Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Mary Kingsley : « Femme de race masculine »

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Si naissance signifie sortir du ventre de sa mère, alors Mary Kingsley est née en 1862 dans le nord de Londres. Mais s’il s’agit de l’instant où l’on commence vraiment à exister alors c’est en embarquant pour l’Afrique que l’aventurière britannique voit le jour au cours de sa trentième année. Mieux valait tard que jamais ! Ni féministe ni rebelle, Mary Kingsley connaissait l'Afrique comme personne. Le récit de ses aventures et ses idées peu orthodoxes sur la colonisation l'ont rendue célèbre dans l'Angleterre victorienne. Mary Kingsley était donc admirée pour son intrépidité, sa vaillance, son courage, toutes qualités pourtant considérées comme l'apanage des hommes, dans une société victorienne très à cheval sur les conventions de genre. Ce n'est là qu'un des paradoxes de cette femme étonnante, qui a accédé à la célébrité en quelques mois, à la fin des années 1890, après deux voyages dans l'Ouest africain entre 1893 et 1895, s'imposant comme l'autorité scientifique la plus reconnue sur l'Afrique occidentale, avant de mourir précocement en Afrique du Sud en 1900.

 

Une enfance solitaire et pas très heureuse. 

 

Mary Kingsley est née en 1862, à Londres, d'une « mésalliance » : son père, un médecin issu d'une famille de la gentry intellectuelle, a épousé sa domestique quatre jours seulement avant la naissance de Mary, l'aînée de leurs deux enfants. Celle-ci échappe donc à l'opprobre de la bâtardise mais sans bénéficier des avantages que le milieu de son père aurait pu lui procurer : alors que son plus jeune frère Charles profite de l'enseignement d'un précepteur, c'est en autodidacte qu'elle s'instruit, grâce à la bibliothèque paternelle, riche en ouvrages scientifiques. Elle y passe le plus clair de son temps, lorsqu'elle n'est pas occupée par les soins à apporter à sa mère, qui souffre de cette affection si typique des femmes victoriennes confinées à domicile : la neurasthénie. La mère n'espérait voir son mari que tous les deux ans, les soucis d'argent étaient lancinants et George semblait ne s'être guère soucié des siens. Mary idolâtrait son père. Lorsqu'il était là, la monotonie d'une vie étroite disparaissait, la maison s’emplissait brusquement de discours, d'activité, de l’odeur du tabac et de souvenirs de voyage. Privée d’école à cause de la maladie de sa mère, elle voyage par procuration en lisant les lettres que son père lui écrit du bout du monde. Tous les Kingsley étaient bons naturalistes et c'est de son père que Mary apprit les rudiments de ce qu'on appelait alors l'histoire naturelle. Les lettres paternelles, comme sa librairie, nourrirent l'imagination de la fille, qui ne connut jamais d'instruction véritable, si ce n'est un peu d'allemand qui lui permit d'aider son père en traduisant des articles scientifiques. En 1879, la famille s'installe à Bexleyheath, dans le Kent, puis à Cambridge en 1886. Son frère Charles est étudiant à Christ's College et Mary est en contact avec le monde universitaire. Elle se lie notamment avec Francis Burkitt et Agnes Smith Lewis, et elle peut développer ses propres compétences académiques. Elle fait son premier voyage à l'étranger en 1888, lorsqu'elle passe une semaine à Paris avec une amie de la famille. Bientôt la santé de ses parents décline. Toute la charge des soins tombe sur elle. A Cambridge, George entreprit de classer et de préparer la publication de l’énorme documentation qu'il avait rassemblée. L'étude comparée des rites sacrificiels du monde entier est un sujet qui l'avait particulièrement intéressé. Mary l'aida dans cette recherche et ce fut l'espoir de la compléter qui tourna ses pensées vers l'Afrique après la mort de ses parents. Cette mort survint après plusieurs années de veille et d'anxiété où Mary connut « une vie toujours plus bornée aux soins domestiques, dans un combat avec la mort perdu d'avance ».  A 30 ans, Mary Kingsley se retrouve orpheline de père et de mère en quelques semaines et, grâce à un petit héritage, elle peut enfin envisager de « sortir », elle qui n'a quasiment jamais quitté Cambridge et à peine sa propre maison. Qu'elle opte alors pour l'Afrique, destination considérée comme périlleuse, peut surprendre : à l'époque, c'est l'Italie qui est très en vogue dans la bonne société britannique ! Mais c'est que Mary Kingsley a de l'ambition à revendre et une revanche à prendre sur ses trente années de quasi-réclusion. Alors que l’année n’est pas achevée, la jeune femme organise elle-même son premier voyage sur le continent africain. L’immensité de ses paysages et la diversité des peuples, des langues et des cultures qui y cohabitent la fascinent depuis ses premières lectures. Cette liberté nouvellement acquise constitue l’acte de sa seconde naissance. La vraie.

