Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

Pages d'histoire


Il y a soixante ans, Malpasset cédait.

 

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Le deux décembre 1959, le barrage de Malpasset cédait sous le poids de l’eau des pluies diluviennes, qui, depuis le mois de septembre, avaient saturé les sols du bassin versant. Cette rupture provoqua le déferlement de près de 50 millions de mètres cubes d'eau qui ravagea campagnes et villages jusqu'à la mer. Plus de quatre cents personnes trouvèrent la mort. Il s’agit d’une des plus grandes catastrophe naturelle, survenue au XXème siècle, sur le territoire métropolitain. 

 

Pourquoi un barrage à Malpasset ?

 

La communauté humaine du Bas-Argens dans l'Est-varois se trouve dans une situation

« classique » des zones littorales pour son approvisionnement en eau. Après des siècles où puits et citernes suffisaient à une économie faiblement commerciale, l'arrivée du chemin de fer et le démarrage du tourisme à partir des années 1860- 70 posèrent de façon sans cesse plus aiguë, la mise en œuvre de quantités d'eau estivales au moment où l'apport naturel est nul ou très limité et les besoins maxima.  L'idée d'un barrage sur le Reyran avait été avancée dès 1878. Elle se concrétise entre 1946 et 1951, avec en outre l'avantage de domestiquer l'écoulement très irrégulier de « l’enfant terrible de la région ». Il s'agit d'un « oued » méditerranéen, presque à sec en été mais pouvant connaitre des crues importantes en automne (les coefficients mensuels de débit varient de 1 à 24 !).  La construction d'un barrage dans la région de Fréjus est envisagée juste après la Seconde Guerre mondiale, dans le cadre des grands projets d'équipement du pays. Son principal objet est de constituer un réservoir d'eau permettant d'irriguer les cultures dans une région où les pluies sont très irrégulières. Le conseil général du Var, maître d'œuvre de l'opération, reçoit une importante subvention du ministère de l'Agriculture. Il fait alors appel au grand spécialiste des barrages-voûtes, André Coyne, "auteur" du barrage de Tignes par exemple. L’emplacement choisi est celui de la vallée du Reyran, au lieu-dit " Malpasset[1] ». Le site du barrage avait entrainé des hésitations. Déjà̀ en 1926, la mauvaise qualité de la roche dans les gorges à 9 km en amont de Fréjus avait fait ajourner un projet.  En 1951, malgré les inquiétudes d'un géologue de Marseille, on choisit le site permettant le lac de retenue le plus vaste : une gorge en méandres encaissés à 42 m d'altitude. Il ne s'agissait pas d'une retenue « EDF » ; le budget fut voté en novembre 1951 par le conseil général du Var, financé par le département et l'État. Les travaux durèrent 14 mois à partir du 1/04/1952 ; la mise en eau débuta en 1954 pour un maximum possible de 55 millions de m3. Une prise d'eau assurait 400 litres /s aux collectivités et 1 100 litres/s à l'agriculture.

 

La conception de l’ouvrage 

 

Le barrage était du type « voute mince », 223 m de long, 60 m de haut, 7 m d'épaisseur à la base et 1,5 au sommet. Il avait été confié à un ingénieur parmi les meilleurs du monde à l'époque (barrage sur le Zambèze entre autres). Bien des articles ont vanté sa beauté et l'élégance de son tiers de circonférence. Il était muni d'un déversoir en haut (2 m sur 29 m) et d'une vanne de vidange à la base (en cas d'urgence et pour « chasser » les alluvions se déposant au fond du lac). Les barrages-voûtes sont adaptés à des vallées étroites avec des rives solides. Ils sont constitués par un arc mince en béton qui reporte la poussée de l'eau sur les rives. Un barrage-voûte est dit « à paroi mince » lorsque le rapport largeur à la base / hauteur de l'ouvrage est inferieur à 1/3. Ces constructions permettent des économies de béton en comparaison des barrage-poids[2].

 

Construction et catastrophe 

 

Le barrage, commencé en 1952, et achevé en 1954 est une réussite, tant sur le plan technique que sur le plan architectural. Il retient un lac de 4 kilomètres de long sur 2 kilomètres de large. La capacité de retenue de 50 millions de m³ d'eau, dont 25 millions utilisables en fait le plus grand barrage d'irrigation en Europe. Le mur, de type voûte mince, a une hauteur de 66 mètres. Son épaisseur de 6,78 m à la base et 1,50 m à la crête, en fait le barrage le plus mince du monde.

Durant l’automne 1959 des pluies particulièrement importantes affectèrent la Côte d’Azur : plus de 200 mm en 24 h le 20 octobre, plus de 250 mm au-dessus du barrage de Malpasset, du 27 novembre au 2 décembre, dont plus de 128 mm le 1er décembre, veille de la rupture. Suite à ces précipitations, le niveau de l’eau dans la retenue du barrage monte rapidement.  Le lac se remplit au maximum pour la première fois. Un gardien surveillait nuit et jour le site. Dès mi-novembre il avait remarqué́ des déformations dans la voûte et des suintements dans la colline juste en aval des ancrages (le barrage « fuyait ») ; il avait alerté à plusieurs reprises les gestionnaires du barrage, le Génie Rural et les Ponts et Chaussées à Draguignan, la préfecture. Les visites des ingénieurs s'étaient terminées par des réponses rassurantes sur la souplesse de la voûte.  Tout le monde semblait se satisfaire de la constitution de fortes réserves d'eau pour l'été suivant. Dans la journée du 2 décembre, devant l'inquiétude grandissante du gardien (forts écoulements sortant de la colline en aval), les responsables survolent le site en hélicoptère et décident pour 18 heures l'ouverture de la vanne de vidange (décision tardive en partie motivée par la volonté́ de ne pas endommager le chantier du pont de l'autoroute un peu en aval). Lors de sa ronde sur le barrage à 21 heures, la pluie ayant cessé, le gardien mesure une baisse du niveau du lac de 3 cm. À peine rentré chez lui, il entend « un rugissement de bête fauve suivi de deux coups sourds », le barrage a craqué, il est 21 h 13, l'électricité (pylônes emportés) s'éteint à Fréjus. La vague (équivalante au débit du Rhône pendant 8 heures), ravage la vallée et n'arrive qu'à 21 h34 dans les bas quartiers de Fréjus. L’état de la mer, fortement tempétueuse ralentit l'écoulement du flot. Les conséquences sont dramatiques. La catastrophe fait 423 victimes et environ 7 000 sinistrés. Fréjus se trouve isolée ; routes, téléphone, électricité́, eau sont coupés. La Nationale 7 et la voie ferrée sont emportées sur plusieurs centaines de mètres. De nombreux dommages matériels (habitations détruites, entreprises, exploitations agricoles dévastées...) sont constatés. Une couche de boue de 50 cm d’épaisseur recouvre une partie de la ville (quartiers du Reyran, du Pavadou, de la Gare et des Arènes). D'énormes blocs de béton seront retrouvés à 1 500 m en aval de l’ouvrage.

La vallée du Reyran est « décapée » sur 5 km ; 1350 ha de terres agricoles (fruits et légumes, vignes...) sont dévastés. 80 000 hectolitres de vin sont perdus.

 

Les suites 

 

Plusieurs experts (ingénieurs, géologues) ont travaillé, dès les premiers jours qui ont suivi la catastrophe et des années durant, à établir des scénarios explicatifs. 

Un premier collège d'experts désigné par le tribunal de Draguignan conclut que la cause de la rupture est directement liée à l'effet de l'eau circulant sous la partie gauche de l'ouvrage. Ce collège d'experts précise que ce phénomène était connu et responsable de ruptures antérieures (barrage de Bouzey). Enfin, il relève l'absence d'études et d'essais géotechniques, l'absence de contrôles du premier remplissage. Cela engageait la responsabilité pénale des constructeurs et de l'exploitant. Une contre-expertise fut demandée par leur défense. Un nouveau collège d'experts confirme alors le rôle des circulations d'eau sous l'ouvrage mais contredit les autres conclusions, avançant que ce phénomène était méconnu à l'époque de la construction du barrage.  Sa mise en évidence n'a pu être faite que grâce à des méthodes et techniques développées conjointement à la longue instruction du procès et donc inconnues à l’époque de la construction de la retenue.  Le tribunal n'a finalement retenu aucune faute professionnelle, exonérant de responsabilité les constructeurs du barrage (dont la réalisation a été considérée « techniquement irréprochable »).

