Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Orélie-Antoine de Tounens, roi d'Araucanie et de Patagonie.

 

 

Pour parler d’Antoine de Tounens, les historiens hésitent généralement entre la qualification de mythomane ou de génial aventurier. Pourtant son histoire n’a rien à voir avec celle de ces rois de pacotille ou d’opérette qui ont prospéré au XIXème siècle (voir Marie 1er-roi-des-sedangs). Elle est liée au destin d’un peuple d’Amérique du sud : les Mapuches.

 

Qui sont les Mapuches ?

 

Moins célèbres que les Sioux ou les  Cherokees, les Mapuches (littéralement « Peuple de la terre »),  constituent un peuple amérindien, qui  occupe la partie la plus australe d’Amérique du sud (au-delà du fleuve Biobio). Leur origine ne semble pas clairement établie. Toutefois, il est sûr qu’ils occupaient ce territoire dès le Vème siècle. Ils ne constituent pas une nation ou un empire, mais plutôt un ensemble de communautés. Ils sont parfois dénommés  Araucans selon le terme utilisé par les colons espagnols. Au XVème siècle, ils subissent la pression de l’extension de l’empire Incas. Les incas appelaient Promaucaes ou Purumaucas ou encore purum aucca ces populations non encore assujetties à leur empire. Ils commencèrent par mettre sous leur tutelle quelques peuples de la Vallée du Chili qui durent dorénavant leur payer tribut. La guerre, à laquelle donna lieu cette campagne, opposa, au sud du fleuve Maule, 20 000 Incas de Yupanqui et un nombre à peu près égal de Mapuches. Cette bataille signa la fin de l’expansion des Incas vers le sud. Quelques décennies plus tard, les conquistadors espagnols, après avoir terrassé l’Empire inca, tentèrent à leur tour de soumettre les Araucans, dont les effectifs de population étaient estimés à environ un million de personnes. La résistance des Mapuches donna lieu à un conflit prolongé, la guerre dite d’Arauco. L’action de figures telles que Lautaro (éminent commandant militaire mapuche, qui avait été fait prisonnier par les Espagnols, et servi comme page auprès de Pedro de Valdivia) et plus tard le soulèvement de Pelantaro dans la décennie 1590, aboutirent à ce que la frontière militaire entre Espagnols et Mapuches fut fixée au fleuve Biobio. La bataille de Curalaba de 1598, où le gouverneur Martín Óñez de Loyola perdit la vie, scella la défaite des troupes espagnoles en territoire mapuche. Dans les années 1810, le Chili et l’Argentine deviennent des états indépendants. Pendant un demi-siècle, ils respectent les traités signés avec l’Espagne. Mais, dans les années 1860, les choses se gâtent, et c’est alors qu’intervient Antoine de Tounens.

 

De Périgueux à la Patagonie.

 

En 1825, Orélie Antoine de Tounens nait à Chournac (Dordogne), sur un domaine que son père avait acquis en 1782 et notablement fait prospérer. Sur les conseils de l’instituteur, Jean de Tounens encourage son fils Orélie Antoine à faire des études, ce qui n’est pas courant à l’époque, y compris dans les familles aisées. Après des études de droit et un stage chez un avoué en Avignon, Orélie Antoine acquiert une étude d’avoué à Périgueux et s’intègre sans difficulté dans son milieu professionnel local. Il est reçu à la loge maçonnique de Périgueux et mène une vie de notable de province. Au milieu du XIXème siècle, l’Europe rêve d’Amérique. Les plus audacieux filent vers l’or de Californie, dont les principaux bénéficiaires seront les marchands de pelles. Orélie Antoine lui, lorgne vers le sud. L’Araucanie et la Patagonie sont en Amérique méridionale, au sud du Chili et de la République Argentine. Elles ont pour limites, au nord-ouest le fleuve Biobio, qui sépare l’Araucanie du Chili ; au nord-est un autre fleuve connu sous le nom de Negro, qui sépare la Patagonie de la République Argentine ; à l’ouest, le Pacifique et, à l’est, l’Océan Atlantique. Cette région immense et très fertile était occupée, au XIXème siècle, par deux millions d’habitants, alors que, si elle avait été mise en valeur, elle aurait pu en nourrir un bien plus grand nombre. Le climat est sain et tempéré. Il y a de vastes forêts. On trouve des troupeaux de bœufs, de chevaux, de moutons. Le sous-sol recèle de l’or, de l’argent, du mercure, du cuivre, du fer, du plomb, de l’étain, du soufre, du sel gemme, du charbon, du cristal de roche. Aucune mine n’était alors exploitée. En 1858, Antoine abandonne sa  vie bien établie pour débarquer sur le continent américain, à l’issue d’une traversée de 8 mois. En deux ans, il apprend l’espagnol et s’imprègne de la langue des indiens Mapuches, sans toutefois la maitriser. Il comprend assez rapidement que les Mapuches sont rebelles à la domination chilienne ou argentine. Le seul moyen, pour eux, d’y résister, c’est l’unification des tribus, sous une autorité unique, la sienne. Et, à l’automne  1860, il met enfin le pied sur le territoire qui devait devenir son royaume, au milieu de ses futurs sujets, dont il ne comprenait même pas la langue. Quelques mois plus tard, en novembre 1860, encouragé par l’adhésion à ses projets de plusieurs chefs de tribus locales « araucaniennes », il se proclame « Roi de l´Araucanie et de la Patagonie » et rédige la constitution du nouvel Etat. Il prend soin d’envoyer aux gouvernements chilien et argentin une demande officielle de reconnaissance internationale. Naturellement, ceux-ci ne prennent pas au sérieux les prétentions de ce monarque français autoproclamé… On regarde ce fantaisiste avec un air mi-amusé, mi-perplexe : cet original n’est de toute façons pa dangereux. Mais l’homme agite des ambitions : il envisage de créer une ligne de vapeurs reliant la Patagonie à Bordeaux pour exploiter les nombreuses mines d’argent et d’étain dont il pense que le pays regorge. Pendant plusieurs mois, il conforte sa notoriété auprès des « sujets » de son royaume imaginaire et multiplie les correspondances avec la France pour informer ses concitoyens des développements locaux. Quoique dubitatifs et sarcastiques, « Le Périgord » mais aussi le très sérieux « Le Temps » (27 septembre 1861) publient ses messages.

