Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Pages d'histoire


Mission : L'utopie américaine des Jésuites.

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Lorsqu’on évoque les populations amérindiennes d’Amérique du sud, on pense spontanément aux Incas. Leur empire fut mis à mal par 180 conquistadors espagnols, commandés par Pizzaro. La conquête espagnole s'accompagna de nombreux pillages et de massacres. La colonisation  engendra une catastrophe démographique majeure. La population de l'empire inca, estimée entre 12 et 15 millions de personnes avant la conquête, est d'environ 600 000 un siècle plus tard. Au siècle suivant, une autre population allait subir un sort identique : Les Guaranis. C’est avec eux que les Jésuites tentèrent une forme d’organisation originale : la République des Guaranis. Ces événements ont été racontés de façon romancée dans le film Mission, réalisé en 1986 par Roland Joffé avec Robert De Niro et Jeremy Irons. 

 

Aux origines des Guaranis

 

A l'arrivée des Européens, alors que la côte Pacifique était le berceau des hautes civilisations quichua, aymara et inca, le peuple guarani occupait toute la partie orientale du continent entre les Andes et l'Atlantique, des Guyanes au Rio de la Plata, et les premiers mots indigènes entendus par Colomb étaient de cette langue. L'étendue linguistique du guarani dépassait encore son étendue ethnique, si bien que les conquérants portugais, au début du XVIe siècle, considérèrent le guarani comme la «langue générale» des indigènes. En réalité, les Guaranis ne forment ni une nation ni un empire, mais un vaste ensemble de tribus, d'ailleurs généralement hostiles entre elles. Il est d'abord souvent difficile de séparer des Guaranis  les Tupis, parfois considérés comme un groupe inférieur. Une légende raconte que Tupi et Guarani étaient deux frères qui arrivèrent ensemble puis se séparèrent. En fait, les groupes tupis sont plutôt localisés dans la région de l'Amazone et les Guaranis au Paraguay. Les Tupi-Guaranis, qui avaient dû progresser vers le Sud avant la conquête, émigrèrent probablement vers l'Ouest au XVIe siècle, en partant des régions du Paraguay et du Paraná[1]. Il devait y avoir alors plusieurs millions de guaranis vivant dispersés dans la forêt par petits groupes d'une dizaine de personnes tous les 100 km2. Ayant vraisemblablement toujours été  nomades et assez primitifs, il est logique qu'ils n'aient pas été des constructeurs et que nous n'ayons pour ainsi dire pas d'objets évoquant leur passé. La connaissance de leur mode de vie d’avant repose donc sur les témoignages des premiers Européens. A l’arrivée des conquérants, les Guaranis sont un peuple semi-nomade, tirant l’essentiel de ses ressources de la chasse, de la pêche et de la cueillette. L’organisation sociale est assise sur la famille élargie vivant dans une grande maison communautaire,  « la maloca ».Habitants des régions chaudes, ils vivent nus, le corps orné de bijoux et de peintures. Les grandes étapes de la vie sont l’objet de fêtes ritualisées. Les Guaranis croient à vie une après la mort et cherchent à atteindre la « Terre sans mal », aidés par les chamanes. 

 

L’arrivée des Espagnols : la peur de l’encomendia.

 

Les conquistadors, qui s’emparent de l’Amérique centrale et de l’Amérique du sud, sont généralement des aventuriers et nobles espagnols désargentés donc avides de gloire et de richesses. La pratique de l’encomienda, qui s’est instituée au XVIe siècle dans l’Amérique espagnole, s’inspirait de celle que suivit au Moyen Age l’Espagne à l’égard des musulmans vaincus. L’encomienda rappelle aussi une institution plus ancienne, en vertu de laquelle des paysans libres et de petits propriétaires se « confiaient » à des seigneurs puissants, leur fournissant des produits de la terre, des redevances, ou des services personnels en échange de leur protection. Dans les colonies espagnoles d’Amérique, la Couronne, à travers ses représentants, « confiait » (encomendar) un certain nombre d’Indiens à un colon espagnol (encomendero) en récompense de ses services : l’encomenderopercevait, en or, en nature, ou en travail le tribut dû à la Couronne par les Indiens, qu’il devait en contrepartie protéger, convertir au christianisme et « civiliser ». Les encomenderos purent ainsi se procurer de la main-d’œuvre pour exploiter leurs mines et leurs terres. A l’encontre des intentions royales, les Indiens, malgré tout considérés comme libres, furent dépossédés de leurs terres et pratiquement réduits en esclavage. C’est pour échapper à ce système que les Guaranis se tournèrent vers les Jésuites. 

 

Encomendia et réductions

 

En réaction contre les excès de la colonisation s'élèvent les voix des dominicains. Le premier à protester est Antonio Montesinos, en 1511. Il n'hésite pas à refuser les sacrements aux encomienderos indignes et à les menacer d'excommunication. Il est rappelé en Espagne mais obtient de la Couronne la promulgation des lois de Burgos en 1512, qui imposent de meilleures conditions de travail pour les Indiens. Ces lois ne sont pas mieux respectées que les précédentes. Alors s'élève à son tour la voix de frère Bartolomeo de Las Casas, qui participa à la colonisation avant de se dévouer à la protection des Indiens. Il obtient la promulgation en 1542 de lois nouvelles, les Leyes nuevas, qui exigent des vice-rois du Pérou et des tribunaux de Lima et de Guatemala de sévir contre les abus des encomienderos et de ne plus attribuer de nouvelles encomiendas. Il s'ensuit une révolte des encomienderos et même la mort du premier vice-roi du Pérou. À la fin du XVIe siècle, des rapports inquiétants arrivent à Madrid concernant le sort des Amérindiens dans les colonies du Nouveau Monde. C’est aussi à cette époque que les Jésuites arrivent dans le bassin du Paraná (Paraguay, nord-est de l’Argentine et sud du Brésil actuel). De leur vision originale du monde et du choc avec la réalité coloniale naît l’idée de «réductions indiennes»,c’est-à-dire du regroupement des populations natives en vue de favoriser leur évangélisation et les préserver de la rapacité des colons et des grands propriétaires, en quête de main-d’œuvre corvéable. En 1607, le roi d'Espagne Philippe III promulgue les  premiers décrets qui protègent les futures Missions jésuites en leur garantissant une complète autonomie par rapport aux autorités locales. La première réduction fut bâtie en 1609. A son apogée,  la Confédération des villages guaranis comptait 150 000 Indiens, regroupés en 38 agglomérations sur un territoire grand comme la moitié de la France. Elle dépendait directement de la couronne d’Espagne à qui elle payait l’impôt. Elle était organisée sur le mode démocratique, selon sa loi propre. Chaque réduction élisait son conseil municipal, composé des principaux fonctionnaires. Le village était indépendant en ce qui concernait son fonctionnement intérieur.  Le reste (défense, justice, relations commerciales) était du ressort de la Confédération. A la tête, était placé un jésuite, le Supérieur Général, lui-même dépendant  d’une instance suprême : le Provincial de l’Ordre. Los Padres étaient tout-puissants en l’Etat Guarani. Seuls Européens admis sur le territoire de la Confédération, ils étaient deux par village, pour exercer une véritable tutelle de la jeune démocratie. Soixante pères jésuites dirigeaient trente réductions. Leur autorité était absolue. Dans toute réduction, le même ordonnancement : autour de la grand-place, on trouve l’église, la mairie, l’école, l’hôpital et le long des rues tracées au cordeau, les maisons, toutes semblables. L’ensemble est simple (sauf l’église) et respire l’ordre et la prospérité. La famille est le fondement de  l’organisation sociale. La vie de famille est nettement en avance sur l’époque. L’éducation, de type militaire, est très poussée. Très tôt les enfants sont pris en charge, d’abord par des « aides familiales » dès leur plus jeune âge, puis au jardin d’enfants et ensuite en classe. L’enseignement se fait en idiome guarani, la seule langue parlée dans la confédération. Très tôt, les enfants apprennent un métier, manuel le plus souvent.

 

La fin de l’utopie. 