Malgré les études scientifiques et la décision de justice, le citoyen demeure face à quelques interrogations :

Les études géologiques préalables (non obligatoires alors pour ce type d'ouvrage) ont été bien « légères » : 100000 anciens francs pour un géologue venu de Marseille sur un budget total avoisinant le milliard : pas de sondage suffisant, pas de galerie, pas d'analyse pétrographique[3] poussée dans un site où la roche apparaît « tourmentée », sillonnée de multiples filons. La solidité réelle des appuis du barrage n'a pas été perçue. Le géologue avait eu des doutes et avait suggéré d'ancrer la voûte 500 m en amont mais le coût aurait été supérieur pour un lac restreint...

Il est d'usage de ne « réceptionner » un barrage qu'après une période probatoire de remplissage et de surveillance de son « comportement ». Cette étape clé n'avait pas été réalisée car un procès opposait le département et le propriétaire d'une ancienne mine de spath fluor située en amont. Les anomalies d'un barrage à pleine charge n'avaient donc pu être observées jusqu'en 1959 ... pour ne pas payer d'indemnités, le niveau de l'eau fut maintenu sept mètres plus bas que la cote maximum.

Des mesures avaient été effectuées pendant l'été 1959 (il existe un système de repères sur la voûte et dans le versant). La constatation d'un déplacement de 15 mm n'avait pas entrainé de précaution particulière.

L'ordre de vidange a été donné très tardivement. On peut raisonnablement penser que la perte d'eau, effectuée début décembre, aurait pu être compensée par l'apport pluviométrique « normal » jusqu'au printemps. 

Le chantier de l'autoroute n'est certes pas le responsable du drame. L'ouverture de tranchées sur l'autre versant de la même colline où était l'ancrage de la voûte était en cours. On a parlé de tirs de mine d'une puissance supérieure à celle conseillée pendant lesquels le gardien sentait vibrer le barrage.

 

Et aujourd’hui ?

 

Nul n’a songé à reconstruire un barrage à Malpasset. La remise en état de la vallée du Reyran cultivable fut effectuée en cinq ans avec une canalisation de grande qualité́ du fleuve côtier. L'approvisionnement en eau fut assuré par la diversification des sources et moyens : forages accrus dans les nappes du Bas-Argens, pompages plus en amont dans l’Argens. Enfin, on a construit le barrage de Saint-Cassien au Nord Est de Malpasset sur des affluents de la Siagne permettant d'alimenter la zone cannoise et fréjussienne. Ce barrage est du type « poids » en matériaux compactés et très surveillé. Enfin, pour les amateurs de complot, je rappelle qu’Arte a diffusé, le 22 janvier 2013, un documentaire attribuant la rupture du barrage à un attentat du FLN. L’histoire n’est peut-être pas finie !

 

Pour en savoir plus :

 

-       Olivier Donat, La Tragédie Malpasset, Mont-de-Marsan, impr. Lacoste, 1990, 59 p.

-       Marcel Foucou, Malpasset : une tragédie déjà entrée dans l'histoire : naissance, vie, mort d'un barrage, Fréjus, M. Foucou, 1978, 40 p.

-       Max Prado, L'imprévisible nature - Tragique guet-apens de Malpasset, chez l'auteur, 1998. 

 

 

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[1] L’appellation toponymique de Malpasset signifie « éboulement, terrain dangereux, friable », signification oubliée lors de la conception de l’ouvrage 

 

[2] Un barrage-poids est un barrage construit à partir d’éléments de maçonnerie en béton, de roche et de terre et conçu pour retenir l'eau en utilisant seulement le poids de la matière qui s’oppose à la pression horizontale de l'eau s’exerçant sur le barrage. 

[3] Relatif à la science des roches 


03/12/2019
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Woodstock : le début de la fin ?

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Dans le désert médiatique du mois d’août, au moment où les médias en sont réduits à faire des reportages sur les aires d’autoroute, deux sujets font leur retour sur le devant de la scène :

            - Les premiers pas de l’homme sur la lune ;

            - Le festival de Woodstock ;

Ces deux événements ont eu lieu la même année : en 1969 à moins d’un mois d’intervalle.  Hasard calendaire ? Sûrement ! Il est certain que les organisateurs du plus grand festival  de musique du siècle ne se sont pas concertés avec les responsables de la NASA. Mais, ce n’est certainement pas seulement à cause du creux aoûtien que Woodstock refait surface. Au fil du temps qui enjolive les choses, Woodstock est devenu un mythe, une légende. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

 

L’Amérique au temps de Woodstock.

 

Derrière ses avancées technologiques, l’Amérique domine culturellement le monde. La consommation de masse est un modèle que beaucoup rêvent de copier. Pourtant, derrière la façade, des craquements apparaissent dès le milieu des années cinquante. Les contradictions de la société américaine éclatent aux yeux du monde, véhiculées par les médias naissants que l’Amérique a créées.  La première fracture résulte de la question raciale. Les pères fondateurs de la nation américaine ne l’imaginaient pas autrement que « blanche ». Les populations indiennes l’ont payé de leur vie et la population noire de son esclavage. Bien sûr, la guerre de Sécession a mis juridiquement fin à l’assujettissement des Afro-Américains, mais la ségrégation règne en maitre, elle est même institutionnalisée par le compromis de 1877. Cet accord, non-écrit, scella la réconciliation des populations blanches du nord et du sud. En vertu de celui-ci, le Nord retirait ses troupes et les Etats du Sud pouvaient pratiquer la ségrégation à leur guise. Pour autant, la population noire ne renonce pas aux droits que  lui accorde la constitution des Etats-Unis. Le NAACP (National Association for the Advancement of Colored People)entame, dès 1909, des mouvements pour cette reconnaissance. Après la deuxième guerre mondiale, il y a, sur le plan du droit, des avancées significatives. En juillet 1964, Johnson signe le Civil Rights Act, qui interdit toute forme de discrimination. Ces avancées juridiques sont loin de satisfaire l’ensemble de la population noire qui reste, pour une grande partie d’entre-elle, à l’écart du progrès économique et social. C’est de cette situation que nait une contestation beaucoup plus radicale incarnée par les  Black Panthers et leur égérie Angela Davis.  Une autre fracture, née dans le milieu des années 50, traverse l’Amérique « blanche ».Un mouvement de contestation hétéroclite émerge. Les motifs de contestation de la société de consommation concernent aussi bien la dénonciation de cette société comme monde de l'insignifiance, du conformisme et de l'asservissement de l'individu que la guerre du Vietnam, la ségrégation raciale ou encore l'ordre social. Des intellectuels influencent fortement ce mouvement où les étudiants sont puissamment engagés. Les formes d'action et de contestation varient: manifestations et grèves générales (mai 68 en France), actions violentes ou vastes rassemblements comme à Woodstock en 1969.

Ce mouvement de contestation hétéroclite donne ensuite naissance à une contre culture. Aux États Unis puis en Europe, le mouvement hippie, né dans les années 1960,  prône le rejet des conventions sociales, la non violence et le retour à la nature. Ce mouvement de jeunes issus des classes sociales favorisées (les baby boomers nés dans les années 30-40) sont les héritiers de la « beat generation[1] »,un mouvement en révolte contre le système et la société de consommation américaine des années 50. D'ailleurs le livre de Jack Kerouac,  « Sur La route »,devient le livre culte pour toute une génération en rupture avec l'idéologie capitaliste dominante. Nés au lendemain de la guerre et souvent issus des classes moyennes et aisées, les hippies rejettent ainsi les valeurs de leurs parents. Ils multiplient les manifestations contre la guerre du Vietnam et ne jurent que par la non violence. L'ère du « Flower Power »est ouverte, les armes doivent laisser la place aux fleurs dans un monde pacifique. L'épicentre de ces manifestations et du développement de la culture hippie se trouve sur les campus des universités. Le mouvement hippie ne représente pas toute la jeunesse puisque les jeunes issus de classes sociales plus défavorisées n'aspirent pas à ce mode de vie qui leur semble lointain.

 

De Monterey à Woodstock.

 

Le concept de festival n’est pas né avec Woodstock. Dès la naissance du Rock, la musique vient vers le public et non l’inverse. Des bus entiers de musiciens dont les disques faisaient des «hits» sillonnaient l’Amérique en tous sens et s’arrêtaient pour un soir avant de reprendre la route. Dans les salles polyvalentes des universités, des soirées, animées par des DJ locaux, permettaient également de découvrir cette nouvelle musique. Les styles musicaux un peu plus anciens comme le folk ou le jazz par exemple avaient déjà leurs festivals. Peu à peu, les organisations évoluent. Bill Graham (directeur d'une maison de disques célèbre), restructure tout le concept du concert de rock et repense la façon dont cette musique pouvait et devait être présentée au public. Il s’est mis à organiser de longs concerts avec une ou deux têtes d’affiche dans des salles de taille modérée pendant deux ou trois jours. De cette formule au festival il n’y avait qu’un pas.

