Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

Pages d'histoire


Les destins opposés des frères Calmette.

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De gauche à droite : Gaston et Albert Calmette

 

L’histoire pourrait commencer comme un conte pour enfants. Guillaume Calmette et Joséphine Charpentier eurent trois fils : Émile (1851-1934), Gaston (1858-1914) et Albert (1863-1933). Du premier, la grande histoire a simplement retenu qu’il fut un vaillant médecin militaire, décoré de la légion d’honneur. Pour les deux suivants, elle a été plus généreuse, mais pour des raisons bien différentes. 

 

Le destin brillant d’Albert Calmette. 

 

Léon-Charles-Albert Calmette est donc le benjamin de la fratrie. Il voit le jour le 12 juillet 1863 à Nice. La mère d’Albert meurt prématurément alors qu’il n’a pas encore deux ans. Il est alors élevé par Marie Quiney la seconde épouse de son père. À 13 ans, Albert veut devenir marin et intègre, à la rentrée scolaire de 1876, la classe de quatrième au lycée de Brest pour y préparer l’École navale. Le lycée, dans lequel il est interne, est mal- heureusement frappé par une épidémie meurtrière de fièvre typhoïde en février 1877 et Albert y contracte une forme très grave de la maladie. Il en réchappe et, après une longue convalescence, il reprend ses études mais en qualité d’externe libre à l’Ecole Saint-Charles de Saint-Brieuc, abandonnant ainsi son rêve d’entrer à l’École navale de Brest... sans pour autant oublier son aspiration à parcourir le monde et explorer des territoires inconnus. Bachelier en 1881, Albert Calmette est admis, en octobre de la même année, à l’École de médecine navale de Brest qui forme des médecins assurant un service médical dans les territoires d’outre-mer. 

 

Premières expériences indochinoises.

 

En 1883, il commence à exercer à Hong Kong, dans le corps des médecins de marine, où il étudie la malaria, sujet de sa thèse de doctorat qu’il soutient en 1886. Il est ensuite envoyé à Saint-Pierre-et-Miquelon, puis il exerce en Afrique occidentale, au Gabon et au Congo, où il continue d'étudier non seulement la malaria mais aussi la maladie du sommeil et la pellagre.

En 1890, il suit un stage de bactériologie dans le laboratoire du docteur Émile Roux à Paris. Associé aux recherches de Louis Pasteur, il est chargé par ce dernier de fonder l'Institut Pasteur de Saigon où il organise la production de vaccins contre la rage. Il se consacre à la toxicologie, qui vient de naître, en liaison étroite avec l’immunologie, et il étudie le venin des serpents et des abeilles, les poisons issus des plantes et le curare. Il organise également la production de vaccins contre la variole et la rage, et mène des recherches sur le choléra et sur la fermentation de l'opium et du riz.

 

 L’Institut Pasteur de Lille. 

 

Il revient en France. Il est alors placé hors cadre du Corps de Santé des colonies, et mis à la disposition de l'Institut Pasteur. Il y reprend les études entreprises en Indochine sur la physiologie des venins, la vaccination et la sérothérapie antivenimeuse, et réussit à préparer le premier sérum antivenimeux polyvalent. Il participe à la préparation de sérums anti pesteux avec A. Borrel et A. Yersin. A la suite de la visite d'une délégation du Conseil d'hygiène et de la municipalité de Lille, Louis Pasteur et Émile Roux confient à Calmette, en janvier 1895, la mission d'organiser à Lille un institut de sérothérapie et de recherches microbiologiques. Il étudie les conditions matérielles de ce projet, et l'Institut Pasteur de Lille est inauguré en 1899 dont il sera le directeur jusqu'en 1919. Il y entreprend des travaux sur l'ankylostomiase, l'épuration biologique des eaux usées (création à La Madeleine, près de Lille, de la première station française d'épuration), ainsi que divers travaux de bactériologie.

 

Recherches sur la tuberculose et mise au point du B.C.G.

 

À la fin du XIXe siècle, la tuberculose est un fléau sanitaire. Le nombre d’ouvriers tuberculeux dans les grandes villes manufacturières comme Lille, Roubaix et Tourcoing est considérable et dans la seule ville de Lille, peuplée alors de 220 000 habitants, on compte environ 6 000 tuberculeux indigents. Dès le début des années 1900, Calmette étudie à l’Institut Pasteur de Lille, les mécanismes de l’infection par le bacille de Koch et de l’immunité́ contre la tuberculose. Les premiers travaux sont consacrés aux voies d’entrée du bacille dans l’organisme de l’homme et des animaux (tout particulièrement les caprins et bovins) et à son expulsion de l’hôte infecté dans le milieu extérieur. En 1906, Camille Guérin, vétérinaire et immunologiste, avait établi que l'immunité contre la tuberculose était liée à des bacilles tuberculeux vivant dans le sang. En utilisant la méthode pastorienne, Calmette voulut savoir si cette immunité se développerait comme réponse à l'injection, chez les animaux, de bacilles bovins atténués. Cette préparation reçut le nom de ses deux découvreurs (Bacillum Calmette-Guérin, ou en abrégé BCG : Vaccin bilié de Calmette et Guérin). L'atténuation était obtenue en cultivant les bacilles dans un substrat contenant de la bile, d'après une idée émise par un chercheur norvégien, Kristian Feyer Andvord (1855-1934). De 1908 à 1921, Guérin et Calmette s'efforcèrent de produire des souches de bacilles de moins en moins virulentes, grâce à des transferts dans des cultures successives. Enfin, en 1921, ils utilisèrent le BCG avec succès sur des nouveau-nés à l'hôpital de la Charité de Paris. Ce succès conduit à une extension de la vaccination dans toute la France et du 1er juillet 1924 au 1er janvier 1927, 21 200 enfants, dont 969 nés et ayant vécu en milieu bacilliforme, reçoivent le BCG. Les résultats sont sans appel. La mortalité́ par tuberculose est, pour les enfants vaccinés depuis un à deux ans, voisine de 1 % alors que pour les non vaccinés, elle est d’environ 26 %, et pour les enfants vaccinés depuis plus de deux ans, elle est nulle.

 

L’accident de Lübeck

 

 Entre février et avril 1930, dans la ville allemande de Lübeck, une catastrophe allait fortement entacher la réputation du vaccin BCG. Pendant sa préparation au laboratoire des mycobactéries, du vaccin BCG fabriqué sur place fut accidentellement contaminé par une souche virulente de bacilles tuberculeux humains. Sur 256 enfants ayant reçu ce vaccin contaminé, 77 moururent et 130 furent atteints de tuberculose chronique. Une commission nommée par le gouvernement allemand, en mai 1930, enquêta pendant 20 mois. Le tribunal pénal est saisi pour homicide involontaire. D'octobre 1930 à février 1931, se déroule un long procès avec une couverture médiatique internationale. Le jugement final retient une probable contamination accidentelle du BCG avec une souche tuberculeuse virulente lors de la production locale du vaccin. L'innocence du vaccin BCG est finalement reconnue.

Albert Calmette décède le 29 octobre 1933 à Paris. Il repose selon ses vœux, à Jouy-en-Josas (Yvelines) derrière la chapelle des Metz.

 

Gaston Calmette : destin brisé. 

 

 Albert Calmette est devenu célèbre en sauvant des vies. Son frère l’est devenu en perdant la sienne. En effet, c’est son assassinat, le 16 mars 1914, par Henriette Caillaux, qui allait le rendre célèbre. Il est né le 30 juillet 1858 à Montpellier, cinq ans avant son frère. Après des études de droit, il débute au Figaro, à l’âge de 27 ans, comme secrétaire, ensuite devient rédacteur principal des Echos, puis chef de ce même service.

Parallèlement, il entame une carrière de grand reporter et publie une série d’articles notamment lors de l’affaire de Panama. Et à ce titre, il contribue à la démission du ministre Rouvier en décembre 1892. Calmette devient en 1896, le gendre de Georges Prestat, président du conseil de surveillance du Figaro. Devenu secrétaire de la rédaction du Figaro, il est nommé en janvier 1902 à la rédaction du journal, par l’assemblée des actionnaires.

Sous sa direction, le journal devient un des organes les plus importants de la presse française.

 

La campagne fatale.