 

Les difficultés ne vinrent pas de l’intérieur. Certes l’expérience n’allait pas sans problèmes; réticences des uns, abus des autres. Parfois on retrouvait une maison désertée, toute une famille avait pris le large. Mais la ruine allait être provoquée du dehors. Les réductions avaient dû s’armer pour se protéger des razzias des chasseurs d’esclaves. A la fin, une véritable cabale s’orchestra. On accusa les Jésuites d’exploiter un eldorado à la sueur des Indiens. A la même époque, en Europe, une énorme hostilité sévissait contre les Jésuites. En 1750, un traité colonial entre l’Espagne et le Portugal mit le feu aux poudres. Il faisait passer sous le contrôle des portugais sept réductions guaranis, les plus riches de la Confédération. Les Jésuites interdirent l’accès des réductions aux Portugais, malgré l’ordre contraire de Rome. Ce fut la guerre. Les guaranis résistèrent longtemps, jusqu’à ce que le Portugal prononce l’expulsion des Jésuites de son territoire. L’Espagne et la France suivirent. En 1767 la Compagnie de Jésus y fut interdite. Les 200 Pères qui restaient et tenaient encore tous les postes de commande furent arrêtés et expulsés. Les réductions ne survécurent pas à ces expulsions. Les Guaranis disparurent dans la masse indienne, et les réductions dans la jungle. La république avait quelque chose d’artificiel. Les Pères avaient véritablement tenu les Guaranis en état d’enfance. Décidant de tout, ils les maintenaient en vase clos  en une sorte d’innocence tranquille incapable de tenir d’elle-même. Faut-il parler d’un échec ? Non, si on replace l’expérience dans le contexte de l’époque. Le choix ne se posait pas alors entre colonisation et émancipation. Le paternalisme des jésuites avait quelque chose d’archaïque, mais en même temps il était étonnement progressiste et, dans l’histoire de la colonisation, les missions firent souvent figure de front avancé de la civilisation. En tout cas, en un temps où la conquête allait de pair avec l’asservissement ou l’extermination des indigènes, la république des Guaranis fut la seule tentative de les intégrer respectueusement.

 

Que reste-t-il de l’utopie ?

 

En fait presque rien n’est resté, sinon de magnifiques ruines et de saisissantes églises en pierre, des cloîtres, des maisons, que les touristes regardent et admirent sans y comprendre grand-chose. Malgré les invasions, les guaranis persistent à résister sur leurs territoires et même autour des grandes métropoles du Mercosul, comme à São Paulo et Porto Alegre, où leur "économie de réciprocité"s'oppose au mode de vie individualiste des capitales. Il n'y a pas de recensement fiable qui comptabilise avec exactitude la population Guarani en Amérique du sud. Cependant, il est possible d'estimer qu’elle représente environ 225.000 personnes, l'une des populations les plus importantes pour un peuple indigène du continent. Le pays qui possède la plus grande population de Guaranis est la Bolivie., où elle avoisinerait les 80.000 personnes vivant dans la région sud-est, à Santa Cruz, et dans une partie du Chaco. Le deuxième pays ayant la population la plus importante est le Paraguay. Selon une étude officielle 53.500 habitants vivent principalement à l'est du pays, dans les régions frontalières avec l'Argentine et le Brésil. Le Brésil se trouve en troisième position, avec près de 50.000 Guaranis et en quatrième, on trouve l'Argentine, avec 42.000 habitants, concentrés dans la région nord du pays.

 

Pour en savoir plus :

 

https://www.persee.fr/doc/casa_0076-230x_1965_num_1_1_933

 
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[1]Etat du sud-est du Brésil.


12/12/2018
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Les révoltes du pain : quand la hausse des prix alimentaires nourrit la révolte des ventres creux.

 

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Dans les années 2007-2008, les émeutes de la faim sont venues nous rappeler que l’équilibre alimentaire mondial restait fragile. Au cours de ces deux années, une bonne partie de l’Afrique subsaharienne, le Maghreb, Haïti, deux pays de l’Asie du Sud-Est  ont été secoués par des émeutes déclenchées par la hausse des produits alimentaires. Partout la réaction du pouvoir a été féroce. Au Cameroun, par exemple, quarante personnes ont trouvé la mort. Des révoltes similaires ont eu lieu en  l’Europe occidentale jusqu’au milieu du XIXème siècle. Le Royaume de France puis la Révolution en subirent un nombre impressionnant. On en dénombre une par an entre 1709 et le début du consulat. Un épisode a particulièrement marqué le XVIIIème siècle finissant :

 

            - La guerre des farines et 1775, en réaction à la libération du commerce des grains ;

 

Le libéralisme en accusation

 

« Il n’est plus douteux que l’introduction du système de liberté illimitée dans le commerce des grains n’ait été la cause principale des émeutes qui en 1775 troublèrent la tranquillité de Paris et de quelques provinces du royaume.  Les économistes alors en crédit avaient été autorisés à faire imprimer et publier qu’il ne fallait ni approvisionnements, ni magasins publics dans les villes de grande populations ; ils étaient parvenus à faire proscrire comme abusives les mesures réglementaires dont la police de Paris faisait depuis longtemps un usage bon et paisible. Ils y avaient ainsi attiré une disette factice. Il est encore plus avéré maintenant que la révolte commencée au milieu de l’année 1789 en cette ville sous le faux prétexte qu’il n’y avait point de liberté en France, s’est rapidement propagée à la faveur d’une disette que l’on aurait pu prévenir »

 

Ces quelques lignes sont extraites des mémoires inachevées de Jean-Charles Pierre Lenoir, lieutenant général de police dans les années 1774-1775. Il est plus qu’un témoin, il est un acteur. Il est plus qu’opposé à la politique de Turgot[1]. Le lieutenant croyait plutôt au « juste prix »médiéval et en la responsabilité paternelle  du roi vis-à-vis de ses sujets affamés. Son récit des émeutes s’oppose aux mémoires du temps et aux historiens qui y ont vu le résultat d’un complot des Anglais, des Jésuites ou de quelque autre ennemi de Turgot. Tout part de l’été 1774, une année de mauvaise récolte. Dans l’année qui suit, la « soudure » jusqu’à la récolte nouvelle est toujours difficile. De telles situations se sont déjà produites de nombreuses fois. En particulier lors de la grande disette des années 1692-1694. Mais, la situation des années 1770 se révèle bien différente. Aux troubles ruraux liés à la paupérisation de la société rurale, s’ajoutent les troubles urbains, la ville devenant un espace privilégié de la révolte populaire. D’autant que les années 1770 sont marquées par une détérioration de la vie des populations urbaines et un essor des contrastes sociaux. Les mécontentements se cumulent : mouvements salariaux, hausse des prix, émotions traditionnelles contre la faim et les « chertés ». La réglementation du commerce est assez stricte. Sauf, décision administrative, il est pratiquement impossible de transporter des céréales d’une province à l’autre. Si l'on en croit un mémoire de la fin du siècle, sur 32 provinces, 10 produisaient plus qu'elles ne consommaient, 10 suffisaient à peu près à leur subsistance, et 12 ne récoltaient presque pas de céréales.  En libéral convaincu, Turgot pense qu’il suffit de libérer le commerce des grains de la réglementation ancienne, pour que chaque province reçoive de quoi nourrir sa population à un prix raisonnable. Mais, la disette va en décider autrement. 

 

Le pays s’embrase

 

Dès le début du printemps 1775, les prix grimpent. L’intendant de Normandie s’alarme : « Le peuple, qui voit les marchés dépourvus de grains, en accuse la liberté… », écrit-il  à Turgot, dont la réponse était venue comme la foudre : « Il n’y a pas lieu de tenir compte des murmures du peuple. Il faut qu’il comprenne, au contraire, que son opposition, ses mouvements et ses violences ne serviront qu’à faire prendre les mesures les plus efficaces pour le contenir. ». Le setier[2]de blé se vend vingt francs, le 31 mars, à Pontoise, ce qui porte le pain à vingt et un sous. Les prix de Pontoise influent sur ceux de Paris, à deux jours près, car le trafic des péniches sur l’Oise, puis sur la Seine, y répercute les tarifs du Nord, aggravés par le coût d’un transport supplémentaire. Du temps de l’abbé Terray, les gros stocks constitués autour de Paris permettaient au lieutenant de police d’amortir la hausse et de maintenir le pain des Parisiens entre huit et douze sous, par la distribution aux boulangers de farine (souvent de mauvaise qualité) taxée à prix artificiels. Mais Turgot, au nom de la liberté, a liquidé les stocks, en automne, au profit de l’Etat. Rien ne va pouvoir empêcher le pain de coûter vingt-quatre sous, courant avril, à Paris. C’est deux fois plus que le pouvoir d’achat de trois Parisiens sur cinq ne peut  supporter. Partie de Dijon, l’émeute se répand vers Paris. Le virus de la révolte va suivre le cours des rivières, véhiculé par les péniches chargées d’un blé plus cher que l’or. En 17 jours, 180 conflits ont pu être recensés dans le Bassin. Ces manifestations de l'économie morale prennent trois formes distinctes :

 

- Dans les régions exportatrices, on constate des taxations populaires spontanées et des pillages plus ou moins organisés. Les émeutiers dénoncent les spéculations, contraignent les gros fermiers et les propriétaires à vendre leurs stocks sur le marché à un « juste prix », pillent éventuellement boulangeries et entrepôts, et affirment rétablir les principes de l'économie morale.