Ça commence par un rêve, dont la bande-son serait le « California Dreamin [2]»des Mamas & Papas. Ce tube du printemps 1966 symbolise la fascination qu'exerce alors la West Coast sur toute la jeunesse américaine. En juin de cette année-là se tient à Monterey, ville côtière à 150 km au sud de San Francisco, un festival de jazz, dixième édition. Une poignée d'allumés (Lou Adler, John Phillips des The Mamas & the Papas, le producteur Alan Pariser, et Derek Taylor)  se met à imaginer son équivalent pop : Lou Adler déclare :

 

« Notre idée pour Monterey était de proposer le meilleur possible, dans tous les domaines — l'équipement sonore, l'hébergement, le ravitaillement, le transport — des services qui n'avaient jusqu'alors jamais été proposés aux artistes avant Monterey. Nous avions installé un centre de premiers secours sur le site, car nous avions bien imaginé qu'une surveillance médicale serait nécessaire et que nous devrions nous occuper des problèmes liés à la drogue qui y circulerait. Nous ne voulions pas que les gens ayant des problèmes de drogue soient laissés sans soins et sans assistance médicale. Comme nous ne voulions pas que ce type de problème ne gâche ou ne perturbe les autres spectateurs ou les artistes. Nos services de sécurité travaillaient avec la police locale de Monterey. Les forces de sécurité locales ne s'attendaient pas à s'entendre aussi bien avec les personnes venues sur place et avec les organisateurs. Ils ne s'attendaient pas à ce quecetesprit du music,love and flowers prenne le pas sur leurs convictions personnelles et les laisse se faire couvrir de fleurs par les participants. »

Entre la faction hollywoodienne, plutôt business et la contre-culture san-franciscaine, nourrie des poètes beats et politisés sur les campus, l'entente n'allait pas de soi. Mais il y a une cause commune, la tenue d'un événement sans précédent : trois jours de musique non-stop juste avant l'été, les 16, 17 et 18 juin 1967. La Monterey Pop Foundation sera à but non lucratif, les artistes seulement défrayés. La magie est en marche. Le festival a par la suite été acclamé et salué comme un prodige d'organisation et de coopération, devenant une norme que bien peu de grands festivals parvinrent à respecter par la suite. C'est à l'occasion de cette manifestation que Jimi Hendrix et The Who ont joué pour la première fois aux États-Unis et que le grand public a découvert des artistes tels que Janis Joplin et Otis Redding. Le Festival de Monterey a été le premier à incarner les valeurs et les idées de la contre-culture naissante et est considéré comme le signal de départ du fameux Summer of Loveen 1967. Le festival de Monterey a été le premier grand festival de rock. Woodstock n’avait d’autre ambition que d’imiter, voire de dépasser Monterey.

 

De la boue, du spectacle, du sexe et de la drogue à foison

 

Le festival est né d'une idée commerciale. Michael Lang, jeune hippie ayant auparavant organisé le Miami Pop Festival, qui a réunit 100 000 personnes, voulait tirer de la recette d'un nouveau festival les fonds suffisants à l'achat de son propre studio d'enregistrement, Media sounds. Ce studio devait être construit à Woodstock. Aidé de son voisin le chanteur et parolier Artie Kornfeld, il convainc deux jeunes entrepreneurs, John Roberts et Joel Rosenman de la ville de New York d'investir avec lui.

Première surprise, l’évènement n’a pas lieu sur la côte Ouest, épicentre de la contre-culture, mais à Woodstock, petite ville de 6000 habitants, dans l’Etat de New-York. Elle  a toujours accueilli une communauté active d'artistes au XIXe et au début du XXe siècle, notamment un grand nombre de peintres appartenant à l'Hudson River School, nommée la colonie d'artistes de Woodstock.Woodstock devint, dès les années 1920, le lieu de villégiature prisé par certaines élites New-yorkaises, soucieuses de trouver un havre de paix éloigné de l'habitation de la grande ville. Bob Dylan y vivait depuis 1966. La ville, peu désireuse de voir débarquer des milliers de Hippies, refusa les autorisations. Finalement, il eut lieu à Bethel, sur les terres du fermier Max Yasgur, aux Etats-Unis à une soixantaine de kilomètres de Woodstock. Quand bien même l’évènement s’est éloigné du lieu de résidence du musicien, les organisateurs ont gardé le nom de Woodstock à cause de tout ce qu’il évoquait d’artistique, d’artisanal et de bohème. Organisé pour se dérouler du 15 au 17 Aout 1969 et accueillir 50 000 spectateurs, le festival  en accueillit finalement plus de 450 000, et se poursuivit un jour de plus, soit jusqu'au 18 Aout 1969 au matin. Il accueillit les concerts de 32 groupes et solistes de musique folk, rock, soul et blues. Le budget de rémunération des artistes atteignit au total 200 000 dollars. La mythification de l'évènement mit en avant la non violence et le climat de paix dans lequel s'est déroulé le festival mais elle  oublia les conditions d'hygiène désastreuses, le manque de nourriture et la mauvaise organisation générale de ces trois jours. Cette publicité ne prévoyait ni le nombre de spectateurs (un demi million), ni les embouteillages colossaux qui en découlèrent, ni la pluie, ni la boue. La programmation en fut perturbée : Richie Havens ouvrit le festival à la place du groupe Sweetwater, bloqué dans la circulation, les artistes qui ne pouvaient accéder au site y furent finalement amenés en hélicoptère de l'US Army. Ceux-ci furent également utilisés pour pourvoir aux besoins de la foule en eau, nourriture et médicaments. La pénurie de nourriture est manifeste. D'ailleurs lors de son concert, Janis Joplin lance aux spectateurs :"s'il vous reste quelque chose à manger, le gars à votre droite est votre frère, et la fille à votre gauche est votre soeur, alors partagez en toute fraternité".Les conditions sanitaires s'avèrent catastrophiques. Les sanitaires, prévus pour un auditoire dix fois moins important, manquent cruellement. Les ordures s'amoncellent dangereusement. Enfin, pour couronner le tout, des trombes d'eau transforment vite le terrain en un gigantesque bourbier. Cependant les artistes se succèdent, parfois dans des conditions  désastreuses. Il y a cependant quelques moments magiques :

            - Joe Cocker, qui se révèle au grand public en interprétant « With a little help from my friend »;

            - Carlos Santana, lui aussi encore peu connu lorsqu'il arrive au festival, a totalement subjugué le public par sa musique rock d'inspiration latine et son morceau «Soul sacrifice»

            - Jimi Hendrix, qui joue le lundi matin, emballe les 30 000 derniers spectateurs avec sa guitare magique.

 

Cependant, hormis ces prestations époustouflantes qu'elles aient été politiques ou non, une grande partie des artistes présents n'ont pas été à la hauteur, même décevants. En effet, le mythe qui s'est crée autour de Woodstock a enjolivé les choses, car l'ensemble de la scène musicale était loin d'être performante. L'organisation du passage des artistes sur scène était tellement mauvaise que la plupart a du attendre plusieurs heures, parfois un jour, avant de pouvoir enfin jouer. Pendant l'attente, dans les coulisses de la scène les drogues et l'alcool tournaient sans arrêt et lorsque les artistes étaient enfin invitée sur la scène, ils se trouvaient pour la plupart dans un état lamentable et complètement déconnectés de la réalité. Woodstock fut certes un magnifique tremplin de carrière pour certain artistes comme Santana ou la confirmation d’artistes grandioses comme Jimi Hendrix mais cependant, pour d’autres artistes, Woodstock fut surtout le souvenir d’un concert désastreux lié à de très mauvaises conditions techniques et à la drogue qu’avaient consommé les artistes avant de monter sur scène.

 

Mais alors, pourquoi Woodstock est-il devenu un mythe ?

 

Woodstock, c’est le début de la fin : la récupération et la marchandisation de l’idéologie hippie. Les organisateurs du festival veulent profiter de la popularité de la contre-culture hippie pour faire un "bon coup", sur la côte Est des Etats-Unis. On est loin de San Francisco, berceau de la culture hippie, mais surtout loin des idéaux des premiers festivals hippies. Le festival est d’abord un fiasco financier. L’idée de ne pas payer fait partie de cette contre-culture. Face à près de 500 000 personnes, les organisateurs n’ont pas d’autre choix que de le rendre gratuit. Cependant, ils ont réussi à créer l’évènement et à s’assurer une importante médiatisation. Michael Wadleigh (le réalisateur du documentaire Woodstock, 1970) a eu la bonne idée de tout filmer. Il fait découvrir au monde ce "sommet de la contre-culture hippie".Woodstock devient un symbole, mais surtout une marque qui rapporte beaucoup d’argent par la suite.

