Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Pages d'histoire


Ton accordéon nous fatiguait pas Yvette.

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En 1966, dans sa chanson « Les élucubrations »,Antoine conseillait à Yvette Horner de jouer de la clarinette. Elle ne l’a pas écouté ! Elle a continué à faire courir ses doigts sur le piano à bretelles, réussissant même à « déringardiser » un instrument, qui depuis le début du  siècle dernier, était l’âme des bals musette.  Elle avait fait ses débuts au balajo, ce lieu mythique, dernier témoin du temps où le tout Paris venait s’encanailler à la Bastoche. Petit retour sur l’histoire de ces bals qui furent le résultat d’une rencontre entre Auvergnats, Italiens et le quartier de la Bastille. 

 

Au départ, étaient les Auverpins 

 

Au dix-neuvième siècle, les bals prolifèrent dans tous les quartiers de la Capitale. Citons le Bal du Prado, ouvert en 1810 en face du Palais de Justice dans l’île de la Cité, fréquenté surtout par les étudiants. Ensuite s’ouvrirent le Tivoli d’Hiver, non loin des Halles puis le Bal Mabille aux Champs-Elysées, l’Élysée Montmartre à Montmartre et ceux qui allaient devenir les plus célèbres : Tabarin, Moulin Rouge, Moulin de la Galette… Des bals chics et bals populaires. On changeait de milieu en passant des Champs-Élysées aux bals auvergnats de la rue au Maire, aux bals des “apaches”de la rue des Gravilliers et de la rue des Vertus, la mal nommée ! Mais, c’est surtout à la Bastille qu’ils allaient être les plus nombreux. Ce n’est pas le fruit du hasard, car c’est ici qu’a élu domicile une grande partie de la communauté auvergnate (on entend par Auvergnats tous les immigrés du massif Central) de Paris. Les premiers auvergnats arrivent avec le charbon de Brassac-les-Mines vers le milieu du XVIIèmesiècle après l’ouverture du canal de Briare. Les sapinières passent de la Loire vers la Seine, et de là remontent sur Paris avec leur cargaison. Arrivée à bon port, la sapinière est amarrée sur les quais de la Seine. Dès les marchandises écoulées, la sapinière est démantelée, débitée en planches et vendues comme bois de chauffage ou bois de charpente. Puis, les mariniers rentrent à pied à Brassac-les-Mines, avec l'argent cousu dans la doublure de leur blouse. Une fois rentrés, ils construisent un autre bateau, le chargent de nouveau puis repartent vers Paris. Certains de ces mariniers charbonniers restent et s’installent à Paris. Ils y exercent toutes sortes de métiers parmi les plus durs : ferrailleurs, frotteurs de parquets, laitiers, porteurs d'eau. Peu à peu les Auvergnats trouvent leur voie : celle du petit commerce où leur travail et leur sens de l'économie font merveille. Ils sont majoritairement marchands de vin, ferrailleurs ou cochers. Ils investissent la rue de Lappe, "le village des Auvergnats",idéalement placée entre les ferrailleurs du Marais et les vendeurs de bois du faubourg Saint-Antoine. Certains s’embauchent dans les ateliers d’ébénisterie du faubourg, voire y ouvrent un commerce. Le faubourg Saint-Antoine (comme le quartier du Temple lui aussi fréquenté par les Auvergnats) est exempté de tout règlement corporatif. On y commerce donc librement et cette situation favorise l’implantation d’anciens colporteurs arrivés sans le sou et aspirants commerçants.Dans la première moitié du XIXe siècle, la petite rue de Lappe est surtout consacrée à la ferraille. La plupart des boutiques distribue toutes sortes de métaux, du zinc des bistrots au cuivre des tuyaux en passant par le fer des instruments du travail du bois. Peu à peu, les activités festives prennent le pas sur les bougnats et les ateliers de ferraille.  Si bien que  la rue de Lappe finit par ressembler davantage à une rue d’Aurillac qu’à une rue parisienne ! Naturellement, pour se retrouver ensemble les dimanches, ils fréquentaient ces nombreux bistrots et ces bals dits “des familles”où l’ambiance était très provinciale. Pour danser la bourrée comme “au pays”, il n’y avait qu’un seul instrument de musique : la cabrette, genre de cornemuse (ou musette). Elle se distinguait des autres  car le joueur n’envoyait pas l’air dans le sac en peau de chèvre (cabre en occitan, d’où le nom de cabrette) en soufflant avec sa bouche, mais grâce à un soufflet attaché à la ceinture. On y buvait aussi, parfois sec, et on y cassait la croûte grâce aux cochonnailles et fromages d’Auvergne. En même temps, on écoutait le cabrettaïre de service qui jouait, une grelottière attachée à une cheville pour mieux marquer la cadence. Martin Cayla (1889-1951) se rendit célèbre dans ce quartier dès 1909 puisqu’il avait 20 ans lorsqu’il habita au n°21 de la rue de Lappe et joua de la cabrette dans le passage Thiéré où se trouvait le bal Mouminoux. Au n°13 de la rue de Lappe, prospérait le bal Bouscatel, du nom de son propriétaire Antoine Bouscatel, un remarquable joueur de cabrette né en 1867 au hameau de Cornézière, dans la commune de Lascelle (Cantal), près d’Aurillac. On y venait de tous les quartiers de Paris danser les bourrées, valses, scottish et autres polkas piquées. Mais déjà une autre communauté s’était implantée à la Bastoche : les Italiens.

 

Puis, arrivèrent les Ritals 

 

Apparus sur le pavé de la capitale dans les premières décennies du XIXe siècle comme musiciens de rue, mi-mendiants, mi-exploiteurs d'enfants, les Italiens sont à la fin du siècle les hommes à tout faire de l'âge industriel. Ce sont les derniers des étrangers, ils ont pris le relais des Belges et des Allemands comme journaliers et ouvriers du bâtiment. Les voilà pourtant qui s'unissent à la culture auvergnate pour donner au peuple de Paris sa musique, urbaine, moderne et populaire ! Et on sait que les Auvergnats, eux aussi longtemps véritables forçats de la ville (entre les porteurs d'eau et les charbonniers), font alors figure d'aristocratie provinciale dans la capitale où ils tiennent nombre de cafés, hôtels et bals. Dès que les ouvriers italiens se firent plus nombreux dans l'espace parisien, autour de 1880, on vit s'engager une véritable guerre des bals, avec règlements de compte au couteau entre cabrettetaïres  auvergnats et accordéonistes d'outremonts. Les immigrés italiens, à la recherche d'un complément de ressources, animaient de nombreux bals de quartier, faisant doublement concurrence aux bals tenus par les Auvergnats. Ici, les danses accompagnées par la cabrette restaient fidèles aux traditions rurales (du type bourrée), et l'usage voulait que les musiciens fissent payer chaque tour de danse. Là, les Transalpins se contentaient d'un cachet pour la soirée et l'accordéon, devenu chez eux un instrument populaire dont ils ne cessaient d'explorer les possibilités. Ils proposaient des airs plus modernes, qui se dansaient en couples et rencontraient un succès croissant. Les Auvergnats firent campagne contre les bals mal-famés où se produisaient les concurrents transalpins. Ainsi, dans l’ « l'Auvergnat de Paris », on pouvait lire :

 « Là où l'accordéon et le violon ont remplacé la musette, là où le chahut a remplacé la bourrée, là aussi le franc rire a été remplacé par le couteau.  La population italienne qui grouille par ici fait double tache sur le pavé révolutionnaire. Elle représente la fainéantise et la piété vile et veule».  « Chassez... l'odieux et banal accordéon, cet insinuant prostitué qui nous vient des pifferari », écrivait en écho Jules Vallès. Cette guerre allait, malgré tout, prendre fin car les deux communautés ne se contentaient plus de se côtoyer, petit à petit, elles fusionnaient.

 

Cabrette et accordéon.