 

Il lance, en janvier 1914, à l'instigation de Louis Barthou et de Raymond Poincaré, une virulente campagne contre Joseph Caillaux, ministre des Finances dans le gouvernement Doumergue. Déposé chaque jour dans les cafés, le Figaro est un quotidien influent lu par toute la bourgeoisie française. La campagne de diffamation menée par le journal contre le ministre des Finances, Joseph Caillaux, a par conséquent une portée massive. L’objectif est clair : faire échouer le projet politique du ministre et anéantir l’effet de ses discours pacifistes vis-à-vis de l’Allemagne. La campagne du Figaro s’étend sur trois mois. Elle est composée de 110 articles qui accusent successivement le ministre de trafic d’influence, de fraude fiscale et de connivence avec l’Allemagne. En outre, la politique d’impôt sur le revenu et d’opposition à la guerre de Joseph Caillaux, aristocrate de gauche, renforce encore les attaques violentes du Figaro.  Sachant que le projet d’impôt sur le revenu est justement un cheval de bataille de la campagne de la gauche pour les proches élections législatives. Enfin, Calmette, en polémiste incisif doué pour l’investigation, publie des lettres compromettantes dont celle où Joseph Caillaux se félicite d’avoir fait capoter un vote sur l’impôt sur le revenu en paraissant le défendre. Pour cela, on dit que Calmette aurait notamment soudoyé la femme de chambre d’Henriette Caillaux, épouse du ministre, pour qu’elle subtilise ces lettres. Le 10 mars 1914, la campagne prend une autre tournure. Gaston Calmette annonce qu’il va publier les correspondances privées du ministre, détenues par sa première épouse Berthe Gueydan. C’est l’annonce de trop pour son épouse actuelle, Henriette Caillaux. Le 16 mars 1914, à 18 heures, lorsque Gaston Calmette l’introduit dans son cabinet, elle sort de son manteau un petit pistolet et tire six coups. Le directeur du Figaro, touché à plusieurs reprises, succombe à ses blessures dans la nuit. Faisant écho à l’affaire Dreyfus, l’affaire Caillaux fait à nouveau cohabiter la sphère politique et la sphère médiatique au sein de l’arène juridique. Tous les éléments sont réunis pour faire du procès d’Henriette Caillaux l’un des grands procès de la Belle Époque.

 

Un procès qui passionne la France. 

 

Le procès s’ouvre le 20 juillet 1914 devant la cour d’assises de la Seine. On se précipite pour prendre ses billets comme pour une pièce de théâtre ; on se dispute les meilleures places et on installe des ventilateurs pour éviter les évanouissements. Henriette Caillaux et son avocat, Fernand Labori, plaident le crime passionnel. Fait exceptionnel, les présidents de la République Poincaré et Briand font une déposition et nombre de membres de la haute société de l'époque doivent aussi s'exposer.

À une époque où le féminisme commençait tout juste à poser son empreinte sur la société française, la défense en la personne de Fernand Labori (avocat de Dreyfus et de Zola) exploite les stéréotypes encore bien ancrés. Il convainc le jury que le crime n'était pas le fait d'un acte mûrement préparé mais d'un réflexe féminin incontrôlé, transformant le crime prémédité en crime passionnel. Les experts psychiatres évoquent un « cas typique d'impulsion subconsciente avec dédoublement complet de personnalité survenu sous l'influence d'un état émotionnel et continu ». Alors que l'avocat général Horteux écarte la préméditation et ne réclame que cinq ans de prison ferme, les jurés des assises de la Seine donnent, après cinquante minutes de délibération, une décision d'acquittement le 28 juillet 1914. Le lendemain, L’Humanité et Le Figaro titrent respectivement « Mme Caillaux acquittée » et « Le verdict de la honte ». Les grands quotidiens ne réservent pas plus de quatre colonnes à la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie. L’affaire Caillaux continuera à faire la une des journaux jusqu’au 31 juillet, jour où Jean Jaurès est assassiné.

 

Pour en savoir plus :

 

Jean-Yves Le Naour, Meurtre au Figaro. Le procès Caillaux, Larousse, 2007.

Noël Bernard, La vie et l'œuvre de Albert Calmette, 1863-1933, Paris, Albin Michel,

 

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29/03/2020
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Quand Pierre Goubert dévoilait la face cachée du Roi-Soleil.

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Sur Louis XIV, la littérature est abondante, voir pléthorique.  Depuis trois siècles, le Roi-Soleil ne cesse de briller et de fasciner. Le lustre de ses palais, l’éclat de sa cour et de ses artistes, les feux d’artifice de ses fêtes grandioses dans les jardins de Versailles resplendissent encore dans la mémoire populaire. Cette magnificence, habilement exploitée, a toutefois éclipsé une face moins reluisante du monarque : celle du despote orgueilleux, du militaire médiocre, de l’administrateur dépensier qui a fini par ruiner le royaume, semant les germes de la Révolution française. Louis XIV recourait à tous les moyens de propagande à sa disposition pour soigner son image de «Grand Roi»: réceptions fastueuses, féeries, bals et divertissements destinés à éblouir les princes étrangers et les diplomates, coûteuses guerres de conquêtes lui apportant la gloire, surenchère dans l’apparat, déploiement d’une statuaire royale dans les grandes villes, omniprésence du thème solaire, almanachs à son effigie, échos mondains dans le «Mercure galanté »

Les historiographes du roi ont bien sûr contribué à forger le mythe. Le cardinal Mazarin a mis 26 écrivains au service de la monarchie, puis d’autres ont suivi sous la surveillance du ministre d’Etat Jean-Baptiste Colbert, même les poètes Boileau et Racine ont prêté leur plume.

 

Pierre Goubert, tâcheron de l’histoire.

 

Derrière les images d’Épinal, se cachent vingt millions de sujets, qui ont payé au prix fort le gout du faste et de la conquête. Un historien, Pierre Goubert, directement issu de l’école des Annales, va s’évertuer à le démontrer. Il naît à Saumur en 1915, dans une famille d’artisans et de commerçants. Depuis plusieurs générations, sa famille a la profession habituelle de cultivateur, de journalier, ouvrier agricole, domestique de ferme. Comme le disait Pierre Goubert lui-même, sa famille venait de la modestie mais non pas de la misère et aucun ne fut illettré. Il va à l’école primaire publique des Récollets à Nantilly, suivie du cours complémentaire qui était l’enseignement parallèle à celui du collège. Il passe son certificat d’études à douze ans. Mais ses parents n’envisageaient pour lui rien d’autre qu’une mise en apprentissage dans un métier manuel ou un emploi de petit coursier, ce qui à l’époque le désolait déjà. Le directeur d’école primaire intervient auprès de sa mère pour le laisser continuer les études. Pierre Goubert entre à l'École normale d'instituteurs d'Angers en 1931 où il se passionne pour la littérature. Il se définissait à l’époque plus littéraire qu’historien car l’histoire ne le passionne pas encore. Cependant l’étude des Lettres lui est interdite en raison de son ignorance du Latin et du Grec. Il choisit donc l’Histoire et la Géographie. Fréquemment indiscipliné et se manifestant par des protestations, notamment contre le chauvinisme français à propos de la Première guerre mondiale qui règne à cette époque en France, il est exclu de la PMS (Préparation Militaire Supérieure). Durant ses longues retenues dans la bibliothèque, il continue la lecture et commence à apprendre l’anglais.

 

Il intègre en 1935 l'École normale supérieure de Saint-Cloud qui forme, à cette époque, les professeurs d'École Normale. Il reçoit alors les cours de Marc Bloch, rencontre marquante qui le détermine à choisir l'histoire comme discipline de recherche. Il confie en 2000 que : « c’est lui, vraiment, qui m’a donné la vocation, lui et les Annales, […] ». À la sortie de ce stage en 1937, Pierre Goubert enseigne cette dernière matière, ainsi que les Lettres, à l'École Normale de Périgueux. Mobilisé en 1939 au fort de Saint-Cyr comme instructeur météo, il fait la campagne de France dans la troupe - avec le grade de caporal -, échappe à la captivité et devient professeur de « collège moderne » au lycée de Pithiviers puis à Beauvais. Ces années de professorat sont aussi celles des études universitaires impossibles à faire plus tôt. N'étant pas bachelier, les élèves-instituteurs de l'époque devant seulement obtenir le brevet supérieur, il est cependant autorisé, par dérogation, à préparer la licence qu'il passe, selon ses propres termes, « par morceaux » et réussit en 1948 l'agrégation d'histoire.

