Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Pages d'histoire


Jeanne Baret : Une femme autour du monde.

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« Solanum baretiae » est le nom d’une petite plante andine qui pousse sur les hauteurs sud du Pérou. De la même famille que la pomme de terre ou la tomate, cette solanacée n'a rien d'extraordinaire, avec sa fleur à cinq pétales et son fruit orangé. Le genre Solanum auquel elle appartient est l'un des plus vastes au monde. Elle a été décrite et reçu son nom en 2012. Ce qui la distingue avant tout, c'est le nom latin que ses découvreurs ont choisi de lui donner : « Solanum baretiae, en l'honneur de la botaniste Jeanne Baret (1740-1807), la première femme à avoir fait le tour du monde en bateau »

Jeanne Baret a accompli son périple entre 1766 et 1769. Son exploit n’en est que plus remarquable si on songe que la présence des femmes sur un navire était alors plus considérée comme une malédiction que comme un bienfait.  Elle accomplit son tour du monde avec un des navigateurs les plus célèbres de cette époque : Louis Antoine de Bougainville.

 

Un itinéraire singulier 

 

Jeanne Baret voit le jour le 27 juillet 1740 à La Comelle, une petite ville de Saône-et-Loire. Sur le registre paroissial, son père est qualifié de « journalier », ce qui signifie que pour seule ressource, il a ses bras qu’il loue à la journée dans les fermes environnantes. Ses années de jeunesse demeurent obscures. Devenue orpheline, elle entre comme domestique dans les bonnes familles de Toulon-sur-Arroux. On ne sait pas avec certitude comment elle a acquis les rudiments de lecture et d’écriture qui vont lui permettre de devenir gouvernante de la famille Commerson. L’un de ses biographes, Glynis Ridley, suggère que sa mère peut avoir été d’origine huguenote, dont la tradition d’alphabétisation était supérieure à celle typique des classes paysannes de l’époque, sans toutefois en apporter la preuve. En 1762, la femme de Philibert Commerson, médecin et botaniste,  décède après avoir mis au monde un garçon Anne François Archambaud. Jeanne Baret devient alors sa gouvernante et veille à son éducation. Sa vie vient de basculer.

 

La botanique pour passion

 

Philibert Commerson est un personnage fascinant, énigmatique et complexe lui aussi. Capable de secret ou d'ostentation, capable de passion ou de haines effrayantes, il est l'homme des excès. Curieux de tout et d'une grande force de concentration, c'est un travailleur illimité illustrant l'esprit encyclopédique de son siècle. Il a laissé d'innombrables pages manuscrites d'études diverses, notamment chimie, minéralogie, anatomie et ichtyologie. La matière, qui prédomine parmi ses activités, est la botanique à laquelle il vouera sa vie, jusqu'à l'épuisement de ses forces. Très vite séduit par la jeune femme, Commerson lui donne des cours de botanique et lui confie la préparation des herbiers. Elle se passionne pour cette nouvelle discipline à la mode, devient sa secrétaire particulière, puis sa maîtresse. En août 1764, enceinte de cinq mois, Jeanne est obligée de se déclarer fille-mère. Elle a choisi un notaire de Digoin, une ville des environs. Néanmoins, le scandale ne peut être évité. Comme il est sollicité depuis quelques années par ses amis naturalistes à Paris, Commerson décide de s'installer avec Jeanne Baret dans la capitale. Elle accouche en décembre 1764, et son fils, qui a reçu le nom de Jean-Pierre Baret, est directement confié à l’Assistance publique qui le place rapidement chez une mère adoptive. Il mourra quelques mois plus tard, à l’été de 1765. Commerson avait laissé son fils légitime aux soins de son beau-frère à Toulon-sur-Arroux. Il ne le reverra jamais. En 1765, Commerson est invité à rejoindre l’expédition de Bougainville. Hésitant à accepter à cause de sa mauvaise santé, il exige l’assistance de Baret comme infirmière ainsi que pour tenir son ménage et gérer ses collections et ses papiers. Sa nomination lui permet d'être accompagné d'un serviteur, payé par la  dépense royale, mais les femmes sont, à l’époque, complètement interdites sur les navires de la marine française.  C’est de ce moment, que date l’idée de déguiser Baret en homme pour accompagner Commerson. Pour échapper à tout contrôle, elle doit se joindre à l’expédition immédiatement avant le départ du navire, en prétendant ne pas le connaitre.

 

Une rude expédition

 

L'expédition comporte deux embarcations : une frégate, La Boudeuse, petit vaisseau en réduction où a pris place Bougainville, et une flûte, L'Étoile. La vie à bord n'est pas facile, mais elle l'est d'autant moins pour une femme à cause du manque d'hygiène, d'intimité et de place. Pour Jeanne Barret, le problème du linge propre et des ablutions est un défi sans cesse renouvelé́. L'eau est rare, et il lui est impossible de satisfaire ses besoins intimes en public, pudeur oblige... Elle redouble d'efforts pour apparaitre « virile », se bande la poitrine et se bourre la taille de tissu. En outre, elle exécute des travaux de force jusqu'à ruisseler de chaleur, trime sans un murmure, entre dans l'eau glacée pour la récolte de coquillages. Ou encore, elle affronte des escalades par quarante degrés au-dessous de zéro au détroit de Magellan, dans la mousse ou les rochers, chargée d'un fusil, d'une gibecière, de matériel de notes et de provisions pour la journée. Ainsi, elle se forge une réputation qui lui vaudra le sobriquet de « bête de somme ». François Vivès, en tant que chirurgien major aguerri et sûrement jaloux du statut de botaniste du Roi de Commerson, fut le tout premier à repérer la supercherie chez Jeanne : « la petite taille, courte et grosse, de larges fesses, une poitrine élevée, une petite tête ronde, un visage garni de rousseur, une voix tendre et claire, une adroite et délicatesse … faisaient le portrait d'une fille laide et assez mal faite ». Il fut peut être l'initiateur de la rumeur disant qu'il y avait une femme à bord. Le bruit s'étendit au point que Jeanne Baret fut obligée de rejoindre les autres domestiques sous le gaillard dans un hamac pour éviter les soupçons. Mais la punition fut terrible car ses compagnons tentaient de vérifier s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme. Ils s’offraient des privautés, la harcelaient de grivoiseries des plus salaces. Ses nerfs furent mis à rude épreuve mais elle se défendit en révélant qu'elle était un eunuque. Afin de parer à tout éventuel harcèlement ou agression, elle ne se déplaçait plus sans une arme afin de dissuader les curieux et les importuns. Ce stratagème calma les esprits le temps de leur séjour en Amérique du sud. C’est durant ces relâches que Commerson découvrit cette belle plante mauve qu’il baptisa Bougainvillée. Les deux commandants pour ne pas compromettre les chances de cette expédition feignirent d’ignorer cette sulfureuse rumeur.

 

La supercherie mise à jour. 

 

Jusqu’à l’escale de Tahiti, elle poursuivit son assistance auprès de Philibert avec ténacité. Hélas pour elle, un incident mit fin à la supercherie après 16 mois de navigation. Le 4 avril 1768, un insulaire du nom de Aotourou (Ahutoru en langue vernaculaire) était monté à bord de l’Étoile. « L'équipage se pressa dans la grande chambre de bord autour d'Aotourou qui criait « ayene », une fille ! (en fait vahiné en langue locale). Les marins se tournèrent vers l'armurier Labarre, dont la figure était efféminée. Mais Aotourou désignait le domestique de Commerson, qui perdit contenance et vida la place ».Un autre événement de ce genre eut lieu quelques jours après, le 7 avril 1768 : « Notre botaniste se rend à terre pour herboriser, selon son habitude, et il est accompagné de son valet. Un groupe d'autochtones entoure alors le jeune domestique, se met à crier « ayenene ! Ayenene ! » (fille ! Fille!) et entreprend de le déshabiller. Il ne s'agit pas là d'une quelconque agression mais , d'un signe de bienvenue, d'une invitation à participer aux rituels locaux assez festifs. Il fallut l'intervention musclée de quelques marins pour que le domestique soit libéré(e) et ramené(e) au bateau. ?» La légende raconte que les Tahitiens ont immédiatement décelé la présence féminine à cause de leur odorat subtil et de l’hygiène très négligée à bord des navires. Probablement aussi parce qu’ils n'avaient pas d’à priori sur le langage social du vêtement chez les Européens. 