 

La guerre prit fin grâce à l’intelligence de deux hommes : Bouscatel et Charles Péguri.  Ce dernier venait de quitter l’atelier de réparations d’accordéons que son père, Félix Péguri, avait installé rue de Flandre, à La Villette. C’était risqué pour lui de se promener avec un accordéon en plein fief auvergnat ! C’est vrai que l’instrument était à l’origine le compagnon des bergers des montagnes d’Italie. Il suivit les émigrants qui se fixèrent presque tous dans la Zone ou à la périphérie de Paris. Seuls ceux-ci jouaient de l’accordéon à l’époque et Félix Péguri ne manquait pas de travail dans son atelier. Son fils Charles, qui travaillait avec lui, cherchait des innovations techniques, ce qui déroutait le père. A la suite d’une dispute, Charles choisit la liberté. Il se rendit chez Bouscatel, lui proposant de l’accompagner à l’accordéon dans son bal. On est en 1904 lorsque Charles pénètre dans le bal Bouscatel. Bousca, prince des cabrettaïres, portant sa blouse légendaire, était sur l’estrade en train de donner à danser. Péguri s’approche et lui demande s’il peut jouer. Bousca reste froid et silencieux. 

                  - C’est que je suis musicien, monsieur Bouscatel. Je joue de l’accordéon.

                  - Bouscatel n’a besoin de personne. L’accordéon qu’est-ce que c’est ?

Sans se démonter Péguri ouvre son instrument et se met à jouer. Dès les premières notes, le visage de Bousca change. Il rejoint Péguri et  voilà, côte à côte, cabrette et accordéon. Le succès est inattendu, les danseurs en redemandent. Il est probable que Bouscatel avait senti depuis longtemps que l’accordéon allait remplacer la cabrette et en bon commerçant, il ne voulait pas laisser filer sa clientèle. Cette intuition donnait le signal de l’envol de la rue de Lappe. Elle se mit à attirer une nouvelle clientèle, pas toujours recommandable. Tout ce que Paris comptait d’accordéonistes avant la première guerre vint jouer rue de Lappe. A la fin de la Première Guerre mondiale le genre évolue.Le foxtrot, venu d’Amérique et des salons mondains, se développe et envahit les bals musette, tout comme, le tango venu d’Amérique du sud. Après s’être développé dans les salons parisiens à partir de 1907, il franchit lui aussi la barrière pour être introduit dans les bals de faubourgs. Les marches deviennent de plus en plus hispanisantes et se dansent en paso doble. La mazurka s’accélère et se danse de manière plus simple en java. La valse aussi s’accélère et devient valse musette. Au retour de la guerre en 45, le genre musette est à son apogée, il incarne la France et la musique populaire. Les accordéonistes célèbres deviennent des stars :  André Verchuren, Aimable, Yvette Horner, Louis Corchia, Maurice Larcange, Bruno Lorenzoni pour les plus connus. C’est toujours  la valse musette qui tient le haut du pavé pour les danseurs. En 1954, le Cha-cha-cha, un dérivé du mambo est introduit dans le répertoire des bals musette. Les marches, polkas, scottisches et autres galops tombent en désuétude pour laisser la place au rock ‘n roll qui devient à la mode. A partir de la fin des années 1960, le genre musette commence à régresser. Les causes en sont plurielles : le développement important du rock ‘n roll, le développement et l’emprise croissante des musiques anglo-saxonnes à la radio, le développement des musiques amplifiées et des synthétiseurs. L'accordéon, vers les années 1980, reprend du "service" par l'attrait des musiques traditionnelles et folkloriques qui l'utilisent (musique bretonne, slave, musique cajun). Quelques chanteurs français comme Renaud (et bien d’autres) le remettent au goût du jour.  Des d'accordéonistes majeurs, se détournant du musette, comme Marc Perrone ou Richard Galliano apparaissent. Des groupes de la scène alternative comme la Mano Negra ou Les Négresses Vertes ne sont pas en reste et en usent abondamment. Comme quoi Yvette, tu as bien fait de ne pas jouer de la clarinette !

 

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 Bibliographie :

 

Claude Dubois- Une histoire du Paris populaire et criminel, La Bastoche- Editions Perrins- Avril 2011


18/06/2018
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Dr Livingstone, I presume ?

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Cette phrase fut  prononcée par Henry Morton Stanley, journaliste américain, lancé sur les traces du docteur Livingstone,  le 3 novembre 1871, à Ujiji, sur les bords du lac Tanganyika. Elle lie de manière indissoluble ces deux hommes, aux origines similaires, mais aux parcours de vie très différents.  Ils ont contribué à enrichir de manière considérable notre connaissance de l’Afrique à la fin du XIXèmesiècle, mais ils nous apprennent également comment se construit un mythe. 

 

Livingstone : Une enfance digne d’Oliver Twist. 

 

David Livingstone est né le 19 mars 1813 dans une famille pauvre à Blantyre, au sud de Glasgow. Second fils de Neil Livingstone (1788-1856) et de sa femme Agnès (1782-1865), il est élevé dans la religion presbytérienne avant de se convertir au congrégationalisme. Le père, Neil, est vendeur de thé ambulant, un bon métier pour placer ses tracts religieux, pas pour nourrir sa famille. Ses garçons travaillent à la filature. Comme tous les enfants de Blantyre, ils sont piecers, chargés de se faufiler entre les machines et de rabouter les fils sur le point de se briser. Travail épuisant. Il faut de l'agilité et de la résistance pour marcher ou ramper sur des kilomètres jusqu'à trente dans une seule journée ! Tension permanente, coups de fouet au moindre instant de relâchement. L'air moite est tellement surchauffé que la plupart des ouvriers travaillent à moitié nus. David Livingstone n'a pas d'enfance. Il est ouvrier six jours par semaine, quatorze heures par jour, écolier le reste de son temps de veille. A 8 heures du soir, aussitôt sorti de la filature, il se rend à l'école pour deux heures de cours. La quasi-totalité de ses camarades restera illettrée. Lui est sérieux, déterminé jusqu'à l'obsession, jusqu'à en devenir associal. Mais, à 23 ans, lorsqu'il entre à l'université pour étudier la médecine, il ne le doit qu'à sa volonté inflexible de s'être dégagé de la toile d'araignée. Chez David Livingstone, la survie précède l'existence. En 1834, Neil Livingstone (le frère de David) ramène chez lui une brochure de Karl Gützlaff appelant à l'envoi de missionnaires médecins en Chine. David s'appuie sur elle pour démontrer à son père que son désir grandissant d'étudier la médecine est compatible avec la piété. En 1836, il a suffisamment épargné pour pouvoir entrer à l'Anderson's College de Glasgow. En outre, ses qualités intellectuelles permettent d'obtenir une bourse pour mener des études de théologie et de médecine à l'université de Glasgow. Il obtient enfin une licence de médecine. Il travaille ensuite à Londres avant de céder à sa fascination de jeunesse pour l'aventure missionnaire et rejoindre la London Missionary Society. 

 

Trente années de passion pour l’Afrique.