 

- Dans les villes, sont organisées de façon similaire des attaques des dépôts et de boulangeries.

 

- Enfin, se met en place une entrave des circuits de communication, fluviaux et routiers dans les régions de grande culture. Par réflexe élémentaire de survie plus que par acte de malveillance, les émeutiers entravent les transports de blé de telle ou telle province agricole vers d'autres provinces à plus haut pouvoir d'achat.

 

Les victimes sont généralement des marchands ou des fermiers, mais plus encore,  les représentants directs du pouvoir. Les émeutes sont souvent dirigées contre les meuniers affairistes ou contre des conseillers aux parlements. Le 27 avril, le mouvement touche paradoxalement les grandes plaines de culture, pourtant les mieux pourvues en grains, dans un premier temps la Bourgogne de l'Ouest, puis de proche en proche, le Beauvaisis, et enfin la Beauce et la Brie. Les séditieux sont devant Versailles le 2, et, le 3 mai, la foule pille les boulangeries de Paris. Louis XVI se montre inquiet, car certains mots d'ordre et pamphlets mettent en cause son entourage. Les destructions furent en réalité fort limitées ; les principales cibles furent les barques qui transportaient les blés, alors envoyées par le fond.

 

Le retour à l’ordre.

 

L'ordre est rétabli par une double action du gouvernement :

- Répressive, par l'intervention de 25 000 soldats, 162 arrestations, et la pendaison de deux émeutiers (un perruquier de 28 ans et un compagnon gazier de 16 ans qui furent exécutés pour l'exemple en place de Grève).

- D'assistance aux populations par l'organisation d'un approvisionnement des provinces en difficulté ainsi que par obligations faites aux propriétaires de stocks de vendre leur produit aux prix imposés. Le roi multiplie les messages aux masses paysannes, en particulier par l'intermédiaire du clergé lors des prônes.

En vertu du décret royal du 11 mai, l’amnistie est promise à tous ceux qui retourneront dans leur village et restitueront en nature ou en valeur la marchandise dérobée. Tout ceci témoigne d’une intervention de l’État sur une échelle très importante. « La main invisible d’Adam Smith était devenue la main très visible de la loi martiale ». 

 

Les suites.

 

En 1776 après s'être mis à dos tout ce qui comptait dans le royaume, le Parlement appuyé par les corporations, nouveaux imposés,  les Fermiers généraux et les Princes de sang tels que Conti ainsi que la reine Marie Antoinette, fait remontrance par deux fois  au roi d'une "telle politique".  Sous la pression de cette coalition d'intérêt, Turgot est contraint de démissionner le 12 mai 1776. La monarchie et ses ministres attribuaient la persistance des émeutes de subsistance à l’ignorance populaire. Le peuple, prétendaient-ils, ne comprenait pas ses propres intérêts. Ainsi essayèrent-ils de le rééduquer. Chaque arrêt, chaque déclaration mettant en œuvre la politique de liberté du commerce, étaient accompagnés d’un discours sur les bienfaits de la nouvelle politique. Des justifications semblables accompagnaient les instructions aux intendants, subdélégués, officiers municipaux et parlements. La monarchie chargeait ses officiers d’instruire le peuple, de lui expliquer la liberté économique et de lui montrer ses propres intérêts. Même si le roi hésitait dans son engagement à la politique de liberté économique, il persista dans sa mission de rééducation. La déclaration de 1787, qui réaffirma la liberté du commerce, expliqua ainsi ses hésitations précédentes : « il n’est pas rare que les vérités politiques aient besoin de temps et de discussion pour arriver à maturité ».La déclaration concluait : « c’est maintenant qu’il faut fixer les principes ».Les discours et les baïonnettes étaient nécessaires pour remettre le peuple sur le bon chemin et lui montrer les vérités économiques et politiques.

 

Pour en savoir plus

 

 https://www.cairn.info/revue-annales-2001-1-page-125.htm 

Cliquer ici pour télécharger l'article

 

Les-re--voltes-du-pain.pdf

 

Turgot 

 

Fils d'un prévôt des marchands de Paris, Jacques Turgot, né à Paris le 10 mai 1727, s'est orienté vers la magistrature. Exceptionnellement doué, il participe au mouvement philosophique et collabore à l'Encyclopédie. Les questions économiques retiennent son attention. Turgot n'est pas un simple théoricien. De 1761 à 1774, il met ses idées en pratique comme intendant de la généralité de Limoges. En remplaçant la corvée par une taxe en argent, en développant les routes et les canaux, en assurant la liberté des métiers et du commerce, il a modifié le visage d'une région qui était jusqu'alors une des plus pauvres du royaume. Devenu ministre des Finances, Turgot entend généraliser ces mesures à l'ensemble de la France. Dans sa Lettre au Roi du 24 août 1774, il écarte la banqueroute, les impôts nouveaux et les emprunts, et compte rétablir l'équilibre du budget par des économies. Pour améliorer le sort des paysans il envisage l'abolition de la dîme, le remplacement de la corvée par une contribution en argent et la création d'un impôt unique qui se substituerait à toutes les taxes. Il entend encore libérer l'industrie et le commerce par la suppression des corporations et des douanes intérieures. Il veut enfin instruire le peuple et initier les citoyens aux affaires publiques par l'élection d'assemblées appelées municipalités. Turgot ne pourra réaliser qu'une partie de son programme. Ses deux principales mesures donnent lieu à des mécomptes. La liberté du commerce des grains, décidée en septembre 1774, coïncide avec de mauvaises récoltes, renforce le renchérissement du pain, déclenche des émeutes, la " guerre des farines ". Quant à la suppression des corporations, trop radicale, elle bouleverse le marché du travail. Turgot se heurte alors à l'incompréhension populaire, à l'opposition des artisans et commerçants, à celle des parlements et des privilégiés, hostiles à l'égalité devant l'impôt. Louis XVI se décide, le 12 mai 1776, à sacrifier son ministre. Turgot mourra à Paris le 20 mars 1781.

 



[1]  Voir encadré en fin d’article.

[2]Un setier = 12 boisseaux, soit 152 litres, attention la mesure peut être variable selon les Provinces


03/12/2018
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Les révoltés du Bounty : la mutinerie devient un mythe.

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Dans la mission, qu’avait confiée le gouvernement britannique au capitaine Bligh, rien ne devait le conduire à la postérité. Il n’était pas chargé, comme ses contemporains (Cook, Lapérouse ou Kerguelen) de découvrir le fameux continent austral. Non, il était banalement chargé de transporter l’arbre à pain [1]de Tahiti à la Jamaïque afin de nourrir les habitants de l’île que la guerre d’indépendance avait privé de relations avec la jeune nation américaine. Cette expédition, à priori banale, va devenir un mythe incontournable de l’histoire maritime. Elle va devenir le sujet de quatre films où l’on peut voir Errol Flynn, Clark Gable, Marlon Brando, Charles Laughton ou Mel Gibson, plusieurs ouvrages dont un de Jules Verne et un de Byron. Peu d’évènements de l’histoire maritime ont autant su susciter l’engouement.

 

De sombres intérêts derrière une expédition « scientifique ».

