Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Manaus : au cœur des mythes amazoniens.

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Depuis le seizième siècle, l’Amazonie fait partie de l’univers fantasmé des Européens. L’Eldorado, les rivières qui charrient des pépites, les Amazones, les terribles indiens qui, tapis dans leur pirogue, attendent le missionnaire pour lui lancer une flèche mortelle imbibé de curare, constituent des mythes pour écrivains en mal d’exotisme. Pourtant, dans les années 30, les travaux des anthropologues ont permis d’éclairer la richesse de la civilisation amérindienne qui entretient un rapport au vivant bien différent du nôtre. L’Amazonie n’apparait plus comme un sanctuaire naturel et inviolé depuis des siècles. Depuis 13 000 ans, des hommes l’ont façonnée, l’ont exploitée à leur manière tout en préservant un réservoir du vivant qui n’a pas son égal sur la planète. Si la déforestation menace en partie l’Amazonie, son intégration poussée dans l’économie mondiale commence à la fin du XIXème siècle. Mais, ce n’est pas l’or qui allait faire sa fortune, c’est le caoutchouc. Manaus, située sur l’Amazone, à 1300 km (à vol d’oiseau) de Belem, allait connaitre un développement fulgurant grâce au commerce de cette précieuse matière, au point de ressusciter le mythe de l’Eldorado. 

 

Durant deux siècles : une cité de cabanes.

 

A l’origine, la cité est modeste. Il s’agit d’un simple un point d'appui, établi en 1657 au terme d'une expédition portugaise menée par Bento Maciel Parente pour prendre possession de toute la région ; consolidé en 1669 par un fort. Son nom vient d'une tribu indienne belliqueuse dénommée « Manao », qui effraya les colonisateurs durant de longues années. Le site est situé à la convergence du réseau hydrographique amazonien. Durant les deux siècles qui s'écoulent des origines à la fin du XIXème siècle, la cité demeure une bourgade, faite de cabanes et de masures, plutôt qu'une capitale provinciale, à peine marquée par l'émergence de trois ou quatre édifices. Mais, avec l’apparition et l'essor de la bicyclette, puis de l'automobile, la demande internationale de caoutchouc amazonien explose à partir des années 1850. La mise au point de la vulcanisation par Goodyear en 1839, l'invention du pneu à valve par Dunlop en 1888, puis celle du pneu démontable par Michelin en 1892 contribuent également au boom. Le destin de Manaus va alors changer. 

 

La fièvre du caoutchouc.

 

Au milieu du XIXème siècle, Charles de la Condamine est le premier Européen à décrire l’hévéa : 

« Il croît dans la province d'Esmeraldas un arbre appelé hévé. Il en découle par une incision une liqueur blanche comme du lait qui se durcit et se noircit peu à peu à l'air. (...) Les Indiens Maya nomment la résine qu'ils en tirent cahutchu, ce qui se prononce caoutchouc et signifie l'arbre-qui-pleure. »

Depuis des siècles, les Indiens l’utilisent. Les  Omagua se servent du caoutchouc pour créer des seringues et des canules qu'ils remplissent d'un narcotique inhalé. Grâce aux innovations techniques successives, les usages du caoutchouc se multiplient. On s'en sert pour la fabrication de la balle du jeu de paume chez les Apinayé et les Guarani, pour garnir les mailloches des tambours d'appel dans le haut Orénoque, calfater les pirogues, fabriquer des bottes ou des récipients en moulant le latex. En Europe, le premier usage sera la gomme à effacer, invention du physicien Prestley. Mais, l’exploitation raisonnée du caoutchouc par les Indiens, ne pouvait satisfaire l’appétit grandissant de l’ogre industriel occidental. Dès 1870, les pionniers de la collecte du caoutchouc tentent de s'organiser pour en assurer la commercialisation.  Ils se taillent de vastes fiefs dans des régions vierges de toute colonisation, mais riches en hévéas et traversées par des rios. Les cours d'eau sont bientôt équipés de comptoirs d'exploitation (barracas), d'embarcadères à caoutchouc et sillonnés de navires. En quelques années, une poignée d'entrepreneurs sans état d'âme contrôle la collecte à grande échelle, puis l'exportation d'un produit devenu hautement spéculatif. Les barons du caoutchouc les plus célèbres se nomment Antonio Vaca Diez, Nicolas Suárez, Julio César Araña, Carlos Fitzcarrald