 

En décembre 1840, il part enfin pour l'Afrique, il a 28 ans. "Il était intolérant, étroit et arrogant, écrit son biographe Tim Jeal. Il était aussi déterminé, courageux et résilient. Prises ensemble, ces caractéristiques ne le rendaient pas aimable, mais, à considérer le début de sa vie, il eût été étrange qu'il émerge comme un jeune homme poli, aimable et ouvert."Le voilà médecin et missionnaire ; un missionnaire incapable de prêcher et un médecin qui voit la saignée comme remède à tous les maux, mais qu'importe. Un continent s'ouvre à lui, dont l'exploration le passionne. Il y arrive sans état d'âme, "en tant que représentant d'une race supérieure",avec sa foi et ses convictions. Il est viscéralement opposé à l'esclavage et pense que le christianisme et le commerce apporteront la civilisation à l'Afrique. En 1844, à Kuruman, base arrière de ses futures expéditions, il rencontre et épouse en janvier 1845 la fille du missionnaire congrégationaliste (Robert Moffat), Mary, née le 12 avril 1821 à Griquatown, dans la colonie du Cap (Afrique-du-Sud). Elle voyage quelque temps avec lui, malgré sa grossesse et les injonctions de sa famille. Ultérieurement, elle revint finalement en Angleterre avec leur enfant. Livingstone était également accompagné dans ses explorations par un groupe de Makololo, des Zambéziens. Il maîtrise leur langue, un dialecte du setswana, ce qui facilite ses explorations dans la mesure où les langues des populations, auxquelles il devait être confronté, présentaient  de grandes similarités avec ce dialecte, notamment le sesotho. Le fait d'utiliser la langue maternelle des populations à qui il s'adressait dans sa prédication de l'Évangile était un principe cardinal de l'explorateur écossais. Il fait trois grands voyages. A partir de 1849, en remontant la rivière Botletle, David Livingstone pense avoir trouvé la voie d'accès au centre des terres africaines et  commence à explorer le centre-sud du continent africain. Il traverse le désert du Kalahari jusqu'au lac Ngami. À partir de 1851-1852, il remonte le Zambèze, dont il établit la cartographie, puis rejoint la côte atlantique à Luanda en Angola. Après avoir exploré, le premier, la rivière Kasaï, un affluent du Congo, en 1854, et traversé l'Angola, il arrive le 17 novembre 1855 aux chutes du Zambèze, qu'il baptisa du nom de la reine Victoria. Grâce à cette expédition, débutée le 20 septembre 1854, il devient le premier Européen à avoir traversé l'Afrique d'ouest en est, rejoignant l'océan Indien à Quelimane le 20 mai 1856. Livingstone reprend, à partir de 1858 et jusqu'en 1864, ses explorations dans la même région. Il démissionne de la London Missionary Society dont  les finances fragiles rendaient réticente à financer des activités trop éloignées de la stricte pratique missionnaire.  Cependant, le gouvernement britannique, alléché par les perspectives commerciales de la vallée du Zambèze que laissait entrevoir le récit de Livingstone, accepte de financer cette expédition. Cette dernière s'avère cependant coûteuse et décevante, y compris en terme de lutte anti-esclavagiste. Elle lui permet néanmoins de découvrir, le 16 septembre 1859, le lac Malawi, qu'il cartographia, ainsi que les ruines de la mission portugaise de Zumbo en 1860. 

 

A la recherche des sources du Nil.

 

Après le demi-échec de la deuxième expédition, Livingstone cherche à redorer son blason. C'est pourquoi, en 1866, il s'enfonce, une troisième fois, vers le coeur du continent pour éclaircir la dernière grande énigme de l'exploration, le mystère des sources du Nil. Il s'oriente vers le lac Tanganyika en Tanzanie, dans l'espoir de les y trouver. Malade et abandonné par ses porteurs, il perd alors totalement contact avec son pays d'origine. Il se retire à Ujiji, sur les bords du lac Tanganyika. C’est ici que Henry Stanley va venir le rencontrer. 

Henry Morton Stanley partage avec Livingstone d'avoir survécu à l'enfance. Fils illégitime d'un paysan gallois, abandonné par sa mère, il a enduré les violences d'un pédagogue sadique à l'orphelinat, avant d'émigrer aux Etats-Unis. Il y a trouvé un père adoptif qui lui a donné son propre nom. Il a fait la guerre de Sécession comme soldat, au Sud, puis au Nord. Juste avant la fin de la guerre en 1865, il déserte et se rend à Saint-Louis, où il est engagé comme correspondant indépendant d'un journal local. Il envoie des nouvelles de l'Ouest : Denver, Salt Lake City, San Francisco. A la suite du général major Winfield Scott Hancock, il participe aux guerres indiennes. Bien que l'année où il était « journaliste »soit marquée par des négociations de paix, il rédige des articles décrivant des batailles pleines de fureur, ce que son journal attendait. De cette manière, il attire l'attention de James Gordon Bennett Jr., le patron du New York Herald, un journal à sensation. En 1867, il devient correspondant pour ce quotidien. Un an plus tard, de passage à Paris, Stanley est convoqué au Grand Hôtel par son nouveau patron. Au jeune homme de 28 ans, habile chasseur de scoops, Bennett offre une proie inattendue : "Trouvez Livingstone." L'explorateur est alors plutôt oublié que disparu. Début 1867, avant qu'une rumeur sur sa mort ne soit démentie, plusieurs journaux avaient eu le temps de publier de brèves nécrologies. Qui se soucie encore de Livingstone ? Bennett, qui sait combien les dernières zones blanches de la carte du monde font rêver, flaire la bonne histoire. Pour retrouver le Blanc qui n'a pas vu un Blanc depuis bientôt cinq ans, son reporter pourra tirer autant de traites de 1 000 livres que nécessaire et il ne s'en privera pas.

 

Une expédition de légende. 

 

A Zanzibar, Stanley achète 6 tonnes de matériel, engage 192 porteurs et fait route vers l'ouest, n'hésitant pas à fouetter les récalcitrants, hommes et femmes. En cinq mois, il est sur la rive du lac Tanganyika, à Ujiji, un caravansérail, carrefour sur les voies commerciales de l'ivoire et des esclaves. Le 3 novembre 1871, pour l'Histoire, il marche d'un pas ferme, dans un complet de flanelle impeccable, vers le vieil homme qui le regarde d'un air incrédule. La voix tremblante d'émotion, il soulève son casque colonial et prononce les quatre mots qu'il prépare depuis des mois : "Doctor Livingstone, I presume ?" Flatté de découvrir qu'on s'intéresse à lui et à ses entreprises au point d'envoyer une riche expédition à son secours, l'explorateur offre son amitié à Stanley, dont la cuisinière le nourrit quatre fois par jour. Stanley et Livingstone discutent ensuite de ce que ce dernier ignorait du fait de son isolement : le conflit franco-prussien, le percement du canal de Suez, l'établissement d'un câble télégraphique à travers l'Atlantique !

Ensemble, ils explorent le nord du lac Tanganyika. Ils ne trouvent pas le Nil qui devrait en sortir, mais le Roussizi, qui s'y jette et qu'ils remontent en direction du lac Kivu (ce même fleuve, qui charriera les corps des victimes du génocide rwandais). Stanley prend seul le chemin du retour. Livingstone, après cinq mois passés avec lui, devrait le suivre pour se soigner. S'il pouvait énoncer ses symptômes au centre médical de l'Institut Pasteur, le docteur Livingstone apprendrait qu'il est un tableau vivant de la plupart des grandes maladies tropicales aujourd'hui connues : tuberculose et scorbut, amibiase chronique, et très probablement bilharziose et paludisme...

 

La construction du mythe. 

 

David Livingstone décède le 1er mai 1873 de dysenterie sur les bords du lac Bangwelo dans l'actuelle Zambie, toujours à la recherche des sources du Nil. Plusieurs objets lui appartenant (guêtres, matelas...) y sont mis en vente et son corps rapatrié au Royaume-Uni. David Livingstone est enterré au milieu de la nef centrale de l'abbaye de Westminster l'année suivante, en véritable « saint victorien ». Le récit, que fit Stanley de son expédition « (How I found Livingstone), joua un rôle déterminant dans sa « canonisation »en élevant l'explorateur écossais au rang de mythe. Livingstone fut érigé en modèle héroïque d'une civilisation britannique conquérante et dominatrice. Il est d'ailleurs emblématique des ambiguïtés de l'impérialisme victorien notamment dans ses motivations. Livingstone était indéniablement mû par la volonté d'évangéliser les populations africaines comme de les soustraire à la traite (ses rapports seraient par exemple à l'origine du traité imposant en 1873 au sultan de Zanzibar l'interdiction du trafic d'esclaves). En revanche,  sa volonté de définir préalablement les richesses exploitables des territoires africains encore inconnus des Européens fit de lui le symbole d'un « glissement dans la manière de conquérir l'empire, de plus en plus strictement organisée et plus systématiquement orientée par des fins utilitaires ». 