 

La vie mauricienne

 

Après avoir traversé le Pacifique, l’expédition était désespérément dépourvue de vivres. Après un bref arrêt de ravitaillement dans les Indes orientales néerlandaises, les navires ont fait un arrêt plus long à l’Isle-de-France (l’île Maurice), dans l’océan Indien, qui était alors un important comptoir français. Bougainville les y débarque. Commerson, constatant que son vieil ami le botaniste Pierre Poivre[1]  était gouverneur de l’île, décide de rester. Il est probable que Bougainville a activement encouragé cet arrangement qui lui permettait de se débarrasser du problème d’une femme présente illégalement à bord de son expédition. Le 8 novembre 1768, laissant Bougainville retourner en Europe, le duo Commerson-Baret s’installe avec les collections constituées au cours de l’expédition   à l'Isle-de-France. L'échec au niveau scientifique de l'expédition et la tragique destinée de Commerson résident dans cette décision : aucune publication scientifique n’aboutira. Poivre a pour objectif d'acclimater à Maurice des espèces tropicales de plantes à épices afin de concurrencer les comptoirs hollandais. Philibert, toujours avec l'aide de Jeanne, participera à la création du Jardin du roi. Ensemble ils poursuivent des études végétales, animales, volcanologiques et anthropologiques dans l'archipel des Mascareignes (Bourbon et Madagascar), malgré une misère financière toujours croissante. En effet,  après le départ de Poivre, fin 1771,  le nouvel intendant réduit tous les appointements. Commerson et ses compagnons doivent emménager dans une maison vétuste. Les caisses de récoltes y dégagent une puanteur incommodante et les scorpions y prolifèrent. Le 13 mars 1773, Commerson décède des suites d'une pleurésie dans un découragement moral et physique qui laisse sa compagne sans ressource.

 

Difficile retour.

 

A la mort de Commerson, Jeanne, désormais seule et sans ressources, décide d’ouvrir un cabaret à Port-Louis. A la fois débit de boisson et salle de spectacle, ces petits établissements peuvent aussi faire office d’auberge. A cette époque, on  estime qu’il en existe 125 dans toute la ville. En général, ce sont  des cases en bois, comme la plupart des établissements de la ville. Ils accueillaient les voyageurs de passages et les équipages. En 1774 Jeanne rencontre un officier de marine français, originaire du Périgord, Jean Dubernat, qu’elle épouse le 17 mai 1774 dans la cathédrale Saint-Louis. Le couple rentre alors en France. Ce retour marque la fin de la courte carrière de Jeanne Baret dans l’hôtellerie et la restauration et lui permet surtout de boucler son tour du monde. Jeanne ramène en France les récoltes botaniques de Commerson destinées au Jardin du roi, soit 30 caisses contenant quelques 5 000 espèces, dont 3 000 sont décrites comme nouvelles. Elle reçoit sa part de l’héritage de Commerson et le roi Louis XVI, qui reconnaît ses mérites comme aide-botaniste, la félicite pour sa bonne conduite, la désigne comme « femme extraordinaire » et lui verse une rente. À sa mort en 1807, elle est enterrée au cimetière de l’église de Saint-Aulaye, située sur la commune de Saint-Antoine-de-Breuilh en Dordogne.  Au cours du voyage, Commerson lui dédie un arbuste de la famille des Meliaceae, Baretia bonnafidia. Néanmoins, l'espèce changera, par la suite, de nom pour devenir Turraea floribunda. Le 26 avril 2018, le nom de monts Baret est donné officiellement à une chaîne de montagnes de Pluton. 

 

Pour en savoir plus :

 

Henriette Dussourd - Jeanne Baret (1740-1816) : première femme autour du monde-Moulins, Pottier, 1987.

Jean-Jacques Antier,- La prisonnière des mers du sud- Presses de la Cité, Paris, 2009.

Michèle Kahn - La Clandestine du voyage de Bougainville- Éditions Le Passage, 2014

 

https://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1996_num_83_310_3399

 

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[1]Pierre Poivre, né le 23 août 1719 à Lyon (France) et mort le 6 janvier 1786 au château de la Freta, à Saint-Romain-au-Mont-d'Or, est un horticulteur, botaniste, agronome, missionnaire et administrateur colonial français du XVIIIème  siècle.


17/05/2018
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Henri Duveyrier : Aux portes du désert.

 

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Singulier destin que celui d'Henri Duveyrier ! Ce voyageur et géographe distingué dans l'ordre de la Légion d'honneur à 21 ans, connaît la gloire puis la critique et la mise à l'écart. Incompris des politiques, injustement oublié, il sombre dans la mélancolie et finit par se tirer une balle dans la tête à 52 ans. Son geste inexpliqué suscite encore de nombreuses interrogations.

 

La tentation du désert.

 

Henri Duveyrier naît à Paris, rue de la Chaussée d'Antin, le 28 février 1840. Son père, Charles-Constant-Honoré Duveyrier (1803-1866) est un homme de lettres, auteur d'œuvres politiques et de pièces de théâtre, qui fréquente assidûment les saint-simoniens (voir encadré). Il est un proche de Prosper Enfantin, le père spirituel du mouvement, qu'il avait accompagné dans la communauté́ fondée à Ménilmontant en 1828. C'est au Père Enfantin que Charles Duveyrier écrit à l'occasion de la naissance de son premier enfant, «Le moutard se nomme Henry, tout court. J'ai expérimenté́ tous les inconvénients de la pluralité́ des noms de baptême. J'ai laissé la maman lui choisir un nom à condition qu'il n'en aurait qu'un. Ce nom me rappellera Henry IV ». Sa mère, Ellen-Clare, née Denie, est anglaise, ce qui explique peut-être l'orthographe du prénom de son fils que l'on verra indifféremment écrit Henri ou Henry, et ce, par l'intéressé lui-même. Son époux la décrit comme « une petite femme délicate, anglaise et très pieuse catholique ». Malheureusement Ellen Duveyrier décède prématurément de la tuberculose, à Passy (Hauts-de-Seine), le 4 juin 1854, laissant son mari seul avec leurs trois enfants, Henri, l'ainé, alors âgé de quatorze ans, Pierre, son cadet de trois ans, et Marie, née en 1849.