- Dès les années 1870, Antonio Vaca Diez se taille un vaste domaine dans le Beni, exploitant les forêts riches en hévéas des rives du rio Orton et du Madre de Dios. Parti chercher fortune dans la forêt, Carlos Firmin Fitzcarrald parvient, par persuasion ou tromperie, à disposer d'une main d’œuvre considérable (des Indiens Campas Piros, Conibos, Amahuacas, Cashibos) et à se tailler un vaste domaine dans l'Ucayali, l'Urubamba, le Madre de Dios au sud.  Dans sa quête du latex, Fitzcarrald fait œuvre d'explorateur en découvrant un passage permettant l'ouverture d'une route plus courte et directe du bassin du Madre de Dios à celui de l'Amazone (l'isthme de Fitzcarrald). Nicolas Suárez, le « colosse bolivien », possède un immense empire caoutchoutier de 10 millions d'hectares répartis entre la Bolivie, le Brésil et le Pérou. Ses bateaux ont l'exclusivité des transports sur le Madeira et le rio Beni qu'il exploite grâce à un chapelet de relais et comptoirs. Il dispose également de représentations commerciales à Manaus, Belem, Londres. Cette situation lui permet de prélever des taxes et des droits d'entrepôts sur les cargaisons des concurrents. Originaire de Rioja, en pleine Selva du Haut-Pérou, Julio Cesar Araña débute comme vendeur ambulant de chapeaux. Par son travail, un sens des affaires indéniable et surtout une absence totale de scrupule, il parvient à créer un véritable empire centré sur le Putumayo, une région isolée du Pérou, revendiquée par la Colombie, sans police ni justice autre que la sienne. A la tête de quarante centres de collecte de caoutchouc, organisés en deux distritos (La Chorrera et El Encanto), Araña exploite 30 000 Indiens (Bora, Ocaïna, Andoke, Huitoto). 

Les profits engrangés sont immenses, ce qui incite les rois du caoutchouc à se disputer âprement le contrôle des terres riches en hévéas. Les magnats de la gomme ont aussi partie liée. Ainsi Vaca Diez, Carlos Fitzcarrald et Nicolas Suárez, n'hésitent-ils pas à s'associer afin de faire fructifier leurs affaires. 

 

Au prix de la vie des Indiens.

 

Pour recruter la main d’œuvre indispensable à l'exploitation des hévéas, tous les barons se dotent de milices chargées de traquer les Indiens au cours de terribles razzias. Celle d'Araña est composée de Noirs de la Barbade armés de Winchester. Le système d'exploitation du caoutchouc repose donc sur l'asservissement des autochtones et les violences quotidiennes (châtiments, mutilation, affamement). La fortune des barons repose sur le travail des seringueiros. Devenir seringuero durant la fièvre du caoutchouc était un chemin sans retour celui de la promesse d’une vie meilleure qui s’effaçait au fil des semaines et des mois passés dans les plantations. Entre les mains des barons du caoutchouc, les travailleurs se retrouvent pris au piège. Ils furent tout d’abord missionnés pour exterminer les populations indigènes des plantations. Le baron faisait ensuite construire à l’endroit de leur village détruit, le « barracão », le siège de la plantation d'hévéas. Dans la plupart des exploitations de gommes, l'instauration d'un régime d'esclavage est la norme. En 1895, le père Ducci, en visite dans une mission, relate la triste condition des autochtones du Beni: « Ils vivent aujourd'hui sous l'oppression d'une race qui, après les avoir réduits à la misère, les arrache à leurs familles pour les faire mourir dans les gomales perdus du Beni. »  

Les collecteurs de caoutchouc restent en moyenne 15 jours dans la forêt. Pour s'assurer qu'ils reviennent bien à la barraca avec l'indispensable latex, les responsables des centres d'exploitation retiennent en otage femmes et enfants dont ils disposent à discrétion, pour le service domestique ou les appétits sexuels. Le travail à fournir s'avère pénible, obsédant, continu. La journée de travail est de douze heures. Il faut à un bon collecteur quatre journées de travail continu pour obtenir, par saignée puis ébullition lente de la sève récoltée, une boule d'un kilogramme de caoutchouc frais. Aux tâches de collecte et de conditionnement s'ajoute l'obligation du portage jusqu'à la barraca. De retour au comptoir au bout de deux semaines, le seringuero fait peser sa gomme sur des balances, généralement truquées. Comme les chefs de comptoirs reçoivent des commissions sur le caoutchouc collecté, ils exigent toujours plus de latex afin d'augmenter leurs gains.  Lorsque le quota de caoutchouc à rapporter n'est pas atteint, les seringueiros ou leurs familles sont punis.