 

 

Pour en savoir plus :

Le dernier journal de Livingstone, 1866-1873, de David Livingstone. Arléa, 1999 

David Livingstone,de Rob Mackenzie (Kingsway, 1993) ;

David Livingstone au coeur du continent africain: Un aventurier engagé contre l’esclavage  de Julie Lorang et Thomas Jacquemin ;

Henry Morton Stanley - Comment j'ai retrouvé Livingstone -Librairie Hachette, série Voyages », 1876.

 

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11/06/2018
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Jeanne Baret : Une femme autour du monde.

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« Solanum baretiae » est le nom d’une petite plante andine qui pousse sur les hauteurs sud du Pérou. De la même famille que la pomme de terre ou la tomate, cette solanacée n'a rien d'extraordinaire, avec sa fleur à cinq pétales et son fruit orangé. Le genre Solanum auquel elle appartient est l'un des plus vastes au monde. Elle a été décrite et reçu son nom en 2012. Ce qui la distingue avant tout, c'est le nom latin que ses découvreurs ont choisi de lui donner : « Solanum baretiae, en l'honneur de la botaniste Jeanne Baret (1740-1807), la première femme à avoir fait le tour du monde en bateau »

Jeanne Baret a accompli son périple entre 1766 et 1769. Son exploit n’en est que plus remarquable si on songe que la présence des femmes sur un navire était alors plus considérée comme une malédiction que comme un bienfait.  Elle accomplit son tour du monde avec un des navigateurs les plus célèbres de cette époque : Louis Antoine de Bougainville.

 

Un itinéraire singulier 

 

Jeanne Baret voit le jour le 27 juillet 1740 à La Comelle, une petite ville de Saône-et-Loire. Sur le registre paroissial, son père est qualifié de « journalier », ce qui signifie que pour seule ressource, il a ses bras qu’il loue à la journée dans les fermes environnantes. Ses années de jeunesse demeurent obscures. Devenue orpheline, elle entre comme domestique dans les bonnes familles de Toulon-sur-Arroux. On ne sait pas avec certitude comment elle a acquis les rudiments de lecture et d’écriture qui vont lui permettre de devenir gouvernante de la famille Commerson. L’un de ses biographes, Glynis Ridley, suggère que sa mère peut avoir été d’origine huguenote, dont la tradition d’alphabétisation était supérieure à celle typique des classes paysannes de l’époque, sans toutefois en apporter la preuve. En 1762, la femme de Philibert Commerson, médecin et botaniste,  décède après avoir mis au monde un garçon Anne François Archambaud. Jeanne Baret devient alors sa gouvernante et veille à son éducation. Sa vie vient de basculer.

 

La botanique pour passion

 

Philibert Commerson est un personnage fascinant, énigmatique et complexe lui aussi. Capable de secret ou d'ostentation, capable de passion ou de haines effrayantes, il est l'homme des excès. Curieux de tout et d'une grande force de concentration, c'est un travailleur illimité illustrant l'esprit encyclopédique de son siècle. Il a laissé d'innombrables pages manuscrites d'études diverses, notamment chimie, minéralogie, anatomie et ichtyologie. La matière, qui prédomine parmi ses activités, est la botanique à laquelle il vouera sa vie, jusqu'à l'épuisement de ses forces. Très vite séduit par la jeune femme, Commerson lui donne des cours de botanique et lui confie la préparation des herbiers. Elle se passionne pour cette nouvelle discipline à la mode, devient sa secrétaire particulière, puis sa maîtresse. En août 1764, enceinte de cinq mois, Jeanne est obligée de se déclarer fille-mère. Elle a choisi un notaire de Digoin, une ville des environs. Néanmoins, le scandale ne peut être évité. Comme il est sollicité depuis quelques années par ses amis naturalistes à Paris, Commerson décide de s'installer avec Jeanne Baret dans la capitale. Elle accouche en décembre 1764, et son fils, qui a reçu le nom de Jean-Pierre Baret, est directement confié à l’Assistance publique qui le place rapidement chez une mère adoptive. Il mourra quelques mois plus tard, à l’été de 1765. Commerson avait laissé son fils légitime aux soins de son beau-frère à Toulon-sur-Arroux. Il ne le reverra jamais. En 1765, Commerson est invité à rejoindre l’expédition de Bougainville. Hésitant à accepter à cause de sa mauvaise santé, il exige l’assistance de Baret comme infirmière ainsi que pour tenir son ménage et gérer ses collections et ses papiers. Sa nomination lui permet d'être accompagné d'un serviteur, payé par la  dépense royale, mais les femmes sont, à l’époque, complètement interdites sur les navires de la marine française.  C’est de ce moment, que date l’idée de déguiser Baret en homme pour accompagner Commerson. Pour échapper à tout contrôle, elle doit se joindre à l’expédition immédiatement avant le départ du navire, en prétendant ne pas le connaitre.

 

Une rude expédition

 

L'expédition comporte deux embarcations : une frégate, La Boudeuse, petit vaisseau en réduction où a pris place Bougainville, et une flûte, L'Étoile. La vie à bord n'est pas facile, mais elle l'est d'autant moins pour une femme à cause du manque d'hygiène, d'intimité et de place. Pour Jeanne Barret, le problème du linge propre et des ablutions est un défi sans cesse renouvelé́. L'eau est rare, et il lui est impossible de satisfaire ses besoins intimes en public, pudeur oblige... Elle redouble d'efforts pour apparaitre « virile », se bande la poitrine et se bourre la taille de tissu. En outre, elle exécute des travaux de force jusqu'à ruisseler de chaleur, trime sans un murmure, entre dans l'eau glacée pour la récolte de coquillages. Ou encore, elle affronte des escalades par quarante degrés au-dessous de zéro au détroit de Magellan, dans la mousse ou les rochers, chargée d'un fusil, d'une gibecière, de matériel de notes et de provisions pour la journée. Ainsi, elle se forge une réputation qui lui vaudra le sobriquet de « bête de somme ». François Vivès, en tant que chirurgien major aguerri et sûrement jaloux du statut de botaniste du Roi de Commerson, fut le tout premier à repérer la supercherie chez Jeanne : « la petite taille, courte et grosse, de larges fesses, une poitrine élevée, une petite tête ronde, un visage garni de rousseur, une voix tendre et claire, une adroite et délicatesse … faisaient le portrait d'une fille laide et assez mal faite ». Il fut peut être l'initiateur de la rumeur disant qu'il y avait une femme à bord. Le bruit s'étendit au point que Jeanne Baret fut obligée de rejoindre les autres domestiques sous le gaillard dans un hamac pour éviter les soupçons. Mais la punition fut terrible car ses compagnons tentaient de vérifier s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme. Ils s’offraient des privautés, la harcelaient de grivoiseries des plus salaces. Ses nerfs furent mis à rude épreuve mais elle se défendit en révélant qu'elle était un eunuque. Afin de parer à tout éventuel harcèlement ou agression, elle ne se déplaçait plus sans une arme afin de dissuader les curieux et les importuns. Ce stratagème calma les esprits le temps de leur séjour en Amérique du sud. C’est durant ces relâches que Commerson découvrit cette belle plante mauve qu’il baptisa Bougainvillée. Les deux commandants pour ne pas compromettre les chances de cette expédition feignirent d’ignorer cette sulfureuse rumeur.

 

La supercherie mise à jour. 