L’objectif de Woodstock consistait d'avantage à rassembler la jeunesse aisée des environs de New York séduite par la mode hippie plus que par son contenu revendicatif. Preuve de la vocation en partie mercantile du festival, son entrée était payante. Les artistes les plus cotées on reçu un cachet substantiel: 18 000 dollars pour Jimi Hendrix par exemple. Alors qu’à Monterey chaque tête d'affiche était venue gratuitement, à Woodstock, les nobles préceptes hippies sur le matérialisme et le capitalisme ennemi ont donc bien été remis en question.

Un jour, les hippies se sont coupés les cheveux et ont été contraints de travailler. Pour ceux qui étaient à Woodstock entre les 15 et 18 août 1969, le festival était la promesse d'une ère nouvelle et radieuse. Mais le réveil fut difficile et, cinquante ans plus tard, il est difficile de savoir si Woodstock a changé quelque chose dans la société. Rich Hanley, expert en médias et professeur à l'Université Columbia à New York, estime que le concert fut en réalité le dernier souffle de la révolution culturelle des années 60.

« En 1971, tout était fini,  les manifestations étaient beaucoup moins nombreuses, la génération Woodstock a dû chercher du boulot et le boulot a mis un terme à la fête ».Et Hanley d'ajouter, ironiquement: "Aujourd'hui, les hippies sont tous devenus républicains, et au lieu de prendre du LSD, ils prennent du Viagra et perdent leurs cheveux".

 

Cet homme avait vu juste. En 1972, l’Amérique réélit Richard Nixon, qui n’avait rien d’un président « Peace and Love ».

 

Comme, malgré tout, il est pas interdit  de se faire plaisir, on peut écouter quelques moments cultissimes

 

 

https://www.dailymotion.com/video/x2d5hoy

https://www.dailymotion.com/video/x36irk1

https://www.youtube.com/watch?v=AqZceAQSJvc

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques références :

 

Films

 

  • Ang Lee - HOTEL WOODSTOCK – 2009 – 2h – Etats-Unis - Comédie dramatique / Film musical. Distribution: Universal Pictures International France

 

  • Michael Wadleigh - Woodstock – 1970 – 3h04-Etats-Unis -documentaire et film musical. Distribution: Warner Brother

 

Livres et magazines

 

  • Pierre Delannoy ,"L'aventure Hippie". Année : 1970, Edition : 10/18

 

  • Jean Marc Bel, "En route vers Woodstock",édition Ramsay

 

  • Pete Fornatale, "Retour à Woodstock", éditions Naïve

 

  • Magazine Rolling Stone hors série collector n°4 juillet-août 2009 "Spécial Woodstock 1969-2009 40eme anniversaire"

 

  • Magazine Rolling Stone N°12 juillet-août 2009 "Hippie Hippie shake, Les 40 ans de Woodstock"

 

[1]Mouvement littéraire et culturel américain qui a regroupé durant les années 1950-1960 des jeunes, des écrivains (A. Ginsberg, J. Kerouac -Sur la route, 1957-,W. Burroughs), des artistes peintres de l'Action Painting et un poète-éditeur (L. Ferlinghetti)

[2]https://www.youtube.com/watch?v=dN3GbF9Bx6E

 

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Woodstock 

 


23/08/2019
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Mission : L'utopie américaine des Jésuites.

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Lorsqu’on évoque les populations amérindiennes d’Amérique du sud, on pense spontanément aux Incas. Leur empire fut mis à mal par 180 conquistadors espagnols, commandés par Pizzaro. La conquête espagnole s'accompagna de nombreux pillages et de massacres. La colonisation  engendra une catastrophe démographique majeure. La population de l'empire inca, estimée entre 12 et 15 millions de personnes avant la conquête, est d'environ 600 000 un siècle plus tard. Au siècle suivant, une autre population allait subir un sort identique : Les Guaranis. C’est avec eux que les Jésuites tentèrent une forme d’organisation originale : la République des Guaranis. Ces événements ont été racontés de façon romancée dans le film Mission, réalisé en 1986 par Roland Joffé avec Robert De Niro et Jeremy Irons. 

 

Aux origines des Guaranis

 

A l'arrivée des Européens, alors que la côte Pacifique était le berceau des hautes civilisations quichua, aymara et inca, le peuple guarani occupait toute la partie orientale du continent entre les Andes et l'Atlantique, des Guyanes au Rio de la Plata, et les premiers mots indigènes entendus par Colomb étaient de cette langue. L'étendue linguistique du guarani dépassait encore son étendue ethnique, si bien que les conquérants portugais, au début du XVIe siècle, considérèrent le guarani comme la «langue générale» des indigènes. En réalité, les Guaranis ne forment ni une nation ni un empire, mais un vaste ensemble de tribus, d'ailleurs généralement hostiles entre elles. Il est d'abord souvent difficile de séparer des Guaranis  les Tupis, parfois considérés comme un groupe inférieur. Une légende raconte que Tupi et Guarani étaient deux frères qui arrivèrent ensemble puis se séparèrent. En fait, les groupes tupis sont plutôt localisés dans la région de l'Amazone et les Guaranis au Paraguay. Les Tupi-Guaranis, qui avaient dû progresser vers le Sud avant la conquête, émigrèrent probablement vers l'Ouest au XVIe siècle, en partant des régions du Paraguay et du Paraná[1]. Il devait y avoir alors plusieurs millions de guaranis vivant dispersés dans la forêt par petits groupes d'une dizaine de personnes tous les 100 km2. Ayant vraisemblablement toujours été  nomades et assez primitifs, il est logique qu'ils n'aient pas été des constructeurs et que nous n'ayons pour ainsi dire pas d'objets évoquant leur passé. La connaissance de leur mode de vie d’avant repose donc sur les témoignages des premiers Européens. A l’arrivée des conquérants, les Guaranis sont un peuple semi-nomade, tirant l’essentiel de ses ressources de la chasse, de la pêche et de la cueillette. L’organisation sociale est assise sur la famille élargie vivant dans une grande maison communautaire,  « la maloca ».Habitants des régions chaudes, ils vivent nus, le corps orné de bijoux et de peintures. Les grandes étapes de la vie sont l’objet de fêtes ritualisées. Les Guaranis croient à vie une après la mort et cherchent à atteindre la « Terre sans mal », aidés par les chamanes. 

 

L’arrivée des Espagnols : la peur de l’encomendia.

 

Les conquistadors, qui s’emparent de l’Amérique centrale et de l’Amérique du sud, sont généralement des aventuriers et nobles espagnols désargentés donc avides de gloire et de richesses. La pratique de l’encomienda, qui s’est instituée au XVIe siècle dans l’Amérique espagnole, s’inspirait de celle que suivit au Moyen Age l’Espagne à l’égard des musulmans vaincus. L’encomienda rappelle aussi une institution plus ancienne, en vertu de laquelle des paysans libres et de petits propriétaires se « confiaient » à des seigneurs puissants, leur fournissant des produits de la terre, des redevances, ou des services personnels en échange de leur protection. Dans les colonies espagnoles d’Amérique, la Couronne, à travers ses représentants, « confiait » (encomendar) un certain nombre d’Indiens à un colon espagnol (encomendero) en récompense de ses services : l’encomenderopercevait, en or, en nature, ou en travail le tribut dû à la Couronne par les Indiens, qu’il devait en contrepartie protéger, convertir au christianisme et « civiliser ». Les encomenderos purent ainsi se procurer de la main-d’œuvre pour exploiter leurs mines et leurs terres. A l’encontre des intentions royales, les Indiens, malgré tout considérés comme libres, furent dépossédés de leurs terres et pratiquement réduits en esclavage. C’est pour échapper à ce système que les Guaranis se tournèrent vers les Jésuites. 

