Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

Le voyage de monsieur de Lapérouse.

 

Partie 1 : la préparation

 

En 2018, nous allons célébrer mai 68, commémorer le 11 novembre 1918. Mais, il y a juste 230 ans disparaissait monsieur de Lapérouse. En effet, c’est probablement le 10 mars 1788 que Lapérouse quitta Botany Bay avec l’intention de revenir aux îles Tongas, puis d’aller explorer les îles de Santa Cruz. C’est dans l’une de celles-ci à Vanikoro qu’il trouva la mort avec tout son équipage. Il avait prévu de rentrer à Brest en juillet 1789 !  Au milieu de l’agitation politique, la disparition  de monsieur de Lapérouse ne sembla pas émouvoir l’opinion. Louis XVI, pourtant, s’en préoccupa. Quelques minutes avant son exécution, il prononça, paraît-il, ces quelques mots : « A-t-on des nouvelles de monsieur de Lapérouse ? ». Il fallut attendre près de quarante ans et l’expédition de Dumont d’Urville pour savoir enfin ce qu’il était advenu de monsieur de Lapérouse.

 

Un marin expérimenté.

 

Le 1er août 1785, toutes voiles dehors, les deux frégates  de la marine royale, la Boussole et l’Astrolabe, s'éloignent de la rade de Brest pour un voyage autour du monde. Admirablement préparé, fertile en découvertes, le voyage sera une tragédie maritime en trois actes : noyade collective, massacre criminel et naufrage. A la tête de l'expédition, un marin français parmi les plus illustres, un homme de coeur, un humaniste. Il s'appelle Jean-François de Galaup, comte de Lapérouse. Le choix de cet homme, pour diriger cette aventure, n’est dû ni au hasard, ni à sa naissance. Il n’est pas d’une famille de haute noblesse, pourvue de vastes privilèges. Il fait partie de ces familles de bourgeois albigeois, qui se sont enrichies grâce au commerce, puis ont acquis des titres de noblesse. Le hasard n’est aussi pour rien dans sa désignation, c’est un marin expérimenté. Dès l’âge de 15 ans, il a commencé à fouler le pont des navires. En vingt cinq ans, il gravit tous les échelons de la marine royale et, en 1780, il est promu capitaine de vaisseau et reçoit le commandement de la frégate Astrée. Entre temps, il a passé presque toute sa vie sur l’eau. Il a participé à la guerre de sept ans (1756-1763), à bord de cinq navires différents. En 1759, il est blessé à bord du Formidable, et fait prisonnier par une escadre anglaise. Dès sa libération, il part pour l’Amérique à bord du  Robuste, jusqu’au traité de paix de 1763. Le Bulletin de la Société de géographie[1]  donne une version savoureuse des aspirations héroïques de monsieur de Lapérouse : « Il soupire après de nouveaux combats ; mais la guerre cesse ; alors, au lieu de passer dans le repos le temps de paix que donna à la France le traité de 1863, il s’embarqua, et pendant quatorze années, parcourant plusieurs fois le monde, il se prépare à devenir digne de la noble mission qui doit, un jour, lui être confiée ». Les hostilités  contre l’Angleterre reprennent avec la guerre d’indépendance américaine. Il est de toutes batailles navales contre la marine anglaise. Sa carrière militaire s’achève en 1783. Il aurait pu vivre tranquillement de la pension versée par l’ordre de Saint-Louis, cependant en 1785, la passion de la mer refait surface. Mais, Lapérouse n’est pas seulement un marin expérimenté. Fondamentalement c’est un homme des Lumières qui croit à la science et au progrès. Franc maçon (il avait été initié en 1774), il fera preuve au cours de son périple d’une curiosité insatiable.

 

Un contexte favorable.

 

La paix maritime revenue en 1783 permet d’envisager des voyages d’exploration que Cook avait fait en pleine guerre. L’océan Pacifique Est est connu des européens depuis environ 1520, grâce à Magellan, qui effectue la première traversée transpacifique, et prend la mesure de cet océan couvrant presque la moitié du globe. Les Portugais dans leur avancée vers Macao dressent les premières cartes notamment d’Australie Orientale. On connaissait depuis longtemps l’existence des pays de l’autre rive du Pacifique, en particulier la Chine mystérieuse, et supposée riche, mais plutôt par la voie terrestre en Asie. Dés 1543 les Philippines sont rattachées au Mexique espagnol, mais le corsaire anglais Francis Drake conteste le monopole espagnol dans le Pacifique nord dés 1680. Après 1700, d’assez nombreux navigateurs avec des buts divers parcourent le Pacifique, hollandais, français, anglais, espagnols et russes. Puis des explorateurs plus officiels, dont Bougainville, concentrent leurs trajets après la Terre de Feu sur la route approximative Ile Juan Fernandez/ Tahiti/ Nelle. Guinée. Mais, c’est Cook qui de 1769 à 1788 inaugure une navigation scientifique avec des cartes précises et lève presque toutes les grandes énigmes au cours de trois voyages de 1769 à 1778 (Australie de l’Est et Nouvelle Zélande, « continent austral » et passage par le détroit de Behring). L’air du temps et la paix, pour un temps retrouvée permettent donc à la monarchie française d’envisager une grande expédition qui allie exploration, esquisse de colonisation et recherche scientifique.

 

Une préparation minutieuse.