 

Jusqu’à l’escale de Tahiti, elle poursuivit son assistance auprès de Philibert avec ténacité. Hélas pour elle, un incident mit fin à la supercherie après 16 mois de navigation. Le 4 avril 1768, un insulaire du nom de Aotourou (Ahutoru en langue vernaculaire) était monté à bord de l’Étoile. « L'équipage se pressa dans la grande chambre de bord autour d'Aotourou qui criait « ayene », une fille ! (en fait vahiné en langue locale). Les marins se tournèrent vers l'armurier Labarre, dont la figure était efféminée. Mais Aotourou désignait le domestique de Commerson, qui perdit contenance et vida la place ».Un autre événement de ce genre eut lieu quelques jours après, le 7 avril 1768 : « Notre botaniste se rend à terre pour herboriser, selon son habitude, et il est accompagné de son valet. Un groupe d'autochtones entoure alors le jeune domestique, se met à crier « ayenene ! Ayenene ! » (fille ! Fille!) et entreprend de le déshabiller. Il ne s'agit pas là d'une quelconque agression mais , d'un signe de bienvenue, d'une invitation à participer aux rituels locaux assez festifs. Il fallut l'intervention musclée de quelques marins pour que le domestique soit libéré(e) et ramené(e) au bateau. ?» La légende raconte que les Tahitiens ont immédiatement décelé la présence féminine à cause de leur odorat subtil et de l’hygiène très négligée à bord des navires. Probablement aussi parce qu’ils n'avaient pas d’à priori sur le langage social du vêtement chez les Européens. 

 

La vie mauricienne

 

Après avoir traversé le Pacifique, l’expédition était désespérément dépourvue de vivres. Après un bref arrêt de ravitaillement dans les Indes orientales néerlandaises, les navires ont fait un arrêt plus long à l’Isle-de-France (l’île Maurice), dans l’océan Indien, qui était alors un important comptoir français. Bougainville les y débarque. Commerson, constatant que son vieil ami le botaniste Pierre Poivre[1]  était gouverneur de l’île, décide de rester. Il est probable que Bougainville a activement encouragé cet arrangement qui lui permettait de se débarrasser du problème d’une femme présente illégalement à bord de son expédition. Le 8 novembre 1768, laissant Bougainville retourner en Europe, le duo Commerson-Baret s’installe avec les collections constituées au cours de l’expédition   à l'Isle-de-France. L'échec au niveau scientifique de l'expédition et la tragique destinée de Commerson résident dans cette décision : aucune publication scientifique n’aboutira. Poivre a pour objectif d'acclimater à Maurice des espèces tropicales de plantes à épices afin de concurrencer les comptoirs hollandais. Philibert, toujours avec l'aide de Jeanne, participera à la création du Jardin du roi. Ensemble ils poursuivent des études végétales, animales, volcanologiques et anthropologiques dans l'archipel des Mascareignes (Bourbon et Madagascar), malgré une misère financière toujours croissante. En effet,  après le départ de Poivre, fin 1771,  le nouvel intendant réduit tous les appointements. Commerson et ses compagnons doivent emménager dans une maison vétuste. Les caisses de récoltes y dégagent une puanteur incommodante et les scorpions y prolifèrent. Le 13 mars 1773, Commerson décède des suites d'une pleurésie dans un découragement moral et physique qui laisse sa compagne sans ressource.

 

Difficile retour.

 

A la mort de Commerson, Jeanne, désormais seule et sans ressources, décide d’ouvrir un cabaret à Port-Louis. A la fois débit de boisson et salle de spectacle, ces petits établissements peuvent aussi faire office d’auberge. A cette époque, on  estime qu’il en existe 125 dans toute la ville. En général, ce sont  des cases en bois, comme la plupart des établissements de la ville. Ils accueillaient les voyageurs de passages et les équipages. En 1774 Jeanne rencontre un officier de marine français, originaire du Périgord, Jean Dubernat, qu’elle épouse le 17 mai 1774 dans la cathédrale Saint-Louis. Le couple rentre alors en France. Ce retour marque la fin de la courte carrière de Jeanne Baret dans l’hôtellerie et la restauration et lui permet surtout de boucler son tour du monde. Jeanne ramène en France les récoltes botaniques de Commerson destinées au Jardin du roi, soit 30 caisses contenant quelques 5 000 espèces, dont 3 000 sont décrites comme nouvelles. Elle reçoit sa part de l’héritage de Commerson et le roi Louis XVI, qui reconnaît ses mérites comme aide-botaniste, la félicite pour sa bonne conduite, la désigne comme « femme extraordinaire » et lui verse une rente. À sa mort en 1807, elle est enterrée au cimetière de l’église de Saint-Aulaye, située sur la commune de Saint-Antoine-de-Breuilh en Dordogne.  Au cours du voyage, Commerson lui dédie un arbuste de la famille des Meliaceae, Baretia bonnafidia. Néanmoins, l'espèce changera, par la suite, de nom pour devenir Turraea floribunda. Le 26 avril 2018, le nom de monts Baret est donné officiellement à une chaîne de montagnes de Pluton. 

 

Pour en savoir plus :

 

Henriette Dussourd - Jeanne Baret (1740-1816) : première femme autour du monde-Moulins, Pottier, 1987.

Jean-Jacques Antier,- La prisonnière des mers du sud- Presses de la Cité, Paris, 2009.

Michèle Kahn - La Clandestine du voyage de Bougainville- Éditions Le Passage, 2014

 

https://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1996_num_83_310_3399

 

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[1]Pierre Poivre, né le 23 août 1719 à Lyon (France) et mort le 6 janvier 1786 au château de la Freta, à Saint-Romain-au-Mont-d'Or, est un horticulteur, botaniste, agronome, missionnaire et administrateur colonial français du XVIIIème  siècle.


17/05/2018
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Henri Duveyrier : Aux portes du désert.

 

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Singulier destin que celui d'Henri Duveyrier ! Ce voyageur et géographe distingué dans l'ordre de la Légion d'honneur à 21 ans, connaît la gloire puis la critique et la mise à l'écart. Incompris des politiques, injustement oublié, il sombre dans la mélancolie et finit par se tirer une balle dans la tête à 52 ans. Son geste inexpliqué suscite encore de nombreuses interrogations.

 

La tentation du désert.

 

Henri Duveyrier naît à Paris, rue de la Chaussée d'Antin, le 28 février 1840. Son père, Charles-Constant-Honoré Duveyrier (1803-1866) est un homme de lettres, auteur d'œuvres politiques et de pièces de théâtre, qui fréquente assidûment les saint-simoniens (voir encadré). Il est un proche de Prosper Enfantin, le père spirituel du mouvement, qu'il avait accompagné dans la communauté́ fondée à Ménilmontant en 1828. C'est au Père Enfantin que Charles Duveyrier écrit à l'occasion de la naissance de son premier enfant, «Le moutard se nomme Henry, tout court. J'ai expérimenté́ tous les inconvénients de la pluralité́ des noms de baptême. J'ai laissé la maman lui choisir un nom à condition qu'il n'en aurait qu'un. Ce nom me rappellera Henry IV ». Sa mère, Ellen-Clare, née Denie, est anglaise, ce qui explique peut-être l'orthographe du prénom de son fils que l'on verra indifféremment écrit Henri ou Henry, et ce, par l'intéressé lui-même. Son époux la décrit comme « une petite femme délicate, anglaise et très pieuse catholique ». Malheureusement Ellen Duveyrier décède prématurément de la tuberculose, à Passy (Hauts-de-Seine), le 4 juin 1854, laissant son mari seul avec leurs trois enfants, Henri, l'ainé, alors âgé de quatorze ans, Pierre, son cadet de trois ans, et Marie, née en 1849.

