Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Mourir pour Clipperton ?

La question peut paraître saugrenue pourtant, en avril 1982, Margareth  Thatcher  s’est engagée dans la guerre des Malouines, ces poussières de l’Empire britannique, qui a provoqué la bagatelle de neuf cents morts. Disons le tout de suite, l’enjeu n’était pas le même. Les Malouines est un ensemble (y compris l’ile Sandwich[1]) dont les iles recouvrent plus de 12 000 km2 (l’équivalent de l’Irlande du nord) alors que l’îlot de Clipperton, notre unique possession dans le Pacifique nord ne dépasse pas l’imposante superficie de 1, 7 km2. Mais, son histoire a été mouvementée et si un jour l’Etat mexicain revendiquait le territoire faudrait-il « mourir pour Clipperton » ?

 

Mais c’est où Clipperton ?

 

Bon, Thomas Pesquet n’a pas jugé utile de nous en envoyer des images vues de l’espace. Donc une carte vous permettra de situer tout de suite ce paradis.

 

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L’ile de la Passion est le nom que reçu l’ilot lors de sa découverte le vendredi saint 3 avril 1711 par les Français Mathieu Martin de Chassiron et Michel Dubocage, commandant respectivement les frégates la Princesse et la Découverte, qui en dressèrent la première carte. Le nom de l'île de Clipperton lui vient du flibustier et naturaliste anglais John Clipperton (ou Clippington) qui, pour certains, aurait croisé au large de cette île, et, pour d'autres, y aurait même débarqué en 1704 après avoir fait sécession et quitté l'expédition de William Dampier. Bien qu'aucune trace écrite de son passage n'ait été retrouvée, l'histoire retint le nom de l'île de Clipperton sans que l'on sache vraiment pourquoi, peut-être à cause d'une légende de trésor. Pour qui recherche la solitude, Clipperton est le lieu parfait. Pensez donc, il se situe à 1 280 kilomètres de la première côte continentale, Acapulco au Mexique, et à 945 kilomètres de la première terre, celle de la petite île de Socorro de l’archipel mexicain des Revillagigedo au nord, tandis que Nuku Hiva, aux îles Marquises, terre française la plus proche, est à 4 018 kilomètres au sud-ouest. L’archipel de Hawaii est à 4 930 kilomètres.

 

Mais que trouve-t-on à Clipperton ?

 

N’allez pas imaginer de longues plages de sable fin, bordées d’une mer bleu azur. Non, situé à 13 000 km du parvis de Notre Dame, l’îlot se présente comme un gros beignet avec à la place du trou, une étendue d’eau croupissante et acide, un atoll mort, fosse septique géante pour les oiseaux et notamment une colonie de fous masqués estimée à plus de 110 000 individus. C’est le seul lagon d’eau douce au monde entouré d’une bande de sable de 360 mètres au point le plus large et de seulement une petite quarantaine de mètres au plus étroit. Une poussière de France, mais qui pèse bien plus que ce que représente sa superficie. Ce petit point au milieu de l’océan assure à l’hexagone une zone économique (ZEE) exclusive de 440 000 kilomètres carrés. Par comparaison, celle de la France métropolitaine avec ses trois façades maritimes, Corse incluse, ne représente que 345 000 kilomètres carrés. Une étendue maritime d’autant plus intéressante qu’elle est une des plus riches du monde en thons et ses fonds marins recèlent d’importantes quantités de nodules polymétalliques.

 

Une histoire mouvementée.

 

Clipperton dans le giron français.

 

Jusqu’au milieu du XIXème siècle, Clipperton n’intéresse pas grand monde. En 1858, l’Etat français se souvient brutalement de la découverte de Mathieu Martin de Chassiron et Michel Dubocage. Même si les réserves de phosphate ont pu tenter un moment quelques spéculateurs, c’est la situation stratégique de l’îlot qui intéresse nos autorités. Sa position face à l'isthme de Panama pourrait s’avérer extrêmement utile dans la perspective d'un percement futur du canal. Pendant que Ferdinand de Lesseps s’épuise à creuser une tranchée impossible, il ne se passe rien à Clipperton.