Trois mois après la mort de son épouse, Charles Duveyrier décide d'envoyer son fils ainé poursuivre ses études en Allemagne. Il ne possède pas beaucoup de fortune et souhaite voir son enfant trouver au plus vite une situation. Il lui choisit un collège en Bavière, à Lautrach, où Henri séjourne une année au cours de laquelle il apprend l'allemand et effectue, semble-t-il, ses premières observations scientifiques. La linguistique le passionne également et l'année suivante, ayant quitté Lautrach pour l'école de commerce de Leipzig, il s'initie à l'arabe avec le Dr Pfleisher, professeur à l'université. De retour à Paris, il songe sérieusement à un premier voyage d'exploration et se perfectionne en minéralogie, botanique et zoologie. Âgé seulement de 17 ans, Henri Duveyrier part de Marseille le 23 février 1857, et arrive à Alger le 26. Il y rencontre Oscar Mac Carthy qui, inquiet de son jeune âge et de sa méconnaissance du pays, s'abstient dans un premier temps de lui donner le moindre encouragement. A Boghar, alors à la limite des zones sud d'accès au Sahara, le général Castre adopte la même attitude et lui refuse des montures. Avec un retard consécutif à cet arrêt forcé à Boghar, Henri Duveyrier poursuit cependant sa route en compagnie d'Oscar Mac Carthy. Ce dernier, intéressé par l'entreprise du jeune homme, accepte finalement de l'accompagner. Henri Duveyrier et le célèbre géographe arrivent à Laghouat le 24 mars 1857, après un arrêt au tombeau du marabout de Sidi-Makhlouf. Face à cette manifestation de l'Islam, Henri Duveyrier ressent sa première émotion religieuse. Bien que situé à 400 kilomètres au sud d'Alger, Laghouat n'était alors occupé que depuis cinq ans par la France. Il y est séduit par l'oasis, son silence, ses palmiers superbes protégeant des arbres fruitiers et une luxuriante végétation. Sa rencontre avec un Targui nommé Mohammed-Ahmed lui fait grande impression. Ce nomade a une voix douce et lui promet que, dès son retour à Ghât, il lui enverra un livre en " tifinar ",la langue des Touareg. En remerciement, Henri Duveyrier lui offre ses pistolets et sa poire à poudre. Selon son " Journal d'un voyage dans la Province d'Alger "(février, mars, avril 1857), ce don avait été précédé par celui d'une carabine par le commandant Margueritte lui même. Devant ces présents, le nomade veut offrir son chameau. Le commandant supérieur du cercle de Laghouat ainsi que son hôte ont beaucoup de mal à l'en dissuader. Promesse est faite qu'un jour il ira le voir. C'est peut-être à Laghouat qu'Henri Duveyrier découvre pour la première fois ces " bons Touareg ".A son retour en métropole et alors qu'il est déjà membre de la Société Orientale de Berlin, Duveyrier fait en allemand une communication sur les Beni-Menasser, les Zaouaoua, les Mzabites et les Touareg Azdjer et leurs dialectes, communication que cette société allemande jugea digne d'être insérée en 1858 dans son recueil.

 

L’explorateur du pays Touareg. 

 

Puissamment soutenu et encouragé par des personnalités comme Heinrich Barth, le docteur Fleischer et avec l'aide financière de François-Barthélemy Arlès-Dufour, son père donne son accord à ses projets d'exploration du Touat du Hoggar et du Tchad. Une seule condition reste posée par Charles Duveyrier. Celle d'une préparation extrêmement minutieuse de son voyage. Henri Duveyrier s'entoure alors des conseils d'éminentes personnalités du monde scientifique, comme Lambert-Bey, Yvon Villarceau et Renou pour les méthodes d'observations météorologiques et le maniement des instruments de relevé des coordonnées. Pour la minéralogie et la géologie il recourt à Dufrénoy, Hugard, Hérincq et Duméril. Quant à Ernest Renan et Léon Rénier, ils font de lui un linguiste et un ethnographe. Enfin, Caussin de Perceval, Raynaud et le docteur Perron parachèvent l'enseignement du docteur Fleischer; Henri Duveyrier devient un parfait arabisant. Irrésistiblement attiré vers le continent africain, le jeune voyageur est étonnamment conscient des difficultés et des dangers qui l'attendent. Il s'y expose à nouveau avec comme seul objectif celui d'apporter sa modeste contribution au service de la France et de la science. En mai 1859, Henri Duveyrier traverse une nouvelle fois la Méditerranée, mais cette fois-ci, c'est seul qu'il tente l'aventure. Il séjourne d'abord dans la vallée du Mzab, à El-Guerara, Ghardaïa, Metlili (Algérie), s'enfonce dans le désert jusqu'à El-Goléa, puis revient par Ouargla, Touggourt, Biskra (Algérie) et Gabès (Tunisie). Au printemps 1860, il apprend que le ministre du Commerce lui attribue une subvention pour poursuivre son exploration. Il reçoit des instructions en conséquence, ainsi que du matériel pour mener à bien ses observations scientifiques et voyager plus confortablement. Henri Duveyrier retourne alors à Touggourt pour se diriger plus avant dans le désert, au sud-est, en direction de Ghadamès (Libye). Là, il apprend le tamahaq et s'initie à l'écriture tifinagh. C'est également à Ghadamès qu'il rencontre Ikhenoukhen, le chef de la confédération des Touaregs Ajjer qui l'accompagnera dans la suite de son périple et qui, d'ailleurs, lui sauvera la vie un peu plus tard. Henri Duveyrier quitte Ghadamès pour rejoindre Ghat (Libye), avant de se rendre à Mourzouk (Libye) pour enfin gagner Tripoli en octobre 1861. Il vient de passer deux ans et demi chez les Touaregs, et devient ainsi le premier Européen à pouvoir se prévaloir de les connaitre. De Tripoli, il se rend à Alger où il tombe très gravement malade. Son père vient à son chevet. Soigné par le docteur Warnier, il revient doucement à la vie. En janvier 1862, il est fait chevalier de la Légion d'honneur, il n'a pas vingt deux ans. Récompense ultime, il est chargé par le gouvernement d'accompagner à Paris le chef touareg qu'il connait bien, le Cheikh Othman, hôte de la France.

 

Les suites du voyage. 

 

À Alger, son « mentor systématique et autoritaire parfois»,le saint-simonien Auguste Warnier, spécialiste du monde « indigène »,s’empare de ses notes et commence à rédiger à sa place le rapport demandé par le gouvernement de l’Algérie. Ce rapport sera publié en 1864 sous le titre « Les Touaregs du Nord ». Il est difficile, aujourd'hui encore, de discerner ce qui, dans ce livre, vient de Duveyrier et ce qui vient de Warnier, qui souhaitait que la mission soit plus politique et commerciale et moins scientifique, mais il semble que l’apport de ce dernier concerne seulement le plan et la rédaction et non le fond, qui appartient à Duveyrier. Mais l'achèvement de l'ouvrage donna certainement lieu à des affrontements assez vifs, Duveyrier ayant confié à son père, le 10 février 1862, qu'il avait été vexé de voir Warnier mettre ses notes en forme. Son livre aura donc été le produit d’une entreprise qui garderait pour lui le goût de l’inachevé.« Les Touareg du Nord »devait être suivi d’un autre ouvrage sur le commerce saharien, qu'il n'écrivit pas, et d'un voyage au Soudan, qu’il ne fit pas. Mais les lenteurs, les obstacles invaincus, l’hostilité des gens du Touat et de Ghat l'auront contraint à rester, sept mois durant, l’« observateur stationné »des Touaregs Ajjers. Cet objectif-là, il l’a réalisé, et le reste aujourd'hui n'a plus tellement d’importance. Sa vie de pionnier, d'errant solitaire, d'ouvreur de routes, de découvreur de régions comme celle de l'Erg Isaouën où se trouve le plateau rocheux de l'Eg'eleh est désormais terminée. C'est lui, Henri Duveyrier qui a donné à ce massif le nom du point le plus remarquable de la région. Le site d'Eg'eleh ou Eguelé et plus tard d'Edjeleh est situé dans un ensemble montagneux dont la couleur noire tranche sur les teintes claires de l'Erg, pour lui faire mériter son nom qui signifie, scarabée en Tamacheq[1].  Les notables Touareg comme Ikhenoukhen et Sidi Ahmed El Bakkai reconnaissaient " qu'il est meilleur que les musulmans", alors qu'il n'avait jamais abjuré sa religion. 