Trois mois après la mort de son épouse, Charles Duveyrier décide d'envoyer son fils ainé poursuivre ses études en Allemagne. Il ne possède pas beaucoup de fortune et souhaite voir son enfant trouver au plus vite une situation. Il lui choisit un collège en Bavière, à Lautrach, où Henri séjourne une année au cours de laquelle il apprend l'allemand et effectue, semble-t-il, ses premières observations scientifiques. La linguistique le passionne également et l'année suivante, ayant quitté Lautrach pour l'école de commerce de Leipzig, il s'initie à l'arabe avec le Dr Pfleisher, professeur à l'université. De retour à Paris, il songe sérieusement à un premier voyage d'exploration et se perfectionne en minéralogie, botanique et zoologie. Âgé seulement de 17 ans, Henri Duveyrier part de Marseille le 23 février 1857, et arrive à Alger le 26. Il y rencontre Oscar Mac Carthy qui, inquiet de son jeune âge et de sa méconnaissance du pays, s'abstient dans un premier temps de lui donner le moindre encouragement. A Boghar, alors à la limite des zones sud d'accès au Sahara, le général Castre adopte la même attitude et lui refuse des montures. Avec un retard consécutif à cet arrêt forcé à Boghar, Henri Duveyrier poursuit cependant sa route en compagnie d'Oscar Mac Carthy. Ce dernier, intéressé par l'entreprise du jeune homme, accepte finalement de l'accompagner. Henri Duveyrier et le célèbre géographe arrivent à Laghouat le 24 mars 1857, après un arrêt au tombeau du marabout de Sidi-Makhlouf. Face à cette manifestation de l'Islam, Henri Duveyrier ressent sa première émotion religieuse. Bien que situé à 400 kilomètres au sud d'Alger, Laghouat n'était alors occupé que depuis cinq ans par la France. Il y est séduit par l'oasis, son silence, ses palmiers superbes protégeant des arbres fruitiers et une luxuriante végétation. Sa rencontre avec un Targui nommé Mohammed-Ahmed lui fait grande impression. Ce nomade a une voix douce et lui promet que, dès son retour à Ghât, il lui enverra un livre en " tifinar ",la langue des Touareg. En remerciement, Henri Duveyrier lui offre ses pistolets et sa poire à poudre. Selon son " Journal d'un voyage dans la Province d'Alger "(février, mars, avril 1857), ce don avait été précédé par celui d'une carabine par le commandant Margueritte lui même. Devant ces présents, le nomade veut offrir son chameau. Le commandant supérieur du cercle de Laghouat ainsi que son hôte ont beaucoup de mal à l'en dissuader. Promesse est faite qu'un jour il ira le voir. C'est peut-être à Laghouat qu'Henri Duveyrier découvre pour la première fois ces " bons Touareg ".A son retour en métropole et alors qu'il est déjà membre de la Société Orientale de Berlin, Duveyrier fait en allemand une communication sur les Beni-Menasser, les Zaouaoua, les Mzabites et les Touareg Azdjer et leurs dialectes, communication que cette société allemande jugea digne d'être insérée en 1858 dans son recueil.

 

L’explorateur du pays Touareg. 

 

Puissamment soutenu et encouragé par des personnalités comme Heinrich Barth, le docteur Fleischer et avec l'aide financière de François-Barthélemy Arlès-Dufour, son père donne son accord à ses projets d'exploration du Touat du Hoggar et du Tchad. Une seule condition reste posée par Charles Duveyrier. Celle d'une préparation extrêmement minutieuse de son voyage. Henri Duveyrier s'entoure alors des conseils d'éminentes personnalités du monde scientifique, comme Lambert-Bey, Yvon Villarceau et Renou pour les méthodes d'observations météorologiques et le maniement des instruments de relevé des coordonnées. Pour la minéralogie et la géologie il recourt à Dufrénoy, Hugard, Hérincq et Duméril. Quant à Ernest Renan et Léon Rénier, ils font de lui un linguiste et un ethnographe. Enfin, Caussin de Perceval, Raynaud et le docteur Perron parachèvent l'enseignement du docteur Fleischer; Henri Duveyrier devient un parfait arabisant. Irrésistiblement attiré vers le continent africain, le jeune voyageur est étonnamment conscient des difficultés et des dangers qui l'attendent. Il s'y expose à nouveau avec comme seul objectif celui d'apporter sa modeste contribution au service de la France et de la science. En mai 1859, Henri Duveyrier traverse une nouvelle fois la Méditerranée, mais cette fois-ci, c'est seul qu'il tente l'aventure. Il séjourne d'abord dans la vallée du Mzab, à El-Guerara, Ghardaïa, Metlili (Algérie), s'enfonce dans le désert jusqu'à El-Goléa, puis revient par Ouargla, Touggourt, Biskra (Algérie) et Gabès (Tunisie). Au printemps 1860, il apprend que le ministre du Commerce lui attribue une subvention pour poursuivre son exploration. Il reçoit des instructions en conséquence, ainsi que du matériel pour mener à bien ses observations scientifiques et voyager plus confortablement. Henri Duveyrier retourne alors à Touggourt pour se diriger plus avant dans le désert, au sud-est, en direction de Ghadamès (Libye). Là, il apprend le tamahaq et s'initie à l'écriture tifinagh. C'est également à Ghadamès qu'il rencontre Ikhenoukhen, le chef de la confédération des Touaregs Ajjer qui l'accompagnera dans la suite de son périple et qui, d'ailleurs, lui sauvera la vie un peu plus tard. Henri Duveyrier quitte Ghadamès pour rejoindre Ghat (Libye), avant de se rendre à Mourzouk (Libye) pour enfin gagner Tripoli en octobre 1861. Il vient de passer deux ans et demi chez les Touaregs, et devient ainsi le premier Européen à pouvoir se prévaloir de les connaitre. De Tripoli, il se rend à Alger où il tombe très gravement malade. Son père vient à son chevet. Soigné par le docteur Warnier, il revient doucement à la vie. En janvier 1862, il est fait chevalier de la Légion d'honneur, il n'a pas vingt deux ans. Récompense ultime, il est chargé par le gouvernement d'accompagner à Paris le chef touareg qu'il connait bien, le Cheikh Othman, hôte de la France.

 

Les suites du voyage. 

 

À Alger, son « mentor systématique et autoritaire parfois»,le saint-simonien Auguste Warnier, spécialiste du monde « indigène »,s’empare de ses notes et commence à rédiger à sa place le rapport demandé par le gouvernement de l’Algérie. Ce rapport sera publié en 1864 sous le titre « Les Touaregs du Nord ». Il est difficile, aujourd'hui encore, de discerner ce qui, dans ce livre, vient de Duveyrier et ce qui vient de Warnier, qui souhaitait que la mission soit plus politique et commerciale et moins scientifique, mais il semble que l’apport de ce dernier concerne seulement le plan et la rédaction et non le fond, qui appartient à Duveyrier. Mais l'achèvement de l'ouvrage donna certainement lieu à des affrontements assez vifs, Duveyrier ayant confié à son père, le 10 février 1862, qu'il avait été vexé de voir Warnier mettre ses notes en forme. Son livre aura donc été le produit d’une entreprise qui garderait pour lui le goût de l’inachevé.« Les Touareg du Nord »devait être suivi d’un autre ouvrage sur le commerce saharien, qu'il n'écrivit pas, et d'un voyage au Soudan, qu’il ne fit pas. Mais les lenteurs, les obstacles invaincus, l’hostilité des gens du Touat et de Ghat l'auront contraint à rester, sept mois durant, l’« observateur stationné »des Touaregs Ajjers. Cet objectif-là, il l’a réalisé, et le reste aujourd'hui n'a plus tellement d’importance. Sa vie de pionnier, d'errant solitaire, d'ouvreur de routes, de découvreur de régions comme celle de l'Erg Isaouën où se trouve le plateau rocheux de l'Eg'eleh est désormais terminée. C'est lui, Henri Duveyrier qui a donné à ce massif le nom du point le plus remarquable de la région. Le site d'Eg'eleh ou Eguelé et plus tard d'Edjeleh est situé dans un ensemble montagneux dont la couleur noire tranche sur les teintes claires de l'Erg, pour lui faire mériter son nom qui signifie, scarabée en Tamacheq[1].  Les notables Touareg comme Ikhenoukhen et Sidi Ahmed El Bakkai reconnaissaient " qu'il est meilleur que les musulmans", alors qu'il n'avait jamais abjuré sa religion. 

 

Une triste fin. 