 

Il se lance, aussitôt après, dans la rédaction d'une thèse de doctorat d'État sur le Beauvaisis, région qu'il a retrouvée après un court séjour comme professeur au lycée Turgot. Il est alors aiguillonné par son premier maître, Augustin Renaudet, professeur d’histoire moderne à la Sorbonne et directeur de son DES.

 

Le Beauvaisis comme matériaux d’étude. 

 

Alors qu’il y enseignait, Pierre Goubert a voulu comprendre ce qu’avait été la vie économique paysanne et urbaine d’un « pays » de 100 000 habitants et 30 kilomètres de diamètre autour la vieille ville drapante et épiscopale de Beauvais. Il décrit le Nord du Beauvaisis, déjà picard, céréalier, sans arbres, et le Sud plus humide, qui comprend une part de la boutonnière du pays de Bray et,  au milieu, Beauvais et ses 12 000 habitants. Il dresse un portrait social de ces trois milieux, du haricotier au sergier, du maître-drapier au curé.

 

Au prix d’un énorme travail (neuf à l’époque) de dépouillement des registres paroissiaux, des mercuriales, des archives religieuses et notariales, Goubert établit solidement les grands traits de la démographie d’Ancien régime : forte natalité, mais moindre qu’on l’avait cru (8 enfants au plus, 4 ou 5 en moyenne), forte mortalité (la moitié meurt avant l’âge de 20 ans), sensibilité extrême aux crises frumentaires. La dépendance du peuple à l’égard du mouvement du prix du blé, avec les terribles crises de 1661-62 et 1693-94, sur fond de récession séculaire, est rigoureusement analysée par Goubert, dont les conclusions, ne sont pas périmées. Au total, une population qui ne croît pas. Socialement, Goubert met en relief l’avancée conquérante de la bourgeoisie beauvaisienne qui, enrichie par le négoce et les prêts d’argent, fait reculer les propriétés foncières de l’ancienne noblesse d’une part, des paysans moyens et pauvres d’autre part. Car ce capitalisme conforme aux structures de la société des ordres est adapté à « une économie fondamentalement hiérarchisée par la possession de la terre ». Cette bourgeoisie est partout : à la ville et à la campagne ; dans le clergé et les métiers judiciaires, où ses fils dominent nettement ; et même dans la noblesse, où elle pénètre par l’achat de charges anoblissantes ou par mariages.

 

Le moment Goubert

 

En 1957, Goubert soutient sa thèse, commencée en 1944 : « Beauvais et le Beauvasis de 1600 à 1730 ». Les années 1950-60 voyaient la montée de la « nouvelle histoire » prônée par la revue « Les Annales », et son triomphe sur le couple que formaient l’histoire positiviste et la géographie inspirée de Vidal de la Blache. L’histoire économique et sociale, appuyée sur des séries rigoureusement établies, supplantait l’histoire à dominante politique et institutionnelle. L’histoire des peuples faisait passer au second plan l’histoire des pouvoirs et des puissants. Une originalité de Pierre Goubert fut d’avoir souscrit au programme des « Annales », suivant les leçons de ses maîtres Bloch, Febvre, Labrousse, Meuvret, sans sacrifier ce qu’il y avait de meilleur dans la tradition contestée. Braudel lui reprocha d’ailleurs, le choix du cadre monographique du Beauvaisis, trop étroit selon lui. Il n’empêche : dans ces années où la vitalité de l’école des « Annales » était éclatante et animait les grands congrès internationaux d’historiens, de Rome en 1955 à Vienne en 1965 et Moscou en 1970, Goubert tenait toute sa place dans les grands débats d’idées. 

 

Un pionnier de l’histoire sérielle et de la démographie historique. 

 

Cette thèse a marqué un temps fort de l’historiographie française, inscrivant de façon pionnière la démographie historique dans le champ historien en recourant, à travers les registres paroissiaux, ancêtres de notre état civil, à l’histoire quantitative ou sérielle qui fit les beaux jours, dans les années 1960 et 1970, de la revue des Annales de l’ère braudelienne. Pour Goubert, comme pour ses successeurs, c’est le répétitif qui est le plus signifiant. « Tout ce qui est important est répété », disait Ernest Labrousse, historien de l’économie. Dans une histoire du répétitif, le fait n’existe plus que pour sa place dans une série. Goubert inaugure cette nouvelle veine, ne cessant de dresser une saisissante fresque de la démographie française sous l’Ancien Régime, portrait assez sombre.  Le nombre moyen des naissances par couple n’atteint pas un niveau très élevé : cinq ou six, au plus ; un bon quart mourait avant son premier anniversaire, un autre quart décédait avant quinze ans ; en somme, il fallait deux enfants pour faire un adulte. S’y ajoutent les accès de disette et de peste : malaria, grippe, dysenteries et typhus. On appelait alors cet ensemble les « cavaliers de l’Apocalypse ».

 

 Derrière Louis XIV, le peuple.

 

Parait en 1966, « Louis XIV et 20 millions de Français », dont le succès est considérable et qui renouvèle le regard porté par le public sur le règne du Roi-Soleil. Le style vigoureux, inventif, séduisant, de Goubert faisait mouche. Ce fut le premier bestseller auprès du grand public, avant ceux de Georges Duby, Emmanuel Le Roy Ladurie ou René Rémond, on est loin d’un énième ouvrage sur le « grand siècle » des Molière, Racine, La Fontaine, Corneille, Descartes, Bossuet ou des salons littéraires. On est loin aussi de la biographie traditionnelle qui analyse la vie intime du roi, ses amours et ses colères, la vie de château ou les intrigues plus ou moins imaginaires. Goubert montre les liens étroits qui se nouent entre la vie économique, sociale, financière, d’une part, et d’autre part, la politique de prestige et magnificence s’imposant au-delà de l’hexagone. Mais, avant tout la question est celle-ci : que serait ce siècle français sans ses vingt millions d’habitants ? Si l’organisation sociale se caractérise par la juxtaposition des trois ordres traditionnels, c’est surtout la masse paysanne, enserrée dans plusieurs cercles de dépendance et obligée d’entretenir un dixième de la population constituée de la noblesse, du clergé et de la bourgeoisie montante qui retient l’attention de Goubert. Car telle est la démonstration : si Louis XIV a pu entamer ou mener ses projets parfois même jusqu’à l’échec, c’est parce qu’il disposait d’un entourage, tel Colbert et ses affidés, pratiquant sans crainte la corruption et ne craignant guère de poursuite en cas, nombreux, de conflits d’intérêts, et surtout, qu’il ne se privait point d’exploiter les vingt millions de Français.

 

L’héritage de Pierre Goubert. 

 

Ruraliste, Pierre Goubert l’était assurément, et il le resta jusqu’au bout. En 1982 il publia encore une vie quotidienne dans les campagnes françaises au 17e siècle. Son intérêt pour Louis XIV, qu’il avait quelque peu malmené dans ses premiers travaux, redoublait et tout particulièrement les conditions dans lesquelles le jeune roi débuta son règne. Ce trait explique qu’il ait consacré une biographie à Mazarin, personnage qui le fascinait et qu’il ait envisagé de publier une « Fronde » qui ne vit jamais le jour. Ses ouvrages rencontrèrent un large public qui débordait le cadre universitaire et c’est dans cet esprit qu’il écrivit une « Initiation à l’histoire de France », qui se présentait comme une synthèse mais aussi comme une interprétation personnelle, bien dans l’esprit de l’homme qui laissa également un volume pour retracer son itinéraire.

 

Pierre Goubert a été un immense historien. Son œuvre marqua un tournant décisif pour l’histoire des campagnes et son influence fut considérable. Il imprégna une génération d’étudiants par son verbe et par sa plume. Ennemi de toute suffisance, il est adepte d’une langue limpide.  Pragmatique et modeste, il se montre rétif envers les modélisations et les spéculations. 

En 1960, il rappela en quelques mots sa conception du travail de l’historien : “Si l’histoire essaie d’être ou de rester une science, elle ne peut échapper à cette double démarche qui est d’abord connaissance intime et respectueuse des hommes du passé et ensuite essai de synthèse, de reconstruction, d’interprétation. Et ne nous disputons pas sur des mots, classe, ordre, caste, qui ne sont après tout que des étiquettes ; que les laboureurs aient constitué en Picardie ou en Languedoc une classe ou un ordre, ou une catégorie, ou un groupe, cela m’est égal, pourvu que ce soient de vrais laboureurs, vraiment vivants, correctement analysés avec tous les documents que nous avons en notre possession”.