 

A l’assaut de l’Afrique. 

 

L'ambition n'étant pas une vertu féminine, surtout si elle est d'ordre scientifique, Mary Kingsley fait profil bas et prétend d'abord partir en Afrique pour y compléter les recherches de son père, façade honorable s'il en est. En fait, on comprend entre les lignes qu'elle étouffe dans sa société d'origine, dont elle ne maîtrise pas tous les codes et dont elle se sent incomprise. Elle partage donc avec un certain nombre d'explorateurs masculins, comme Richard Burton, (voir : https://www.pierre-mazet42.com/les-mille-et-une-vies-de-richard-francis-burton ) un « désir d'ailleurs » qui s'explique en partie par le caractère étriqué des normes de la société britannique fin de siècle.  Ses deux expéditions ne furent marquées par aucune découverte géographique, l'époque en était révolue, ni scientifique, bien qu'elle ait rapporté, selon le Dr Günther du British Muséum, en excellente condition « dix-huit espèces de reptiles et environ soixante-cinq espèces de poissons ainsi que de nombreux insectes ». Ce que ses voyages ont d'unique est la personnalité de celle qui les entreprit en pleine époque victorienne : une vieille fille de la classe moyenne, sans argent, d'un physique banal, sans expérience ni protection, sans aucune connaissance des langues africaines, partant entièrement seule, à pied, pour traverser des régions marécageuses notoirement malsaines, où tout ce qu'on savait des habitants était leur goût prononcé pour la chair humaine. Il était à prévoir quelle disparaîtrait sans laisser de trace, tuée par le climat ou par les hommes et mangée comme une bête égarée. Or elle reparut vivante, apparemment en bonne santé : à part des maux de pied, tout ce qu'elle daigne mentionner est un rhume pris sur les hauteurs du mont Cameroun. Elle s’embarque pour un second voyage de presque un an, de décembre 1894 à novembre 1895. Ce deuxième périple est motivé par des recherches sur les religions d'Afrique de l'Ouest, qu'elle regroupe sous le terme de « fétichisme ». Parfois qualifiée d'« exploratrice », elle n'en a en réalité pas exactement le profil : à quelques exceptions près comme l'ascension du mont Cameroun par une voie jusque-là jamais empruntée par un Européen, elle ne s'éloigne guère de la côte, sauf pour suivre des itinéraires commerciaux bien connus des négociants. Elle ne résout aucune énigme géographique, ne découvre ni lac, ni fleuve, ni montagne auxquels donner son nom.

 

Du vécu au récit. 

 

Son indépendance d'esprit est totale, ainsi que son mépris des conventions ; elle en accepte néanmoins certaines, allant jusqu'à observer les plus extérieures, notamment en ce qui concerne la façon de se vêtir : elle rejette l'idée de s'habiller en homme, les robes qu'elle portait à Cambridge lui paraissent convenir aussi bien pour le Congo. La voyant arriver dans un coin reculé, trempée jusqu’aux os, couverte de boue, étant tombée dans une rivière et épuisée par la traversée des marais, le jeune administrateur qui l'accueille lui propose un bain ; elle refuse, car l'endroit est sans porte et quelqu'un aurait pu entrer. On imagine mal comment elle a pu traverser la forêt, entrer et s'asseoir dans des canots taillés dans un tronc d'arbre, patauger dans la boue sous les palétuviers avec ses longues jupes noires, ses corsages serrés à col baleiné et cette petite toque en fourrure qu'elle affectionnait. Mais elle le fit vaillamment, soutenant que ses robes étaient non seulement convenables mais bien adaptées : quand elle tomba dans une fosse, ses jupes lui évitèrent de s'empaler sur les pieux qui attendaient leur proie et quand, revenant au fleuve, elle se trouva face à face avec un hippopotame, elle le gratta derrière l'oreille avec son ombrelle « et nous nous quittâmes bons amis ». Mary Kingsley ramène de ce voyage les pages noircies de ses carnets. Ils alimenteront les ouvrages qu’elle fera paraître après son retour en Angleterre début janvier 1894. Fortement nimbées par le prestige de l’Angleterre victorienne, ses idées seront toujours moins féministes que ne le fut l’atypique trajectoire de sa vie. Grâce à ses oncles qui ont eu une carrière littéraire, elle prend contact avec l'un des plus grands éditeurs de l'époque, Macmillan, et lui propose de publier Travels in West Africa. Le titre est un peu trompeur car il s'agit d'un ouvrage hybride, au carrefour du récit de voyages, du traité d'ethnographie et de l'essai politique sur la colonisation. Ce texte de plus de 700 pages ! est écrit dans un style inimitable, dont la marque distinctive est un sens de l'humour absent des nombreux récits de voyage du XIXe siècle, rédigés par des hommes et tout empreints de sérieux. Son humour, qui tourne souvent à l'autodérision, repose essentiellement sur deux ressorts, d'ailleurs opposés : l'exagération et la litote. Elle n'a pas son pareil pour faire, d’une bataille avec un moustique, une véritable épopée ; ni pour minimiser les risques qu'elle prend en s'embarquant seule dans des rapides sur une barque à fond plat. Ses aventures étaient maintenant connues et elle avait acquis une certaine notoriété. On lui demanda des conférences et des interventions publiques. Le contraste entre l'aspect conventionnel d'une femme de la bonne société et ses aventures chez les primitifs et les bêtes sauvages produisait un effet bizarre : « On aurait pu la prendre pour la gouvernante dans une grande famille ». Cet aspect ajoutait sûrement du piquant à ses exposés. « Bien droite, avec ses yeux bleus, sa raie au milieu, sa bouche pleine d'humour, elle ne ressemblait certainement pas à l’image convenue d'un explorateur. » Non contente de ce succès, elle se lance dans la rédaction d'un second ouvrage, West African Studies 1899, volumineux essai ethnographique et politique dans lequel elle défend l'intérêt, la dignité et la cohérence des cultures africaines. Faisant preuve d'une empathie rare pour son temps, elle affirme dans une lettre à un ami : « Je les connais, ces Nègres, car je suis une femme moi-même ; une femme de race masculine, certes, mais une femme quand même. » La confusion entre race et genre est éclairante car elle montre que, sans être féministe, Mary Kingsley a bien conscience des hiérarchies de son époque : c'est donc en tant que femme, être de second rang, qu'elle pense comprendre les Noirs, eux-mêmes considérés comme inférieurs. Dans ses deux ouvrages, elle s'inscrit en faux contre le consensus d'alors, qui tient l'Afrique au mieux pour une contrée dégradée, au pire pour le continent des coutumes barbares et irrationnelles. Elle va jusqu'à dénoncer l'entreprise missionnaire et l'introduction du christianisme aux dépens des religions africaines, jetant un véritable pavé dans la mare, puisque le colonialisme triomphant s'adosse à la « mission civilisatrice », dont le but est d'éradiquer tout ou partie des cultures africaines.