 

Une triste fin. 

 

Entre 1874 et 1881 surviennent des évènements tragiques qui attristent profondément Henri Duveyrier. Les explorateurs Dournaux-Duperré, Joubert, des Pères Blancs, le colonel Flatters et les membres de la colonne qu'il dirigeait sont assassinés dans le Sahara. Ces différents crimes sont portés au crédit des Touaregs ; Henri Duveyrier rappelle qu'il a mis en garde tous les voyageurs qui sont venus lui demander conseil et appui. Il voit dans ces assassinats le résultat des agissements malfaisants de la confrérie religieuse musulmane As-sanûsiyya et il concentre bientôt tous ses travaux à l'étude de cette confrérie. En 1883, Henri Duveyrier se rend à Tripoli pour préparer une nouvelle expédition qui pourrait avoir un caractère militaire ou, tout du moins, préparer la pacification du Sahara central. Cette expédition n'aura pas lieu et il doit attendre deux années pour retourner en Afrique du Nord. Il rejoint son ami le consul Féraud qui doit accompagner le sultan du Maroc de Tanger à Meknès (Maroc). En 1886, fort d'une subvention obtenue du ministre de l'Instruction publique, il gagne le Maroc dans le but de pénétrer et d'explorer le Rif, contrée encore inconnue des occidentaux. Sa mission est un demi-succès mais la prudence lui avait commandé de ne pas poursuivre. Il rentre à Paris insatisfait mais vivant et peut recevoir l'hommage mérité́ que lui rendent ses pairs. Cette mission constitue son dernier contact avec l'Afrique car, malgré́ tous ses efforts, il ne réussira pas à monter une nouvelle expédition.

Le 25 avril 1892, Henri Duveyrier s'éloigne de sa maison de Sèvres (Hauts-de-Seine), il s'assied au pied d'un arbre et se tire une balle de revolver dans la tête. Il meurt célibataire, sans héritier.

 

 

Pour aller un peu plus loin :

 

Dominique Casajus -  Henri Duveyrier : un saint-simonien au désert-Paris, Ibis Press, 2007.

 

Philippe Valode - Les grands explorateurs français de Jacques Cartier à nos jours-L’Archipel, 2008. 

 

René Pottier -  Un prince saharien méconnu : Henri Duveyrier-  Paris, 1938

 


 

Le saint-simonisme est un mouvement de pensée et d'action qui répand et enrichit la doctrine de Saint-Simon. Mouvement socialiste : les contemporains l'ont jugé tel ; le gouvernement de Louis-Philippe l'a poursuivi ; effectivement il met en cause la répartition et la transmission des richesses, l'héritage et la propriété ; il propose une nouvelle équipe de gouvernement et une nouvelle religion. Toutefois le saint-simonisme n'est pas un socialisme égalitaire : il modifie les hiérarchies, les fonde sur d'autres critères, mais se garde de les abolir. Très vite il s'adapte au siècle, il s'assagit et rejette ou met en sommeil, les plus audacieuses de ses conceptions politiques et religieuses ; les saint-simoniens jouent un rôle dans l'économie et le journalisme ; le mouvement perd de sa cohésion et de sa hardiesse initiale, mais conserve une efficacité certaine. Mieux : de bons esprits sont persuadés que dans le monde occidental actuel, dans la société de consommation, les idées saint-simoniennes restent les plus fécondes des conceptions apparues dans la première moitié du XIXe siècle.

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[1]Le touareg ou tamasheq est un groupe de variantes berbères - le tamasheq, le tamahaq et le tamajaq (ou tamajaght), parlées par les Touareg.


05/05/2018
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Henri Mouhot : Le conteur d’Angkor

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Lorsqu’en janvier 1860, Henri Mouhot arrive à Angkor,  il n’est pas le premier Européen à mettre les pieds sur le site.  Du  XVIèmeau XVIIIèmesiècle, des mercenaires  portugais, des missionnaires italiens  s’étaient aventurés dans le secteur. Puis le quart de siècle des guerres napoléoniennes (1790-1815) avait détourné l’attention des Européens de cette partie de l’Asie. Si bien qu’au milieu du XIXème siècle, l’Indochine était devenue, pour eux,  une sorte de terra quasi incognitaet, dans leur imaginaire, Angkoravait peut-être rejoint le mythe de l’Atlantide. L’empire Angkorien est tant effacé des mémoires, qu’Henri Mouhot est vu par l’Occident comme le découvreur d’Angkor, même si la vérité historique est un peu plus complexe. 

Voyages continentaux.

 

Henri Mouhot  nait à Montbéliard en 1826. Son père, Jean Henri est ouvrier horloger (monteur de boîtes), par la suite, il devient, receveur d'octroi.  Sa mère Suzanne Marguerite Jacot est institutrice. Un frère, Charles et deux soeurs, Adèle et Louise Emilie, décédées peu après leur naissance, le suivent. Il entretient une relation privilégiée avec Charles de deux ans son cadet. Elevé dans une famille protestante, il entre au collège Cuvier le 16 octobre 1837 en classe de sixième comme externe.  Il  y poursuit une scolarité « normale » jusqu'en juin 1844. Il n’est pas un élève particulièrement brillant. Toutefois, il décroche un prix d'orthographe et de narration. Les examens d'août 1843 le jugent trop faible pour passer en rhétorique et il termine donc en seconde ses études sanctionnées par un Certificat d'Etudes Collégiales le 14 juillet 1844. Le 5 novembre de la même année, sa mère décède. A 18 ans, il quitte  Montbéliard pour la Russie des Tsars où il enseigne le français à l'Académie de Voronej sur le Don. Attentif à cette société différente, il en dresse un portrait peu flatteur. 

« Pendant de longues années, j'ai séjourné en Russie; j'y ai été témoin des effets affreux du despotisme et de l'esclavage... ».

La guerre de Crimée l’oblige alors à rentrer à Montbéliard, où il retrouve son frère Charles. Ils se mettent, tous deux, à parcourir l’Europe, tels de reporters. La photographie en est à ses débuts, ils utilisent un « Daguerréotype [1]». Ils vivent  probablement de leurs expositions. Une d’elle les conduit à Londres. C’est là que les deux frères rencontrent les sœurs Park, Anne et Jenny, petites-nièces de l’explorateur écossais Mungo Park, dont les récits ont probablement enchanté l’enfance d’Henri. En France, on commence à se passionner pour ce que l’on appelle déjà l’Indo-Chine, (que les géographes de l’époque écrivent, très sagement, en deux mots), alors que les premiers établissements français sont fondés dans le sud de cette région, en Cochinchine (1859, prise de Saigon). Et c’est donc vers l’Asie du Sud-est que son goût de l’aventure va, cette fois, pousser Henri Mouhot. Il propose alors ses services à plusieurs sociétés savantes françaises qui l’éconduisent, faute d’être pris au sérieux. Mais, en Angleterre, l’homme, déjà connu pour sa soif de découverte et ses dons pour le dessin et la peinture, obtient très vite le parrainage de la prestigieuse et vénérable Royal Geographical Society. Mais c'est à ses frais qu'il entreprend  le voyage.

 

De Bangkok  à Angkor.

 

En avril 1858, il s’embarque pour la Thaïlande. Il est assez peu bavard sur la traversée, pourtant elle va durer quatre mois.

