Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Les mille et une vies de Richard Francis Burton

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Officier militaire aux colonies, écrivain, poète, traducteur, anthropologue, linguiste, diplomate, orientaliste, théoricien de l'escrime et maître soufi : l'explorateur anglais Richard Francis Burton (1821-1890) eut mille vies. Ce voyageur inlassable, qui parlait 29 langues et 11 dialectes, fut le premier à traduire le Kâmasûtra et Les Mille et Une Nuits dans leur version non expurgée ; il traînait en outre une réputation sulfureuse qu'il devait à son intérêt ethnographique pour les pratiques sexuelles les plus exotiques. En Inde, il participa à une enquête secrète dans un lupanar, ce qui lui valut longtemps d'être soupçonné d'homosexualité (celle-ci était considérée comme un crime particulièrement grave dans l'Angleterre victorienne). Toute sa vie, Burton se plut à entretenir cette réputation scandaleuse, se vantant d'avoir "commis tous les péchés du Décalogue"...

 

Une jeunesse itinérante.

 

Richard Francis Burton nait à Torquay, dans le Devon (Royaume-Uni), le 19 mars 1921. Son père est le capitaine Joseph Netterville Burton, un officier de l'armée britannique d'origine irlandaise. Sa mère, Martha Baker, est l'héritière d'un esquire[1] fortuné du Hertfordshire. Le couple a eu deux autres enfants, Maria Katherine Elizabeth en 1823 et Edward Joseph en 1824. L’enfance de Richard est placée d’emblée sous le signe du voyage. En 1825, sa famille s’installe à Tours puis, au cours des années suivantes, elle déménage en Italie et dans la banlieue de Londres. Faisant preuve d’un don précoce pour les langues, il apprend rapidement à parler le français, l’italien et le latin, s’y ajoutent quelques dialectes comme le napolitain. Il entre au Trinity collège d’Oxford à l’automne 1840. Malgré son intelligence et ses compétences hors pairs, il devient vite le bouc-émissaire de ses professeurs et de ses camarades. Outre sa passion pour les langues, il étudie la fauconnerie et l’escrime. Il se distingue déjà par sa farouche indépendance d’esprit et son indiscipline. 

 

Une carrière militaire 

 

En 1842, selon ses propres mots, « bon à rien d'autre qu'à se faire tirer dessus pour six pence par jour », il s’engage dans l’armée de la compagnie anglaise des Indes orientales dans l’espoir de partir combattre en Afghanistan. Ce conflit s’achevant avant son incorporation, il est affecté en Inde, au 18e régiment d’infanterie indigène de Bombay basé à Gujarat, un régiment placé sous les ordres du général Charles James Napier. Dès son arrivée, il fait étalage de ses capacités à parler couramment l’hindoustani (qu’il a appris à Londres), le gujarâtî et le marâthî aussi bien que le persan et l’arabe (qu’il a commencé à étudier en autodidacte à Oxford). Ces dons pour les langues et l’ailleurs, son appétence pour les cultures et les moeurs locales, troublent ses camarades qui ne tardent pas à l’accuser de « tourner indigène ». Il se fait traiter de « nègre blanc », cela l’indiffère. Burton cultive avec soin sa singularité, entretenant par exemple une ménagerie de singes apprivoisés avec pour objectif d’apprendre leur langage ! On lui confie la mission d'établir le relevé topographique du Sind[2], et c'est pour lui l'occasion d'apprendre à se servir des instruments de mesure qui lui seront plus tard utiles dans son métier d'explorateur. C'est à cette époque qu'il prend l'habitude de voyager déguisé. Sous le nom de Mirza Abdullah, il trompe souvent les gens du pays et ses camarades officiers qui ne parviennent pas à le reconnaître. Il se met à travailler comme agent pour le compte de Napier et bien que les détails de sa mission ne soient pas connus, on sait qu'il participa à une enquête secrète dans un lupanar réputé pour être fréquenté par des soldats anglais et où de jeunes garçons se prostituaient. Son intérêt de toujours pour les pratiques sexuelles l'amène à produire un rapport si détaillé et réaliste qu'il devait plus tard lui causer des ennuis, lorsque des lecteurs ultérieurs de ce rapport (dont on lui avait pourtant assuré qu'il resterait secret) en vinrent à croire que Burton avait pris part lui-même à certaines des activités qu'il y décrivait. Souffrant, il obtient un congé maladie de deux ans et est rapatrié en Europe en mars 1849. En 1850, il écrit son premier livre, Goa et la montagne bleue (Goa and the Blue Mountains), un guide de la région de Goa. Il se rend à Boulogne-sur-Mer pour y visiter l'école d'escrime et c'est là qu'il rencontre sa future femme Isabel Arundell, une jeune catholique de bonne famille.