 

Enfin, parmi ses disciples, je voudrais citer Anne Zink, dont il a dirigé la thèse « Pays et paysans gascons sous l'ancien régime » et qui avait bien voulu diriger mon mémoire de maitrise « Billom, étude sociodémographique, 1685-1740 ». 

 

 

Bibliographie :

 

Familles marchandes sous l'Ancien Régime, Paris, 1959.

Beauvais et la Beauvaisis de 1600 à 1730, Paris, SEVPEN, 1960 (thèse de doctorat).

L'avènement du Roi-Soleil, Paris, Julliard, 1961.

Louis XIV et vingt millions de Français, Paris, Fayard, 1966.

(avec Michel Denis), 1789: les Français ont la parole, Paris, Julliard, 1965.

L'Ancien Régime, Paris, Armand Colin. T. I : la société (1969) ; t. II : les pouvoirs (1973).

Clio parmi les hommes. Recueil d'articles, Paris, EHESS, 1976.

La vie quotidienne dans les campagnes françaises au XVIIe siècle, Paris, Hachette, 1982.

Initiation à l'histoire de France, Paris, Fayard, 1984. Grand Prix Gobert 1985.

Mazarin, Paris, Fayard, 1990.


23/03/2020
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Il y a soixante ans, Malpasset cédait.

 

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Le deux décembre 1959, le barrage de Malpasset cédait sous le poids de l’eau des pluies diluviennes, qui, depuis le mois de septembre, avaient saturé les sols du bassin versant. Cette rupture provoqua le déferlement de près de 50 millions de mètres cubes d'eau qui ravagea campagnes et villages jusqu'à la mer. Plus de quatre cents personnes trouvèrent la mort. Il s’agit d’une des plus grandes catastrophe naturelle, survenue au XXème siècle, sur le territoire métropolitain. 

 

Pourquoi un barrage à Malpasset ?

 

La communauté humaine du Bas-Argens dans l'Est-varois se trouve dans une situation

« classique » des zones littorales pour son approvisionnement en eau. Après des siècles où puits et citernes suffisaient à une économie faiblement commerciale, l'arrivée du chemin de fer et le démarrage du tourisme à partir des années 1860- 70 posèrent de façon sans cesse plus aiguë, la mise en œuvre de quantités d'eau estivales au moment où l'apport naturel est nul ou très limité et les besoins maxima.  L'idée d'un barrage sur le Reyran avait été avancée dès 1878. Elle se concrétise entre 1946 et 1951, avec en outre l'avantage de domestiquer l'écoulement très irrégulier de « l’enfant terrible de la région ». Il s'agit d'un « oued » méditerranéen, presque à sec en été mais pouvant connaitre des crues importantes en automne (les coefficients mensuels de débit varient de 1 à 24 !).  La construction d'un barrage dans la région de Fréjus est envisagée juste après la Seconde Guerre mondiale, dans le cadre des grands projets d'équipement du pays. Son principal objet est de constituer un réservoir d'eau permettant d'irriguer les cultures dans une région où les pluies sont très irrégulières. Le conseil général du Var, maître d'œuvre de l'opération, reçoit une importante subvention du ministère de l'Agriculture. Il fait alors appel au grand spécialiste des barrages-voûtes, André Coyne, "auteur" du barrage de Tignes par exemple. L’emplacement choisi est celui de la vallée du Reyran, au lieu-dit " Malpasset[1] ». Le site du barrage avait entrainé des hésitations. Déjà̀ en 1926, la mauvaise qualité de la roche dans les gorges à 9 km en amont de Fréjus avait fait ajourner un projet.  En 1951, malgré les inquiétudes d'un géologue de Marseille, on choisit le site permettant le lac de retenue le plus vaste : une gorge en méandres encaissés à 42 m d'altitude. Il ne s'agissait pas d'une retenue « EDF » ; le budget fut voté en novembre 1951 par le conseil général du Var, financé par le département et l'État. Les travaux durèrent 14 mois à partir du 1/04/1952 ; la mise en eau débuta en 1954 pour un maximum possible de 55 millions de m3. Une prise d'eau assurait 400 litres /s aux collectivités et 1 100 litres/s à l'agriculture.

 

La conception de l’ouvrage 

 

Le barrage était du type « voute mince », 223 m de long, 60 m de haut, 7 m d'épaisseur à la base et 1,5 au sommet. Il avait été confié à un ingénieur parmi les meilleurs du monde à l'époque (barrage sur le Zambèze entre autres). Bien des articles ont vanté sa beauté et l'élégance de son tiers de circonférence. Il était muni d'un déversoir en haut (2 m sur 29 m) et d'une vanne de vidange à la base (en cas d'urgence et pour « chasser » les alluvions se déposant au fond du lac). Les barrages-voûtes sont adaptés à des vallées étroites avec des rives solides. Ils sont constitués par un arc mince en béton qui reporte la poussée de l'eau sur les rives. Un barrage-voûte est dit « à paroi mince » lorsque le rapport largeur à la base / hauteur de l'ouvrage est inferieur à 1/3. Ces constructions permettent des économies de béton en comparaison des barrage-poids[2].

 

Construction et catastrophe 

 

Le barrage, commencé en 1952, et achevé en 1954 est une réussite, tant sur le plan technique que sur le plan architectural. Il retient un lac de 4 kilomètres de long sur 2 kilomètres de large. La capacité de retenue de 50 millions de m³ d'eau, dont 25 millions utilisables en fait le plus grand barrage d'irrigation en Europe. Le mur, de type voûte mince, a une hauteur de 66 mètres. Son épaisseur de 6,78 m à la base et 1,50 m à la crête, en fait le barrage le plus mince du monde.

Durant l’automne 1959 des pluies particulièrement importantes affectèrent la Côte d’Azur : plus de 200 mm en 24 h le 20 octobre, plus de 250 mm au-dessus du barrage de Malpasset, du 27 novembre au 2 décembre, dont plus de 128 mm le 1er décembre, veille de la rupture. Suite à ces précipitations, le niveau de l’eau dans la retenue du barrage monte rapidement.  Le lac se remplit au maximum pour la première fois. Un gardien surveillait nuit et jour le site. Dès mi-novembre il avait remarqué́ des déformations dans la voûte et des suintements dans la colline juste en aval des ancrages (le barrage « fuyait ») ; il avait alerté à plusieurs reprises les gestionnaires du barrage, le Génie Rural et les Ponts et Chaussées à Draguignan, la préfecture. Les visites des ingénieurs s'étaient terminées par des réponses rassurantes sur la souplesse de la voûte.  Tout le monde semblait se satisfaire de la constitution de fortes réserves d'eau pour l'été suivant. Dans la journée du 2 décembre, devant l'inquiétude grandissante du gardien (forts écoulements sortant de la colline en aval), les responsables survolent le site en hélicoptère et décident pour 18 heures l'ouverture de la vanne de vidange (décision tardive en partie motivée par la volonté́ de ne pas endommager le chantier du pont de l'autoroute un peu en aval). Lors de sa ronde sur le barrage à 21 heures, la pluie ayant cessé, le gardien mesure une baisse du niveau du lac de 3 cm. À peine rentré chez lui, il entend « un rugissement de bête fauve suivi de deux coups sourds », le barrage a craqué, il est 21 h 13, l'électricité (pylônes emportés) s'éteint à Fréjus. La vague (équivalante au débit du Rhône pendant 8 heures), ravage la vallée et n'arrive qu'à 21 h34 dans les bas quartiers de Fréjus. L’état de la mer, fortement tempétueuse ralentit l'écoulement du flot. Les conséquences sont dramatiques. La catastrophe fait 423 victimes et environ 7 000 sinistrés. Fréjus se trouve isolée ; routes, téléphone, électricité́, eau sont coupés. La Nationale 7 et la voie ferrée sont emportées sur plusieurs centaines de mètres. De nombreux dommages matériels (habitations détruites, entreprises, exploitations agricoles dévastées...) sont constatés. Une couche de boue de 50 cm d’épaisseur recouvre une partie de la ville (quartiers du Reyran, du Pavadou, de la Gare et des Arènes). D'énormes blocs de béton seront retrouvés à 1 500 m en aval de l’ouvrage.

La vallée du Reyran est « décapée » sur 5 km ; 1350 ha de terres agricoles (fruits et légumes, vignes...) sont dévastés. 80 000 hectolitres de vin sont perdus.