 

Encomendia et réductions

 

En réaction contre les excès de la colonisation s'élèvent les voix des dominicains. Le premier à protester est Antonio Montesinos, en 1511. Il n'hésite pas à refuser les sacrements aux encomienderos indignes et à les menacer d'excommunication. Il est rappelé en Espagne mais obtient de la Couronne la promulgation des lois de Burgos en 1512, qui imposent de meilleures conditions de travail pour les Indiens. Ces lois ne sont pas mieux respectées que les précédentes. Alors s'élève à son tour la voix de frère Bartolomeo de Las Casas, qui participa à la colonisation avant de se dévouer à la protection des Indiens. Il obtient la promulgation en 1542 de lois nouvelles, les Leyes nuevas, qui exigent des vice-rois du Pérou et des tribunaux de Lima et de Guatemala de sévir contre les abus des encomienderos et de ne plus attribuer de nouvelles encomiendas. Il s'ensuit une révolte des encomienderos et même la mort du premier vice-roi du Pérou. À la fin du XVIe siècle, des rapports inquiétants arrivent à Madrid concernant le sort des Amérindiens dans les colonies du Nouveau Monde. C’est aussi à cette époque que les Jésuites arrivent dans le bassin du Paraná (Paraguay, nord-est de l’Argentine et sud du Brésil actuel). De leur vision originale du monde et du choc avec la réalité coloniale naît l’idée de «réductions indiennes»,c’est-à-dire du regroupement des populations natives en vue de favoriser leur évangélisation et les préserver de la rapacité des colons et des grands propriétaires, en quête de main-d’œuvre corvéable. En 1607, le roi d'Espagne Philippe III promulgue les  premiers décrets qui protègent les futures Missions jésuites en leur garantissant une complète autonomie par rapport aux autorités locales. La première réduction fut bâtie en 1609. A son apogée,  la Confédération des villages guaranis comptait 150 000 Indiens, regroupés en 38 agglomérations sur un territoire grand comme la moitié de la France. Elle dépendait directement de la couronne d’Espagne à qui elle payait l’impôt. Elle était organisée sur le mode démocratique, selon sa loi propre. Chaque réduction élisait son conseil municipal, composé des principaux fonctionnaires. Le village était indépendant en ce qui concernait son fonctionnement intérieur.  Le reste (défense, justice, relations commerciales) était du ressort de la Confédération. A la tête, était placé un jésuite, le Supérieur Général, lui-même dépendant  d’une instance suprême : le Provincial de l’Ordre. Los Padres étaient tout-puissants en l’Etat Guarani. Seuls Européens admis sur le territoire de la Confédération, ils étaient deux par village, pour exercer une véritable tutelle de la jeune démocratie. Soixante pères jésuites dirigeaient trente réductions. Leur autorité était absolue. Dans toute réduction, le même ordonnancement : autour de la grand-place, on trouve l’église, la mairie, l’école, l’hôpital et le long des rues tracées au cordeau, les maisons, toutes semblables. L’ensemble est simple (sauf l’église) et respire l’ordre et la prospérité. La famille est le fondement de  l’organisation sociale. La vie de famille est nettement en avance sur l’époque. L’éducation, de type militaire, est très poussée. Très tôt les enfants sont pris en charge, d’abord par des « aides familiales » dès leur plus jeune âge, puis au jardin d’enfants et ensuite en classe. L’enseignement se fait en idiome guarani, la seule langue parlée dans la confédération. Très tôt, les enfants apprennent un métier, manuel le plus souvent.

 

La fin de l’utopie. 

 

Les difficultés ne vinrent pas de l’intérieur. Certes l’expérience n’allait pas sans problèmes; réticences des uns, abus des autres. Parfois on retrouvait une maison désertée, toute une famille avait pris le large. Mais la ruine allait être provoquée du dehors. Les réductions avaient dû s’armer pour se protéger des razzias des chasseurs d’esclaves. A la fin, une véritable cabale s’orchestra. On accusa les Jésuites d’exploiter un eldorado à la sueur des Indiens. A la même époque, en Europe, une énorme hostilité sévissait contre les Jésuites. En 1750, un traité colonial entre l’Espagne et le Portugal mit le feu aux poudres. Il faisait passer sous le contrôle des portugais sept réductions guaranis, les plus riches de la Confédération. Les Jésuites interdirent l’accès des réductions aux Portugais, malgré l’ordre contraire de Rome. Ce fut la guerre. Les guaranis résistèrent longtemps, jusqu’à ce que le Portugal prononce l’expulsion des Jésuites de son territoire. L’Espagne et la France suivirent. En 1767 la Compagnie de Jésus y fut interdite. Les 200 Pères qui restaient et tenaient encore tous les postes de commande furent arrêtés et expulsés. Les réductions ne survécurent pas à ces expulsions. Les Guaranis disparurent dans la masse indienne, et les réductions dans la jungle. La république avait quelque chose d’artificiel. Les Pères avaient véritablement tenu les Guaranis en état d’enfance. Décidant de tout, ils les maintenaient en vase clos  en une sorte d’innocence tranquille incapable de tenir d’elle-même. Faut-il parler d’un échec ? Non, si on replace l’expérience dans le contexte de l’époque. Le choix ne se posait pas alors entre colonisation et émancipation. Le paternalisme des jésuites avait quelque chose d’archaïque, mais en même temps il était étonnement progressiste et, dans l’histoire de la colonisation, les missions firent souvent figure de front avancé de la civilisation. En tout cas, en un temps où la conquête allait de pair avec l’asservissement ou l’extermination des indigènes, la république des Guaranis fut la seule tentative de les intégrer respectueusement.

 

Que reste-t-il de l’utopie ?

 

En fait presque rien n’est resté, sinon de magnifiques ruines et de saisissantes églises en pierre, des cloîtres, des maisons, que les touristes regardent et admirent sans y comprendre grand-chose. Malgré les invasions, les guaranis persistent à résister sur leurs territoires et même autour des grandes métropoles du Mercosul, comme à São Paulo et Porto Alegre, où leur "économie de réciprocité"s'oppose au mode de vie individualiste des capitales. Il n'y a pas de recensement fiable qui comptabilise avec exactitude la population Guarani en Amérique du sud. Cependant, il est possible d'estimer qu’elle représente environ 225.000 personnes, l'une des populations les plus importantes pour un peuple indigène du continent. Le pays qui possède la plus grande population de Guaranis est la Bolivie., où elle avoisinerait les 80.000 personnes vivant dans la région sud-est, à Santa Cruz, et dans une partie du Chaco. Le deuxième pays ayant la population la plus importante est le Paraguay. Selon une étude officielle 53.500 habitants vivent principalement à l'est du pays, dans les régions frontalières avec l'Argentine et le Brésil. Le Brésil se trouve en troisième position, avec près de 50.000 Guaranis et en quatrième, on trouve l'Argentine, avec 42.000 habitants, concentrés dans la région nord du pays.

 

Pour en savoir plus :

 

https://www.persee.fr/doc/casa_0076-230x_1965_num_1_1_933

 
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[1]Etat du sud-est du Brésil.


12/12/2018
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Les révoltes du pain : quand la hausse des prix alimentaires nourrit la révolte des ventres creux.

 

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Dans les années 2007-2008, les émeutes de la faim sont venues nous rappeler que l’équilibre alimentaire mondial restait fragile. Au cours de ces deux années, une bonne partie de l’Afrique subsaharienne, le Maghreb, Haïti, deux pays de l’Asie du Sud-Est  ont été secoués par des émeutes déclenchées par la hausse des produits alimentaires. Partout la réaction du pouvoir a été féroce. Au Cameroun, par exemple, quarante personnes ont trouvé la mort. Des révoltes similaires ont eu lieu en  l’Europe occidentale jusqu’au milieu du XIXème siècle. Le Royaume de France puis la Révolution en subirent un nombre impressionnant. On en dénombre une par an entre 1709 et le début du consulat. Un épisode a particulièrement marqué le XVIIIème siècle finissant :

 

            - La guerre des farines et 1775, en réaction à la libération du commerce des grains ;

 

Le libéralisme en accusation

 

« Il n’est plus douteux que l’introduction du système de liberté illimitée dans le commerce des grains n’ait été la cause principale des émeutes qui en 1775 troublèrent la tranquillité de Paris et de quelques provinces du royaume.  Les économistes alors en crédit avaient été autorisés à faire imprimer et publier qu’il ne fallait ni approvisionnements, ni magasins publics dans les villes de grande populations ; ils étaient parvenus à faire proscrire comme abusives les mesures réglementaires dont la police de Paris faisait depuis longtemps un usage bon et paisible. Ils y avaient ainsi attiré une disette factice. Il est encore plus avéré maintenant que la révolte commencée au milieu de l’année 1789 en cette ville sous le faux prétexte qu’il n’y avait point de liberté en France, s’est rapidement propagée à la faveur d’une disette que l’on aurait pu prévenir »

 