 

En 1787, sir Joseph Banks, scientifique influent auprès du roi d'Angleterre George III, a déjà effectué deux voyages dans le Pacifique Sud avec le marin explorateur James Cook. Propriétaire d'usines à sucre à  la Jamaïque, Banks, qui est aussi président de la Royal Society, initie une nouvelle mission vers Tahiti pour ramener des plants d'arbre à pain, afin de nourrir les esclaves des colonies antillaises à  meilleur coût. Sous couvert d'expédition scientifique, l'amirauté anglaise affrète un navire, le charbonnier « Bethia », rebaptisé « Bounty »et armé pour la circonstance. Son commandement est confié au lieutenant de vaisseau William Bligh (33 ans), ancien maître d'équipage lors des précédents voyages de Cook. Bligh a tout intérêt à  réussir sa mission. Il en va de son honneur et de ses finances. John Fryer est son officier en second et Fletcher Christian chef de quart. Au total, l'équipage compte 46 hommes, dont deux chirurgiens et deux botanistes, pas vraiment rompus à  l'autorité militaire. La plupart des marins furent choisis par Bligh ou lui furent recommandés par d'autres capitaines. L'artilleur William Peckover et l'armurier Joseph Coleman avaient participé au voyage de Cook aux côtés de Bligh sur le « Résolution »et plusieurs autres avaient navigué avec lui sur le « Britannia ». Parmi eux figurait Fletcher Christian, âgé de 23 ans, qui avait fait deux traversées jusqu'aux Indes occidentales ; les deux hommes avaient développé une bonne relation de travail et les enseignements de Bligh permirent à Christian de devenir un marin aguerri. Un des élèves officiers, Peter Heywood, âgé de seulement quinze ans, avait été recommandé par Richard Betham, un ami de sa famille, également le beau-père de Bligh. Les deux botanistes, ou « jardiniers », furent choisis par Banks : David Nelson avait participé au troisième voyage de Cook et avait appris des notions de tahitien tandis que son assistant, William Brown, était un ancien aspirant qui avait combattu contre la France. Banks obtint également que ses deux protégés Thomas Hayward et John Hallett soient admis à bord comme midshipmen[2]. Dans l'ensemble, l'équipage du Bounty était relativement jeune et la majorité des marins avait moins de 30 ans. Au départ d'Angleterre, Bligh avait 33 ans et Fryer 34 ; les plus âgés étaient Peckover et Lawrence Lebogue avec respectivement 39 et 40 ans tandis que les plus jeunes étaient Hallett et Heyward, tous deux âgés de 15 ans.

Un début d’expédition difficile. 

 

Le 23 décembre 1787, le Bounty part de Spithead au nord de l’île anglaise de White. Une première tempête oblige le navire à faire escale quelques jours à Tenerife pour réparer et ravitailler. Les quinze premiers jours d’avril 1788, le Bounty tente de passer le Cap Horn. Mais les tempêtes obligent Bligh à abandonner et à faire route vers le Cap de Bonne-Espérance, à l’extrémité sud de l’Afrique. Le 24 mai 1788, le Bounty jette l’ancre à False Bay, à l’est du Cap et y reste cinq semaines. Il repart le 1er juillet pour atteindre, le 22 août, la baie de l’Aventure sur l’île de Tasmanie, au sud de l’Australie. L’équipage se repose, pêche et renouvelle les stocks d’eau douce et de bois. C’est lors de cette escale qu’apparaissent les premières tensions sérieuses entre Bligh et son équipage. L’officier charpentier William Purcell est sévèrement puni car il refuse de retourner sur le navire, après que Bligh ait critiqué sa méthode de coupe du bois. Jusqu’à l’arrivée à Tahiti, l’ambiance à bord ne cesse de se dégrader, à cause de l’intransigeance et de l’injustice dont fait preuve le capitaine Bligh. Les disputes continuent durant la dernière partie du voyage jusqu'à Tahiti. Le 9 octobre, Fryer refuse de signer le livre de bord à moins que Bligh ne lui délivre un certificat attestant de sa parfaite compétence tout au long de l'expédition. En réponse, le capitaine lit devant tout l'équipage les Articles of War listant les diverses sanctions applicables à bord d'un navire et Fryer céda. Il y eut également des problèmes avec le chirurgien Thomas Huggan dont les saignées peu soignées administrées au matelot James Valentine qui souffrait d'asthme ont provoqué la mort par septicémie. Pour couvrir son erreur, Huggan rapporte à Bligh que Valentine était mort du scorbut, ce qui pousse le capitaine à appliquer à tout l'équipage son régime alimentaire et médical antiscorbutique. Le chirurgien sombre dans l'alcool jusqu'à ce que Bligh ne confisque ses réserves ; il retravaille brièvement avant l'arrivée du Bounty à Tahiti et il examine tout l'équipage à la recherche de signes de maladies vénériennes sans en trouver aucun. Le navire jete l'ancre dans la baie de Matavai au nord de l'île le 26 octobre 1788 achevant ainsi un voyage de 27 086 milles marins (50 163 km)

 

Enfin un semblant de paradis. 

 

L'île de Tahiti semble un éden pour les hommes épuisés. Nourriture fraîche en abondance, température agréable et accueil chaleureux des vahinés vont, comme l'ont montré les superproductions hollywoodiennes, leur tourner la tête... Le capitaine Bligh est le premier à  céder à l'envoûtement polynésien. Il part faire des excursions en montagne, tandis qu'à  bord du navire la discipline se relâche : les voiles pourrissent en soute, des instruments de navigation disparaissent, le chronomètre s'arrête... Pire, le 5 janvier 1789, trois marins désertent en volant un canot. Tahiti regorgeant d'arbres à pain, les indigènes ne refusèrent pas que les Anglais en arrachent, en échange de présents offerts au nom de George III au roi Otoo. A partir de février, le rythme de travail s'accroit et plus d'un millier de plants d'arbres à pain sont empotés et transportés à bord du navire où ils remplissent la grande cabine. Le Bounty est préparé pour son long voyage de retour mais la plupart des marins appréhendent le départ et la fin de leur vie facile sur Tahiti.

 

Des humiliations à la mutinerie. 

 

Nomuka est la première escale pour effectuer le plein d'eau douce. Par malchance, l'hostilité des indigènes empêche le ravitaillement. Puis le temps orageux et les vents faibles poussent le navire tranquillement au large de Tofua. Durant ces périodes de calme, le capitaine inoccupé harcèle ses hommes. Les dangers probables pour passer le détroit d'Endeavour, au nord de l'Australie, le manque d'eau douce pour arroser les plants et le retard pris dans la mission contrarient le capitaine, qui se réfugie dans le rhum. Sa cible favorite semble être Fletcher Christian qui, poussé à  bout, pense même s'enfuir à  la nage. Nous sommes le 27 avril 1789, la veille de la mutinerie. Bligh monte sur le pont à  midi, fortement irrité et avec la gueule de bois. Il confisque les vivres que chaque membre d'équipage a reçus en cadeau au départ de Tahiti. Il falsifie la comptabilité du bord malgré la désapprobation de Fryer.   La mutinerie éclate le 28 avril à  5 heures du matin, elle est brève et se déroule dans la confusion. Fletcher Christian n'a rallié à  son projet que sept ou huit marins. Bligh est destitué et débarqué dans la chaloupe avec dix-huit hommes. A bord de cette embarcation de 7,20 m surchargée, il va accomplir l'exploit d'un voyage de 3 600 milles nautiques, environ 6 500 kilomètres, pour atteindre Timor, avant de regagner l'Angleterre le 14 mars 1790. 

 

L’errance du Bounty.