 

Entre 1874 et 1881 surviennent des évènements tragiques qui attristent profondément Henri Duveyrier. Les explorateurs Dournaux-Duperré, Joubert, des Pères Blancs, le colonel Flatters et les membres de la colonne qu'il dirigeait sont assassinés dans le Sahara. Ces différents crimes sont portés au crédit des Touaregs ; Henri Duveyrier rappelle qu'il a mis en garde tous les voyageurs qui sont venus lui demander conseil et appui. Il voit dans ces assassinats le résultat des agissements malfaisants de la confrérie religieuse musulmane As-sanûsiyya et il concentre bientôt tous ses travaux à l'étude de cette confrérie. En 1883, Henri Duveyrier se rend à Tripoli pour préparer une nouvelle expédition qui pourrait avoir un caractère militaire ou, tout du moins, préparer la pacification du Sahara central. Cette expédition n'aura pas lieu et il doit attendre deux années pour retourner en Afrique du Nord. Il rejoint son ami le consul Féraud qui doit accompagner le sultan du Maroc de Tanger à Meknès (Maroc). En 1886, fort d'une subvention obtenue du ministre de l'Instruction publique, il gagne le Maroc dans le but de pénétrer et d'explorer le Rif, contrée encore inconnue des occidentaux. Sa mission est un demi-succès mais la prudence lui avait commandé de ne pas poursuivre. Il rentre à Paris insatisfait mais vivant et peut recevoir l'hommage mérité́ que lui rendent ses pairs. Cette mission constitue son dernier contact avec l'Afrique car, malgré́ tous ses efforts, il ne réussira pas à monter une nouvelle expédition.

Le 25 avril 1892, Henri Duveyrier s'éloigne de sa maison de Sèvres (Hauts-de-Seine), il s'assied au pied d'un arbre et se tire une balle de revolver dans la tête. Il meurt célibataire, sans héritier.

 

 

Pour aller un peu plus loin :

 

Dominique Casajus -  Henri Duveyrier : un saint-simonien au désert-Paris, Ibis Press, 2007.

 

Philippe Valode - Les grands explorateurs français de Jacques Cartier à nos jours-L’Archipel, 2008. 

 

René Pottier -  Un prince saharien méconnu : Henri Duveyrier-  Paris, 1938

 


 

Le saint-simonisme est un mouvement de pensée et d'action qui répand et enrichit la doctrine de Saint-Simon. Mouvement socialiste : les contemporains l'ont jugé tel ; le gouvernement de Louis-Philippe l'a poursuivi ; effectivement il met en cause la répartition et la transmission des richesses, l'héritage et la propriété ; il propose une nouvelle équipe de gouvernement et une nouvelle religion. Toutefois le saint-simonisme n'est pas un socialisme égalitaire : il modifie les hiérarchies, les fonde sur d'autres critères, mais se garde de les abolir. Très vite il s'adapte au siècle, il s'assagit et rejette ou met en sommeil, les plus audacieuses de ses conceptions politiques et religieuses ; les saint-simoniens jouent un rôle dans l'économie et le journalisme ; le mouvement perd de sa cohésion et de sa hardiesse initiale, mais conserve une efficacité certaine. Mieux : de bons esprits sont persuadés que dans le monde occidental actuel, dans la société de consommation, les idées saint-simoniennes restent les plus fécondes des conceptions apparues dans la première moitié du XIXe siècle.

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[1]Le touareg ou tamasheq est un groupe de variantes berbères - le tamasheq, le tamahaq et le tamajaq (ou tamajaght), parlées par les Touareg.


05/05/2018
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Henri Mouhot : Le conteur d’Angkor

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Lorsqu’en janvier 1860, Henri Mouhot arrive à Angkor,  il n’est pas le premier Européen à mettre les pieds sur le site.  Du  XVIèmeau XVIIIèmesiècle, des mercenaires  portugais, des missionnaires italiens  s’étaient aventurés dans le secteur. Puis le quart de siècle des guerres napoléoniennes (1790-1815) avait détourné l’attention des Européens de cette partie de l’Asie. Si bien qu’au milieu du XIXème siècle, l’Indochine était devenue, pour eux,  une sorte de terra quasi incognitaet, dans leur imaginaire, Angkoravait peut-être rejoint le mythe de l’Atlantide. L’empire Angkorien est tant effacé des mémoires, qu’Henri Mouhot est vu par l’Occident comme le découvreur d’Angkor, même si la vérité historique est un peu plus complexe. 

Voyages continentaux.

 

Henri Mouhot  nait à Montbéliard en 1826. Son père, Jean Henri est ouvrier horloger (monteur de boîtes), par la suite, il devient, receveur d'octroi.  Sa mère Suzanne Marguerite Jacot est institutrice. Un frère, Charles et deux soeurs, Adèle et Louise Emilie, décédées peu après leur naissance, le suivent. Il entretient une relation privilégiée avec Charles de deux ans son cadet. Elevé dans une famille protestante, il entre au collège Cuvier le 16 octobre 1837 en classe de sixième comme externe.  Il  y poursuit une scolarité « normale » jusqu'en juin 1844. Il n’est pas un élève particulièrement brillant. Toutefois, il décroche un prix d'orthographe et de narration. Les examens d'août 1843 le jugent trop faible pour passer en rhétorique et il termine donc en seconde ses études sanctionnées par un Certificat d'Etudes Collégiales le 14 juillet 1844. Le 5 novembre de la même année, sa mère décède. A 18 ans, il quitte  Montbéliard pour la Russie des Tsars où il enseigne le français à l'Académie de Voronej sur le Don. Attentif à cette société différente, il en dresse un portrait peu flatteur. 

« Pendant de longues années, j'ai séjourné en Russie; j'y ai été témoin des effets affreux du despotisme et de l'esclavage... ».

La guerre de Crimée l’oblige alors à rentrer à Montbéliard, où il retrouve son frère Charles. Ils se mettent, tous deux, à parcourir l’Europe, tels de reporters. La photographie en est à ses débuts, ils utilisent un « Daguerréotype [1]». Ils vivent  probablement de leurs expositions. Une d’elle les conduit à Londres. C’est là que les deux frères rencontrent les sœurs Park, Anne et Jenny, petites-nièces de l’explorateur écossais Mungo Park, dont les récits ont probablement enchanté l’enfance d’Henri. En France, on commence à se passionner pour ce que l’on appelle déjà l’Indo-Chine, (que les géographes de l’époque écrivent, très sagement, en deux mots), alors que les premiers établissements français sont fondés dans le sud de cette région, en Cochinchine (1859, prise de Saigon). Et c’est donc vers l’Asie du Sud-est que son goût de l’aventure va, cette fois, pousser Henri Mouhot. Il propose alors ses services à plusieurs sociétés savantes françaises qui l’éconduisent, faute d’être pris au sérieux. Mais, en Angleterre, l’homme, déjà connu pour sa soif de découverte et ses dons pour le dessin et la peinture, obtient très vite le parrainage de la prestigieuse et vénérable Royal Geographical Society. Mais c'est à ses frais qu'il entreprend  le voyage.

 

De Bangkok  à Angkor.

 

En avril 1858, il s’embarque pour la Thaïlande. Il est assez peu bavard sur la traversée, pourtant elle va durer quatre mois.