Ces quelques lignes sont extraites des mémoires inachevées de Jean-Charles Pierre Lenoir, lieutenant général de police dans les années 1774-1775. Il est plus qu’un témoin, il est un acteur. Il est plus qu’opposé à la politique de Turgot[1]. Le lieutenant croyait plutôt au « juste prix »médiéval et en la responsabilité paternelle  du roi vis-à-vis de ses sujets affamés. Son récit des émeutes s’oppose aux mémoires du temps et aux historiens qui y ont vu le résultat d’un complot des Anglais, des Jésuites ou de quelque autre ennemi de Turgot. Tout part de l’été 1774, une année de mauvaise récolte. Dans l’année qui suit, la « soudure » jusqu’à la récolte nouvelle est toujours difficile. De telles situations se sont déjà produites de nombreuses fois. En particulier lors de la grande disette des années 1692-1694. Mais, la situation des années 1770 se révèle bien différente. Aux troubles ruraux liés à la paupérisation de la société rurale, s’ajoutent les troubles urbains, la ville devenant un espace privilégié de la révolte populaire. D’autant que les années 1770 sont marquées par une détérioration de la vie des populations urbaines et un essor des contrastes sociaux. Les mécontentements se cumulent : mouvements salariaux, hausse des prix, émotions traditionnelles contre la faim et les « chertés ». La réglementation du commerce est assez stricte. Sauf, décision administrative, il est pratiquement impossible de transporter des céréales d’une province à l’autre. Si l'on en croit un mémoire de la fin du siècle, sur 32 provinces, 10 produisaient plus qu'elles ne consommaient, 10 suffisaient à peu près à leur subsistance, et 12 ne récoltaient presque pas de céréales.  En libéral convaincu, Turgot pense qu’il suffit de libérer le commerce des grains de la réglementation ancienne, pour que chaque province reçoive de quoi nourrir sa population à un prix raisonnable. Mais, la disette va en décider autrement. 

 

Le pays s’embrase

 

Dès le début du printemps 1775, les prix grimpent. L’intendant de Normandie s’alarme : « Le peuple, qui voit les marchés dépourvus de grains, en accuse la liberté… », écrit-il  à Turgot, dont la réponse était venue comme la foudre : « Il n’y a pas lieu de tenir compte des murmures du peuple. Il faut qu’il comprenne, au contraire, que son opposition, ses mouvements et ses violences ne serviront qu’à faire prendre les mesures les plus efficaces pour le contenir. ». Le setier[2]de blé se vend vingt francs, le 31 mars, à Pontoise, ce qui porte le pain à vingt et un sous. Les prix de Pontoise influent sur ceux de Paris, à deux jours près, car le trafic des péniches sur l’Oise, puis sur la Seine, y répercute les tarifs du Nord, aggravés par le coût d’un transport supplémentaire. Du temps de l’abbé Terray, les gros stocks constitués autour de Paris permettaient au lieutenant de police d’amortir la hausse et de maintenir le pain des Parisiens entre huit et douze sous, par la distribution aux boulangers de farine (souvent de mauvaise qualité) taxée à prix artificiels. Mais Turgot, au nom de la liberté, a liquidé les stocks, en automne, au profit de l’Etat. Rien ne va pouvoir empêcher le pain de coûter vingt-quatre sous, courant avril, à Paris. C’est deux fois plus que le pouvoir d’achat de trois Parisiens sur cinq ne peut  supporter. Partie de Dijon, l’émeute se répand vers Paris. Le virus de la révolte va suivre le cours des rivières, véhiculé par les péniches chargées d’un blé plus cher que l’or. En 17 jours, 180 conflits ont pu être recensés dans le Bassin. Ces manifestations de l'économie morale prennent trois formes distinctes :

 

- Dans les régions exportatrices, on constate des taxations populaires spontanées et des pillages plus ou moins organisés. Les émeutiers dénoncent les spéculations, contraignent les gros fermiers et les propriétaires à vendre leurs stocks sur le marché à un « juste prix », pillent éventuellement boulangeries et entrepôts, et affirment rétablir les principes de l'économie morale.

 

- Dans les villes, sont organisées de façon similaire des attaques des dépôts et de boulangeries.

 

- Enfin, se met en place une entrave des circuits de communication, fluviaux et routiers dans les régions de grande culture. Par réflexe élémentaire de survie plus que par acte de malveillance, les émeutiers entravent les transports de blé de telle ou telle province agricole vers d'autres provinces à plus haut pouvoir d'achat.

 

Les victimes sont généralement des marchands ou des fermiers, mais plus encore,  les représentants directs du pouvoir. Les émeutes sont souvent dirigées contre les meuniers affairistes ou contre des conseillers aux parlements. Le 27 avril, le mouvement touche paradoxalement les grandes plaines de culture, pourtant les mieux pourvues en grains, dans un premier temps la Bourgogne de l'Ouest, puis de proche en proche, le Beauvaisis, et enfin la Beauce et la Brie. Les séditieux sont devant Versailles le 2, et, le 3 mai, la foule pille les boulangeries de Paris. Louis XVI se montre inquiet, car certains mots d'ordre et pamphlets mettent en cause son entourage. Les destructions furent en réalité fort limitées ; les principales cibles furent les barques qui transportaient les blés, alors envoyées par le fond.

 

Le retour à l’ordre.

 

L'ordre est rétabli par une double action du gouvernement :

- Répressive, par l'intervention de 25 000 soldats, 162 arrestations, et la pendaison de deux émeutiers (un perruquier de 28 ans et un compagnon gazier de 16 ans qui furent exécutés pour l'exemple en place de Grève).

- D'assistance aux populations par l'organisation d'un approvisionnement des provinces en difficulté ainsi que par obligations faites aux propriétaires de stocks de vendre leur produit aux prix imposés. Le roi multiplie les messages aux masses paysannes, en particulier par l'intermédiaire du clergé lors des prônes.

En vertu du décret royal du 11 mai, l’amnistie est promise à tous ceux qui retourneront dans leur village et restitueront en nature ou en valeur la marchandise dérobée. Tout ceci témoigne d’une intervention de l’État sur une échelle très importante. « La main invisible d’Adam Smith était devenue la main très visible de la loi martiale ». 

 

Les suites.

 

En 1776 après s'être mis à dos tout ce qui comptait dans le royaume, le Parlement appuyé par les corporations, nouveaux imposés,  les Fermiers généraux et les Princes de sang tels que Conti ainsi que la reine Marie Antoinette, fait remontrance par deux fois  au roi d'une "telle politique".  Sous la pression de cette coalition d'intérêt, Turgot est contraint de démissionner le 12 mai 1776. La monarchie et ses ministres attribuaient la persistance des émeutes de subsistance à l’ignorance populaire. Le peuple, prétendaient-ils, ne comprenait pas ses propres intérêts. Ainsi essayèrent-ils de le rééduquer. Chaque arrêt, chaque déclaration mettant en œuvre la politique de liberté du commerce, étaient accompagnés d’un discours sur les bienfaits de la nouvelle politique. Des justifications semblables accompagnaient les instructions aux intendants, subdélégués, officiers municipaux et parlements. La monarchie chargeait ses officiers d’instruire le peuple, de lui expliquer la liberté économique et de lui montrer ses propres intérêts. Même si le roi hésitait dans son engagement à la politique de liberté économique, il persista dans sa mission de rééducation. La déclaration de 1787, qui réaffirma la liberté du commerce, expliqua ainsi ses hésitations précédentes : « il n’est pas rare que les vérités politiques aient besoin de temps et de discussion pour arriver à maturité ».La déclaration concluait : « c’est maintenant qu’il faut fixer les principes ».Les discours et les baïonnettes étaient nécessaires pour remettre le peuple sur le bon chemin et lui montrer les vérités économiques et politiques.