 

Faute de pouvoir les faire embarquer dans la chaloupe, Christian doit garder à  son bord un certain nombre de marins loyalistes, dont James Morrison, le second bosco (maître de manoeuvre). Etrangement, ceux-ci ne chercheront jamais véritablement à  reprendre le contrôle du navire. Les mutins tentent de s'installer à  Tubuaï, au mois de mai, puis rejoignent Tahiti, à 325 milles. Le Bounty quitte définitivement l'île le 23 septembre 1789, après y avoir débarqué seize marins. A bord, Fletcher Christian, le capitaine mutin, neuf membres d'équipage, six naturels, douze vahinés et un enfant. Les révoltés ont décidé de partir à  la recherche d'un refuge. Ce sera l'île déserte de Pitcairn, découverte en 1767 par le navigateur Carteret. Ce rocher abrupt, perdu dans le Pacifique Sud, a été mal positionné sur la carte et le Bounty erre pendant quatre mois avant de l'atteindre. Très vite, c'est l'anarchie. Le navire est incendié par l'un des marins, Matthew Quintal : désormais il n'y a plus aucune liaison possible avec le reste du monde. Le déséquilibre hommes-femmes engendre de violents conflits. Le racisme s'installe. Le dernier des mutins, John Adams, est  découvert dix-neuf ans plus tard, en 1809, par le premier navire à  faire escale à  Pitcairn, le baleinier « Topaz ».Il témoignera de la fin de Fletcher Christian, assassiné, comme onze autres membres de la communauté, par les Tahitiens.

 

La traque des mutins. 

 

Les 16 marins, qui choisissent de demeurer, sur Tahiti se séparent du reste du groupe. Deux d’entre eux meurent assassinés. Les autres vivent plutôt paisiblement pendant un an et demi, jusqu’au 23 mars 1791, date de l’arrivée de la frégate « HMS Pandora » commandée par le capitaine Edward Edwards. Les quatorze marins survivants sont arrêtés. Edwards ne fait aucune distinction entre les mutins et ceux restés loyaux à Bligh et gardés par Christian contre leur volonté. Ils sont tous emprisonnés à l’arrière du navire dans une cellule surnommée la « boîte de Pandore ».La frégate repart de Tahiti le 8 mai, sillonne sans succès le Pacifique Sud à la recherche de Christian puis, en août, met le cap vers l’ouest pour  rejoindre Kupang sur l’île hollandaise de Timor. Le 29 août 1791, la Pandora s’échoue sur un récif de la grande barrière de corail ! Quatre prisonniers et 31 marins de la Pandora se noient. Les survivants embarquent à bord d’une chaloupe et empruntent le même trajet que Bligh, deux ans plus tôt. Ils arrivent à Kupang le 17 septembre 1791 puis les prisonniers sont transférés jusqu’en Angleterre qu’ils atteignent en juin 1792.

 

Un jugement aveugle.

 

Deux ans avant, Bligh avait lui aussi comparu devant ses pairs pour la perte de son bateau. La cour martiale l'avait innocenté, le 22 octobre 1790. Mieux, il avait été promu et avait reçu 500 guinées pour avoir ouvert la route de l'arbre à  pain. Il faut dire que, dès son retour en Angleterre, Bligh avait publié sa « Relation de l'enlèvement du navire le Bounty », le récit très partial de ses déboires, pour se concilier l'opinion. Il décède en 1817 avec le titre d'amiral, après avoir été relevé de son poste de gouverneur de Nouvelle-Galle-du-Sud pour cruauté. Bligh, qui avait reçu le commandement du HMS Providencepour une seconde expédition visant à obtenir des plants d'arbre à pain, avait quitté l'Angleterre en août 1791 et n'assista donc pas à la cour martiale qui allait se tenir. Les quatre marins restés loyaux à Bligh sont acquittés. Les six accusés restants sont reconnus coupables de mutinerie et condamnés à mort. Trois d’entre eux sont graciés par le roi et les trois autres sont pendus à une vergue de bateau dans le port de Portsmouth le 28 octobre 1792.

 

Les suites.

 

Aujourd'hui, les Anglo-Saxons, passionnés par leur histoire maritime, ont progressé dans leurs recherches sur les péripéties du Bounty, et les sources de l'époque sont remises en cause. La version des faits relatés par Bligh dans les deux ouvrages (Relation de l'enlèvement du navire le Bounty et Voyage à  la mer du Sud) qu'il a publiés en 1790 et 1792 ne suffit plus : ils n'avaient pour but que de se disculper. Les lettres du capitaine, griffonnées sur le vif et adressées à  sa femme Besty depuis la chaloupe, quelques jours après la mutinerie, sont pourtant précieuses car elles témoignent de sa rancoeur envers le lieutenant Christian et ses compères. Mais elles sont aussi mensongères. Les mystérieuses lettres de Fletcher Christian publiées en 1796 à  Londres sont des faux. Elles ont longtemps entretenu une légende : Christian ne serait pas mort à  Pitcairn. Il serait retourné dans l'île de Man, entre le pays de Galles et l'Irlande. Il aurait plus tard été reconnu dans une rue de Londres par un camarade d'aventure. En revanche, la lecture de ces lettres est troublante de véracité en ce qui concerne la première partie du voyage du navire. Le vécu des scènes ne trompe pas : elles ne peuvent être que l'oeuvre d'un membre de l'équipage. La plaidoirie d'Aaron Graham, avocat des mutins retrouvés à  Tahiti et traduits en cour martiale, est aussi riche d'enseignement. Elle souligne un point crucial : l'avocat, ne pouvant attaquer le capitaine Bligh sur son commandement, va le toucher sur sa vie privée, à  savoir une prétendue relation homosexuelle avec Christian, qui aurait débuté lorsque Bligh avait fait embarquer son jeune ami à bord du « Britannia » . Christian finissait alors ses soirées dans la cabine de Bligh et, complètement ivre, s'endormait sur place... Devant les juges, Aaron Graham fit une démonstration quasi imparable. A ceci près, qu'il n'apporta aucune preuve d'une telle liaison. 

 

Et voilà les quatre films :

 

1933 : In the wake of the Bounty,  de Charles Chauvel,  avec Mayne Lynton, Errol Flynn, Victor Gouriet.

1935 : Les révoltés du Bounty, de Frank Lloyd, avec James Cagney, David Niven, Charles Laughton. 

 

1962 : Les revoltés du Bounty,De Lewis Milestone, Carol Reed, avec Marlon Brando, Trevor Howard, Richard Harris.

 

1984 : Le Bounty,de Roger Donaldson, avec Mel Gibson, Anthony Hopkins, Laurence Olivier. 

 

Un petit extrait pour le plaisir

 

 

 https://www.youtube.com/watch?v=j16skGgr5_Y

 

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Les-re--volte--s-du-Bounty--.pdf


[1]L'arbre à pain, Artocarpus incious, est un arbre qui peut atteindre 18 m de haut. Son fruit, constitué d'une belle chair blanche, assez volumineux, est comestible. On peut le faire bouillir, ou cuire au four, comme du pain...

[2]Un midshipman est un officier de marine en formation ou un officier du grade le plus bas, dans la Royal Navy.


26/11/2018
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Comment avons-nous hérité des Kerguelen ?

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Dans « Le Gendarme et les Gendarmettes » (1982), l’adjudant Gerbert (Michel Galabru) peste contre son maréchal des logis chef Cruchot (Louis de Funès), le menaçant d’une mutation « à Maubeuge ou dans les îles Kerguelen ! Vous savez où c'est, vous, les îles Kerguelen ? »Cet ensemble d’ilots évoque pour nous de vagues confettis d’empire battus par les vents et essentiellement peuplés de manchots, d’albatros. Cette image n’est pas totalement erronée, car les Kerguelen n’ont rien d’un lieu paradisiaque propre à attirer le touriste amateur de sable chaud. Le lieu est tellement peu accueillant, que ces iles furent longtemps surnommées « les iles de la désolation ».Elles sont éloignées de plus de 3 400 km de La Réunion, terre habitée la plus proche. Elles ont été nommées Kerguelen en l’honneur de celui qui les découvrit en 1772 : Yves de Kerguelen de Trémarec. Il est un des derniers navigateurs utopistes du XVIIIe siècle. Il a longtemps cherché en vain le continent austral, une quête qui a ruiné sa carrière et créé sa légende. La vie du Cornouaillais est pour le moins déroutante pour les spécialistes du XVIIIe siècle. Au fil des ans et des siècles, l’homme a suscité admiration, sarcasmes, mépris, jalousie et respect.

 

Une éducation maritime. 

