Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Marguerite Steinheil : le procès d’une femme du monde.

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Dans la mémoire collective, Marguerite Steinheil aurait pu rester la « connaissance » du président Félix Faure, « la connaissance sortie par la porte de derrière ». La vie n’en a pas voulu ainsi. En 1909, dans le contexte encore brûlant de l’affaire Dreyfus, elle se retrouve au cœur d’un procès, accusée d’assassinat. Une affaire à rebondissements qui mêle meurtre de sang-froid, liaisons secrètes, documents et bijoux volés.

 

Une jeunesse dorée.

 

Marguerite est née dans une famille bourgeoise d’industriels alsaciens. Fille adorée de son père, elle vit dans l’aisance et affirme dès le départ un caractère libre. Dans ce monde où les mariages scellent l’alliance et le partage des fortunes, elle affirme une volonté d’indépendance, une distance vis-à-vis des convenances. Âgée de vingt ans, elle se rend à Bayonne chez sa sœur aînée afin de se changer les idées ; elle y rencontre Adolphe Steinheil, neveu du peintre Meissonier. Elle le retrouve plus tard au pays basque, où il exécute des fresques pour la cathédrale de Bayonne. Le 9 juillet 1890, elle l'épouse au temple protestant de la petite ville de Beaucourt où elle est née vingt-et-un ans plus tôt. Ils ont une fille, Marthe. Mais bientôt, la mésentente s’installe au sein du couple, qui évite le divorce mais vit sans intimité. Désormais, elle comme lui mènent librement leur vie sentimentale.

 

La rencontre avec Félix Faure. 

 

Elle rejoint Adolphe à Paris et quitte du même coup sa province étriquée. Femme cultivée, elle ouvre sa maison aux esprits et plumes de son temps, sa table et son salon devenant rapidement le lieu de rendez-vous des personnes en vogue. Son salon est fréquenté par la bonne société : Gounod, Lesseps, Massenet, Coppée, Zola, Loti font partie de ses invités. En 1897, lors d'un séjour à Chamonix, elle est présentée au président Félix Faure, qui confie une commande officielle à son époux. Cette commande donne souvent l'occasion au président de se rendre impasse Ronsin à Paris, dans la villa du couple Steinheil. Bientôt, Marguerite Steinheil devient la maîtresse du chef de l'État et le rejoint régulièrement dans le « Salon bleu », pièce discrète et intime située au rez-de-chaussée de l'Élysée. Félix Faure entretient alors le projet de divorcer de son épouse Berthe, afin d'épouser Marguerite, en seconde noces. Tout semblait bien aller jusqu’à la date fatidique du 16 février 1899. Ce jour-là, comme d’habitude, elle rend visite au président et quelques instants après son arrivée, les domestiques entendent des coups de sonnette et accourent dans le Salon bleu : allongé sur un divan, pantalon et caleçon descendus sur les chevilles, Félix Faure râle tandis que Marguerite Steinheil rajuste avec précipitation ses vêtements en désordre. Le chef de l'État meurt quelques heures plus tard. Les circonstances exactes de la mort sont vite connues des gens « bien informés ». Un journal parisien titre « Félix Faure a trop sacrifié à Vénus ». Quant aux beaux esprits, ils y vont tous de leurs jeux de mots pour brocarder cet évènement peu commun.  On attribue à Clemenceau ce fameux mot d'esprit: « Il se voulait César, mais ne fut que Pompée ». Les circonstances de la mort de Félix Faure valent à sa maîtresse le sobriquet de « la pompe funèbre ». Concernant les causes de la mort de Félix Faure, les médecins de l'époque parlent officiellement d'apoplexie, mais il est possible qu'elle résulte de l'absorption d'une trop forte dose de cantharide officinale, puissant aphrodisiaque mais aux effets secondaires importants.  

La vie mondaine retrouve ses droits. 

 

L’affaire se tasse, Emile Loubet est élu Président, et Marguerite Steinheil tente de se faire discrète.  Mais riche de sa réputation, elle réintègre les hautes sphères politiques françaises et connaît de nombreux amants célèbres. On peut notamment citer le ministre Aristide Briand mais aussi le roi du Cambodge. Marguerite écrit dans son journal toutes ses péripéties, mais aussi ses rencontres. Cependant ces documents ne sont pas des sources sûres car elle se révèle quelque peu menteuse et souvent dans l’exagération.  Ainsi elle raconte la visite d’un mystérieux visiteur allemand qui leur rachète l’une après l’autre les perles d’un collier autrefois offert par Félix Faure (le « collier présidentiel ») et leur réclame le manuscrit des Mémoires du président défunt. Ce dernier point prête au doute car on ne voit pas pourquoi et comment Marguerite Steinheil, qui n'est pas retournée à l’Élysée après la mort de Félix Faure, peut se retrouver en possession des mémoires présidentielles. Le 7 avril 1908, Adolphe Steinheil expose des toiles dans son atelier, attirant le Tout-Paris. L'afflux de visiteurs laisse à supposer qu'ils sont plus attirés par l'espoir de croiser Marguerite Steinheil que par la qualité artistique des réalisations du peintre...En outre, Marguerite pose pour des artistes : par exemple, la statue représentant La Muse de la Source, œuvre du sculpteur marseillais Jean-Baptiste Hugues lui est fortement ressemblante. Cette statue qui, après le 4 janvier 1910, trône au palais du Luxembourg est déplacée en 1986 au musée d'Orsay.

 

Sombre histoire d’un double meurtre.