 

Le choix des hommes et du matériel revêt une importance capitale.  Les navires sont deux grosses gabares récentes (mais dont on a déjà l’expérience du comportement à la mer) appelées flûtes, de 460 tonneaux (800 m3), du genre utilisé par Cook, faiblement armées. Elles sont remises en parfait état à Rochefort puis à Brest. Ensuite chacune d’elles est adaptée pour pouvoir loger quinze à vingt officiers ou savants/techniciens dans une intimité et un confort tout relatifs et fournir des locaux aérés et propres à un équipage relativement peu nombreux de 110 hommes par bateau alors qu’une frégate en embarque 350. Du point de vue des aménagements on construit une demi dunette pour Lapérouse et des cabines légères pour les savants. Elles reçoivent pour nom l’Astrolabe (commandée par Lapérouse) et la Boussole (commandée par son ami Fleuriot de Langle). Les équipages sont choisis de la meilleure qualité tant pour leur compétence que pour leur résistance à une très longue navigation. La composition de l’équipage de chacun des bateaux est sensiblement la suivante : 6 officiers et 4 gardes de la Marine ou assimilés, une dizaine de savants ou techniciens, 6 maîtres et une dizaine de « surnuméraires » qui sont en général des maîtres spécialisés avec en particulier le second chirurgien. On compte également une dizaine de techniciens : charpentiers, calfats et voiliers ; 40 matelots : gabiers, timoniers ou simples matelots et 6 domestiques. Sur le plan militaire on dénombre une vingtaine de canonniers et fusiliers de différents niveaux. Au-delà des marins, les buts scientifiques de l’expédition imposent d’embarquer scientifique et savants. Une douzaine de savants et d’ingénieurs, choisis parmi les meilleurs de leur temps et accompagnés de trois dessinateurs, emportent à bord une bibliothèque impressionnante et les instruments les plus sophistiqués (chronomètres, observatoire portatif) afin d’accomplir leurs missions dans tous les domaines (cartographie, astronomie, géographie, histoire naturelle, physique). Parmi lesquels on peut citer :

            - Joseph Lepaute Dagelet (1751-1788), astronome ;

            - Jean Honoré Robert Paul de Lamanon (1752-1787), physicien, minéralogiste, météorologiste ;

            - Louis Monge (1748-1827), astronome (frère de Gaspard Monge) ;

            - Barthélémy de Lesseps (1766-1834), diplomate, débarqué à Petropavlovsk, oncle de Ferdinand de Lesseps.

À Londres, l’ingénieur Monneron se renseigne au sujet de la prévention du scorbut et des marchandises d’échanges à embarquer, et acquiert des instruments de précision.

La cohabitation des marins et des savants n’ira pas sans heurt.

 

Des instructions précises.

 

Les Instructions sont définies par trois personnalités, le roi Louis XVI dont on sait l’intérêt pour la marine et la géographie, le ministre de la Marine de Castries et le directeur des ports et arsenaux Claret de Fleurieu qui en est le rédacteur. Les objectifs du voyage qui doit durer trois ans, sont variés :

– compléter la cartographie du Pacifique, notamment en ce qui concerne la côte nord-ouest de l’Amérique et la côte asiatique ;

– créer des comptoirs pour le commerce des peaux entre la côte ouest de l’Amérique et la Chine ;

– mener un programme ambitieux d’observations scientifiques ;

– espionner les implantations des autres puissances européennes ;

Des instructions très détaillées lui furent remises le 26 juin 1785 (voir :  https://fr.wikisource.org/wiki/Voyage_de_La_Pérouse_autour_du_monde/Tome_1/Mémoire_du_Roi )

Concernant la cartographie, elles fixaient un tracé très précis de l’itinéraire à suivre selon un calendrier trop rigide pour être réaliste. Une fois doublé le cap Horn, les deux vaisseaux devaient rechercher l’île de Pâques, explorer l’Océanie, remonter ensuite vers les iles Marquises, d’où ils devraient se diriger vers l’Alaska puis le Kamtchatka. L’expédition était censée se continuer vers la mer du Japon, la Corée puis redescendre vers les Philippines avant de rentrer à Brest par le Cap de Bon espérance. Programme démesuré pour les moyens de l’époque. Même le travail des scientifiques est codifié par l’Académie des sciences. Nouvelle originalité de ce voyage, les instructions contiennent un abondant chapitre sur « la conduite à tenir avec les naturels des pays où les deux frégates de Sa Majesté pourront aborder ».  Les principes de  « douceur et l’humanité » doivent être la règle. L’emploi de la force doit être l’exception. Enfin, la dernière partie traitait « des précautions à prendre pour conserver la santé des équipages ». Tout y passe, de la propreté des équipages à la bonne conservation des vivres. Les expériences précédentes ont montré les ravages du scorbut. Le chargement comprend de la nourriture pour plusieurs années, de la boisson et du bois de chauffage pour plusieurs mois, des rechanges de gréement, d’apparaux et d’embarcations pour la durée de la campagne, de la documentation et du matériel scientifique fragile et encombrant et enfin de la pacotille pour les échanges. Fin juillet 1785, tout est paré. Monsieur de la Pérouse pense sans doute accomplir la mission de sa vie et Louis XVI donner le départ de l’expédition qui marquera son règne.

Rendez-vous bientôt pour le récit de l’expédition et la bibliographie !

 

Cliquez ici pour télécharger l’article

 

La-disparition-de-Lape--rouse.pdf



[1] Bulletin de la société de géographie, 2e trimestre 1888, Paris 



14/03/2018
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au site

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 27 autres membres