Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Les mystères de l’affaire Troppmann.

 

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« Paris est encore sous la vive émotion causée par la découverte des cadavres de six victimes du crime horrible, commis avec une férocité inouïe pendant la nuit de dimanche à lundi » titrait Le Petit Journal du 24 septembre 1869. L’affaire Troppmann est une des affaires criminelles les plus sensationnelles et les plus médiatisées du Second Empire. Elle a permis au Petit Journal de s’imposer comme un journal populaire à grand tirage, dont les faits divers sordides constituent le fonds de commerce. Les détails de ce meurtre multiple, les rebondissements qui précèdent l'arrestation de l'assassin, sa personnalité ambiguë, trouvent également un large écho auprès des romanciers de l'époque assistant notamment au procès (Gustave Flaubert, Alexandre Dumas, Jules Barbey d'Aurevilly, le comte de Lautréamont, Arthur Rimbaud).

 

La sinistre découverte.

 

Tout commence le 20 septembre 1869, lorsque le cultivateur Jean Langlois découvre un cadavre dans un champ situé à proximité de la gare de Pantin, dans la plaine d'Aubervilliers. La police, dépêchée sur les lieux, déterre six cadavres, affreusement mutilés, entassés pêle-mêle dans cette fosse toute fraîche : une femme d'une quarantaine d'années, un jeune homme de seize à dix-sept ans, trois garçons d'environ dix, douze et quatorze ans et une petite fille de trois ans peut-être. Les garçons sont vêtus de l'uniforme des collégiens : pantalon gris, veste noire, casquette galonnée d'or ; la petite fille porte une robe et un tablier de soie, et la femme, une robe de soie noire de petites-bourgeoises endimanchées. Elle a conservé sa montre et sa chaîne et de l'argent dans les poches de ses vêtements, tout cela dénotant « des habitudes de gens habitant la province ». L'autopsie, pratiquée à la morgue, révèle que la femme était enceinte de six mois. Elle a été frappée de coups de couteau (vingt-trois, dit-on) dont un au ventre, comme la fillette. Les autres victimes ont été étranglées ou assommées. 

 

L’enquête.

 

L’enquête est menée par Antoine Claude, chef de la Police de Sûreté de 1869 à 1875. Le tenancier de l'hôtel du Chemin de Fer du Nord identifie sans peine ses clients : Mme Kinck et ses enfants, famille alsacienne, arrivée de Roubaix dans la journée du 19 septembre et partie le soir même pour un mystérieux rendez-vous, sous la conduite d'un septième personnage qu'on croit être le fils aîné, Gustave. Le cocher Bardot confirme avoir déposé, à minuit, au carrefour des Quatre-Chemins, d'abord Mme Kinck et les deux plus jeunes enfants, puis le jeune homme et les trois aînés. Le veilleur de nuit d'une usine dit avoir entendu, vers minuit un quart, des cris déchirants : « Maman ! Maman ! ». Le commissaire pense initialement que le père et le fils aîné ont tué toute la famille. Le premier rebondissement intervient avec l'arrestation au Havre de l'assassin, le 23 septembre. Étonnement de l'opinion lorsqu'elle constate que le meurtrier n'est pas Gustave Kinck, mais Jean-Baptiste Troppmann, mécanicien à Cernay. Son arrestation repose à l'origine sur un simple hasard. Après s'être renseigné sur les modalités de départ pour l'Amérique, Troppmann entre en fin de matinée dans un débit de boissons en compagnie d'un jeune homme âgé de dix-huit ans. Un gendarme nommé Ferrand survient quelques instants après et procède à un contrôle d'identité. Dépourvu des documents exigés, le suspect est conduit au poste. En chemin, il est pris de panique lorsque le gendarme lui lance une réflexion sur le crime de Pantin. Troppmann, qu'on trouve porteur de papiers, titres de propriétés et objets appartenant aux Kinck, passe assez rapidement aux aveux. Écroué, il donne une première version des faits : celle du crime passionnel. Il aurait aidé les deux Kinck, père et fils, à se débarrasser d'une épouse infidèle. Mais trois jours plus tard, nouveau coup de théâtre. La découverte d'un septième cadavre à demi putréfié, celui de Gustave, enfoui à trente mètres des autres, ruine cette version, rendue fragile aussi par divers témoignages de moralité sur la famille Kinck. Mais un doute plane encore. Où est donc Jean, le père, parti de Roubaix début septembre, pour Cernay, où il rêvait, dit-on, d'établir une usine, au grand désespoir de son épouse, attachée à sa Flandre natale ? La recherche de ce qu'on présume être le « huitième cadavre » occupe un long mois d'octobre, durant lequel Troppmann s'enferme dans sa deuxième version : Jean Kinck cherchait dans les montagnes vosgiennes des filons d'or et d'argent pour fabriquer de la fausse monnaie. Il avait des complices qui l'ont supprimé. Appâté par Claude, qui lui fait espérer une sortie pour reconstitution, Troppmann avoue, à la mi-novembre, qu'il a empoisonné Jean Kinck avec de l'acide prussique et enseveli le corps dans la forêt de Cernay. Dix jours plus tard, en effet, on y déterre le huitième cadavre.

 

Un procès à sensation.