 

Les suites 

 

Plusieurs experts (ingénieurs, géologues) ont travaillé, dès les premiers jours qui ont suivi la catastrophe et des années durant, à établir des scénarios explicatifs. 

Un premier collège d'experts désigné par le tribunal de Draguignan conclut que la cause de la rupture est directement liée à l'effet de l'eau circulant sous la partie gauche de l'ouvrage. Ce collège d'experts précise que ce phénomène était connu et responsable de ruptures antérieures (barrage de Bouzey). Enfin, il relève l'absence d'études et d'essais géotechniques, l'absence de contrôles du premier remplissage. Cela engageait la responsabilité pénale des constructeurs et de l'exploitant. Une contre-expertise fut demandée par leur défense. Un nouveau collège d'experts confirme alors le rôle des circulations d'eau sous l'ouvrage mais contredit les autres conclusions, avançant que ce phénomène était méconnu à l'époque de la construction du barrage.  Sa mise en évidence n'a pu être faite que grâce à des méthodes et techniques développées conjointement à la longue instruction du procès et donc inconnues à l’époque de la construction de la retenue.  Le tribunal n'a finalement retenu aucune faute professionnelle, exonérant de responsabilité les constructeurs du barrage (dont la réalisation a été considérée « techniquement irréprochable »).

Malgré les études scientifiques et la décision de justice, le citoyen demeure face à quelques interrogations :

Les études géologiques préalables (non obligatoires alors pour ce type d'ouvrage) ont été bien « légères » : 100000 anciens francs pour un géologue venu de Marseille sur un budget total avoisinant le milliard : pas de sondage suffisant, pas de galerie, pas d'analyse pétrographique[3] poussée dans un site où la roche apparaît « tourmentée », sillonnée de multiples filons. La solidité réelle des appuis du barrage n'a pas été perçue. Le géologue avait eu des doutes et avait suggéré d'ancrer la voûte 500 m en amont mais le coût aurait été supérieur pour un lac restreint...

Il est d'usage de ne « réceptionner » un barrage qu'après une période probatoire de remplissage et de surveillance de son « comportement ». Cette étape clé n'avait pas été réalisée car un procès opposait le département et le propriétaire d'une ancienne mine de spath fluor située en amont. Les anomalies d'un barrage à pleine charge n'avaient donc pu être observées jusqu'en 1959 ... pour ne pas payer d'indemnités, le niveau de l'eau fut maintenu sept mètres plus bas que la cote maximum.

Des mesures avaient été effectuées pendant l'été 1959 (il existe un système de repères sur la voûte et dans le versant). La constatation d'un déplacement de 15 mm n'avait pas entrainé de précaution particulière.

L'ordre de vidange a été donné très tardivement. On peut raisonnablement penser que la perte d'eau, effectuée début décembre, aurait pu être compensée par l'apport pluviométrique « normal » jusqu'au printemps. 

Le chantier de l'autoroute n'est certes pas le responsable du drame. L'ouverture de tranchées sur l'autre versant de la même colline où était l'ancrage de la voûte était en cours. On a parlé de tirs de mine d'une puissance supérieure à celle conseillée pendant lesquels le gardien sentait vibrer le barrage.

 

Et aujourd’hui ?

 

Nul n’a songé à reconstruire un barrage à Malpasset. La remise en état de la vallée du Reyran cultivable fut effectuée en cinq ans avec une canalisation de grande qualité́ du fleuve côtier. L'approvisionnement en eau fut assuré par la diversification des sources et moyens : forages accrus dans les nappes du Bas-Argens, pompages plus en amont dans l’Argens. Enfin, on a construit le barrage de Saint-Cassien au Nord Est de Malpasset sur des affluents de la Siagne permettant d'alimenter la zone cannoise et fréjussienne. Ce barrage est du type « poids » en matériaux compactés et très surveillé. Enfin, pour les amateurs de complot, je rappelle qu’Arte a diffusé, le 22 janvier 2013, un documentaire attribuant la rupture du barrage à un attentat du FLN. L’histoire n’est peut-être pas finie !

 

Pour en savoir plus :

 

-       Olivier Donat, La Tragédie Malpasset, Mont-de-Marsan, impr. Lacoste, 1990, 59 p.

-       Marcel Foucou, Malpasset : une tragédie déjà entrée dans l'histoire : naissance, vie, mort d'un barrage, Fréjus, M. Foucou, 1978, 40 p.

-       Max Prado, L'imprévisible nature - Tragique guet-apens de Malpasset, chez l'auteur, 1998. 

 

 

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[1] L’appellation toponymique de Malpasset signifie « éboulement, terrain dangereux, friable », signification oubliée lors de la conception de l’ouvrage 

 

[2] Un barrage-poids est un barrage construit à partir d’éléments de maçonnerie en béton, de roche et de terre et conçu pour retenir l'eau en utilisant seulement le poids de la matière qui s’oppose à la pression horizontale de l'eau s’exerçant sur le barrage. 

[3] Relatif à la science des roches 


03/12/2019
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Woodstock : le début de la fin ?

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Dans le désert médiatique du mois d’août, au moment où les médias en sont réduits à faire des reportages sur les aires d’autoroute, deux sujets font leur retour sur le devant de la scène :

            - Les premiers pas de l’homme sur la lune ;

            - Le festival de Woodstock ;

Ces deux événements ont eu lieu la même année : en 1969 à moins d’un mois d’intervalle.  Hasard calendaire ? Sûrement ! Il est certain que les organisateurs du plus grand festival  de musique du siècle ne se sont pas concertés avec les responsables de la NASA. Mais, ce n’est certainement pas seulement à cause du creux aoûtien que Woodstock refait surface. Au fil du temps qui enjolive les choses, Woodstock est devenu un mythe, une légende. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

 

L’Amérique au temps de Woodstock.

 

Derrière ses avancées technologiques, l’Amérique domine culturellement le monde. La consommation de masse est un modèle que beaucoup rêvent de copier. Pourtant, derrière la façade, des craquements apparaissent dès le milieu des années cinquante. Les contradictions de la société américaine éclatent aux yeux du monde, véhiculées par les médias naissants que l’Amérique a créées.  La première fracture résulte de la question raciale. Les pères fondateurs de la nation américaine ne l’imaginaient pas autrement que « blanche ». Les populations indiennes l’ont payé de leur vie et la population noire de son esclavage. Bien sûr, la guerre de Sécession a mis juridiquement fin à l’assujettissement des Afro-Américains, mais la ségrégation règne en maitre, elle est même institutionnalisée par le compromis de 1877. Cet accord, non-écrit, scella la réconciliation des populations blanches du nord et du sud. En vertu de celui-ci, le Nord retirait ses troupes et les Etats du Sud pouvaient pratiquer la ségrégation à leur guise. Pour autant, la population noire ne renonce pas aux droits que  lui accorde la constitution des Etats-Unis. Le NAACP (National Association for the Advancement of Colored People)entame, dès 1909, des mouvements pour cette reconnaissance. Après la deuxième guerre mondiale, il y a, sur le plan du droit, des avancées significatives. En juillet 1964, Johnson signe le Civil Rights Act, qui interdit toute forme de discrimination. Ces avancées juridiques sont loin de satisfaire l’ensemble de la population noire qui reste, pour une grande partie d’entre-elle, à l’écart du progrès économique et social. C’est de cette situation que nait une contestation beaucoup plus radicale incarnée par les  Black Panthers et leur égérie Angela Davis.  Une autre fracture, née dans le milieu des années 50, traverse l’Amérique « blanche ».Un mouvement de contestation hétéroclite émerge. Les motifs de contestation de la société de consommation concernent aussi bien la dénonciation de cette société comme monde de l'insignifiance, du conformisme et de l'asservissement de l'individu que la guerre du Vietnam, la ségrégation raciale ou encore l'ordre social. Des intellectuels influencent fortement ce mouvement où les étudiants sont puissamment engagés. Les formes d'action et de contestation varient: manifestations et grèves générales (mai 68 en France), actions violentes ou vastes rassemblements comme à Woodstock en 1969.