 « Le 27 avril 1858, je m'embarquai à Londres sur un navire de commerce (le Kursovie ) à voiles, et de très modeste apparence, pour mettre à exécution un projet que je mûrissais depuis quelque temps, celui d'explorer le Royaume de Siam, le Cambodge, le Laos et les tribus qui occupent le bassin du grand fleuve Mékong »

Il débarque à Bangkok le 12 septembre, après plus de 4 mois de navigation. « Cité des anges », « Venise de l’Orient », Bangkok est déjà une escale très fréquentée sur les grandes routes maritimes reliant l’Occident à l’Extrême-Orient : missions religieuses, comptoirs commerciaux, essentiellement anglais et français, en font une cité cosmopolite, mais l’hinterland du « royaume de Siam », selon la dénomination de l’époque, est peu connu. Henri Mouhot est reçu par le roi qui lui donne l’autorisation d’explorer le pays dans ses profondeurs. Il achète alors une petite pirogue où il embarque « deux rameurs, un chien, un singe et un perroquet »et l’aventure commence. Après avoir exploré les archipels du golfe du Siam, au prix de réels dangers (naufrage, présence de pirates), il aborde le rivage cambodgien à Kampot, le seul petit port dont dispose le Cambodge à cette époque. A peine débarqué, il est servi par la chance : le roi, qui visite ses provinces du sud, s’y trouve de passage.  Apprenant qu’un français venait de débarquer, il le reçoit très chaleureusement, s’enquiert de son identité et de ses intentions et lui promet toute l’assistance dont il aurait besoin. Puis il se dirige vers l’ouest du pays, attiré par des rumeurs selon lesquelles un immense palais, oublié et englouti dans la jungle, a pu servir de capitale à un « grand empire khmer », dans des temps immémoriaux. Pour s’y rendre, il remonte le grand lac Tonlé-Sap, constatant à cette occasion le phénomène de l’inversion du courant des eaux à l’entrée de ce qu’il appelle justement la « petite Méditerranée du Cambodge ».Il franchit sans difficulté, au milieu du lac, la frontière avec le Siam, marquée à cet endroit par un mât, en guise de poteau-frontière, enfoncé dans une eau peu profonde.  Un siècle plus tôt, en annexant la province de Battambang, le Siam s’est copieusement servi. Le petit royaume de Cambodge, devenu vassal du roi de Siam, se réduit comme peau de chagrin, alors que, dans le même temps, il est peu à peu grignoté à l’est par l’expansionnisme annamite.  Il ne s’attarde pas à Battambang, où il a été accueilli par un missionnaire français du lieu, le Père Sylvestre, et se met en route vers la cité mythique, accompagné du religieux. Après trois jours de marche dans la brousse, à travers une région inhabitée, c’est soudain le choc.

 « Vers le 14ème degré de latitude et le 102ème de longitude à l’orient de Paris, se trouvent des ruines si imposantes, fruit d’un travail tellement prodigieux, qu’à leur aspect, on est saisi de la plus profonde admiration, et que l’on se demande ce qu’est devenu le peuple puissant, civilisé et éclairé, auquel on pourrait attribuer ces œuvres gigantesques… L’un de ces temples figurerait avec honneur à coté de nos plus belles basiliques : il l’emporte pour le grandiose sur tout ce que l’art des Grecs et des Romains a jamais édifié …Un travail de géants !… Travaux prodigieux dont la vue seule peut donner une juste idée, et dans lesquels la patience, la force et le génie de l’homme semblent s’être surpassés afin de confondre l’imagination… Mais quel Michel-Ange de l’Orient a pu concevoir une pareille œuvre ? … » 

 

On pourra trouver la description complète d'Angkor par Mouhot en cliquant sur le lien suivant :

 

http://vorasith.online.fr/cambodge/livres/mouhot.htm

 

 

Pendant plus d’un mois il travaille sur ces monument, il les examine dans les moindres détails, les dessine, les mesure et bien d’autres chose encore. Bientôt, certains parleront de ces édifices comme la 8ème Merveille du monde. 

Vers le Nord Laos

 

De retour à Bangkok, l’infatigable Mouhot prépare un autre voyage : la reconnaissance du Nord Laos, alors quasiment inconnu des Européens. Il atteint le Mékong à Pak-Lay le 24 juin 1861, après six semaines de voyage depuis Bangkok. II est impressionné par la majesté et la puissance du fleuve et il fait des appréciations étonnantes qui se révéleront exactes par la suite : il estime qu’il est à 1600 kilomètres, au moins, de l’embouchure du Mékong et il déduit, compte tenu de la masse énorme des eaux qu’il roule, que ce fleuve doit prendre sa source beaucoup plus loin que ceux qu’il a précédemment rencontrés, l’Irrawaddy, le Salouen, et le Ménam, et «probablement dans les hauts plateaux du Tibet ». Cependant, il comprend mal pourquoi le chef de district de Pak-lay lui déconseille d’emprunter la voie d’eau pour atteindre Luang -Prabang (probablement en raison de la violence du courant et de la présence de rapides : en juillet, les eaux du fleuve sont déjà gonflées par les premières pluies de mousson qui commencent dès le mois de mai au Laos central ). C’est donc toujours à dos d’éléphant qu’il poursuit son voyage jusqu’à Luang-Prabang, en empruntant la piste PakLay-Thadeua, qui s’écarte peu ou prou de la rive droite du Mékong. A Tha-Deua, il traverse le fleuve pour entreprendre sa dernière étape.

 

Epilogue :

 

Ce périple vers le Laos est plus éprouvant que les précédents. La voie n'est pas encore balisée. Ses descriptions prennent un tour plus lyrique et parfois sont empreintes d'une certaine légèreté comme dans la présentation qu'il nous fait de Tin Tine, son chien, qui n'apparaît qu'à cette partie du récit :

« Ingrat que je suis, je ne vous ai pas encore parlé de ce petit compagnon qui m'est si fidèle, de ce joli mignon King Charles que j'ai amené avec moi ... ».

Mais à peine plus loin, peut-être sous l'emprise des fièvres qui le minent, elles se font l'écho d'angoisses et de craintes qui commencent à l'habiter :

« Je suis aux portes de l'enfer, comme appellent cette forêt les Laotiens et les Siamois. Tous les être mystérieux de cet empire de la mort semé des ossements de tant de pauvres voyageurs, dorment profondément sous cette voûte épaisse. Je n'ai rien qui pourrait effrayer les démons qui l'habitent, ni dent de tigre, ni corne de cerf rabougries, aucun talisman enfin, que mon amour pour la science et ma croyance en Dieu? Si je dois mourir ici, quand l'heure sonnera, je serai prêt ».

Son journal s'arrête le 5 septembre 1861. Toutefois il continue de noter les conditions météo jusqu'au 25 octobre. Il décède le 10 novembre. Henri Mouhot est inhumé, sur les lieux mêmes de sa mort : près de l’actuel village de Ban Phanom, à 10 kilomètres de Luang-Prabang, sur la rive sud de la Nam-Khane et, probablement, au dessus du niveau des plus hautes eaux. En 1866, une mission dirigée par le commandant Doudard de Lagrée, reçoit la charge de reconnaître le cours du Mékong jusqu’en Chine. Lors de son séjour à Luang -Prabang, en mai 1867, elle procède à l’édification d’un monument sur la sépulture d’Henri Mouhot.

Les suites de l’expédition. 

Lors de ses passages à Bangkok, Mouhot a pris soin de confier ses carnets, ses notes, ses croquis et les spécimens collectés, à des relations en place dans la capitale. Elles les ont faits parvenir à Sir Samuel Stevens, secrétaire de la Société Royale de Londres. En effet, ce même Stevens apparaît comme acheteur pour le compte de ladite société d'un certain nombre de collections d'Henri Mouhot entre le 8 juillet 1859 et le 18 août 1862 dans les archives du British Museum. En Juillet 1863, ses dessins, ses écrits et descriptions émerveillées sont publiés à titre posthume dans la célèbre revue « Le tour du monde ».Bien entendu, le succès est immédiat. Angkor n’est plus un mythe, Mouhot lui a redonné une réalité. 

 

Pour aller plus loin :

- Claudine  Le touneur d’Ison - Temples perdus et Henri Mouhot découvrit Angkor- Edition CNRS- Paris 2013.

 - Henri Mouhot - Voyage dans les royaumes de siam - broché... et autre parties centrales de l'Indo-Chine- Olizane Eds- Paris 1999.

- Maxence Fermine- Le Papillon de Siam – Albin Michel  – Paris 2010

 

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[1]Procédé inventé en 1829, par Niepce et Daguerre, à l'aide duquel on fixait les images de la chambre noire sur des plaques d'argent sensibilisées à la vapeur de l'iode.


18/04/2018
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