 « Le 27 avril 1858, je m'embarquai à Londres sur un navire de commerce (le Kursovie ) à voiles, et de très modeste apparence, pour mettre à exécution un projet que je mûrissais depuis quelque temps, celui d'explorer le Royaume de Siam, le Cambodge, le Laos et les tribus qui occupent le bassin du grand fleuve Mékong »

Il débarque à Bangkok le 12 septembre, après plus de 4 mois de navigation. « Cité des anges », « Venise de l’Orient », Bangkok est déjà une escale très fréquentée sur les grandes routes maritimes reliant l’Occident à l’Extrême-Orient : missions religieuses, comptoirs commerciaux, essentiellement anglais et français, en font une cité cosmopolite, mais l’hinterland du « royaume de Siam », selon la dénomination de l’époque, est peu connu. Henri Mouhot est reçu par le roi qui lui donne l’autorisation d’explorer le pays dans ses profondeurs. Il achète alors une petite pirogue où il embarque « deux rameurs, un chien, un singe et un perroquet »et l’aventure commence. Après avoir exploré les archipels du golfe du Siam, au prix de réels dangers (naufrage, présence de pirates), il aborde le rivage cambodgien à Kampot, le seul petit port dont dispose le Cambodge à cette époque. A peine débarqué, il est servi par la chance : le roi, qui visite ses provinces du sud, s’y trouve de passage.  Apprenant qu’un français venait de débarquer, il le reçoit très chaleureusement, s’enquiert de son identité et de ses intentions et lui promet toute l’assistance dont il aurait besoin. Puis il se dirige vers l’ouest du pays, attiré par des rumeurs selon lesquelles un immense palais, oublié et englouti dans la jungle, a pu servir de capitale à un « grand empire khmer », dans des temps immémoriaux. Pour s’y rendre, il remonte le grand lac Tonlé-Sap, constatant à cette occasion le phénomène de l’inversion du courant des eaux à l’entrée de ce qu’il appelle justement la « petite Méditerranée du Cambodge ».Il franchit sans difficulté, au milieu du lac, la frontière avec le Siam, marquée à cet endroit par un mât, en guise de poteau-frontière, enfoncé dans une eau peu profonde.  Un siècle plus tôt, en annexant la province de Battambang, le Siam s’est copieusement servi. Le petit royaume de Cambodge, devenu vassal du roi de Siam, se réduit comme peau de chagrin, alors que, dans le même temps, il est peu à peu grignoté à l’est par l’expansionnisme annamite.  Il ne s’attarde pas à Battambang, où il a été accueilli par un missionnaire français du lieu, le Père Sylvestre, et se met en route vers la cité mythique, accompagné du religieux. Après trois jours de marche dans la brousse, à travers une région inhabitée, c’est soudain le choc.

 « Vers le 14ème degré de latitude et le 102ème de longitude à l’orient de Paris, se trouvent des ruines si imposantes, fruit d’un travail tellement prodigieux, qu’à leur aspect, on est saisi de la plus profonde admiration, et que l’on se demande ce qu’est devenu le peuple puissant, civilisé et éclairé, auquel on pourrait attribuer ces œuvres gigantesques… L’un de ces temples figurerait avec honneur à coté de nos plus belles basiliques : il l’emporte pour le grandiose sur tout ce que l’art des Grecs et des Romains a jamais édifié …Un travail de géants !… Travaux prodigieux dont la vue seule peut donner une juste idée, et dans lesquels la patience, la force et le génie de l’homme semblent s’être surpassés afin de confondre l’imagination… Mais quel Michel-Ange de l’Orient a pu concevoir une pareille œuvre ? … » 

 

On pourra trouver la description complète d'Angkor par Mouhot en cliquant sur le lien suivant :

 

http://vorasith.online.fr/cambodge/livres/mouhot.htm

 

 

Pendant plus d’un mois il travaille sur ces monument, il les examine dans les moindres détails, les dessine, les mesure et bien d’autres chose encore. Bientôt, certains parleront de ces édifices comme la 8ème Merveille du monde. 

Vers le Nord Laos

 

De retour à Bangkok, l’infatigable Mouhot prépare un autre voyage : la reconnaissance du Nord Laos, alors quasiment inconnu des Européens. Il atteint le Mékong à Pak-Lay le 24 juin 1861, après six semaines de voyage depuis Bangkok. II est impressionné par la majesté et la puissance du fleuve et il fait des appréciations étonnantes qui se révéleront exactes par la suite : il estime qu’il est à 1600 kilomètres, au moins, de l’embouchure du Mékong et il déduit, compte tenu de la masse énorme des eaux qu’il roule, que ce fleuve doit prendre sa source beaucoup plus loin que ceux qu’il a précédemment rencontrés, l’Irrawaddy, le Salouen, et le Ménam, et «probablement dans les hauts plateaux du Tibet ». Cependant, il comprend mal pourquoi le chef de district de Pak-lay lui déconseille d’emprunter la voie d’eau pour atteindre Luang -Prabang (probablement en raison de la violence du courant et de la présence de rapides : en juillet, les eaux du fleuve sont déjà gonflées par les premières pluies de mousson qui commencent dès le mois de mai au Laos central ). C’est donc toujours à dos d’éléphant qu’il poursuit son voyage jusqu’à Luang-Prabang, en empruntant la piste PakLay-Thadeua, qui s’écarte peu ou prou de la rive droite du Mékong. A Tha-Deua, il traverse le fleuve pour entreprendre sa dernière étape.

 

Epilogue :

 

Ce périple vers le Laos est plus éprouvant que les précédents. La voie n'est pas encore balisée. Ses descriptions prennent un tour plus lyrique et parfois sont empreintes d'une certaine légèreté comme dans la présentation qu'il nous fait de Tin Tine, son chien, qui n'apparaît qu'à cette partie du récit :

« Ingrat que je suis, je ne vous ai pas encore parlé de ce petit compagnon qui m'est si fidèle, de ce joli mignon King Charles que j'ai amené avec moi ... ».

Mais à peine plus loin, peut-être sous l'emprise des fièvres qui le minent, elles se font l'écho d'angoisses et de craintes qui commencent à l'habiter :

« Je suis aux portes de l'enfer, comme appellent cette forêt les Laotiens et les Siamois. Tous les être mystérieux de cet empire de la mort semé des ossements de tant de pauvres voyageurs, dorment profondément sous cette voûte épaisse. Je n'ai rien qui pourrait effrayer les démons qui l'habitent, ni dent de tigre, ni corne de cerf rabougries, aucun talisman enfin, que mon amour pour la science et ma croyance en Dieu? Si je dois mourir ici, quand l'heure sonnera, je serai prêt ».

Son journal s'arrête le 5 septembre 1861. Toutefois il continue de noter les conditions météo jusqu'au 25 octobre. Il décède le 10 novembre. Henri Mouhot est inhumé, sur les lieux mêmes de sa mort : près de l’actuel village de Ban Phanom, à 10 kilomètres de Luang-Prabang, sur la rive sud de la Nam-Khane et, probablement, au dessus du niveau des plus hautes eaux. En 1866, une mission dirigée par le commandant Doudard de Lagrée, reçoit la charge de reconnaître le cours du Mékong jusqu’en Chine. Lors de son séjour à Luang -Prabang, en mai 1867, elle procède à l’édification d’un monument sur la sépulture d’Henri Mouhot.

Les suites de l’expédition. 

Lors de ses passages à Bangkok, Mouhot a pris soin de confier ses carnets, ses notes, ses croquis et les spécimens collectés, à des relations en place dans la capitale. Elles les ont faits parvenir à Sir Samuel Stevens, secrétaire de la Société Royale de Londres. En effet, ce même Stevens apparaît comme acheteur pour le compte de ladite société d'un certain nombre de collections d'Henri Mouhot entre le 8 juillet 1859 et le 18 août 1862 dans les archives du British Museum. En Juillet 1863, ses dessins, ses écrits et descriptions émerveillées sont publiés à titre posthume dans la célèbre revue « Le tour du monde ».Bien entendu, le succès est immédiat. Angkor n’est plus un mythe, Mouhot lui a redonné une réalité. 