 

Voyage à la Mecque (1853). 

 

Mû par son goût de l’aventure, Burton obtient un congé de la Compagnie anglaise des Indes orientales. Grâce au soutien de la « Royal Geographical Society », il est chargé d’explorer la péninsule arabique. Il en est convaincu : son séjour en Inde l’a familiarisé avec les moeurs et surtout les us et coutumes (notamment religieux) des musulmans qu’il a fréquentés. Grâce à son don pour les langues et sa ruse de prédilection – celle de s’habiller comme un local – il a appris beaucoup et vite. Il peut dès lors entreprendre ce qu’aucun « infidèle » n’a encore accompli : le hajj, soit un pèlerinage à Médine et à La Mecque. Interdites aux infidèles sous peine de mort, les villes saintes de l’islam n’ont été visitées, depuis la Renaissance, que par une poignée d’Européens généralement convertis. Burton prépare avec minutie son voyage clandestin par l’étude et la pratique de la religion, allant même jusqu’à se faire circoncire pour éviter d’être démasqué. Le récit de son pèlerinage (Une narration personnelle d'un pèlerinage de Médine à la Mecque) deviendra un classique de la littérature de voyage du XIXe siècle. « L’humour et la puissance d’évocation y côtoient sans cesse la plus époustouflante érudition », diront les spécialistes. Une certitude : il est le premier infidèle à rapporter des croquis et des mesures de la Kaaba.

 

Premières explorations (1854-1855)

 

Revenu au Caire depuis la Mecque, Burton s'embarque pour l'Inde et y rejoint son régiment. En mars 1854, il est muté au département politique de la Compagnie des Indes orientales et se rend à Aden sur la péninsule arabique afin d'y préparer une nouvelle expédition sous les auspices de la Société Royale de géographie. Il s'agit d'explorer l'intérieur des terres de la Somalie et au-delà, où il espère découvrir les grands lacs dont il avait entendu parler par les voyageurs arabes. Burton fait seul la première partie de son voyage. Il se fixe pour but la cité d'Harar, dans laquelle aucun Européen n'a jamais pénétré. En effet, selon une ancienne prophétie, la cité commencerait à décliner le jour où un chrétien parviendrait à l'intérieur.

 Burton, une fois de plus déguisé, passe l'essentiel de son temps dans le port de Zeilah, attendant qu'on lui confirme que la route d'Harar est sûre. Il atteint finalement Harar et est même introduit auprès de l'émir. Il séjourne dix jours dans la cité, officiellement comme invité, mais en réalité comme prisonnier. Après cette aventure, il fait des préparatifs pour repartir vers l'intérieur des terres accompagné des lieutenants J. Speke, G. E. Herne et William Stroyan ainsi que de nombreux porteurs africains. Avant que l'expédition ait pu lever le camp, elle est attaquée par des membres d'une tribu somalienne. Au cours de ce combat, Stroyan est tué et Speke capturé et blessé en onze endroits avant de parvenir à s'échapper. Burton a le visage transpercé d'une lance dont la pointe pénètre par une joue et ressort par l'autre. Cette blessure lui laissera une cicatrice caractéristique bien visible sur les portraits et les photographies. L'échec de cette expédition est jugé sévèrement par les autorités et une enquête de deux ans est menée pour déterminer dans quelle mesure Burton n'aurait pas porté la responsabilité du désastre. Même s'il sort blanchi de toute accusation, cela ne l'aidera pas dans sa carrière. Il décrit cette attaque dans son livre « Premiers pas en Afrique de l'Est »

