population portent sur la malfaisance : fabrication de substances maléfiques, meurtres et blessures contre des personnes ou des bêtes, provocation d'intempéries.

La lecture de certains aveux montre que l'empoisonnement par des substances physiques ordinaires n'est pas toujours clairement distingué de l'empoisonnement par maléfice ; même confusion, surtout chez les enfants, entre relations sexuelles ordinaires et mariage diabolique. De même, le sabbat diabolique, qui se déroule dans un lieu tout matériel (autour d'un tilleul, puis autour de la croix qui le remplace après que l'évêque a ordonné son abattage) ne se distingue guère d'un repas banal accompagné de danses, musique et orgie. 

Cette conception très large et assez banalisante de ce qu'est la sorcellerie a peut-être contribué à la flambée. Tout ce qui a quelque efficacité tend à être réputé sorcellerie. 

 

Procès d'enfants

 

Molsheim voit de nombreux procès d'enfants : fillettes accusées de mariage diabolique, et jeunes garçons élèves du collège de Jésuites. Dans ce dernier cas, il y a eu un effet boule de neige, les dénonciations se sont succédées et elles ont porté sur des camarades de classe, vidant ce collège que les Jésuites avaient bâti à grands efforts et grands frais.

Les exécutions d'enfants ne sont pas inscrites au Blutbuch. Les premières apparaissent discrètement en 1629 dans des pièces comptables. L'exécution du petit Michel Hammerer, 9 ans, est connue par les comptes du bailliage ; celle d'un jeune Zimmermann, dont le prénom n'est pas noté, est connue par la requête du bourreau qui réclame son salaire.

 

Le rythme s'accélère furieusement en 1630. Pour les exécutions dont les dates sont connues :

 

  • Journée du 20 mars 1630 : 

Quatre élèves des Jésuites : Joannes Andreae, Joannes Kleinsberger, Daniel Molitor, Anastasius Leber (son père, boucher, avait été à quatre reprises Sibener[2] au Malefizgericht (tribunal spécialisé dans les affaires de sorcellerie) en 1620. 

 

  • Journée du 20 avril 1630 :

Jacob Brucker, 11 ans, fils d'un mercier, garnement craint des habitants, c'est lui qui "avoue" avoir signé le pacte avec le diable de son propre sang.

 

  • Journée du 17 mai 1630 :

Georg Schultz, dont la mère est apparentée à Christophe Wambster, architecte de l'église des Jésuites, Hans Zimmermann, dont la mère a déjà été brûlée comme sorcière dix ans plus tôt. Conrad Rinck, fils d'un tonnelier et d'une sage-femme, dont la mère demande que justice soit faite contre son fils, mais que sa corruptrice Véronique ne soit pas épargnée non plus.

 

  • Journée du 14 juin 1630 

Sébastien Geiss, 11 ans, fils de boulanger, qui a signé le pacte avec le diable (avec de l'encre), dénonce de nombreux condisciples dont nombre d’entre-eux sont déjà morts dans les fournées précédentes, mais dont les autres mourront en même temps que lui. Peter Lichtenauer, 11 ans, son père, aubergiste à l'Ours, est également juge au Malefizgericht. Il siège le 20 avril, le 25 juin et le 7 septembre 1630, donc avant et après l'exécution de son fils le 14 juin. Lorenz Keck, 9 ans, fils de cuvelier, dit avoir été mis sur la mauvaise voie par Hans (ou Michel ?) Hammerer exécuté l'année précédente. Il décrit en détails plusieurs sabbats, un baptême par le diable avec du purin, et un mariage diabolique avec Christina Lichtenauer (qu'il ne reconnaît cependant pas formellement quand il lui est confronté). Joannes Joesel, 9 ans, dénoncé par plusieurs autres comme ayant été présent au sabbat. Deux fillettes, Catharina Halter, 8 ans, et Christina Lichtenauer, 10 ans, sont dénoncées à plusieurs reprises comme ayant été le partenaire féminin de mariages diaboliques.

 

Pacte avec le diable au collège des Jésuites

 

Schlaefli note que des confessions d'élèves des Jésuites présentent une spécificité : elles incluent la signature d'un pacte avec le diable. Cette particularité ne se retrouve pas dans les autres procès de cette période, du moins pas sous la forme d'un vrai contrat mis par écrit et signé (avec du sang pour Jacob Brucker, avec de l'encre pour Sebastien Geiss).

Schlaefli pense que les élèves ont été influencés par des peintures qui se trouvaient à l'époque dans la chapelle Saint-Ignace (chapelle secondaire à l'intérieur de l'église des Jésuites), représentant une cigogne rapportant dans son bec le pacte avec le diable qu'un jeune homme avait malencontreusement signé. Ces peintures se référaient à des "miracles" supposément survenus en 1613, par l'intercession d'Ignace de Loyola, pour lequel les Jésuites collectaient des éléments en vue de son procès en canonisation. Ces peintures étaient donc bien connues des élèves du collège. Il est alors possible que ces élèves aient mal évalué les conséquences d'un "aveu" concernant un pacte avec le Diable ; peut-être espéraient-ils bénéficier d'une attention bienveillante de leurs maîtres, voire d'un miracle, comme le jeune homme à qui la cigogne avait gentiment rapporté le pacte, suite à la bienveillante et toute récente (1613) intercession supposée d'Ignace de Loyola (canonisé en 1622). Une fois quelques élèves pris dans le piège, une bonne partie du collège suivit car, lorsque les jeunes accusés furent interrogés sur d'éventuels complices, et la torture aidant, c'est parmi leurs condisciples que la boule de neige se mit en place, de dénonciation en dénonciation. Cet exemple montre concrètement comment la situation pouvait échapper aux autorités organisatrices, car c'était un préjudice important, pour l'Église catholique, que de voir le collège qu'elle avait créé à grands frais se vider de sa jeune substance.

 

Diminution des procès

 

Les années 1630 et suivantes voient, dans toute l'Europe, les efforts de diverses autorités pour faire décroître l'intensité des procès. A Molsheim, leur nombre décroît fortement.

Schaeffli en a trouvé, en nombre moindre, en 1631 et 1647. Un dernier procès en 1697 se termine sans condamnation à mort. Il concerne Jean-Guillaume Roussel qui, pour faire revenir sa femme infidèle, a accroché à une roue de moulin un bas noir, un ruban rouge, ainsi qu'un billet, puis il est accusé d'avoir volé un crane dans un ossuaire et de l'avoir fait bouillir, toujours pour faire revenir l'infidèle.

Roussel, incarcéré quatre semaines, s'en tire avec une peine d'amende, et l'obligation de faire amende honorable à l'église, en chemise et un cierge à la main. Il meurt cependant la même année.

 

Pour en savoir plus :

 

https://journals.openedition.org/alsace/1036

 

Cliquez ici pour télécharger l'article

 

Les-enfants-sorciers-de-Molsheim.pdf

 

 



[1] Louis Schlaefli, La sorcellerie à Molsheim (1589-1697) ; Annuaire hors série de la Société d'histoire et d'archéologie de Molsheim et environs, 1993

 

[2] Les Sibener sont une institution spécifique : ils assistent aux aveux de l'accusé et s'assurent qu'ils sont prononcés "librement", c'est-à-dire sans torture à cet instant précis.

 



14/11/2020
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