Ce mouvement de contestation hétéroclite donne ensuite naissance à une contre culture. Aux États Unis puis en Europe, le mouvement hippie, né dans les années 1960,  prône le rejet des conventions sociales, la non violence et le retour à la nature. Ce mouvement de jeunes issus des classes sociales favorisées (les baby boomers nés dans les années 30-40) sont les héritiers de la « beat generation[1] »,un mouvement en révolte contre le système et la société de consommation américaine des années 50. D'ailleurs le livre de Jack Kerouac,  « Sur La route »,devient le livre culte pour toute une génération en rupture avec l'idéologie capitaliste dominante. Nés au lendemain de la guerre et souvent issus des classes moyennes et aisées, les hippies rejettent ainsi les valeurs de leurs parents. Ils multiplient les manifestations contre la guerre du Vietnam et ne jurent que par la non violence. L'ère du « Flower Power »est ouverte, les armes doivent laisser la place aux fleurs dans un monde pacifique. L'épicentre de ces manifestations et du développement de la culture hippie se trouve sur les campus des universités. Le mouvement hippie ne représente pas toute la jeunesse puisque les jeunes issus de classes sociales plus défavorisées n'aspirent pas à ce mode de vie qui leur semble lointain.

 

De Monterey à Woodstock.

 

Le concept de festival n’est pas né avec Woodstock. Dès la naissance du Rock, la musique vient vers le public et non l’inverse. Des bus entiers de musiciens dont les disques faisaient des «hits» sillonnaient l’Amérique en tous sens et s’arrêtaient pour un soir avant de reprendre la route. Dans les salles polyvalentes des universités, des soirées, animées par des DJ locaux, permettaient également de découvrir cette nouvelle musique. Les styles musicaux un peu plus anciens comme le folk ou le jazz par exemple avaient déjà leurs festivals. Peu à peu, les organisations évoluent. Bill Graham (directeur d'une maison de disques célèbre), restructure tout le concept du concert de rock et repense la façon dont cette musique pouvait et devait être présentée au public. Il s’est mis à organiser de longs concerts avec une ou deux têtes d’affiche dans des salles de taille modérée pendant deux ou trois jours. De cette formule au festival il n’y avait qu’un pas.

Ça commence par un rêve, dont la bande-son serait le « California Dreamin [2]»des Mamas & Papas. Ce tube du printemps 1966 symbolise la fascination qu'exerce alors la West Coast sur toute la jeunesse américaine. En juin de cette année-là se tient à Monterey, ville côtière à 150 km au sud de San Francisco, un festival de jazz, dixième édition. Une poignée d'allumés (Lou Adler, John Phillips des The Mamas & the Papas, le producteur Alan Pariser, et Derek Taylor)  se met à imaginer son équivalent pop : Lou Adler déclare :

 

« Notre idée pour Monterey était de proposer le meilleur possible, dans tous les domaines — l'équipement sonore, l'hébergement, le ravitaillement, le transport — des services qui n'avaient jusqu'alors jamais été proposés aux artistes avant Monterey. Nous avions installé un centre de premiers secours sur le site, car nous avions bien imaginé qu'une surveillance médicale serait nécessaire et que nous devrions nous occuper des problèmes liés à la drogue qui y circulerait. Nous ne voulions pas que les gens ayant des problèmes de drogue soient laissés sans soins et sans assistance médicale. Comme nous ne voulions pas que ce type de problème ne gâche ou ne perturbe les autres spectateurs ou les artistes. Nos services de sécurité travaillaient avec la police locale de Monterey. Les forces de sécurité locales ne s'attendaient pas à s'entendre aussi bien avec les personnes venues sur place et avec les organisateurs. Ils ne s'attendaient pas à ce quecetesprit du music,love and flowers prenne le pas sur leurs convictions personnelles et les laisse se faire couvrir de fleurs par les participants. »

Entre la faction hollywoodienne, plutôt business et la contre-culture san-franciscaine, nourrie des poètes beats et politisés sur les campus, l'entente n'allait pas de soi. Mais il y a une cause commune, la tenue d'un événement sans précédent : trois jours de musique non-stop juste avant l'été, les 16, 17 et 18 juin 1967. La Monterey Pop Foundation sera à but non lucratif, les artistes seulement défrayés. La magie est en marche. Le festival a par la suite été acclamé et salué comme un prodige d'organisation et de coopération, devenant une norme que bien peu de grands festivals parvinrent à respecter par la suite. C'est à l'occasion de cette manifestation que Jimi Hendrix et The Who ont joué pour la première fois aux États-Unis et que le grand public a découvert des artistes tels que Janis Joplin et Otis Redding. Le Festival de Monterey a été le premier à incarner les valeurs et les idées de la contre-culture naissante et est considéré comme le signal de départ du fameux Summer of Loveen 1967. Le festival de Monterey a été le premier grand festival de rock. Woodstock n’avait d’autre ambition que d’imiter, voire de dépasser Monterey.

 

De la boue, du spectacle, du sexe et de la drogue à foison

 

Le festival est né d'une idée commerciale. Michael Lang, jeune hippie ayant auparavant organisé le Miami Pop Festival, qui a réunit 100 000 personnes, voulait tirer de la recette d'un nouveau festival les fonds suffisants à l'achat de son propre studio d'enregistrement, Media sounds. Ce studio devait être construit à Woodstock. Aidé de son voisin le chanteur et parolier Artie Kornfeld, il convainc deux jeunes entrepreneurs, John Roberts et Joel Rosenman de la ville de New York d'investir avec lui.

Première surprise, l’évènement n’a pas lieu sur la côte Ouest, épicentre de la contre-culture, mais à Woodstock, petite ville de 6000 habitants, dans l’Etat de New-York. Elle  a toujours accueilli une communauté active d'artistes au XIXe et au début du XXe siècle, notamment un grand nombre de peintres appartenant à l'Hudson River School, nommée la colonie d'artistes de Woodstock.Woodstock devint, dès les années 1920, le lieu de villégiature prisé par certaines élites New-yorkaises, soucieuses de trouver un havre de paix éloigné de l'habitation de la grande ville. Bob Dylan y vivait depuis 1966. La ville, peu désireuse de voir débarquer des milliers de Hippies, refusa les autorisations. Finalement, il eut lieu à Bethel, sur les terres du fermier Max Yasgur, aux Etats-Unis à une soixantaine de kilomètres de Woodstock. Quand bien même l’évènement s’est éloigné du lieu de résidence du musicien, les organisateurs ont gardé le nom de Woodstock à cause de tout ce qu’il évoquait d’artistique, d’artisanal et de bohème. Organisé pour se dérouler du 15 au 17 Aout 1969 et accueillir 50 000 spectateurs, le festival  en accueillit finalement plus de 450 000, et se poursuivit un jour de plus, soit jusqu'au 18 Aout 1969 au matin. Il accueillit les concerts de 32 groupes et solistes de musique folk, rock, soul et blues. Le budget de rémunération des artistes atteignit au total 200 000 dollars. La mythification de l'évènement mit en avant la non violence et le climat de paix dans lequel s'est déroulé le festival mais elle  oublia les conditions d'hygiène désastreuses, le manque de nourriture et la mauvaise organisation générale de ces trois jours. Cette publicité ne prévoyait ni le nombre de spectateurs (un demi million), ni les embouteillages colossaux qui en découlèrent, ni la pluie, ni la boue. La programmation en fut perturbée : Richie Havens ouvrit le festival à la place du groupe Sweetwater, bloqué dans la circulation, les artistes qui ne pouvaient accéder au site y furent finalement amenés en hélicoptère de l'US Army. Ceux-ci furent également utilisés pour pourvoir aux besoins de la foule en eau, nourriture et médicaments. La pénurie de nourriture est manifeste. D'ailleurs lors de son concert, Janis Joplin lance aux spectateurs :"s'il vous reste quelque chose à manger, le gars à votre droite est votre frère, et la fille à votre gauche est votre soeur, alors partagez en toute fraternité".Les conditions sanitaires s'avèrent catastrophiques. Les sanitaires, prévus pour un auditoire dix fois moins important, manquent cruellement. Les ordures s'amoncellent dangereusement. Enfin, pour couronner le tout, des trombes d'eau transforment vite le terrain en un gigantesque bourbier. Cependant les artistes se succèdent, parfois dans des conditions  désastreuses. Il y a cependant quelques moments magiques :

            - Joe Cocker, qui se révèle au grand public en interprétant « With a little help from my friend »;

            - Carlos Santana, lui aussi encore peu connu lorsqu'il arrive au festival, a totalement subjugué le public par sa musique rock d'inspiration latine et son morceau «Soul sacrifice»

            - Jimi Hendrix, qui joue le lundi matin, emballe les 30 000 derniers spectateurs avec sa guitare magique.