 

Yves Joseph de Kerguelen est né le 13 février 1734 dans un manoir de  la campagne cornouaillaise, à Trémarec, aujourd'hui en Landudal. Il est issu d’une famille noble de Bretagne, dont l'ancienneté se perd dans la nuit des temps. Il perd ses parents et se retrouve, à 16 ans, en charge de ses trois sœurs. Après des études au collège des jésuites de Quimper, il est alors admis à la Compagnie des Gardes de la Marine de Brest, antichambre de l’accession au corps des officiers recrutés uniquement dans la noblesse. Navigation et études occupent ses années de formation. Le jeune homme se passionne aussi pour l'hydrographie. Il se marie avec une jeune Dunkerquoise de bonne et, surtout, riche famille. Yves de Kerguelen a ainsi l'occasion de rencontrer les «Grands » de la noblesse.

 

Des débuts de flibustiers.

 

En 1760, il reçoit le commandement du vaisseau royal « le Sage », cédé à un armateur et doté de 64 canons. Après avoir croisé pendant quelque temps sur les côtes de Saint-Domingue, où il fait plusieurs prises, il rentre dans les mers d'Europe où il s'y empare de dix bâtiments anglais richement chargés.  Il regagne Lorient, non sans avoir échappé de justesse à la chasse conduite par deux vaisseaux anglais. En 1767 et 1768, il fut chargé de la protection des bateaux de pêche à la morue dans les eaux islandaises. Il ramena de ses voyages des observations très fines sur le mode de vie des habitants des pays du nord. Mais, une idée le hantait. Découvrir les terres australes et  faire un voyage dans la partie méridionale du globe, pour tenter de trouver quelques terres dans l'espace immense des mers qui environnent le pôle sud entre le cap Horn, la Nouvelle- Hollande et le cap de Bonne-Espérance. Ces mers forment une étendue de plus de cinq mille kilomètres de diamètre. Les géographes et les savants étaient persuadés qu'il y existait un continent. Cet espace était entièrement inconnu, on ignorait même que la Nouvelle-Zélande fût une île. On croyait qu’il agissait d’une partie du continent austral. Ce n'est qu'après le premier voyage du capitaine Cook en 1770, qu'on apprit qu’il s’agissait de deux iles séparées par un canal navigable. Kerguelen se rendit donc à Versailles au mois de septembre 1770 pour soumettre au ministre de la marine le plan d'une campagne de découvertes dans les mers Antarctiques. A cette époque, tout paraissant faire présager une rupture prochaine entre la France et l'Angleterre, le projet de Kerguelen ne put être accueilli, et il fut même désigné  pour le commandement de la frégate « la Renommée », dans le cas où la guerre aurait lieu. Au commencement de l'année suivante, l'horizon politique s'étant éclairci, Kerguelen présenta de nouveau ses plans de campagne à l'abbé Terray, qui avait succédé à M. le duc de Praslin au département de la marine, et cette fois ils furent approuvés. Il reçut en conséquence l'ordre de se rendre à Lorient pour y prendre le commandement du vaisseau « le Berryer »

 

En route pour le grand Sud.

 

Le « Berryer» lève l’ancre le 7 mai 1771. Kerguelen a reçu une double mission :

 

            - Trouver une route stratégique rapide pour rallier l’Inde, à partir de l’Isle-de-France (Ile Maurice),  une route plus rapide que celles couramment empruntées par tous les navires traversant l’Océan Indien vers l’Inde et permettant à la France d’envoyer plus rapidement des navires pour la défense de ses comptoirs de l’Inde, lors d’un éventuel conflit avec l’une des puissances présentes dans la région.

 

            - Rechercher le fameux continent austral dont l’Europe rêve depuis des siècles. Le roi redoute en particulier que James Cook, alors en cours de son premier voyage dans l’océan Pacifique, ne mette à profit cette opportunité et ne découvre le premier le continent tant convoité, que Louis XV voudrait bien ajouter à sa couronne.

 

Lors de son escale à l’Isle-de-France, il est bien accueilli par le gouverneur des Roches et l'intendant Poivre[1]. Il y rencontre également Commerson[2], Marion-Dufresne[3], et le jeune Lapérouse. Il y remplace son gros vaisseau contre la flûte La Fortune.Un autre navire, Gros Ventre, l’accompagne. Son commandement confié à son ami cornouaillais, Louis de Saint-Alouarn, l'affaire est donc essentiellement bretonne. Il quitte l’Isle-de-France, le 16 janvier 1772.  Un mois après, la terre est aperçue, froide, stérile, désolante. Charles du Boisguehenneuc, le second de Saint-Alouarn, un autre Cornouaillais de Dirinon, réussit à descendre à terre. La tempête a éloigné la « Fortune »et le « Gros Ventre ». Kerguelen rentre seul à l'Isle-de-France, puis mouille à Brest le 16 juillet 1772. Il n'a aucune nouvelle du Gros Ventre. Et pour cause : Louis de Saint-Alouarn a continué son voyage. Il a atteint la côte ouest de l'Australie, toute aussi brûlante que les premières îles découvertes étaient froides, et est remonté vers Timor. En septembre1772, le Gros Ventre et son équipage très éprouvé, reviennent à l'Isle-de-France. Saint-Alouarn y mourra peu après. Kerguelen n'en sait rien. Le temps est aux honneurs de la découverte. A Paris, le héros invente une terre riche de promesses et obtient le financement d'un second voyage vers «la France australe». Malgré cette aventure, Lapérouse nous dit que Kerguelen « fut reçu en France comme un nouveau Christophe Colomb». A Versailles, il fait au roi une description très optimiste des ressources des terres qu'il avait découvertes, le convainquant d'ordonner une seconde expédition. Le roi, content de ses services, le nomme capitaine de vaisseau et lui remet la croix de Saint-Louis. Il ne sait pas encore que le « Gros Ventre »a réapparu, ni que les témoignages des survivants vont à l'encontre du sien. 

 

La fuite en avant.

 

En mars 1773, la deuxième expédition quitte Brest. Elle va s’avérer désastreuse. Que cherche Kerguelen? Il ne peut s'aveugler au point de croire à ses mensonges! Pour son second voyage vers les îles australes, Yves de Kerguelen accueille trois femmes. Deux d'entre elles, mère et fille, bénéficient d'une autorisation spéciale pour rejoindre leur époux et père à l'Isle-de-France. Juste avant le départ, une ombre se glisse furtivement sur le bateau : Louise Seguin (Louison), qui a environ quatorze ans. Pourquoi le navigateur, au sommet de sa gloire, fait-il venir la jeune fille?  On sait peu de choses d'elle si ce n’est qu’elle est  la protégée de Kerguelen. Elle rejoint les deux autres passagères qui «ne semblent guère avoir été bien farouches». La présence de Louison est vite repérée. Kerguelen a enfreint la loi. Les officiers ont interdiction d'accueillir une femme à bord pour la nuit. Pour un tel périple de plusieurs mois, c'est encore plus inconcevable. La présence des femmes va exciter la rivalité des mâles dans ce milieu confiné.  Difficile d'imaginer la vie de Louison, seule femme à bord lors de la deuxième partie du voyage entre l'Isle-de-France et les îles de la Désolation. Convoitée, malmenée dans un univers rude et inconfortable, elle doit vivre l'enfer. Le sort s'acharne: le scorbut affaiblit les équipages, de jeunes officiers contestent l'autorité de Kerguelen qui a enfreint le règlement avec sa passagère clandestine. Le 14 décembre 1773, les îles sont à nouveau en vue. La tempête sévit. Kerguelen, une deuxième fois, regarde le sombre horizon des montagnes, sans descendre à terre.

 

La chute inéluctable.

 

Kerguelen rentre à Brest en septembre 1774. Les choses se passent mal. Louis XV étant mort, ses soutiens, au ministère de la Marine,  ont disparu. Il est traduit en Conseil de guerre sous les chefs d'accusation suivants : 

- embarquement d'une fille clandestine ;

-  enrichissement personnel par trafic de pacotille ;

- défaut de commandement.