 

Les Mexicains s’installent.

 

Si le phosphate n’a pas aiguisé les intérêts, il n’en est pas de même du guano[2]. En 1895, sans rien demander, ni aux Mexicains, ni aux Français, la compagnie américaine «Pacific islands company» s’y installe pour y exploiter le guano qui s’y trouve en quantités. Elle émet même des timbres à son propre nom. Voyant cela, les Mexicains qui considèrent que la proximité de cette île avec leurs côtes leur confère un droit de propriété, y reprennent pied. Ils confortent la concession accordée aux Américains tout en décidant de bien marquer leur emprise sur ce caillou. Et pour ce faire, au tout début du nouveau siècle, en 1907, le président mexicain, le général Porfirio Diaz, y dépêche une petite troupe d’une dizaine de soldats et leurs femmes placés sous les ordres du capitaine Ramon Arnaud, descendant d’une famille française. Cette colonie a pris soin d’apporter avec elles des cochons destinés à débarrasser l’île des myriades de crabes qui tapissent la grève, la marine mexicaine devant venir les ravitailler environ tous les quatre mois.

 

Les oubliés de Clipperton.

 

Bien décidé à ne pas abandonner ses droits sur l’îlot, l’Etat français demande, en 1909, un arbitrage international. Arbitrage, qui n’a été rendu qu’en 1931, pour cause de première guerre mondiale et qui confirme l’appartenance de l’ilot à la France. Pendant que les diplomates palabraient, Clipperton allait vivre un véritable cauchemar. Car, dans la période de trouble que connaît alors le Mexique où les coups d’états succèdent aux putschs et où la durée de vie des gouvernements est plus que limitée, plus personne ne se soucie vraiment du devenir de l’atoll perdu. En décembre 1913, le capitaine Ramon Arnaud reçoit enfin ses ordres. Le Mexique ne veut pas abandonner Clipperton et une troupe doit y être maintenue au cas où les Français seraient tentés de faire valoir leurs droits par la force. En janvier 1914, il reprend donc pied sur l’atoll avec 11 nouveaux soldats destinés à relever le précédent contingent. Mais, au mois de février, un ouragan balaye l’île, détruisant les petits potagers que la colonie a mis des années à faire croître. La tempête a également détruit un navire et une douzaine de rescapés de ce naufrage rejoint l’île où la petite colonie vit déjà dans des conditions de grande précarité. Face à cet afflux de nouvelles bouches à nourrir, le capitaine Arnaud ne peut compter que sur l’arrivée du bateau de ravitaillement prévue en mai. Mais, les mois passent sans qu’aucun navire ne se profile à l’horizon.

Les tensions montent entre le groupe de naufragés et la petite colonie. Aussi le chef des naufragés décide d’envoyer quatre de ses meilleurs marins chercher du secours au Mexique dans un canot de fortune. Seuls trois d’entre eux parviennent à atteindre Acapulco après dix-sept jours de traversée en haute mer.

A la fin du mois de Juin, l’USS Cleveland vient enfin mouiller au large de Clipperton. Les derniers naufragés embarquent aussitôt à bord du navire de guerre américain. Son capitaine propose à Ramon Arnaud de le ramener également, lui et sa famille. Mais, mis au courant par le capitaine américain des troubles, qui secouent son pays et de l’occupation par les troupes US du port de Veracruz, Ramon Arnaud refuse alors de prendre pied sur le pont d’un navire ennemi. Il restera sur l’île avec ses onze hommes, plus les femmes et les enfants. Pour les derniers habitants de Clipperton, la situation va rapidement se dégrader. Le scorbut commence à faire des ravages dans leurs rangs. En mai 1915, ils ne sont plus qu’une poignée: le capitaine, sa femme, leurs trois enfants et une domestique, un lieutenant et son épouse, trois veuves de soldat et trois enfants orphelins, plus un homme du rang moribond, un certain Victoriano Alvarez. Un jour voyant passer un navire près de l’île, les deux militaires mettent un radeau à la mer pour tenter de le rattraper. Ils périront dans cette tentative.