 

Pour aller plus loin :

- Claudine  Le touneur d’Ison - Temples perdus et Henri Mouhot découvrit Angkor- Edition CNRS- Paris 2013.

 - Henri Mouhot - Voyage dans les royaumes de siam - broché... et autre parties centrales de l'Indo-Chine- Olizane Eds- Paris 1999.

- Maxence Fermine- Le Papillon de Siam – Albin Michel  – Paris 2010

 

Cliquer ici pour télécharger l'article
mouhot.pdf

[1]Procédé inventé en 1829, par Niepce et Daguerre, à l'aide duquel on fixait les images de la chambre noire sur des plaques d'argent sensibilisées à la vapeur de l'iode.


18/04/2018
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Doña Isabel : Pénélope amazonienne.

Pénélope a attendu Ulysse pendant vingt ans à Ithaque. Elle a passé ses nuits à défaire ce qu’elle avait fait le jour. Doña Isabel a vécu la même aventure. Pénélope ne s’est pas aventurée en Méditerranée pour chercher son Ulysse, mais c’est ce qu’a fait Isabel qui s’est lancée dans l’Amazonie à la recherche de son époux  Jean Godin des Odonais. Finalement, comme dans l’Odyssée, elle le retrouva. Ils finirent leurs jours à Saint-Amand-Montrond, c’est pour cela que cette petite ville du Cher est aujourd’hui jumelée avec Riobamba, non loin de Quito en Equateur.  

 

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Au début de l’histoire : un expédition scientifique.

 

Ce n’est pas une guerre qui a conduit Jean Godin des Odonais en Equateur, mais une expédition scientifique. Cette expédition part de la Rochelle le 16 mai 1735 en direction de l’Amérique du sud. Elle a pour but de trancher une question qui agite le monde scientifique.  La Terre est-elle vraiment ronde ou serait-elle plutôt aplatie, en forme d’ellipsoïde, comme le soutient Newton ? Si tel était le cas, le rayon équatorial serait plus long que le rayon polaire… Or d’autres scientifiques, comme Cassini II, défendent la théorie inverse : la Terre serait plutôt allongée vers les pôles. Pour trancher ce différend, il fallait donc mesurer avec précision l’arc du méridien, aux hautes latitudes d’une part et à l’équateur d’autre part. La mission du Nord s'est déroulée en Laponie en 1736-1737. Elle comprenait quatre membres de l'Académie royale des sciences de Paris.  Prenait part aussi le savant suédois Celsius[1], professeur d'astronomie à l'université d'Uppsala, qui fut chargé par le roi de Suède de faciliter la mission française par sa connaissance du pays, et de participer aux observations. La mission en direction du sud est dirigée par Charles-Marie de la Condamine. Charles-Marie n’est pas un explorateur débutant. Durant un année, il a voyagé au Proche et Moyen-Orient. Il embarque avec lui des savants de renom, Joseph Jussieu, le botaniste, Pierre Bouguer, physicien et hydrographe, un naturaliste. Il embarque également Louis Godin, un astronome confirmé, ainsi que son cousin alors âgé de 22 ans, Jean Godin des Odonais. Après des arrêts en Martinique, Saint-Domingue et Carthagène, ils arrivent à Panama le 29 décembre 1735, puis à Manta, port de la province de Quito le 10 mars 1736. De Manta, La Condamine prend un chemin séparé et ne rejoint Godin et Bouguer à Quito que le 4 juin 1736.  L’arc méridien choisi passait par une haute vallée perpendiculaire à l’équateur, s’étendant de Quito, au nord, à Cuenca, au sud. Les académiciens commencent leur mesure de la base de la triangulation dans la plaine de Yaruqui (3 octobre-3 novembre 1736). Ils retournent à Quito en décembre. Les subsides attendus de Paris n’arrivent pas. La Condamine qui avait prévu des lettres de change sur une banque de Lima s’y rend le 28 février 1737 et prolonge son voyage pour observer l’arbre à quinquina mal connu des Européens. Il retourne à Quito le 20 juin 1737. Godin refusant de communiquer ses résultats à ses collègues, La Condamine et Bouguer collaborent. Les mesures géométriques de l’arc méridien prises dans un environnement montagneux et une région difficile se terminent en août 1739. Il restait à faire des mesures astronomiques des deux extrémités de l’arc. L’incompréhension entre les académiciens se durcit, Godin continue à travailler seul. Quant à Bouguer, vérifiant un calcul de La Condamine en décembre 1741 et y décelant une erreur, il la corrige ce qui déclenche une dispute entre les deux hommes. Désormais, les deux hommes travaillent séparément. Les travaux sont achevés en 1743. La Condamine choisit de rentrer par la rivière Amazone. Il arrive  à Paris en février 1745, rapportant avec lui de nombreuses notes, des spécimens d’histoire naturelle et divers objets d’art qu’il donne à Buffon. Le résultat scientifique de l’expédition est clair, la Terre est en effet un sphéroïde aplati aux pôles comme l’avait énoncé Newton.

 

Jean Godin et Isabel.

 

A partir de 1739, Jean Godin ne participe plus aux travaux de l’expédition. Il devient professeur d'astronomie et de sciences naturelles au Collège de Quito. Un an après, il rencontre Isabel. Fille de Don Pedro Gramesón y Bruno, administrateur à Riobamba, Isabel Gramesón est née  en 1728 dans la Vice-Royauté du Pérou (en actuel Equateur), sous domination espagnole. Bien éduquée, elle apprend notamment les langues et parle l’espagnol, le quechua et le français. Les deux tourtereaux se marient en 1741. Isabel a quatorze ans et Jean vingt deux ans. Ce mariage a l’avantage de libérer Jean des soucis économiques puisque la famille Gramesón est fort riche. Il démissionne de sa chaire pour se consacrer à plein temps aux sciences naturelles et à l'apprentissage des langues indigènes. En 1749, Jean, ayant appris la mort de son père, décide de retourner s’installer en France avec sa famille. Il décide alors de voyager seul à travers l’Amazone jusqu’en Guyane française, pour éprouver les dangers du périple et revenir ensuite chercher sa femme et ses enfants.

 

Une longue suite d’imprévus.

 

Il descend le Napo, puis l’Amazone jusqu'au Para, et arrive à Cayenne en avril 1750. Là, son histoire devient confuse. Selon son récit, il sollicite des passeports portugais, pour permettre à sa famille de traverser les territoires soumis à la souveraineté́ de Lisbonne. En les attendant, il se lance dans diverses entreprises, pêche, commerce du bois, établissement agricole auprès d'Oya- pok. Il élabore des projets économiques et politiques ; sur la navigation de l'Amazone, sur le commerce de la Guyane, sur la possibilité d'étendre les territoires français jusqu'à la rive de l'Amazone, pour reprendre des régions enlevées à la France par le traité d'Utrecht. Quinze ans passèrent ainsi. En décembre 1763, Godin envoie à Choiseul un mémoire relatif à ses projets et lui demande de pourvoir à son retour en France. C'est seulement en octobre 1765 qu'une galiote portugaise vient le chercher pour le conduire au Para, puis sur l'Amazone à la frontière des possessions espagnoles, où elle attendrait le retour avec sa femme. Craignant que son mémoire relatif à un coup de main sur les possessions portugaises ait été intercepté, il refuse d'aller plus loin qu'Oya-pok, mais cette volte-face le rend suspect au gouverneur de la Guyane, qui le tient désormais à l'écart. Pendant ce temps-là, Isabel se morfond à Quito. En 1767, des rumeurs lui parviennent qu’un navire l’attend pour l’emmener auprès de son mari. Aussi Isabel envoie son domestique avec des Amérindiens pour reconnaître le terrain. Deux ans plus tard, ils reviennent et confirment avoir trouvé le bateau. En octobre 1769, c’est une expédition de 42 personnes, parmi lesquelles Isabel, deux de ses frères, son neveu, un médecin, trois domestiques, 31 Amérindiens et trois Français, qui se met en route. Ils s’apprêtent à parcourir un trajet d’environ trois mille kilomètres, en au moins six mois.