 

Manaus : le Paris amazonien. 

 

Manaus, par sa situation géographique, voit passer l’essentielle de la production de caoutchouc amazonienne. L’ancienne cité de cabanes, qui comptait péniblement 4000 habitants en 1840, en recense plus de 50 000 en 1910. L’argent coule à flots. Des baronnies d’affaires se forment. Près de 1 500 navires de haute mer se succèdent annuellement. Pour les accueillir, le port est doté des premiers quais flottants au monde, le niveau de l’Amazone variant de plus de dix mètres. Elle est aussi la première ville au monde à être totalement électrifiée, à avoir un tramway électrique, l’eau courante et le tout-à-l’égout dans toutes les maisons, une des premières à avoir son réseau téléphonique. On y construit des palais, un marché, copie conforme des pavillons Baltard, un immeuble de la douane baroque et surtout, un opéra de 700 places, O Teatro Amazonas. Les matériaux utilisés lors de la construction du théâtre de Manaus proviennent, pour une grande partie, de l’Europe. La délicatesse des travaux des experts européens est réputée et dès lors, tous lorgnent dessus. Ainsi, les tuiles utilisées pour la toiture proviennent directement d’Alsace alors que le mobilier lui, est parisien. Le marbre, pour sa part, a été importé d’Italie. Ce dernier se retrouve dans les escaliers principaux ainsi que dans les colonnes et les statues trustant l’entrée et les couloirs du théâtre. Enfin, l’acier utilisé afin de solidifier l’intérieur des murs est anglais. À cela, s’ajoutent les quelques 198 lustres importés eux aussi d’Italie ainsi que de superbes rideaux signés de la main de Crispim do Aramal, artiste installé à Paris. Un travail d’orfèvre que les premiers visiteurs pourront découvrir au soir du 31 décembre 1896, lors de l’inauguration officielle du théâtre. Une légende tenace veut que Sarah Bernard et Enrico Caruso y aient donné des représentations, mais cela reste probablement une légende, une de plus ! Mais, aux côtés de cette ville luxueuse, vit la population qui a créé sa richesse. L’afflux de populations pauvres a donné naissance à de vastes bidonvilles dans les terres inondables.

 

Plus dure sera la chute. 

 

Puis, tout s’arrête après 1910, à cause du premier acte de biopiratage de l’histoire. Profitant de l’euphorie généralisée, un perfide sujet britannique, dénommé Henry Alexander Wickham, se constitue un stock de 70 000 graines d’hévéa qu’il parvient à expédier en Angleterre en contrebande. Elles serviront à créer les premières plantations en Malaisie. Ce latex cultivé, et non plus de cueillette, provoque une chute vertigineuse des cours. A Manaus, c’est la gueule de bois. Un demi-siècle s’est écoulé quand, contre toute logique économique, le régime militaire décide de créer en 1967 une zone franche. Le projet réussit et Manaus renoue avec la frénésie du début du siècle passé. Plus de 450 entreprises parmi lesquels Samsung, Nokia, Toshiba, Suzuki, emploient plus de 50 000 personnes qui montent à la chaîne motos, vélos, réfrigérateurs frigos, gazinières, montres, ordinateurs, appareils photo. Le vieux centre de l'ère du caoutchouc s'est mué en souk où l'électroménager se vend presque au kilo sur lequel règnent des Indiens d'Inde et des Arabes syro-libanais. Et quand, à Bogotá, Santiago, Lima ou Buenos Aires, on acquiert un micro-ondes, un téléviseur, il est à coup sûr estampillé « Made in Manaus, Brazil, zona franca ».

 

Pour en savoir plus :

 

Les collections de l’Histoire : Juillet 2021

Jean-Baptiste Serier: "Histoire du caoutchouc", Editions Desjonquères, 1993.

 

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09/08/2021
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