 

Après une instruction qui dure à peine cent jours, Troppmann comparait devant la Cour d'assises du département de la Seine, le 28 décembre 1869. Il y a foule dans la salle d'audience, les gens s'étant battus pour obtenir des billets de faveur qui réservent des places sur les bancs des stalles. Bien que défendu par l’un des ténors du barreau, Charles Lachaud, il est condamné à la peine capitale le 30 décembre. Troppmann est conduit en camisole de la Conciergerie à la Prison de la Roquette le 31. Son pourvoi en cassation et son recours en grâce ayant été rejetés, il est amené le 19 janvier suivant devant l’échafaud, le visage « vieilli de trente ans » mais sans larmes. On se bouscule pour assister au spectacle, des personnalités (Victorien Sardou, Maxime Du Camp, Ivan Tourgueniev de passage à Paris) aussi obtiennent des cartes de faveur pour pénétrer dans la prison. Troppmann, calme jusque-là, a soudain un dernier sursaut de révolte, se débat. Il parvient à faire sauter les sangles qui le maintiennent et lutte contre les aides qui peinent à le mettre sur la bascule, et l’exécuteur Jean-François Heidenreich doit lui maintenir de force la tête sur la demi-lune. Selon la légende, avant que le couteau tombe le condamné parvient à mordre la main gauche de son bourreau et presque lui sectionner l'index, faisant dire à ce dernier « Sale grenouille, ça a été dur ».

 

La presse s’empare. 

 

Les journaux, l'hebdomadaire L’Illustration, ainsi que les quotidiens Le GauloisLe Figaro et bien sûr Le Petit Journalrelatent le déroulement de l'affaire jusqu'au procès et à l'exécution du coupable. Il est vrai que la structure de ces péripéties permet aux lecteurs de se retrouver dans le monde familier du roman-feuilleton et certains publicistes ne manquent pas de souligner que la réalité de ce crime dépasse la fiction. Le Petit Journal atteint alors des tirages records, jusqu'à cinq cent mille exemplaires par jour et envisage de modifier ses techniques d'impression pour fournir à la demande : « Si nos machines pouvaient servir assez rapidement les marchands, nous ne savons pas quel chiffre nous atteindrions » (2 octobre 1869). L'affaire l'a transformé en journal de masse, à très grand tirage, au point qu'on a été jusqu'à lui en attribuer la paternité ! Cependant, il ne s'agit pas ici d'enquête, mais de récit qui emprunte au feuilleton ses recettes : usage de dialogues généralement imaginaires, titres à sensation, stéréotypes empruntés à la psychologie criminelle la plus banale qui voit dans la femme la grande instigatrice et dans les ouvriers nomades des suspects. 

 

Une vérité partielle ?

 

L'affaire parait simple au départ. Jean-Baptiste Troppmann aurait assassiné seul la famille Kinck dans un but crapuleux. On a en effet retrouvé sur lui, au moment de son arrestation au Havre, de l'argent et des titres appartenant aux Kinck. La médecine légale, qui a étudié les coups donnés aux victimes, a admis la possibilité d’un seul homme et la Cour a rejeté l’hypothèse d’une quelconque complicité. Cependant, le défenseur de Troppmann argumente longuement qu’à Pantin, l'assassin n'aurait pas eu le temps de tuer six personnes sans éveiller l’attention du voisinage ou du cocher qui les avait amenées de nuit. Troppmann n'a jamais indiqué les noms des complices auxquels il fit allusion. Un autre soupçon pèse sur Troppmann. Il est Alsacien, à demi-étranger. Il parle un « patois allemand » incompréhensible. Il fait les frais d'une germanophobie latente. Dans ses mémoires, Claude soutient que  Troppmann est « un pégriot allemand », un instrument subalterne aux mains d'une bande. C'est une affaire d'espionnage industriel, peut-être militaire. Troppmann avait des complices dans la colonie allemande des ouvriers de Pantin comme dans les forêts vosgiennes où « des espions allemands se blottissaient comme des hiboux, protégeant les vieux châteaux en ruines ». C'est là que Kinck, de mèche avec Troppmann pour fabriquer de la fausse monnaie, aurait surpris leurs conciliabules, c'est pourquoi Troppmann l'a tué. L'Allemagne a armé sa main. Pour des raisons diplomatiques, le pouvoir bonapartiste n'a pas voulu faire la lumière. « Ne précipitez rien et laissez agir », conseillent à Claude le préfet et le ministre de l'Intérieur qui arrêtent volontairement l'enquête. « Troppmann fut puni, il le fut seul ; la politique l'exigeait. »

 

Bien entendu, l’affaire Troppmann a donné lieu à une abondante littérature :

 

-       Claro (Christophe), Le Massacre de Pantin ou l'affaire Troppmann, Paris, collection Fleuve noir, 1994.

-       Drachline (Pierre), Le Crime de Pantin, Paris, Denoël,1984.

 

A l’image de Fualdès, il a eu droit aussi à ses complaintes :

 

-       L'Affaire Troppman, écrite par Auguste Mouret. Chanson sur l'air de Fualdès. 

-       Crime de Pantin, par Louis France (de Pancy) ; air de Montebello

 

Une analyse plus détaillée sur le rôle de la presse peut être consultée à l’adresse ci-dessous : 

https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1997_num_27_97_3234

 

Cliquez ici pour télécharger le fichier

Les-myste--res-de-l.pdf



12/12/2021
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