 - désobéissance aux instructions ;

 Mais, on lui reproche surtout l’interruption de son voyage et la description avantageuse qu'il avait faite de terres inhabitables, afin de promouvoir l'expédition. Le rapport du Conseil de guerre note que  «Louise Seguin, cette fille dont les moeurs sont fort suspectes, est le principe de tous les événements qui se sont passés entre M.de Kerguelen et M.Ducheyron, ce dernier ayant voulu partager avec son capitaine les faveurs de cette fille». Il est privé de son grade et condamné à cinq ans de réclusion pour manquements à sa mission. Incarcéré au château de Saumur, il n'en est relaxé que le 25 août 1778, après plus de trois ans de détention. Yves de Kerguelen n'est pas abattu et reprend la mer, avec la vague idée de continuer ses explorations. Mais James Cook a détruit le mythe du riche continent austral. La Révolution est une période tourmentée. Réhabilité, il est ensuite incarcéré en 1793 pendant la Terreur puis libéré et réintégré dans sa fonction de contre-amiral. En 1796, il est  mis à la retraite et décède, oublié, l'année suivante à Paris. La vie et la personnalité du marin breton laissent un sentiment mitigé. Navigageur compétent, marin audacieux, il était aussi un homme ombrageux et orgueilleux. Encore aujourd'hui, ses pairs de la Royale ne cachent pas une certaine admiration. Les historiens, eux, sont moins indulgents !

 

Que reste-t-il des expéditions de Kerguelen.

 

Les iles sont toujours propriété de l’Etat français. En 1893, le gouvernement concède aux frères Henry et René-Émile Bossière l'exploitation de l'archipel des Kerguelen pour cinquante ans. Ils tentent d'établir un élevage de moutons, sur le principe suivi aux îles Malouines, et l'exploitation des ressources en huile animale. Ces deux entreprises périclitent à l'orée du premier conflit mondial. Depuis 1950, la France maintient une présence sur l’archipel, où est installée l’une des sept bases de l’institut polaire français. Pour vivre à Kerguelen, il faut apprécier le froid  (la température moyenne de l’île sur une année ne dépasse pas les 5°C) et le vent. L’archipel est situé dans les Cinquantièmes hurlants, une zone située entre les 50e et 60e parallèles, redoutée par les marins. On y trouve les vents les plus violents de la planète, jusqu'à 150 km/h,  un mouvement d’air permanent généré par la différence de température entre les glaces de l’Antarctique et l’océan Austral. Dans ces conditions, inutile de chercher un arbre, roche, glace, neige et, en été, des pans de pelouse bien verts, arrosés abondamment par les perturbations qui se succèdent dans le secteur, voilà de quoi résumer le paysage torturé des Kerguelen. La vie sur l’île se concentre essentiellement dans un carré d’environ 300 m de côté, sur la partie Est de l’archipel, en bordure du Golfe du Morbihan. L’unique station de l’île est ravitaillée une fois par trimestre, toujours par le même bateau. Le «Marion Dufresne 2»fait à la fois office de ravitailleur, de navire scientifique et océanographique et de pétrolier. Quatre fois par an, il part faire la tournée des îles appartenant aux Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) : Amsterdam, Crozet et Kerguelen. Sans lui, impossible d’arriver ou de quitter l’archipel. Comme quoi les pérégrinations de  Yves de Kerguelen de Trémarec, n’ont pas été totalement vaines. 

 

Pour en savoir plus :

 

 

Auguste Dupouy, Le Breton Yves de Kerguelen,Paris-Bruxelles, La Renaissance du livre, 1928 ;

 

Alain Boulaire, Kerguelen, Le phénix des mers australes, France-Empire, 1997 ;

 

Isabelle Autissier, Kerguelen, le voyageur du pays de l'ombre,Grasset, 2006,

 

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Comment-avons.pdf

 



[1] Intendant des Isles de France et de Bourbon.

[2]Médecin, explorateur et un naturaliste français. 

[3]  Navigateur et explorateur français du XVIIIe siècle. Il est notamment le découvreur en 1772 de l'île Marion, de l'île du Prince-Édouard et des îles Crozet.


19/11/2018
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Lawrence d’Arabie : dernier héros romantique.

 

 

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Le 19 mai 1935, Thomas Edward Lawrence décède suite à un accident de moto dans la Dorset. L'un des mythes de ce début de 20ème siècle, Lawrence d'Arabie, vient de disparaître. Il est à la fois archéologue, ethnologue, conseiller militaire, conseiller diplomatique, agent de renseignement. Il est notamment connu pour sa connaissance du Moyen-Orient et des Arabes avant et pendant la Première Guerre mondiale et pour son implication déterminante et ses fonctions de conseiller pendant la révolte arabe qui débuta en juin 1916. Les multiples facettes de sa personnalité et de ses actes suscitent les interrogations et les polémiques parmi ses contemporains, comme le relate Benoist-Méchin : « Faut-il s’étonner, (…), si les critiques, déroutées par la complexité du personnage, ont porté sur lui les jugements les plus contradictoires ? ». Il aura été « Un Tartuffe, un mythomane et un imposteur sans scrupule», pour Richard Aldington , « un baladin assoiffé de publicité personnelle », pour Lord Thomson. Mais, Winston Churchill, qui savait juger les hommes, a proclamé hautement : « Outre ses capacités multiples, Lawrence possédait la marque du génie, que tout le monde s’accorde à reconnaître mais que nul ne peut définir. »

 

Une jeunesse britannique mêlée de voyages  

 

Thomas Edward Lawrence est né le 16 août 1888 à Trémadoc dans le Pays de Galles. Son père, dont le vrai nom était Chapman, a quitté l'Irlande, sa femme, ses quatre filles et une bonne partie de sa fortune pour aller vivre avec sa gouvernante Sarah Junner. Mme Chapman refusant de divorcer, les Chapman prennent le nom de Lawrence et forment au gré de la naissance de cinq fils une famille parfaitement honorable. Tout le monde, enfants y compris, ignore l'illégitimité de leur relation. Thomas Edward, le second des cinq fils, la découvre pendant son adolescence. Après nombre  de déplacements et un séjour de quelques années à Dinard en France, la famille Lawrence s'installe à Oxford dans le courant de l'été 1896, afin d'assurer une éducation saine et stable aux cinq garçons. La scolarité de Thomas Edward se déroule sans aucun problème. Il est très doué et il passe brillamment tous ses examens. En octobre 1907, il obtient une bourse pour le Jesus College, toujours à Oxford. Il s’intéresse à l’histoire, en particulier aux croisades, aux châteaux forts et aux bédouins. Cet attrait le pousse à entreprendre un voyage au Moyen-Orient. Il arrive ainsi à l’été 1909 à Beyrouth, puis se rend à Sidon (Saïda), en Galilée, à Tibériade, à Nazareth, Haïfa, Saint Jean d’Acre et Tyr. Il entreprend ensuite de visiter la Syrie du Nord. Mais son attrait intellectuel pour les croisades laisse progressivement la place aux Arabes, qui « exercent un attrait particulier sur mon imagination. Ils représentent l’antique civilisation qui a su se libérer des dieux du foyer et de la plupart des entraves dont nous nous chargeons avec empressement ».  Il se rend ensuite dans la région du haut Euphrate, regagne Alep et Beyrouth, et rentre en Angleterre. Il soutient alors sa thèse sur « L’influence des croisades sur l’architecture militaire d’Europe, jusqu’à la fin du XIII ème siècle » et obtient la meilleure mention.

 

Géographe et agent de liaison.

 

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Lawrence rejoint la section géographique de l'état-major général, où il est employé comme cartographe, rédigeant notamment un rapport sur les routes traversant le désert du Sinaï. En octobre 1914, il est affecté, grâce à Hogarth, comme sous-lieutenant au service cartographique du ministère de la guerre. A la fin du mois de décembre, il est transféré au Caire au Service des Renseignements militaires où il retrouve Newcombe et Woolley. Il se fait très vite remarquer par son excellent travail. Il participe à la préparation d'un plan de débarquement à Alexandrette, passe une semaine à Athènes pour enseigner l'exploitation des photographies aériennes (en août 1915), interroge des prisonniers et contribue à la publication de bulletins d'informations pour l'armée d'Egypte. En avril 1916, il part avec Audrey Hebert en mission à Bassorah, pour négocier la reddition des troupes britanniques encerclées à Kut-Al-Amara. Ils échouent, mais Lawrence en profite pour produire un long rapport confidentiel sur l'état de l'armée britannique de Mésopotamie et sur les possibilités inexploitées d'utiliser le nationalisme arabe contre les turcs dans cette région. Il devient rapidement agent de liaison entre les tribus arabes révoltées et les Britanniques. Il fait depuis toujours partie du clan des Arabophiles qui pensent que le meilleur moyen de battre la Turquie est de provoquer la révolte des Arabes qui constituent une part importante de l'empire Ottoman en leur promettant l'indépendance. Depuis le début de la guerre, Sir Henry McMahon et Ronald Storrs négocient secrètement avec Hussein, le chérif de La Mecque. Début juin 1916, le chérif proclame finalement l'insurrection pour la plus grande joie de Lawrence et de ses amis. Lawrence tient absolument à rejoindre l'Arab Bureau nouvellement formé sous la direction d'Hogarth, et chargé de tout ce qui touche à la révolte arabe. Jugé indispensable dans son service, il se rend insupportable à ses supérieurs. Il est finalement muté en octobre 1916.