 

Le 31 mai 1908, l’un des domestiques du couple Steinheil découvre les corps sans vie de madame Japy, la mère de Marguerite et de monsieur Steinheil. L’affaire provoque la stupeur du « grand monde ». Marguerite Steinheil, ligotée, raconte aux enquêteurs que trois personnes armées sont entrées chez elle pendant la nuit pour lui dérober sa fortune. La presse parisienne fait ses gros titres avec « Le crime de l’impasse Ronsin ». Mais rapidement, les enquêteurs réalisent que les accusations de Marguerite Steinheil ne coïncident pas avec les faits. Plusieurs éléments à charge sont relevés par les enquêteurs : les liens trop lâches qui n’ont pas laissé de marque aux poignets de la victime, l’absence de trace d’effraction ou d’empreinte de pas, la tâche d’encre retrouvée près du corps de monsieur Steinheil et sur le genou de sa femme… Les bijoux déclarés volés sont retrouvés chez un bijoutier qui affirme que c’est madame Steinheil elle-même qui les lui a donnés en lui demandant de les faire fondre. Les journaux sont catégoriques, la bourgeoise ment. A la question « Pourquoi vous ont-ils épargnée ? », elle répond énigmatiquement qu’ils l’ont prise pour une enfant, ce qui alimente encore les ragots.

 

Un procès spectacle. 

 

Le 4 novembre 1908, Marguerite Steinheil est arrêtée sur ordre du juge Leydet et incarcérée pendant 300 jours à la prison Saint-Lazare. Ce même juge se récuse le 27 novembre en raison des relations qu’il a entretenues avec l’accusée ; un autre magistrat, monsieur André, est nommé à sa place. Une foule de badauds et de journalistes se presse au procès de cette femme du monde. La presse fait ses choux gras de l’affaire, surnomme la prévenue, « la veuve rouge ». Le procès s’ouvre le 3 novembre 1909, à la cour d’assises de Paris, sous l’égide de M. de Vallès. Les avocats de la défense sont Maîtres Antony Aubin et Landowski. Marguerite Steinheil est accusée de complicité dans le double meurtre de son mari et de sa mère. Elle offre un spectacle haut en couleur : lorsqu’on lui pose une question à laquelle elle ne peut répondre, elle se met aussitôt à pleurer et va jusqu’à s’évanouir. Les journalistes sont presqu’en manque de qualificatifs. Le grand Rochefort[1] la gratifie du qualificatif de « Sarah Bernhardt des Assises ». Pour d'autres journalistes, elle est la « Bovary de Montparnasse », la « du Barry du XVe », la « Marguerite de Bourgogne-Bellevue ». Bref, elle fascine tout le monde, ne cessant de mentir, de se contredire, d'accuser n'importe qui, y compris le fils de sa servante alsacienne, la dévouée Mariette Wolf. Elle s'évanouit comme il faut, quand il faut. Florilège de ces déclarations « Monsieur le président, vous avez l'air de m'accuser » ; « On n'accuse pas une femme d'avoir tué sa mère et son mari quand on n'en est pas sûr » ; « Je dis la vérité cette fois, je vous le jure... mes variations, c'est la preuve de mon innocence » ; « Ah, plaignez-moi, messieurs les jurés. Pardonnez-moi ma vie de femme. Je vous assure que j'ai plus pleuré que je n'ai été heureuse ».Durant tout le procès, Marguerite Steinheil s’en tient à son rôle de victime éplorée. Elle ment, blâme à tout-va et s’accuse parfois pour se rétracter ensuite.

De l’avis du ministère public, elle aurait commis ces crimes pour épouser un riche industriel rencontré plus tôt. Cette version est corroborée par des témoins qui affirment que le couple allait mal. L’opposition anti-dreyfusarde l’accuse également d’avoir empoisonné 10 ans plus tôt, pour le compte du syndicat juif, le président Félix Faure. L’affaire devient éminemment politique. On parle de Marguerite Steinheil dans les plus hautes sphères de l’Etat. C’est un véritable procès d’anthologie dont parle toute la société française.

Enième rebondissement, le procureur de la République Trouard-Triolle va faire basculer l’opinion : il affirme que l’accusée a eu un complice mais ne peut le nommer. Les médias vont alors tenter d’en savoir plus. Ce qui passionne d’autant plus l’opinion, c’est que même la justice ne sait comment aborder le sort de la veuve Steinheil.

 

Verdict et épilogue.

 

Le 14 novembre 1909, la plaidoirie de la défense dure 7 heures d’affilée. Après une délibération de 2 heures 30, les jurés, craignant une sentence trop sévère, répondent « non ». Elle est donc acquittée, mais la controverse ne s’arrête pas pour autant. En France, personne n’est convaincu de son innocence et lorsqu’elle s’enfuit en Angleterre, loin des journalistes, un écrivain anglais publie une enquête dans laquelle il l’accuse du double meurtre. Grâce à ses relations, elle parvient à faire retirer le livre des ventes. Ses déboires avec la justice tombent peu à peu dans l’oubli. A l’âge de 85 ans, elle termine sa vie en lady et baronne fortunée, loin des tribunaux. Reste une question : qui a tué le mari et la mère ?

 

Pour en savoir plus :

 

  • Pierre Darmon, Marguerite Steinheil, ingénue criminelle ? Éditions Perrin, Paris, 1996,  

 

  • Armand Lanoux, Madame Steinheil ou la Connaissance du président, Bernard Grasset, Paris, 1983, 

 

  • René Tavernier, Madame Steinheil, Ange ou démon? Favorite de la République, Presses de la Cité, Paris, 1974


[1] Journaliste parisien au parcours sinueux. 



25/04/2020
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