 

Cependant, hormis ces prestations époustouflantes qu'elles aient été politiques ou non, une grande partie des artistes présents n'ont pas été à la hauteur, même décevants. En effet, le mythe qui s'est crée autour de Woodstock a enjolivé les choses, car l'ensemble de la scène musicale était loin d'être performante. L'organisation du passage des artistes sur scène était tellement mauvaise que la plupart a du attendre plusieurs heures, parfois un jour, avant de pouvoir enfin jouer. Pendant l'attente, dans les coulisses de la scène les drogues et l'alcool tournaient sans arrêt et lorsque les artistes étaient enfin invitée sur la scène, ils se trouvaient pour la plupart dans un état lamentable et complètement déconnectés de la réalité. Woodstock fut certes un magnifique tremplin de carrière pour certain artistes comme Santana ou la confirmation d’artistes grandioses comme Jimi Hendrix mais cependant, pour d’autres artistes, Woodstock fut surtout le souvenir d’un concert désastreux lié à de très mauvaises conditions techniques et à la drogue qu’avaient consommé les artistes avant de monter sur scène.

 

Mais alors, pourquoi Woodstock est-il devenu un mythe ?

 

Woodstock, c’est le début de la fin : la récupération et la marchandisation de l’idéologie hippie. Les organisateurs du festival veulent profiter de la popularité de la contre-culture hippie pour faire un "bon coup", sur la côte Est des Etats-Unis. On est loin de San Francisco, berceau de la culture hippie, mais surtout loin des idéaux des premiers festivals hippies. Le festival est d’abord un fiasco financier. L’idée de ne pas payer fait partie de cette contre-culture. Face à près de 500 000 personnes, les organisateurs n’ont pas d’autre choix que de le rendre gratuit. Cependant, ils ont réussi à créer l’évènement et à s’assurer une importante médiatisation. Michael Wadleigh (le réalisateur du documentaire Woodstock, 1970) a eu la bonne idée de tout filmer. Il fait découvrir au monde ce "sommet de la contre-culture hippie".Woodstock devient un symbole, mais surtout une marque qui rapporte beaucoup d’argent par la suite.

L’objectif de Woodstock consistait d'avantage à rassembler la jeunesse aisée des environs de New York séduite par la mode hippie plus que par son contenu revendicatif. Preuve de la vocation en partie mercantile du festival, son entrée était payante. Les artistes les plus cotées on reçu un cachet substantiel: 18 000 dollars pour Jimi Hendrix par exemple. Alors qu’à Monterey chaque tête d'affiche était venue gratuitement, à Woodstock, les nobles préceptes hippies sur le matérialisme et le capitalisme ennemi ont donc bien été remis en question.

Un jour, les hippies se sont coupés les cheveux et ont été contraints de travailler. Pour ceux qui étaient à Woodstock entre les 15 et 18 août 1969, le festival était la promesse d'une ère nouvelle et radieuse. Mais le réveil fut difficile et, cinquante ans plus tard, il est difficile de savoir si Woodstock a changé quelque chose dans la société. Rich Hanley, expert en médias et professeur à l'Université Columbia à New York, estime que le concert fut en réalité le dernier souffle de la révolution culturelle des années 60.

« En 1971, tout était fini,  les manifestations étaient beaucoup moins nombreuses, la génération Woodstock a dû chercher du boulot et le boulot a mis un terme à la fête ».Et Hanley d'ajouter, ironiquement: "Aujourd'hui, les hippies sont tous devenus républicains, et au lieu de prendre du LSD, ils prennent du Viagra et perdent leurs cheveux".

 

Cet homme avait vu juste. En 1972, l’Amérique réélit Richard Nixon, qui n’avait rien d’un président « Peace and Love ».

 

Comme, malgré tout, il est pas interdit  de se faire plaisir, on peut écouter quelques moments cultissimes

 

 

https://www.dailymotion.com/video/x2d5hoy

https://www.dailymotion.com/video/x36irk1

https://www.youtube.com/watch?v=AqZceAQSJvc

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques références :

 

Films

 

  • Ang Lee - HOTEL WOODSTOCK – 2009 – 2h – Etats-Unis - Comédie dramatique / Film musical. Distribution: Universal Pictures International France

 

  • Michael Wadleigh - Woodstock – 1970 – 3h04-Etats-Unis -documentaire et film musical. Distribution: Warner Brother

 

Livres et magazines

 

  • Pierre Delannoy ,"L'aventure Hippie". Année : 1970, Edition : 10/18

 

  • Jean Marc Bel, "En route vers Woodstock",édition Ramsay

 

  • Pete Fornatale, "Retour à Woodstock", éditions Naïve

 

  • Magazine Rolling Stone hors série collector n°4 juillet-août 2009 "Spécial Woodstock 1969-2009 40eme anniversaire"

 

  • Magazine Rolling Stone N°12 juillet-août 2009 "Hippie Hippie shake, Les 40 ans de Woodstock"

 

[1]Mouvement littéraire et culturel américain qui a regroupé durant les années 1950-1960 des jeunes, des écrivains (A. Ginsberg, J. Kerouac -Sur la route, 1957-,W. Burroughs), des artistes peintres de l'Action Painting et un poète-éditeur (L. Ferlinghetti)

[2]https://www.youtube.com/watch?v=dN3GbF9Bx6E

 

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Woodstock 

 


23/08/2019
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Mission : L'utopie américaine des Jésuites.

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Lorsqu’on évoque les populations amérindiennes d’Amérique du sud, on pense spontanément aux Incas. Leur empire fut mis à mal par 180 conquistadors espagnols, commandés par Pizzaro. La conquête espagnole s'accompagna de nombreux pillages et de massacres. La colonisation  engendra une catastrophe démographique majeure. La population de l'empire inca, estimée entre 12 et 15 millions de personnes avant la conquête, est d'environ 600 000 un siècle plus tard. Au siècle suivant, une autre population allait subir un sort identique : Les Guaranis. C’est avec eux que les Jésuites tentèrent une forme d’organisation originale : la République des Guaranis. Ces événements ont été racontés de façon romancée dans le film Mission, réalisé en 1986 par Roland Joffé avec Robert De Niro et Jeremy Irons. 

 

Aux origines des Guaranis

 

A l'arrivée des Européens, alors que la côte Pacifique était le berceau des hautes civilisations quichua, aymara et inca, le peuple guarani occupait toute la partie orientale du continent entre les Andes et l'Atlantique, des Guyanes au Rio de la Plata, et les premiers mots indigènes entendus par Colomb étaient de cette langue. L'étendue linguistique du guarani dépassait encore son étendue ethnique, si bien que les conquérants portugais, au début du XVIe siècle, considérèrent le guarani comme la «langue générale» des indigènes. En réalité, les Guaranis ne forment ni une nation ni un empire, mais un vaste ensemble de tribus, d'ailleurs généralement hostiles entre elles. Il est d'abord souvent difficile de séparer des Guaranis  les Tupis, parfois considérés comme un groupe inférieur. Une légende raconte que Tupi et Guarani étaient deux frères qui arrivèrent ensemble puis se séparèrent. En fait, les groupes tupis sont plutôt localisés dans la région de l'Amazone et les Guaranis au Paraguay. Les Tupi-Guaranis, qui avaient dû progresser vers le Sud avant la conquête, émigrèrent probablement vers l'Ouest au XVIe siècle, en partant des régions du Paraguay et du Paraná[1]. Il devait y avoir alors plusieurs millions de guaranis vivant dispersés dans la forêt par petits groupes d'une dizaine de personnes tous les 100 km2. Ayant vraisemblablement toujours été  nomades et assez primitifs, il est logique qu'ils n'aient pas été des constructeurs et que nous n'ayons pour ainsi dire pas d'objets évoquant leur passé. La connaissance de leur mode de vie d’avant repose donc sur les témoignages des premiers Européens. A l’arrivée des conquérants, les Guaranis sont un peuple semi-nomade, tirant l’essentiel de ses ressources de la chasse, de la pêche et de la cueillette. L’organisation sociale est assise sur la famille élargie vivant dans une grande maison communautaire,  « la maloca ».Habitants des régions chaudes, ils vivent nus, le corps orné de bijoux et de peintures. Les grandes étapes de la vie sont l’objet de fêtes ritualisées. Les Guaranis croient à vie une après la mort et cherchent à atteindre la « Terre sans mal », aidés par les chamanes. 

 

L’arrivée des Espagnols : la peur de l’encomendia.