 

Du renseignement à la guerre. 

 

En janvier 1917, il est avec l'armée arabe lors de la prise d'El Ouedj. Dès le mois de mars, il organise des raids contre les voies ferrées. En juillet, il fait partie de la petite troupe qui capture par surprise le port d'Akaba. Cet exploit modifie radicalement les données stratégiques de la révolte Arabe et le statut de Lawrence. Il obtient la pleine confiance du général Allenby, le nouveau commandant en chef de l'armée d'Egypte, qui lui fournit des moyens financiers et matériels considérables. Pour les Britanniques, il est maintenant le « responsable » de l'armée de Fayçal qui a quitté le Hedjaz pour constituer l'aile droite d'Allenby au Sinaï et en Palestine. Les succès militaires et les drames personnels vont alors se succéder rapidement. Il ne peut tenir sa promesse de détruire les viaducs du Yarmuk; il est capturé par les turcs, torturé et violé avant de pouvoir s'échapper. Il a l'honneur d'être parmi les premiers à rentrer à pied dans Jérusalem libéré.  Il défait un bataillon turc à Tafila; il ment à ses amis arabes sur les véritables intentions des Alliés.  Il accélère par des raids audacieux la débandade des troupes turques. Tout s'achève avec une entrée triomphale à Damas, aux côtés de Fayçal le 30 septembre 1918. Trois jours après, il obtient d'Allenby une permission et  rentre en Angleterre avec le grade de lieutenant-colonel.

 

La désillusion 

 

A la suite de la prise de Damas, Lawrence décide de rentrer en Grande-Bretagne. Si son rêve d’avoir pu donner l’indépendance aux Arabes semble s’être réalisé, en revanche, la signature des accords Sykes-Picot[1]par les Français et les Britanniques lui apparaît comme une trahison. Selon Lawrence, «le bruit de cet artifice atteignit certaines oreilles arabes par le canal de la Turquie. Les Arabes, qui avaient vu mon amitié et ma sincérité à l’épreuve des combats, me demandèrent de garantir les promesses du gouvernement britannique. Je n’avais jamais été officiellement averti, ni même amicalement renseigné, sur les engagements de Mac Mahon et le traité Sykes-Picot : tous deux avaient été établis par les bureaux du Foreign Office. Mais comme je n’étais pas absolument idiot, je voyais bien que si nous gagnions la guerre, les promesses faites aux Arabes seraient un chiffon de papier. Si j’avais été un conseiller honnête, j’aurais dû renvoyer mes hommes chez eux au lieu de les laisser risquer leur vie pour ces histoires douteuses. Mais l’enthousiasme arabe n’était-il pas notre meilleur atout dans cette guerre du Proche-Orient ? J’affirmais donc à mes compagnons de lutte que l’Angleterre respectait la lettre et l’esprit de ses promesses ».  Il quitte alors l’Orient, avec le sentiment d’avoir été trahi et surtout d’avoir trahi la cause des Arabes. Il va alors dépenser toute son énergie pour la cause des Arabes, raison pour laquelle il refuse d'être décoré par le roi Georges V. Il participe à la conférence de Versailles, comme délégué britannique détaché auprès de la mission du Hedjaz conduite par Fayçal. Malgré des concessions aux Sionistes et la sympathie des Américains, Lawrence et les Arabes ne parviennent pas à contrer les ambitions colonialistes de la France et de la Grande-Bretagne qui finissent par prévaloir dans une myriade d'accords ou déclarations contradictoires (McMahon, Sykes-Picot, Balfour, les Sept du Caire, 14 points de Wilson). L'échec est consommé en juillet 1919 quand les troupes françaises chassent Fayçal du trône de Syrie qui lui avait été accordé sous mandat français. Il y a aussi de graves problèmes avec l'administration britannique en Mésopotamie que Lawrence critique dans une série de lettres ouvertes au Times ainsi qu'à d'autres journaux, entre mai et octobre 1920.

 

Aviateur et Ecrivain. 

 

Dans l’immédiat après-guerre, Lawrence travaille pour le Foreign Office et assiste à la conférence de paix de Paris entre janvier et mai 1919 en tant que membre de la délégation de Fayçal. Il est ensuite conseiller de Winston Churchill au Colonial Office jusque vers la fin de 1921. C'est lui qui obtient, avec son amie l'orientaliste Gertrude Bell, que la couronne d'Irak soit remise à Fayçal, qui vient de perdre le trône de Syrie. En 1922, il met fin à sa carrière de conseiller politique pour les affaires proche-orientales et signe un engagement comme simple soldat dans la Royal Air Force, sous le nom de J.H. Ross, affecté pour se former à l'école de photographie de Farnborough. Pendant ce temps, il a parachevé la rédaction d’un  livre monumental de 700 pages, Les Sept Piliers de la sagesse, dans lequel il livre sa version des événements de 1916-1918. Une édition privée est publiée en 1922, une deuxième, limitée à 200 exemplaires en 1926 et, surtout, une version abrégée, Révolte dans le désert, en 1927, qui consacre la popularité de Lawrence, renforcée par de multiples publications à son sujet. Son engagement dans la RAF ayant été rendu public par la presse, il accepte un poste en Inde, mais, là encore, sa notoriété le dessert : certains articles de presse, en Grande-Bretagne mais aussi en France, en Russie soviétique et jusqu'aux États-Unis, insinuent qu'il s'agit d'une couverture pour des activités d'espionnage dans l'Afghanistan voisin. Lawrence doit donc être rapatrié en Angleterre en 1929, où il est affecté à la base RAF de Plymouth. En dehors des obligations de service, il entretient une volumineuse correspondance, travaille à la rédaction d'un récit de son expérience dans l'armée de l'Air The Mint , qui ne paraîtra qu'à titre posthume, en 1955 et à une traduction de l' Odyssée , qu'il achève en 1931.

 

Un héros romantique ?

 

Au-delà d’une vie totalement romanesque, Lawrence reste d'abord comme un héros militaire hors du commun. Cependant, les zones d’ombre ne sont pas absentes. Il est parfois difficile de démêler la vérité de la légende.  Son rôle dans la révolte arabe a-t-il été aussi déterminant qu'il le présente dans les Piliers ? Son attachement à la cause nationale arabe au Moyen-Orient demeure un élément central de son existence, mais il n'a pu, ni au fond voulu, car sa loyauté envers sa patrie prima, faire aboutir ce pour quoi les tribus bédouines s'étaient révoltées : le Moyen-Orient, à l'instar de la Palestine, était bien une terre « trop promise ».

 

Pour en savoir plus :

 

Christian Destremau, Lawrence d'Arabie, Paris, Perrin, 2014.

 

François Sarindar, Lawrence d'Arabie : Thomas Edward, cet inconnu,Paris, Harmattan, coll. « Comprendre le Moyen-Orient », 2010.

 

Et bien entendu, le film de David Lean, Lawrence d’Arabie, avec Peter O’Toole, 1962.  

 

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[1]Les accords Sykes-Picot sont des accords secrets signés le 16 mai 1916, après négociations entre novembre 1915 et mars 1916, entre la France et le Royaume-Uni (avec l'aval de l'Empire russe et du royaume d'Italie), prévoyant le partage du Proche-Orient à la fin de la guerre (espace compris entre la mer Noire, la mer Méditerranée, la merRouge, l'océan Indien et la mer Caspienne) en plusieurs zones d'influence au profit de ces puissances, ce qui revenait à dépecer l'Empire ottoman.


12/11/2018
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