Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Les sorcières de Salem.

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Les sorcières du passé semblent faire leur retour, non pas sur un balai, dans des messes noires ou sur des bûchers, mais dans la culture populaire et comme nouvelle figure féministe. Dans une interview récente, la candidate malheureuse aux primaires écologistes Sandrine Rousseau a déclaré : « Le monde crève de trop de rationalité […], je préfère des femmes qui jettent des sorts plutôt que des hommes qui construisent des EPR [des centrales nucléaires]. » C’est ainsi l’ancien débat sur les limites et les dangers de la rationalité qui ressurgit à la faveur des questions contemporaines sur le genre, l’environnement et la science, où la sorcière incarne les forces de la nature, de l’intuition, du mystère et de la féminité.

Mais qu’est-ce qu’une sorcière, au juste, et pourquoi ce personnage de légende nous a-t-il toujours fascinés, en bien ou en mal ? L’histoire survenue à Salem, dans la colonie de la Nouvelle-Angleterre, en Amérique du Nord, nous fournit un exemple particulièrement éclairant. En moins d’un an, de décembre 1691 à septembre 1692, entre villageois qui se connaissaient tous de près ou de loin, deux cents personnes furent emprisonnées pour sorcellerie et vingt exécutées par pendaison. La panique s’étendit aux régions alentour, puis tout s’arrêta aussi soudainement que cela avait commencé.

 

Un village baigné par l’anxiété. 

 

A mesure que l'Europe s'achemine vers le siècle des Lumières, la contestation des esprits éclairés gagne du terrain. On chasse moins les sorcières, et les buchers disparaissent en Europe au début du XVIIIe siècle. C'est alors que la Nouvelle-Angleterre prend le relais : les premiers cas de possession sont découverts à Salem en 1692. Que diable se passe-t-il à Salem, en cette toute fin de XVIIe siècle ? Ce village puritain d’Amérique, fondé en 1626, quatre ans avant Boston, est le théâtre de bien étranges phénomènes. 

« Fille aînée du Massachusetts », Salem a été fondée par un groupe de marchands et de pécheurs qui commerçaient avec l'Angleterre. La ville bénéficie d'une charte qui lui donne une grande indépendance, contrairement aux autres colonies anglaises. Les fondateurs sont des puritains, pétris d'un calvinisme radical et décidés à créer une société nouvelle. Rentrés en Angleterre après 1558, les puritains se sont heurtés à  l'Église anglicane qui ne répondait pas à  leurs exigences théologiques et éthiques. Alors, au début du XVIIe siècle, beaucoup se sont exilés sur le rivage américain pour fonder la « société des saints » : une société égalitaire, une sorte de petite république avec une magistrature, un gouvernement, et des églises indépendantes. Ces émigrants étaient souvent cultivés, ce qui servit le développement de la colonie. On compte parmi eux nombre de pasteurs diplômés de Cambridge, ainsi que des membres de la petite noblesse anglaise et des marchands.

 

En 1692, Salem-Ville compte déjà une belle église appelée meeting house , lieu de réunions autant que de prières et beaucoup de confortables maisons en briques . Aux environs, car les terres, qui sont riches dans cette région, ont été distribuées, il y a Salem-Village où, à la fin du XVIIe siècle, règne la dissension entre deux partis : d'un côté, ceux qui sont les plus urbanisés, qui vont prier le dimanche à Salem-Ville ; de l'autre, les puritains « vieux style », qui possèdent des terres moins riches et se méfient de l'extension de Salem, ville portuaire opulente, qui peu à  peu s'intéresse moins à  la Bible et devient yankee .

Les affrontements entre Français et Anglais ravagent les régions du nord de l’État de New York, de la Nouvelle-Écosse et du Québec. Par conséquent, des réfugiés sont envoyés dans le comté d’Essex et, plus précisément, dans le village de Salem (« Salem Village »). Le village de Salem est aujourd’hui Danvers, par opposition à « Salem Town », qui est l’actuel Salem. L’arrivée de ces réfugiés met en péril le fragile équilibre des ressources disponibles. De fait, la rivalité existante entre les familles riches et celles qui dépendent encore de l’agriculture s’aggrave. Le révérend Samuel Parris, devenu le Premier ministre ordonné de Salem Village en 1689, fait également l’objet de controverses. En effet, la communauté ne l’apprécie pas en raison de ses méthodes rigides et de sa nature avide. De plus, les puritains craignent des attaques à l’encontre de leur religion et s’inquiètent de perdre le contrôle de leur colonie.