 

Les conquistadors, qui s’emparent de l’Amérique centrale et de l’Amérique du sud, sont généralement des aventuriers et nobles espagnols désargentés donc avides de gloire et de richesses. La pratique de l’encomienda, qui s’est instituée au XVIe siècle dans l’Amérique espagnole, s’inspirait de celle que suivit au Moyen Age l’Espagne à l’égard des musulmans vaincus. L’encomienda rappelle aussi une institution plus ancienne, en vertu de laquelle des paysans libres et de petits propriétaires se « confiaient » à des seigneurs puissants, leur fournissant des produits de la terre, des redevances, ou des services personnels en échange de leur protection. Dans les colonies espagnoles d’Amérique, la Couronne, à travers ses représentants, « confiait » (encomendar) un certain nombre d’Indiens à un colon espagnol (encomendero) en récompense de ses services : l’encomenderopercevait, en or, en nature, ou en travail le tribut dû à la Couronne par les Indiens, qu’il devait en contrepartie protéger, convertir au christianisme et « civiliser ». Les encomenderos purent ainsi se procurer de la main-d’œuvre pour exploiter leurs mines et leurs terres. A l’encontre des intentions royales, les Indiens, malgré tout considérés comme libres, furent dépossédés de leurs terres et pratiquement réduits en esclavage. C’est pour échapper à ce système que les Guaranis se tournèrent vers les Jésuites. 

 

Encomendia et réductions

 

En réaction contre les excès de la colonisation s'élèvent les voix des dominicains. Le premier à protester est Antonio Montesinos, en 1511. Il n'hésite pas à refuser les sacrements aux encomienderos indignes et à les menacer d'excommunication. Il est rappelé en Espagne mais obtient de la Couronne la promulgation des lois de Burgos en 1512, qui imposent de meilleures conditions de travail pour les Indiens. Ces lois ne sont pas mieux respectées que les précédentes. Alors s'élève à son tour la voix de frère Bartolomeo de Las Casas, qui participa à la colonisation avant de se dévouer à la protection des Indiens. Il obtient la promulgation en 1542 de lois nouvelles, les Leyes nuevas, qui exigent des vice-rois du Pérou et des tribunaux de Lima et de Guatemala de sévir contre les abus des encomienderos et de ne plus attribuer de nouvelles encomiendas. Il s'ensuit une révolte des encomienderos et même la mort du premier vice-roi du Pérou. À la fin du XVIe siècle, des rapports inquiétants arrivent à Madrid concernant le sort des Amérindiens dans les colonies du Nouveau Monde. C’est aussi à cette époque que les Jésuites arrivent dans le bassin du Paraná (Paraguay, nord-est de l’Argentine et sud du Brésil actuel). De leur vision originale du monde et du choc avec la réalité coloniale naît l’idée de «réductions indiennes»,c’est-à-dire du regroupement des populations natives en vue de favoriser leur évangélisation et les préserver de la rapacité des colons et des grands propriétaires, en quête de main-d’œuvre corvéable. En 1607, le roi d'Espagne Philippe III promulgue les  premiers décrets qui protègent les futures Missions jésuites en leur garantissant une complète autonomie par rapport aux autorités locales. La première réduction fut bâtie en 1609. A son apogée,  la Confédération des villages guaranis comptait 150 000 Indiens, regroupés en 38 agglomérations sur un territoire grand comme la moitié de la France. Elle dépendait directement de la couronne d’Espagne à qui elle payait l’impôt. Elle était organisée sur le mode démocratique, selon sa loi propre. Chaque réduction élisait son conseil municipal, composé des principaux fonctionnaires. Le village était indépendant en ce qui concernait son fonctionnement intérieur.  Le reste (défense, justice, relations commerciales) était du ressort de la Confédération. A la tête, était placé un jésuite, le Supérieur Général, lui-même dépendant  d’une instance suprême : le Provincial de l’Ordre. Los Padres étaient tout-puissants en l’Etat Guarani. Seuls Européens admis sur le territoire de la Confédération, ils étaient deux par village, pour exercer une véritable tutelle de la jeune démocratie. Soixante pères jésuites dirigeaient trente réductions. Leur autorité était absolue. Dans toute réduction, le même ordonnancement : autour de la grand-place, on trouve l’église, la mairie, l’école, l’hôpital et le long des rues tracées au cordeau, les maisons, toutes semblables. L’ensemble est simple (sauf l’église) et respire l’ordre et la prospérité. La famille est le fondement de  l’organisation sociale. La vie de famille est nettement en avance sur l’époque. L’éducation, de type militaire, est très poussée. Très tôt les enfants sont pris en charge, d’abord par des « aides familiales » dès leur plus jeune âge, puis au jardin d’enfants et ensuite en classe. L’enseignement se fait en idiome guarani, la seule langue parlée dans la confédération. Très tôt, les enfants apprennent un métier, manuel le plus souvent.

 

La fin de l’utopie. 

 

Les difficultés ne vinrent pas de l’intérieur. Certes l’expérience n’allait pas sans problèmes; réticences des uns, abus des autres. Parfois on retrouvait une maison désertée, toute une famille avait pris le large. Mais la ruine allait être provoquée du dehors. Les réductions avaient dû s’armer pour se protéger des razzias des chasseurs d’esclaves. A la fin, une véritable cabale s’orchestra. On accusa les Jésuites d’exploiter un eldorado à la sueur des Indiens. A la même époque, en Europe, une énorme hostilité sévissait contre les Jésuites. En 1750, un traité colonial entre l’Espagne et le Portugal mit le feu aux poudres. Il faisait passer sous le contrôle des portugais sept réductions guaranis, les plus riches de la Confédération. Les Jésuites interdirent l’accès des réductions aux Portugais, malgré l’ordre contraire de Rome. Ce fut la guerre. Les guaranis résistèrent longtemps, jusqu’à ce que le Portugal prononce l’expulsion des Jésuites de son territoire. L’Espagne et la France suivirent. En 1767 la Compagnie de Jésus y fut interdite. Les 200 Pères qui restaient et tenaient encore tous les postes de commande furent arrêtés et expulsés. Les réductions ne survécurent pas à ces expulsions. Les Guaranis disparurent dans la masse indienne, et les réductions dans la jungle. La république avait quelque chose d’artificiel. Les Pères avaient véritablement tenu les Guaranis en état d’enfance. Décidant de tout, ils les maintenaient en vase clos  en une sorte d’innocence tranquille incapable de tenir d’elle-même. Faut-il parler d’un échec ? Non, si on replace l’expérience dans le contexte de l’époque. Le choix ne se posait pas alors entre colonisation et émancipation. Le paternalisme des jésuites avait quelque chose d’archaïque, mais en même temps il était étonnement progressiste et, dans l’histoire de la colonisation, les missions firent souvent figure de front avancé de la civilisation. En tout cas, en un temps où la conquête allait de pair avec l’asservissement ou l’extermination des indigènes, la république des Guaranis fut la seule tentative de les intégrer respectueusement.

 

Que reste-t-il de l’utopie ?

 

En fait presque rien n’est resté, sinon de magnifiques ruines et de saisissantes églises en pierre, des cloîtres, des maisons, que les touristes regardent et admirent sans y comprendre grand-chose. Malgré les invasions, les guaranis persistent à résister sur leurs territoires et même autour des grandes métropoles du Mercosul, comme à São Paulo et Porto Alegre, où leur "économie de réciprocité"s'oppose au mode de vie individualiste des capitales. Il n'y a pas de recensement fiable qui comptabilise avec exactitude la population Guarani en Amérique du sud. Cependant, il est possible d'estimer qu’elle représente environ 225.000 personnes, l'une des populations les plus importantes pour un peuple indigène du continent. Le pays qui possède la plus grande population de Guaranis est la Bolivie., où elle avoisinerait les 80.000 personnes vivant dans la région sud-est, à Santa Cruz, et dans une partie du Chaco. Le deuxième pays ayant la population la plus importante est le Paraguay. Selon une étude officielle 53.500 habitants vivent principalement à l'est du pays, dans les régions frontalières avec l'Argentine et le Brésil. Le Brésil se trouve en troisième position, avec près de 50.000 Guaranis et en quatrième, on trouve l'Argentine, avec 42.000 habitants, concentrés dans la région nord du pays.

 

Pour en savoir plus :

 

https://www.persee.fr/doc/casa_0076-230x_1965_num_1_1_933

 
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[1]Etat du sud-est du Brésil.


12/12/2018
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