 

Une expédition meurtrière.

 

La traversée de la cordillère des Andes et du bassin amazonien est ardue et risquée, d’autant plus qu’une épidémie de variole a décimé la région.  L’expédition ne parvient à se procurer qu’un canot d’une douzaine de mètres pour descendre l’Amazone. Petit à petit, le groupe s’amenuise. Au bout de deux semaines, les membres restants de l’expédition décident de construire un radeau, qui coule presque immédiatement.  Le fleuve emporte leurs provisions. Ils décident alors de continuer à pied, à travers la jungle. Petit à petit, des infections, dues à des piqûres d’insectes, à des blessures ou à la mauvaise alimentation, emportent les frères d’Isabel, son neveu, deux domestiques et deux Français. La dernière domestique, Héloïse, s’éloigne en pleine nuit dans la jungle et ne revient jamais. Pendant neuf jours, Isabel erre seule dans la jungle. Finalement des Amérindiens viennent à son secours. Grâce à leur aide, elle réussit à atteindre Cayenne. Le 22 juillet 1770, Isabel et Jean se retrouvent enfin dans la ville de Saint-Georges-de-l’Oyapock, ça fait plus de vingt ans qu’ils ne se sont pas vus. Les époux demeurent à Cayenne quelques années, avant de partir pour la France en 1773 en compagnie du père d’Isabel. Ils y vivent ensemble, à Saint-Amand-Montrond, pendant une vingtaine d’années. Isabel Godin des Odonais meurt le 27 septembre 1792, six mois après son mari.

 

Quelques interrogations.

 

La belle histoire d’Isabel repose sur une source unique : les écrits de son époux. Peu de chercheurs se sont attachés à vérifier ses dires. L’écrivaine Christel Mouchard  a consacré un livre et un blog :  http://dona-isabel.blogspot.fr/2011/02/isabel-godin-des-odonais-par-robert.html sur lequel elle expose les « raisons de douter ». Se fondant sur les résultats de « l’enquête de Quito », réalisée par les autorités coloniales espagnoles, elle pointe quelques incohérences dans le récit de Jean Godin. Un historien américain, Robert  Whitaker, a confronté aussi le récit de Jean Godin à « l’enquête de Quito », sans pour autant remettre en cause le fait que Doña Isabel a bien survécu dans la jungle par amour pour son mari.

 

 

Quelques références :

 

- BASSIÈRES (L.), Madame Godin des Odonais : miraculeux voyage d'une héroïne française dans les forêts vierges du Nouveau Monde au XVIIIème siècle, Imprimerie Cournouaillaise, Quimper, 1936.

 - BLANCPAIN (Marc), Le Plus long amour, éditions Grasset, Paris, 1971.

 - CHARCELLET (Jacques), Histoire fantastique de Jean et Isabelle Godin des Odonais, Saint-Amand-Montrond, 1985.

 - DENIS (Fernand), Aventures de Madame Godin des Odonais, Magasin Pittoresque, Paris, 1854.

 - GODIN (Pierre-Amédée), Généalogie de la famille Godin, Saint-Amand-Montrond, 1879.

- LAGUÉRENNE (Henri de), Un Saint-Amandois célèbre : Godin des Odonais, explorateur (1713-1792), Paris - Saint-Amand-Montrond, 1913.

 - ROUDIL (Pierre), La première femme qui traversa l'Amazonie : Isabelle Godin des Odonais, s.d.

 -TRYSTAM (Florence), Le Procès des étoiles, éditions Seghers, Paris, 1979.

 

Un lien  pour les français en Amérique du sud

 

https://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1969_num_56_205_1492

 

Pour télécharger l'article cliquez ici :

Don--a-Isabel--.pdf

 

 


[1]  Celsius est aujourd'hui surtout connu pour l'échelle thermométrique qui porte son nom.

 


09/04/2018
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Le voyage de monsieur de Lapérouse : heurts et malheurs.

C’est donc le 1er août 1785, que les deux frégates L’Astrolabe et La Boussole s’éloignent de la rade de Brest en direction du sud-ouest, vers la côte sud de l’Amérique. 

 

Un voyage mouvementé.

 

Lapérouse et ses compagnons empruntent une voie connue en direction des côtes brésiliennes. Le 7 février 1786, les deux navires doublent sans difficulté le cap Horn et arrivent le 21 à Concepción, au Chili. Le 9 avril, ils sont à l'île de Pâques et mettent le cap au nord pour arriver le 29 mai dans l'île de Mowee,  à Hawaï. Toujours vers le nord, Lapérouse aborde le 23 juin la côte d'Alaska où, le 13 juillet, dans la baie des Français, un premier drame emporte 21 officiers et matelots qui périssent noyés, leurs chaloupes englouties par un violent courant. Lapérouse redescend jusqu'en Californie, où il visite la région de Monterey. Le 24 septembre, il appareille pour traverser le Pacifique d'est en ouest et, le 3 janvier 1787, il arrive à Macao. Après une escale à Manille, la Boussole et l'Astrolabe remettent le cap au nord pour explorer les côtes de Corée et de Tartarie jusqu'au Kamtchatka à l'extrémité orientale de la Sibérie. Ils y parviennent le 7 septembre et le jeune Lesseps débarque pour rentrer en France par la Sibérie et pour rapporter la documentation déjà réunie. Le 29, départ pour une nouvelle traversée du Pacifique, du nord au sud cette fois. Le 9 décembre, Lapérouse mouille à Tutuila, aux îles Samoa, où Fleuriot de Langle et 10 marins sont massacrés par les indigènes, au cours d'une échauffourée. Le 26 janvier 1788, l'expédition arrive en Australie, à Botany Bay où les Anglais, débarqués quelques semaines auparavant, se préparent à fonder Sydney. En février, départ vers le nord, puis escale en Nouvelle-Calédonie. Le 29 janvier le dernier courrier de monsieur de Lapérouse part de Botany Bay, il faudra attendre quarante années pour savoir ce qui lui est advenu.

 

La quête des deux navires.