Les six femmes et les huit enfants s’organisent pour survivre. Mais une nouvelle épreuve les attend. Victoriano Alvarez se remet de sa maladie. Comprenant qu’il est désormais le seul homme en ce lieu, il s’autoproclame roi de Clipperton et fait des femmes et des enfants ses sujets, et surtout ses esclaves sexuels… Deux des femmes succomberont au traitement d’Alvarez. En 1917, après deux années de martyr, les quatre autres réussiront à tuer leur bourreau.

A peu près à la même époque, le Yorktown, chargée d’une mission d’inspection afin de vérifier que des Allemands ne sont pas installés sur cette île, vient jeter l’ancre à Clipperton. A défaut d’Allemands, ils y trouveront ces Robinsons habillés de grossières toiles de jute. La tragique épopée des «oubliés de Clipperton» prend fin.

 

Epilogue et avenir.

 

L’île officiellement reconnue comme française en 1931 ne connaîtra plus d’autres tentatives d’établissement durable. Durant la Seconde guerre mondiale, les Américains 

se souviennent de l’existence de cet atoll. Ils construisent une piste d’aviation sommaire et surtout se servent des plages comme entrepôts de munitions qui, en 2016, s’y trouvent encore, avec des monceaux d’autres déchets rejetés par les vagues.

En 1966, les autorités françaises se rappellent, à leur tour, qu’elles sont les heureuses propriétaires de ce petit coin de paradis. Elles y installent alors le camp Bougainville pour abriter une petite mission scientifique chargée de vérifier que les retombées des essais nucléaires français opérés alors à l’air libre sur l’atoll de Mururoa, n’atteignent pas les côtes américaines. Histoire de rassurer Washington qui ne voyait pas d’un très bon œil les explosions françaises dans le Pacifique. Cette mission restera opérationnelle jusqu’en 1969. Les Français plient alors bagages laissant l’île de la Passion se transformer en «club Med» pour fous masqués et rats.

Cependant tout espoir n’est pas perdu. En 2015, un député tarbais, Philippe Foliot, s’est pris de passion pour cet ilot et après une visite sur place, il préconise la création d’une base scientifique. Un investissement de 15 à 20 millions d'€ dont le fonctionnement (2 à 3 millions / an) serait financé par la vente des licences de pêche. Pour le député, qui propose de créer une base «écologique» de 6 à 12 personnes, les sujets d'études sont nombreux : les fonds marins, le climat, la surveillance de la qualité de l'air, etc. Cette présence permanente de scientifiques et d'un ou deux gendarmes serait calquée, à une échelle plus modeste, sur ce qui se fait dans les Terres australes françaises (Kerguelen) qui possèdent leur propre administration. «Si on ne fait rien et qu'un jour un gouvernement populiste arrive au pouvoir au Mexique, on risque de perdre cette terre.»

Peut-être qu’alors on ne pourra pas refuser de «mourir pour Clipperton ».

 

 

Cliquer ici pour télécharger l'article

Mourir-pour-Clipperton--.pdf

 

Quelques liens utiles ..

 

http://www.clipperton.fr/galerie-photos/

 

http://clipperton.cpom.fr/?page_id=385

 

Sans oublier le livre :

 

 

https://www.babelio.com/livres/Lime-Le-Roi-de-Clipperton/320958 

 

 


[1] Sa perte aurait chagriné fort nos amis Britanniques.

[2] Le guano, à prononcer [gwano], provenant du quechua wanu, est une substance fertilisante composée d'excréments d'oiseaux marins et de chauves-souris. Il peut être utilisé en tant qu’engrais très efficace, en vertu de sa grande concentration en composés azotés. Les sols manquant de matières organiques peuvent alors être rendus bien plus productifs.



08/06/2017
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