 

Aux sources du Nil 

 

En 1856 la Société royale de géographie (Royal Geographical Society) finance une nouvelle expédition au départ de Zanzibar pour explorer une « mer intérieure » décrite par des marchands arabes et des esclaves. Cette mission doit étudier les tribus locales et déterminer quelles marchandises pourraient être exportées dans la région. On espère aussi secrètement que l'expédition parviendra à découvrir la source du Nil mais cet objectif n'avait pas été explicitement fixé. Dès le début, le voyage est perturbé par des problèmes tels que le recrutement de porteurs fiables, des vols de matériel et des désertions. Burton et Speke sont tous deux atteints de diverses maladies tropicales. Speke devient aveugle durant une partie du voyage et sourd d'une oreille en raison d'une infection survenue après avoir tenté d'en extraire un scarabée. Burton, quant à lui, est longtemps incapable de marcher et il faut le porter. L'expédition parvient au lac Tanganyika en février 1858. Burton est muet d'admiration à la vue de ce lac splendide, mais Speke en raison de sa cécité provisoire est incapable de distinguer l'étendue d'eau. À ce point de l'expédition, l'essentiel de leur matériel d'observation a été perdu, endommagé ou volé et ils sont dans l'impossibilité d'établir les relevés topographiques de la zone aussi bien qu'ils l'auraient désiré. Lors du voyage retour Burton tombe malade à son tour. Speke poursuit les explorations sans lui en se dirigeant vers le nord pour finalement parvenir, le 3 août 1858, au lac Ukéréoué, qu'il baptise « Nyanza Victoria » (lac Victoria), du prénom de la souveraine régnante d'Angleterre. De retour auprès de son chef d’expédition alité, John Speke lui fait ainsi part de sa découverte malgré moult observations imprécises.  Ne disposant d’aucun instrument ad hoc, Speke effectue une carte grossière des environs. Plus élevé en altitude (1 135 mètres) et plus au nord que le lac Tanganyika, le lac Victoria est le réservoir naturel du grand fleuve, c’est évident pour lui ! La logique joue en sa faveur. Sa découverte est cependant invérifiable. Il n’est d’ailleurs pas du tout évident qu’une rivière débouche au nord du lac. C’est ce que lui objecte Burton, ce qui l’agace prodigieusement. Cette différence d’appréciation signe la rupture définitive entre les deux hommes qui repartent malgré tout ensemble vers Zanzibar, qu’ils atteignent le 4 mars 1859.  En 1860, Burton est de retour à Londres. En octobre de la même année, en compagnie de James Augustus Grant, Speke repart en expédition. Les deux explorateurs tentent alors de suivre le cours d’un fleuve vers le nord afin de confirmer leur hypothèse. Le terrain devient trop difficile, les obligeant à d’incessants détours et leur faisant finalement perdre la trace du cours d’eau. Malgré des résultats de nouveau peu probants, Speke rejoint Khartoum au Soudan d’où il envoie un télégramme très surprenant : « Le problème du Nil est résolu ». L’annonce fait l’effet d’une bombe à Londres, puis d’un pétard mouillé. Ses relevés et mesures demeurent encore trop imprécis. Ces doutes n’empêchent pas Speke de publier en 1863 le Journal de la découverte de la source du Nil (The Journal of the Discovery of the Source of the Nile). Le débat n’est donc toujours pas tranché, d’autant que les coulisses de la récente expédition de Speke sont peu reluisantes. Il s’est révélé être finalement un piètre chef d’expédition. S’en suit une invraisemblable polémique entre Burton et Speke, qui fait la joie des bookmakers. Pour trancher le différend, la Royal Geographical Society décide d’organiser une conférence publique durant laquelle Burton et Speke pourront avancer leurs arguments. Elle est prévue le 16 septembre 1864. Mais la veille de celui-ci, Speke meurt d'un coup de feu survenu au cours d'une partie de chasse qui avait lieu dans le domaine voisin d'un de ses parents. En l'absence de témoin direct, le bruit se répand d'abord qu'il s'est suicidé et c'est le policier chargé de l'enquête qui conclut à un accident de chasse (pour la plupart des biographes, la thèse du suicide reste cependant la plus crédible). C'est finalement l'explorateur britannique Henry Morton Stanley qui confirma la véracité de la découverte de Speke, en naviguant autour du lac Victoria et en se rendant compte de l'existence des chutes de Ripon sur la rive nord du lac. 