 

Pour en savoir plus

 

 https://www.cairn.info/revue-annales-2001-1-page-125.htm 

Cliquer ici pour télécharger l'article

 

Les-re--voltes-du-pain.pdf

 

Turgot 

 

Fils d'un prévôt des marchands de Paris, Jacques Turgot, né à Paris le 10 mai 1727, s'est orienté vers la magistrature. Exceptionnellement doué, il participe au mouvement philosophique et collabore à l'Encyclopédie. Les questions économiques retiennent son attention. Turgot n'est pas un simple théoricien. De 1761 à 1774, il met ses idées en pratique comme intendant de la généralité de Limoges. En remplaçant la corvée par une taxe en argent, en développant les routes et les canaux, en assurant la liberté des métiers et du commerce, il a modifié le visage d'une région qui était jusqu'alors une des plus pauvres du royaume. Devenu ministre des Finances, Turgot entend généraliser ces mesures à l'ensemble de la France. Dans sa Lettre au Roi du 24 août 1774, il écarte la banqueroute, les impôts nouveaux et les emprunts, et compte rétablir l'équilibre du budget par des économies. Pour améliorer le sort des paysans il envisage l'abolition de la dîme, le remplacement de la corvée par une contribution en argent et la création d'un impôt unique qui se substituerait à toutes les taxes. Il entend encore libérer l'industrie et le commerce par la suppression des corporations et des douanes intérieures. Il veut enfin instruire le peuple et initier les citoyens aux affaires publiques par l'élection d'assemblées appelées municipalités. Turgot ne pourra réaliser qu'une partie de son programme. Ses deux principales mesures donnent lieu à des mécomptes. La liberté du commerce des grains, décidée en septembre 1774, coïncide avec de mauvaises récoltes, renforce le renchérissement du pain, déclenche des émeutes, la " guerre des farines ". Quant à la suppression des corporations, trop radicale, elle bouleverse le marché du travail. Turgot se heurte alors à l'incompréhension populaire, à l'opposition des artisans et commerçants, à celle des parlements et des privilégiés, hostiles à l'égalité devant l'impôt. Louis XVI se décide, le 12 mai 1776, à sacrifier son ministre. Turgot mourra à Paris le 20 mars 1781.

 



[1]  Voir encadré en fin d’article.

[2]Un setier = 12 boisseaux, soit 152 litres, attention la mesure peut être variable selon les Provinces


03/12/2018
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Les révoltés du Bounty : la mutinerie devient un mythe.

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Dans la mission, qu’avait confiée le gouvernement britannique au capitaine Bligh, rien ne devait le conduire à la postérité. Il n’était pas chargé, comme ses contemporains (Cook, Lapérouse ou Kerguelen) de découvrir le fameux continent austral. Non, il était banalement chargé de transporter l’arbre à pain [1]de Tahiti à la Jamaïque afin de nourrir les habitants de l’île que la guerre d’indépendance avait privé de relations avec la jeune nation américaine. Cette expédition, à priori banale, va devenir un mythe incontournable de l’histoire maritime. Elle va devenir le sujet de quatre films où l’on peut voir Errol Flynn, Clark Gable, Marlon Brando, Charles Laughton ou Mel Gibson, plusieurs ouvrages dont un de Jules Verne et un de Byron. Peu d’évènements de l’histoire maritime ont autant su susciter l’engouement.

 

De sombres intérêts derrière une expédition « scientifique ».

 

En 1787, sir Joseph Banks, scientifique influent auprès du roi d'Angleterre George III, a déjà effectué deux voyages dans le Pacifique Sud avec le marin explorateur James Cook. Propriétaire d'usines à sucre à  la Jamaïque, Banks, qui est aussi président de la Royal Society, initie une nouvelle mission vers Tahiti pour ramener des plants d'arbre à pain, afin de nourrir les esclaves des colonies antillaises à  meilleur coût. Sous couvert d'expédition scientifique, l'amirauté anglaise affrète un navire, le charbonnier « Bethia », rebaptisé « Bounty »et armé pour la circonstance. Son commandement est confié au lieutenant de vaisseau William Bligh (33 ans), ancien maître d'équipage lors des précédents voyages de Cook. Bligh a tout intérêt à  réussir sa mission. Il en va de son honneur et de ses finances. John Fryer est son officier en second et Fletcher Christian chef de quart. Au total, l'équipage compte 46 hommes, dont deux chirurgiens et deux botanistes, pas vraiment rompus à  l'autorité militaire. La plupart des marins furent choisis par Bligh ou lui furent recommandés par d'autres capitaines. L'artilleur William Peckover et l'armurier Joseph Coleman avaient participé au voyage de Cook aux côtés de Bligh sur le « Résolution »et plusieurs autres avaient navigué avec lui sur le « Britannia ». Parmi eux figurait Fletcher Christian, âgé de 23 ans, qui avait fait deux traversées jusqu'aux Indes occidentales ; les deux hommes avaient développé une bonne relation de travail et les enseignements de Bligh permirent à Christian de devenir un marin aguerri. Un des élèves officiers, Peter Heywood, âgé de seulement quinze ans, avait été recommandé par Richard Betham, un ami de sa famille, également le beau-père de Bligh. Les deux botanistes, ou « jardiniers », furent choisis par Banks : David Nelson avait participé au troisième voyage de Cook et avait appris des notions de tahitien tandis que son assistant, William Brown, était un ancien aspirant qui avait combattu contre la France. Banks obtint également que ses deux protégés Thomas Hayward et John Hallett soient admis à bord comme midshipmen[2]. Dans l'ensemble, l'équipage du Bounty était relativement jeune et la majorité des marins avait moins de 30 ans. Au départ d'Angleterre, Bligh avait 33 ans et Fryer 34 ; les plus âgés étaient Peckover et Lawrence Lebogue avec respectivement 39 et 40 ans tandis que les plus jeunes étaient Hallett et Heyward, tous deux âgés de 15 ans.

Un début d’expédition difficile. 

 

Le 23 décembre 1787, le Bounty part de Spithead au nord de l’île anglaise de White. Une première tempête oblige le navire à faire escale quelques jours à Tenerife pour réparer et ravitailler. Les quinze premiers jours d’avril 1788, le Bounty tente de passer le Cap Horn. Mais les tempêtes obligent Bligh à abandonner et à faire route vers le Cap de Bonne-Espérance, à l’extrémité sud de l’Afrique. Le 24 mai 1788, le Bounty jette l’ancre à False Bay, à l’est du Cap et y reste cinq semaines. Il repart le 1er juillet pour atteindre, le 22 août, la baie de l’Aventure sur l’île de Tasmanie, au sud de l’Australie. L’équipage se repose, pêche et renouvelle les stocks d’eau douce et de bois. C’est lors de cette escale qu’apparaissent les premières tensions sérieuses entre Bligh et son équipage. L’officier charpentier William Purcell est sévèrement puni car il refuse de retourner sur le navire, après que Bligh ait critiqué sa méthode de coupe du bois. Jusqu’à l’arrivée à Tahiti, l’ambiance à bord ne cesse de se dégrader, à cause de l’intransigeance et de l’injustice dont fait preuve le capitaine Bligh. Les disputes continuent durant la dernière partie du voyage jusqu'à Tahiti. Le 9 octobre, Fryer refuse de signer le livre de bord à moins que Bligh ne lui délivre un certificat attestant de sa parfaite compétence tout au long de l'expédition. En réponse, le capitaine lit devant tout l'équipage les Articles of War listant les diverses sanctions applicables à bord d'un navire et Fryer céda. Il y eut également des problèmes avec le chirurgien Thomas Huggan dont les saignées peu soignées administrées au matelot James Valentine qui souffrait d'asthme ont provoqué la mort par septicémie. Pour couvrir son erreur, Huggan rapporte à Bligh que Valentine était mort du scorbut, ce qui pousse le capitaine à appliquer à tout l'équipage son régime alimentaire et médical antiscorbutique. Le chirurgien sombre dans l'alcool jusqu'à ce que Bligh ne confisque ses réserves ; il retravaille brièvement avant l'arrivée du Bounty à Tahiti et il examine tout l'équipage à la recherche de signes de maladies vénériennes sans en trouver aucun. Le navire jete l'ancre dans la baie de Matavai au nord de l'île le 26 octobre 1788 achevant ainsi un voyage de 27 086 milles marins (50 163 km)

 

Enfin un semblant de paradis. 

 

L'île de Tahiti semble un éden pour les hommes épuisés. Nourriture fraîche en abondance, température agréable et accueil chaleureux des vahinés vont, comme l'ont montré les superproductions hollywoodiennes, leur tourner la tête... Le capitaine Bligh est le premier à  céder à l'envoûtement polynésien. Il part faire des excursions en montagne, tandis qu'à  bord du navire la discipline se relâche : les voiles pourrissent en soute, des instruments de navigation disparaissent, le chronomètre s'arrête... Pire, le 5 janvier 1789, trois marins désertent en volant un canot. Tahiti regorgeant d'arbres à pain, les indigènes ne refusèrent pas que les Anglais en arrachent, en échange de présents offerts au nom de George III au roi Otoo. A partir de février, le rythme de travail s'accroit et plus d'un millier de plants d'arbres à pain sont empotés et transportés à bord du navire où ils remplissent la grande cabine. Le Bounty est préparé pour son long voyage de retour mais la plupart des marins appréhendent le départ et la fin de leur vie facile sur Tahiti.

 

Des humiliations à la mutinerie. 