 

L’expédition aurait dû rentrer à Brest dans l’été 1789. A milieu de cette époque troublée, personne ne s’inquiéta véritablement du retard (sauf peut-être Louis XVI ?). Enfin, en 1791, l’Assemblée législative décide de partir à la recherche des deux frégates. Une expédition, dirigée par l'amiral d'Entrecasteaux, part de Brest le 28 septembre avec deux frégates La Recherche et L'Espérance. Elle découvre une ile nouvelle, baptisée « Ile de la recherche », c’est bien Vanikoro ! Hélas, elle ne met à jour aucune trace des vaisseaux de monsieur de Lapérouse.  Plusieurs rumeurs couraient à ce moment. Une des déclarations les plus retentissantes est celle du Britannique George Bowen, capitaine du navire Albemarle, devant les autorités de Morlaix, en 1793. Cet officier prétendit avoir vu, dans la nuit du 30 décembre 1791, sur la côte de la Nouvelle-Géorgie, des débris de vaisseau, des filets de main-d'œuvre européenne. Mais, rien de vint étayer ses déclarations. En 1825, le capitaine Dumont d’Urville (le découvreur de la terre Adélie) se vit charger d’une mission d’expédition, dont un des buts était de retrouver les traces de monsieur de Lapérouse.  A bord d’un navire rebaptisé l’Astrolabe, il fait escale à Hobart, implantation anglaise en Tasmanie, le 16 décembre 1827. C’est là, qu’il apprend qu’un capitaine anglais, Peter Dillon, personnage un peu trouble, aurait découvert des débris du naufrage de monsieur de Lapérouse. Volontairement, Peter Dillon restait assez vague sur l’emplacement de ses découvertes. Malgré ce flou, Dumont d’Urville mit le cap sur les iles Norfolk, puis fila sur Tupioca et Vanikoro. Le 28 février 1828, Vanikoro était en vue. Une reconnaissance de l’ile fut entreprise, mais les habitants ne se montraient guère coopératifs. Une exploration en chaloupe permit d’apercevoir, dans les eaux profondes de la baie, des canons, des boulets, des plaques de plomb enserrées dans les coraux. Le 3 mars, une autre chaloupe réussit à récupérer ancres, canons, fragments de porcelaine provenant de l’Astrolabe. Le mystère de  la disparition de Lapérouse était levé. Dumont d’Urville pouvait écrire : « Grâce aux découvertes déjà faites, on pouvait regarder alors le  naufrage de monsieur de Lapérouse sur cette côte comme chose prouvée et hors de débat ». Restait à découvrir l’autre navire : La Boussole. C’est en 1964, qu’il fut localisé par une expédition de la marine nationale. Depuis 1981, l'association Salomon, fondée par Alain Conan, a repris l'enquête pour tenter d'élucider les circonstances dans lesquelles Lapérouse et les siens ont disparu. Avec les voiliers des uns et des autres, ils mettent le cap sur les Salomon et entament leurs investigations sous-marines. La pêche est miraculeuse. Dès les premières campagnes, des milliers de pièces ­ vaisselle, verroterie, couverts en argent, montre, sculptures ­ sont remontées du fond de l'océan. Restaurées, traitées et authentifiées, les pièces remontées sont exposées au Musée La Pérouse d'Albi et au Musée d'histoire maritime de Nouvelle-Calédonie. A terre, lors de la cinquième campagne en 1999, les recherches prennent un tour inespéré avec la découverte d'un " camp des Français ". On retrouve des pierres à fusil, des balles de mousquets écrasées, des clous, des boutons d'uniformes, un pied du roi -instrument de mesure- et un canon de méridienne, sur quelques dizaines de mètres carrés. En 2003, avec des moyens techniques d'investigation importants, un squelette dans un état de conservation exceptionnel est découvert par 15 mètres de fond. Les premières expertises révèlent que " l'inconnu de Vanikoro " est un homme de stature moyenne, âgé de 31 à 35 ans, et qu'il s'agit sans doute d'un officier ou d'un savant, compte tenu de l'état impeccable de sa denture. Il a été inhumé à Brest le 23 juin 2011.

 

Que reste-t-il du voyage de Lapérouse ?

 

Il nous reste une vision du monde par un homme éclairé, caractéristique de son époque. Homme des Lumières, Lapérouse est très soucieux de progrès. Les idées politiques et économiques qu'il exprime et les réflexions que lui inspirent les spectacles offerts lors de ses escales dans le Pacifique sont de véritables professions de foi. Ce réaliste fustige volontiers « les faiseurs de système, qui refont le monde sans quitter leur cabinet.  En ma qualité de voyageur, je rapporte les faits et j'indique les différences : assez d'autres réduiront ces données en système. ». Tout au long de son voyage, il ne cesse de critiquer la colonisation, telle qu’elle est conduite par les Espagnols. Lors de l'escale à Macao, il revient sur ce thème. Après analyse du commerce de ce comptoir portugais, il regrette que la ville ne soit pas érigée en port franc et dotée d'une garnison solide qui assurerait la liberté et la protection du commerce : « Mais un petit intérêt particulier s'oppose à un arrangement que la saine raison prescrit. Il s'agit bien entendu des trafics profitables auxquels se livrent les résidents portugais. Dommage, car cette franchise, si on l'établissait, rendrait Macao une des villes les plus florissantes de l'univers ». Lapérouse a deviné le succès, à venir, des paradis fiscaux. Ennemi de tous les despotismes, il ne partage pas l'enthousiasme de certains philosophes européens pour la Chine, et ce qu'il aperçoit de Macao lui inspire des commentaires sévères : « Ce peuple, dont les lois sont si vantées en Europe, est peut-être le plus malheureux, le plus vexé et le plus arbitrairement gouverné qu'il y ait sur la terre », et le gouvernement chinois lui semble « peut-être le plus injuste, le plus oppresseur et en même temps le plus lâche qui existe dans le monde ». Conséquence de ce despotisme : l'émigration. Les Chinois cherchent à s'évader : « Le peuple est si malheureux que, malgré les lois de cet empire qui défendent sous peine de la vie d'en sortir, nous aurions pu enrôler en une semaine 200 hommes si nous en eussions eu besoin. ».  Louis XVI lui a recommandé la plus extrême bienveillance à l'égard des populations visitées. Cependant, « Quelque bon accueil qu'il reçoive des Sauvages, il est important qu'il se montre toujours en état de défense. » Toutefois, il ne devra user de la force qu'à la dernière extrémité et avec la plus grande modération. L'exécution rigoureuse de ces instructions provoquera le drame de Tutuila et la mort de Fleuriot de Langle et du naturaliste Lamanon. Ulcéré par cette catastrophe, Lapérouse porte des jugements sévères sur la moralité de « ces âmes féroces qui ne peuvent être contenues que par la crainte ». Il déplore sa modération passée et les principes de douceur et de patience qui l'ont toujours guidé. S'il reste humaniste, il ne partage pas les vues optimistes de certains de ses contemporains, bercés par le Rousseauisme,  sur la bonté naturelle de l'homme sauvage. Chrétien philosophe rebelle aux préjugés « si contraires au progrès de la civilisation », homme des Lumières obsédé par la liberté, Lapérouse garde quelques illusions généreuses, telle la croyance aux effets bénéfiques du progrès scientifique sur l'adoucissement des moeurs et sur le bonheur des hommes. Tel était Lapérouse : foncièrement libéral, curieux de tout et de tous, bienveillant et soucieux de progrès matériel et moral. Esprit moderne et toujours en éveil, réaliste, savant, il incarne le type accompli de l'homme du XVIIIe siècle, avec ses lumières et ses parts d’ombre.

 

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Bien entendu le voyage de Lapérouse a donné lieu à une abondante littérature, voici quelques ouvrages parmi les plus récents :

 

François Bellec- Les Esprits de Vanikoro -Le mystère Lapérouse- Gallimard, 2006 (

François Bellec -  Le testament de Lapérouse - roman, JC Lattès, 2015

Jean-Baptiste de Lesseps - Le Voyage de Lapérouse - Paris, Éditions Pôles d’images, 2005

Alain Conan - À la recherche de Lapérouse. Voyages dans les mers du sud -éditions Pôles d’images, 2005 (ISBN 2-915561-04-4)

René Maine – Lapérouse -Paris, Sagittaire, 1946

Catherine Gaziello - L'expédition de Lapérouse, 1785-1788 : réplique française aux voyages de Cook, Paris, C.T.H.S, 1984

François Bellec, -La généreuse et tragique expédition - Rennes, Ouest-France, 1985

Maurice de Brossard -  Lapérouse : des combats à la découverte - Paris, France-Empire, 1978.

Yves Jacob - L’énigme Lapérouse - Paris, Tallandier, 2004. 

 

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30/03/2018
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