 

Diplomate et écrivain. 

 

Ce drame bouleverse tellement Burton qu’il décide d’annuler son intervention en public. Il ne parlera plus de ces expéditions maudites vers les grands Lacs d’Afrique. Plus jamais, il ne conduira d’expéditions d’envergure pour son pays. Il lui faut trouver de nouveaux défis.

Et c’est sur le champ diplomatique, mais aussi sur le plan littéraire, qu’il va désormais s’épanouir. Il sera ainsi le traducteur de The « Book of the Thousand Nights » and a Night (Les Mille et Une Nuits) en 1885. Là encore, il va se distinguer pour son côté iconoclaste, et sa volonté délibérée d’aller à l’encontre des mœurs d’alors. Ses contributions les plus connues sont à l’époque jugées osées, voire pornographiques. Il est ainsi le traducteur de « The Kama Sutra of Vatsyayana » en 1883. Dans une société très puritaine, ses écrits heurtent. Sa franchise concernant le sexe et la sexualité est nouvelle et inhabituelle. Un penchant qu’il ne manque d’ailleurs jamais de relater dans ses récits de voyage. Outre les plaisirs de la chair, Burton confesse avoir été un grand buveur et fait usage aussi bien de haschisch que d’opium.   Son manque de respect pour l’autorité et les conventions freinent sa carrière dans le corps diplomatique, comme auparavant dans l’armée. « C’est tout simplement un diable d’homme mû par le démon de l’aventure » écrira l’un de ses biographes. Burton est assurément un « collectionneur de mondes » (selon l’écrivain Ilija Trojanow), un touche-à-tout, dont les expéditions et l’oeuvre littéraire font aujourd’hui résonance, tant son audace, son esprit d’ouverture, sa vision du monde et ses valeurs sont avant-gardistes. Richard F. Burton est mort le 20 octobre 1890 à Trieste en Italie. Sa veuve Isabel n’hésitera pas à brûler nombre des écrits de son époux, dont des traductions d’ouvrages jugées trop sulfureuses. Un geste condamnable qu’elle justifiera en prétendant avant tout avoir voulu protéger la réputation de son défunt mari, pour ensuite arguer avoir respecté ses dernières volontés. Quoiqu’il en soit, les expéditions, les voyages, les écrits et le franc-parler du « mouton noir de l’ère victorienne » vont achever de façonner sa légende. Incorrigible Burton !

 

Pour en savoir plus :

 

  • Ghislain de Diesbach, Richard Burton, Paris, Presses Universitaires de France, 2009.
  • Le film « Aux sources du Nil (Mountains of the Moon, 1990) » de Bob Rafelson conte les mésaventures en Afrique de Richard Francis Burton (interprété par l'acteur irlandais Patrick Bergin) et John Hanning Speke, officier de l'armée britannique, pour mettre à jour un des grands mystères de l'époque: où se trouve la source du Nil. Le film est tiré du roman de William Harrison « Burton et Speke » (Burton and Speke) (1984). 

 

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[1] Membre de la gentry britannique. 

[2] Région du Pakistan.



02/05/2020
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