 

La naissance de l’hystérie. 

 

Les vrais problèmes commencent en janvier 1692. La fille du révérend Parris, Elizabeth, âgée de 9 ans, et sa nièce Abigail Williams, 11 ans, commencent à avoir des « crises ». Elles crient, jettent des objets, émettent des sons étranges et se contorsionnent dans des positions anormales. Ne trouvant aucune cause physique, le médecin local accuse le surnaturel… Les petites filles sont ensorcelées. Une autre fille, Ann Putnam, 11 ans, subit des épisodes similaires. Peu de temps après, les trois enfants accusent trois femmes du village de sorcellerie : Sarah Good, Sarah Osburn et une esclave prénommée Tituba, qui travaille pour le révérend. Ces femmes étaient des cibles faciles, étant donné que le reste de la communauté les considérait déjà comme des parias. Tituba avoue alors avoir été approchée par le Diable. Sa confession marque le commencement d’une période d’hystérie à Salem. C’est le début d’une véritable chasse aux sorcières. Après les trois femmes déjà accusées, quatre autres sont arrêtées au mois de mars. Le mois suivant, une vingtaine de personnes supplémentaire sont accusées. Les arrestations ne concernent plus que les femmes. En mai, le nombre d’accusations devient trop élevé (plus de 30 personnes). Alors, le Gouverneur William Phips crée un tribunal spécial : le Tribunal « d’Oyer et Terminer ». Cela signifie « hear and determine », qui peut se traduire par « entendre et déterminer ». Le tribunal se compose de huit juges.

L’hystérie qui ronge la communauté de Salem ne s’arrête pas aux frontières du village. Elle se propage en effet dans les villes avoisinantes, comme Amesbury, Andover, Salisbury, et Gloucester. De nombreux habitants de ces villes sont donc amenés à Salem et jugés.

 

On juge à la chaine. 

 

Pendant l'été, la cour est en session une fois par mois. Une seule accusée est relâchée, après que les jeunes accusatrices se rétractent à son sujet. Tous les procès se terminent par la condamnation à mort de l'accusé pour sorcellerie, aucun acquittement n'est prononcé. Seuls ceux qui plaident coupable et dénoncent d'autres suspects évitent l'exécution capitale. Elizabeth Proctor, et au moins une autre femme, bénéficient d'un sursis à exécution « parce qu'elles sont grosses » (« for the belly », enceintes), elles ne seront pendues qu'après la naissance de leur enfant. Une série de quatre exécutions a lieu au cours de l'été, avec la pendaison de dix-neuf personnes, au nombre desquelles : un ministre du culte respecté, un ancien policier qui a refusé d'arrêter davantage de prétendues sorcières, et trois personnes disposant d'une certaine fortune. Cinq des dix-neuf victimes sont des hommes ; la plupart des autres sont de vieilles femmes misérables. Dans la plupart des cas, il n'y a pour preuve que des ragots et les crises d'hystérie collectives des « affligées ». Les jurés ont recours à  la « preuve spectrale », ce qui est une erreur dramatique : ils croient que Satan a pris possession de la personne qu'ils interrogent et que son spectre torture les « affligées ».

La terre souffre autant que les hommes. Les bêtes ne sont plus soignées, les récoltes sont laissées à l'abandon. Des accusés prennent la fuite vers New York ou au-delà pour échapper à l'arrestation. Les scieries sont vides, leurs propriétaires disparus ou perturbés, leurs employés trainant devant les prisons, participant aux réunions communautaires, ou eux-mêmes arrêtés. Le commerce ralentit fortement.

 

La fin du drame.

 

Les pasteurs de Boston commencent à s’inquiéter, d'autant plus que, parmi les suspects, il y a des notables au-dessus de tout soupçon. Ils écrivent aux magistrats. Entre-temps, le gouverneur Phips est revenu après avoir combattu les Indiens ; il est effrayé par le verdict. Il arrête immédiatement la procédure et demande conseil à des pasteurs, notamment à des calvinistes français, qui déclarent qu'on ne peut fonder un jugement sur la preuve spectrale. Aucun ne met en question le fait que Satan soit mêlé à cette affaire, mais ils laissent entendre que peut-être Satan, dans sa malignité, fait condamner des innocents. Les prisonniers restants sont libérés. Dès lors commence la période du repentir. Il y a d'abord la confession publique de certains magistrats, puis des jurés. Une lettre est lue en chaire dans les paroisses pour demander pardon publiquement aux prisonniers qui ont été libérés, ainsi qu'aux familles de ceux qui ont été exécutés.