 

Une longue lutte.

 

Hélas, Antoine est trahi, pour 250 piastres par son serviteur chilien, qui le dénonce à un capitaine des postes-frontières comme voulant entreprendre une guerre contre le Chili. Il tombe dans une  embuscade, le 5 janvier 1862. Il est  emmené en captivité à Los Angeles (au Chili, évidemment, et non pas en Californie). Son règne effectif avait duré un peu plus d’un an. Dans sa prison, prévoyant son exécution prochaine, il se préoccupe d’assurer sa succession, et il rédige son testament politique, daté du 25 janvier 1862. Considérant que ce guet-apens, perpétré par une puissance étrangère sans le concours des indigènes qui venaient de le reconnaître pour roi, n’entame en rien les droits que ceux-ci lui avaient conférés, il institua pour héritiers à sa couronne, dans l’ordre : son père ; à défaut, son frère aîné ; à défaut, le fils de celui-ci et sa descendance à perpétuité ; à défaut, la fille de son frère aîné et les descendants de celle-ci  et ainsi de suite. Suite à  l'intervention du consul général de France au Chili, Antoine de Tounens est alors remis à l'autorité française et, le 28 octobre 1862, il est embarqué de force à Valparaiso sur le navire Duguay-Trouin pour être expédié en retour vers la France. Ouste ! De retour au pays,  Antoine ne désarme cependant pas. Il entend se conduire comme un souverain en exil, spolié de son royaume et il poursuit son agitation à Paris : il publie ses « Mémoires » et un « Manifeste » visant à alerter l’opinion publique et à attirer l’attention du gouvernement français sur ses projets de restauration et de colonisation. Au bout de 7 ans, Orélie-Antoine 1er  décide de repartir en Patagonie, nous sommes en 1869. Il reprend le bateau et se lance, sur place, dans un périple dangereux à travers la Cordillère des Andes, dans les régions désertiques de la Patagonie, peuplées de tribus belliqueuses pour arriver enfin en Araucanie. La région est en pleine effervescence : rebellions de tribus et répression gouvernementale alternent. Pour le gouvernement chilien, Antoine est le véritable instigateur de ces troubles : on apprend qu’il est de retour, sa tête est maintenant mise à prix ! Le Français rebrousse prudemment chemin. En 1871, il est de retour en Europe. Et en 1876, l’increvable monarque sans royaume est encore de retour en Amérique du Sud ! C’est une nouvelle fois la prison qui l’attend en Argentine et la maladie, grave, qui le frappe. Ce sera donc son dernier voyage. Revenu en France au début de 1877, il va se retirer définitivement dans son village natal de Dordogne.

 

Que reste-t-il du royaume de Patagonie ?

 

Le souvenir d’Antoine de Toulens n’est pas totalement effacé et le royaume de Patagonie vit encore. En juin 2014, le journal « Sud-Ouest » faisait état d’une guerre de succession au sein des descendants de la famille de Toulens (rappelons qu’ Antoine n’a pas eu d’enfant) : http://www.sudouest.fr/2014/06/19/dordogne-la-succession-du-prince-d-araucanie-divisee-1590603-2216.php.

Au delà des guerres picholines de la succession d’Antoine, le combat des Mapuches continue.  Des manifestations de résistance culturelle se font jour. Des conflits, parfois violents (avec mort d’homme) centrés autour de la propriété des terres, la reconnaissance de leurs organisations éclatent çà et là.  En effet, le processus de récupération présente deux aspects : d’une part un retour aux racines culturelles (réapprentissage de la langue, remise en honneur de l’artisanat traditionnel etc.) et d’autre part la réappropriation de terres qualifiées d’ancestrales. Ces terres  sont détenues aujourd’hui, sur la foi de titres de propriété officiels sur les terrains concernés, par de grands domaines agricoles (haciendas), des sociétés d’exploitation forestière (surtout au Chili), et par des multinationales du textile (telles que Benetton en Argentine). Peut-être que si le peuple Mapuche parvient à recouvrer respect et dignité, c’est peut-être à Antoine de Toulens qu’il le devra !

 

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Ore--lie.pdf

 

 

 

Pour aller plus loin :

Jean Raspail - Moi, Antoine de Tounens, roi de Patagonie, éditions Albin Michel, 1981 (Grand prix du roman de l'Académie française).

Orélie-Antoine Tounens - Roi d'Araucanie et de Patagonie, Pièces justificatives, éditions Pédelahore, coll. Transhumance, 2014.

Jean-François Gareyte -  Le rêve du sorcier. Antoine de Tounens, Roi d'Araucanie et de Patagonie, éditions La Lauze, 2016

Le site officiel du royaume de Patagonie :

http://www.araucanie.com



20/02/2018
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