 

D'ailleurs, c'est toute l'entreprise coloniale qu'elle condamne, à un moment où celle-ci, à l'exception des milieux ouvriers socialistes, a peu de détracteurs. Elle n'a pas de mots assez durs pour analyser la colonisation, qu'elle compare à une entreprise de démolition systématique des cultures africaines, sous un vernis philanthropique

 

Une dernière expédition, fidèle à son image. 

 

Elle prônait le commerce du gin et critiquait durement la politique britannique mais n'en croyait pas moins à l'idéal impérialiste. Quand la guerre éclata avec les Boers, elle ne partagea pas la sympathie à leur égard qu'éprouvaient beaucoup de ses amis intellectuels libéraux, non plus que le chauvinisme général. Elle voulait aller où l’on avait besoin d'aide : sûrement en Afrique du Sud il y aurait du travail. Elle partit au début de mars sous prétexte d’aller recueillir des poissons de rivière dans le fleuve Orange pour le British Muséum. A son arrivée au Cap, elle se rendit sans tarder chez le médecin militaire en chef de l'armée et offrit ses services. Il suggéra qu'elle aille soigner les malades dans un camp de prisonniers boers,

« S’attendant évidemment à un refus ». Elle accepte aussitôt. Typhoïde et dysenterie avaient envahi le camp, on manquait de tout : médicaments, médecins, infirmières. C'était ce qui lui convenait : sang, sueur, fièvre et délire, elle retrouvait le monde qu’elle avait connu. Pour lutter contre le risque d'infection, elle se mit à fumer et à boire du vin. Ces précautions furent inutiles. Elle décéda le 3 juin 1900. Sa dernière demande avait été pour que son corps soit rendu à la mer. « C'est, je crois, écrit son biographe Stephen Gwyne, la seule demande qu’elle n’ait jamais formulée pour elle-même.» La demande fut accordée, le cercueil porté sur un affût de canon jusqu'à l'embarcadère puis chargé sur une vedette qui l'emmena au large le confier à l'élément quelle avait toujours regardé comme sien. Rudyard Kipling, le grand écrivain et chantre de l'Empire britannique, disait d'elle : « En tant qu'être humain, elle connaissait sûrement la peur mais personne n'a jamais su découvrir de quoi. »

 

Pour en savoir plus :

 

  • Anne-France Dautheville, L'Africaine, O. Orban, 1990.

 

  • Mary Kingsley, la montagne des Dieux, Bande dessinée de Telo, Mathieu, Dorison et C. Clot, collection Explora, Glénat, 2012 

Pour télécharger l'article, cliquez sur lien ci-dessous.

 

Mary_K.pdf

 

 



18/01/2024
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