 

Nomuka est la première escale pour effectuer le plein d'eau douce. Par malchance, l'hostilité des indigènes empêche le ravitaillement. Puis le temps orageux et les vents faibles poussent le navire tranquillement au large de Tofua. Durant ces périodes de calme, le capitaine inoccupé harcèle ses hommes. Les dangers probables pour passer le détroit d'Endeavour, au nord de l'Australie, le manque d'eau douce pour arroser les plants et le retard pris dans la mission contrarient le capitaine, qui se réfugie dans le rhum. Sa cible favorite semble être Fletcher Christian qui, poussé à  bout, pense même s'enfuir à  la nage. Nous sommes le 27 avril 1789, la veille de la mutinerie. Bligh monte sur le pont à  midi, fortement irrité et avec la gueule de bois. Il confisque les vivres que chaque membre d'équipage a reçus en cadeau au départ de Tahiti. Il falsifie la comptabilité du bord malgré la désapprobation de Fryer.   La mutinerie éclate le 28 avril à  5 heures du matin, elle est brève et se déroule dans la confusion. Fletcher Christian n'a rallié à  son projet que sept ou huit marins. Bligh est destitué et débarqué dans la chaloupe avec dix-huit hommes. A bord de cette embarcation de 7,20 m surchargée, il va accomplir l'exploit d'un voyage de 3 600 milles nautiques, environ 6 500 kilomètres, pour atteindre Timor, avant de regagner l'Angleterre le 14 mars 1790. 

 

L’errance du Bounty.

 

Faute de pouvoir les faire embarquer dans la chaloupe, Christian doit garder à  son bord un certain nombre de marins loyalistes, dont James Morrison, le second bosco (maître de manoeuvre). Etrangement, ceux-ci ne chercheront jamais véritablement à  reprendre le contrôle du navire. Les mutins tentent de s'installer à  Tubuaï, au mois de mai, puis rejoignent Tahiti, à 325 milles. Le Bounty quitte définitivement l'île le 23 septembre 1789, après y avoir débarqué seize marins. A bord, Fletcher Christian, le capitaine mutin, neuf membres d'équipage, six naturels, douze vahinés et un enfant. Les révoltés ont décidé de partir à  la recherche d'un refuge. Ce sera l'île déserte de Pitcairn, découverte en 1767 par le navigateur Carteret. Ce rocher abrupt, perdu dans le Pacifique Sud, a été mal positionné sur la carte et le Bounty erre pendant quatre mois avant de l'atteindre. Très vite, c'est l'anarchie. Le navire est incendié par l'un des marins, Matthew Quintal : désormais il n'y a plus aucune liaison possible avec le reste du monde. Le déséquilibre hommes-femmes engendre de violents conflits. Le racisme s'installe. Le dernier des mutins, John Adams, est  découvert dix-neuf ans plus tard, en 1809, par le premier navire à  faire escale à  Pitcairn, le baleinier « Topaz ».Il témoignera de la fin de Fletcher Christian, assassiné, comme onze autres membres de la communauté, par les Tahitiens.

 

La traque des mutins. 

 

Les 16 marins, qui choisissent de demeurer, sur Tahiti se séparent du reste du groupe. Deux d’entre eux meurent assassinés. Les autres vivent plutôt paisiblement pendant un an et demi, jusqu’au 23 mars 1791, date de l’arrivée de la frégate « HMS Pandora » commandée par le capitaine Edward Edwards. Les quatorze marins survivants sont arrêtés. Edwards ne fait aucune distinction entre les mutins et ceux restés loyaux à Bligh et gardés par Christian contre leur volonté. Ils sont tous emprisonnés à l’arrière du navire dans une cellule surnommée la « boîte de Pandore ».La frégate repart de Tahiti le 8 mai, sillonne sans succès le Pacifique Sud à la recherche de Christian puis, en août, met le cap vers l’ouest pour  rejoindre Kupang sur l’île hollandaise de Timor. Le 29 août 1791, la Pandora s’échoue sur un récif de la grande barrière de corail ! Quatre prisonniers et 31 marins de la Pandora se noient. Les survivants embarquent à bord d’une chaloupe et empruntent le même trajet que Bligh, deux ans plus tôt. Ils arrivent à Kupang le 17 septembre 1791 puis les prisonniers sont transférés jusqu’en Angleterre qu’ils atteignent en juin 1792.

 

Un jugement aveugle.

 

Deux ans avant, Bligh avait lui aussi comparu devant ses pairs pour la perte de son bateau. La cour martiale l'avait innocenté, le 22 octobre 1790. Mieux, il avait été promu et avait reçu 500 guinées pour avoir ouvert la route de l'arbre à  pain. Il faut dire que, dès son retour en Angleterre, Bligh avait publié sa « Relation de l'enlèvement du navire le Bounty », le récit très partial de ses déboires, pour se concilier l'opinion. Il décède en 1817 avec le titre d'amiral, après avoir été relevé de son poste de gouverneur de Nouvelle-Galle-du-Sud pour cruauté. Bligh, qui avait reçu le commandement du HMS Providencepour une seconde expédition visant à obtenir des plants d'arbre à pain, avait quitté l'Angleterre en août 1791 et n'assista donc pas à la cour martiale qui allait se tenir. Les quatre marins restés loyaux à Bligh sont acquittés. Les six accusés restants sont reconnus coupables de mutinerie et condamnés à mort. Trois d’entre eux sont graciés par le roi et les trois autres sont pendus à une vergue de bateau dans le port de Portsmouth le 28 octobre 1792.

 

Les suites.

 

Aujourd'hui, les Anglo-Saxons, passionnés par leur histoire maritime, ont progressé dans leurs recherches sur les péripéties du Bounty, et les sources de l'époque sont remises en cause. La version des faits relatés par Bligh dans les deux ouvrages (Relation de l'enlèvement du navire le Bounty et Voyage à  la mer du Sud) qu'il a publiés en 1790 et 1792 ne suffit plus : ils n'avaient pour but que de se disculper. Les lettres du capitaine, griffonnées sur le vif et adressées à  sa femme Besty depuis la chaloupe, quelques jours après la mutinerie, sont pourtant précieuses car elles témoignent de sa rancoeur envers le lieutenant Christian et ses compères. Mais elles sont aussi mensongères. Les mystérieuses lettres de Fletcher Christian publiées en 1796 à  Londres sont des faux. Elles ont longtemps entretenu une légende : Christian ne serait pas mort à  Pitcairn. Il serait retourné dans l'île de Man, entre le pays de Galles et l'Irlande. Il aurait plus tard été reconnu dans une rue de Londres par un camarade d'aventure. En revanche, la lecture de ces lettres est troublante de véracité en ce qui concerne la première partie du voyage du navire. Le vécu des scènes ne trompe pas : elles ne peuvent être que l'oeuvre d'un membre de l'équipage. La plaidoirie d'Aaron Graham, avocat des mutins retrouvés à  Tahiti et traduits en cour martiale, est aussi riche d'enseignement. Elle souligne un point crucial : l'avocat, ne pouvant attaquer le capitaine Bligh sur son commandement, va le toucher sur sa vie privée, à  savoir une prétendue relation homosexuelle avec Christian, qui aurait débuté lorsque Bligh avait fait embarquer son jeune ami à bord du « Britannia » . Christian finissait alors ses soirées dans la cabine de Bligh et, complètement ivre, s'endormait sur place... Devant les juges, Aaron Graham fit une démonstration quasi imparable. A ceci près, qu'il n'apporta aucune preuve d'une telle liaison. 

 

Et voilà les quatre films :

 

1933 : In the wake of the Bounty,  de Charles Chauvel,  avec Mayne Lynton, Errol Flynn, Victor Gouriet.

1935 : Les révoltés du Bounty, de Frank Lloyd, avec James Cagney, David Niven, Charles Laughton. 

 

1962 : Les revoltés du Bounty,De Lewis Milestone, Carol Reed, avec Marlon Brando, Trevor Howard, Richard Harris.

 

1984 : Le Bounty,de Roger Donaldson, avec Mel Gibson, Anthony Hopkins, Laurence Olivier. 

 

Un petit extrait pour le plaisir

 

 

 https://www.youtube.com/watch?v=j16skGgr5_Y

 

Cliquer ici pour télécharger l'article

 

Les-re--volte--s-du-Bounty--.pdf


[1]L'arbre à pain, Artocarpus incious, est un arbre qui peut atteindre 18 m de haut. Son fruit, constitué d'une belle chair blanche, assez volumineux, est comestible. On peut le faire bouillir, ou cuire au four, comme du pain...

[2]Un midshipman est un officier de marine en formation ou un officier du grade le plus bas, dans la Royal Navy.


26/11/2018
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