 

Aux origines du phénomène.

 

Les procès des sorcières de Salem ont généré nombre de mythes dès l’instant où les gens commencèrent à écrire sur le sujet de 1700  à nos jours. Parmi les mythes les plus tenaces, on trouve la légende du bucher. Les sorcières furent brûlées à Salem même s'il n'y a aucune preuve à l'appui de cette affirmation. En réalité, aucune «sorcière» ne fut brûlée à Salem; elles furent toutes pendues. Jusqu'à récemment, on pensait que les personnes condamnées avaient été pendues à Gallows Hill, évoquant ainsi des images d'une lugubre marche de la mort vers le sommet de la colline jusqu'au lieu d'exécution, mais le projet Gallows Hill de 2017 a démystifié ce mythe, établissant que les pendaisons avaient eu lieu en bas de la colline, dans le cadre beaucoup moins dramatique connu sous le nom de Proctor's Ledge. 

Au fil des ans, de nombreuses théories ont été suggérées pour expliquer l'hystérie et les procès des sorcières de Salem. Une théorie, popularisée dans les années 1970, est que les colons avaient été empoisonnés par le champignon de l'ergot sur leur récolte de seigle en 1692, ce qui aurait provoqué des hallucinations, mais cela n'explique pas l'hystérie persistante tout au long de 1693, ni le fait que beaucoup de gens croyaient encore aux sorcières et à la justesse des procès. Des procès de sorcières avaient été menés avant 1692 et se dérouleraient plus tard dans toutes les colonies, sans que l’ergot soit en cause. Les frictions de classe entre Salem Village et Salem Town furent également citées comme cause possible, mais, bien que celles-ci aient contribué aux tensions de l'époque, elles n'ont pas réellement provoqué l'hystérie collective. Parmi les premières personnes accusées, seule Osborne avait des liens avec Salem Town, les deux autres étaient originaires de Salem Village.

La cause la plus probable de l'hystérie des sorcières de 1692-1693 à Salem était la croyance religieuse associée à des tensions sociétales. Personne ne saura jamais ce qui poussa les filles à porter les accusations qui déclenchèrent la panique, mais une fois lancées, elles ne firent que confirmer ce en quoi les colons croyaient déjà. The Crucible du dramaturge américain Arthur Miller présenta les procès des sorcières de Salem comme une allégorie des audiences McCarthy des années 1950 qui cherchèrent à éliminer le communisme aux États-Unis. Dans cette pièce, Miller attirait l'attention sur les dangers des idéologies qui dépendent des préjudices de confirmation pour prospérer. Dans les deux cas, les accusateurs étaient convaincus de l'existence d'agents menaçants parmi eux dont ils devaient se défendre. Les habitants du Massachusetts croyaient déjà aux sorcières parce que la religion en Amérique coloniale l'encourageait, ils n'avaient pas besoin d'ergot ou de quoi que ce soit d'autre. Tout ce qui était nécessaire était une manifestation physique de ce qu'ils craignaient pour confirmer ce qu'ils savaient déjà être vrai et agir en conséquence.

 

Cliquez ici pour télécharger l'article  :

 

Les-sorcie--res-de-Salem.pdf

 

Pour en savoir plus :

 

Liliane Creté, Sorcières de Salem, Julliard, 1995 ;

 

Les Sorcières de Salem est une pièce de théâtre d'Arthur Miller (The Crucible, en anglais) écrite, publiée et jouée pour la première fois en 1953. Dans cette pièce, Miller utilise le procès des sorcières de Salem comme une allégorie du maccarthisme. Miller fut lui-même interrogé par le House Un-American Activities Committee (Comité sur les activités antiaméricaines) en 1956.

 

Les Sorcières de Salem est un film français de Raymond Rouleau (1956) avec Simone Signoret, Yves Montand, Mylène Demongeot, Jean Debucourt, Alfred Adam, Pierre Larquey. C'est l'adaptation de la pièce d'Arthur Miller.



11/08/2022
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