Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Pages d'histoire


La peste noire : la pandémie qui bouleversa notre monde.

 

 

 

 

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Jean Froissard, célèbre chroniqueur médiéval, qui décrivit par le menu les guerres et la vie des cours royales du XIVème siècle, retrace en une phrase le phénomène qui bouleversa de manière définitive les sociétés occidentales : « En ce temps, par tout le monde généralement, une maladie qu’on appelle épidémie courait, dont bien la tierce partie du monde mourut. ». On comprend aisément que son mode de vie - il était hébergé par une bonne partie des cours européennes - l’ait tenu éloigné des campagnes et des villes où mouraient en masse paysans et artisans. Cependant, cette « tierce partie du monde » a longtemps fait autorité pour dresser le bilan de la peste dite « noire » qui ravagea l’Europe de 1347 à 1352 et resurgit de manière, certes de manière moins puissante, jusqu’à l’aube du XIXème siècle.

 

Un choc démographique d’une ampleur inégalée en Europe.

 

L’apparition de la peste de 1347 ne constitue pas une nouveauté. C'est même l'une des maladies identifiables les plus anciennes que connaît l'humanité. Selon toute vraisemblance, la bactérie responsable Yersinia pestis, du nom du chercheur Alexandre Yersin, auteur de sa découverte à Hongkong en 1894 est apparue en Asie centrale il y a environ vingt mille ans. 

Nous ignorons cependant presque tout des épidémies antiques, car les sources restent trop vagues pour qu'on puisse identifier avec certitude la maladie. En revanche on est sûr qu’elle, elle sévissait entre le VIème et le VIIIème siècle en occident et le pourtour méditerranéen, connu sous le nom de peste « Justinienne ». Puis, elle disparait et réapparait avec fracas dans l’histoire occidentale en 1347. La Peste noire provient sans doute des pays du Moyen Orient où il semble que la peste existait au XIV siècle, comme encore aujourd'hui, à l'état endémique. Sa première manifestation nous est rapportée dans l'armée du khan de Kiptchak qui assiégeait la colonie génoise de Caffa en Crimée en 1347 : les cadavres de pestiférés lancés dans la ville par les pierrières mongoles y propagèrent la maladie et les vaisseaux génois la rapportèrent en Occident. A partir des ports méditerranéens, elle en visita de proche en proche tous les pays : Sicile dès 1347 ; Afrique du Nord, Corse, Sardaigne, Italie, Péninsule Ibérique, France en 1348 ; Autriche, Hongrie, Suisse, Allemagne du Sud, Vallée du Rhin, Flandre, Angleterre méridionale en 1349 ; Angleterre septentrionale, Scandinavie et pays riverains de la Baltique en 1350. En trois ans, en se propageant surtout le long des voies commerciales terrestres et de port en port, elle avait dépeuplé́ l'Occident tout entier. Les effets de la peste y vont être d'autant plus ravageurs que l'Occident se trouve, à cette époque, affaibli. La dégradation du climat au cours de la décennie 1310, avec des excès de pluviosité autour des années 1315, a eu des répercussions dramatiques sur la production céréalière, entraînant de graves difficultés frumentaires et de terribles disettes.

Comme si un malheur ne suffisait pas, de nombreux pays sont confrontés à un contexte économique, politique et social dégradé. Les royaumes de France et d'Angleterre sont en guerre depuis 1337 ce sont les débuts de la guerre de Cent Ans. La couronne d'Aragon ou la péninsule italienne connaissent de nombreux troubles politiques et militaires entraînant la misère, la famine et le brigandage. Frappant indistinctement hommes, femmes et enfants, la maladie, parfois, dépeuple des régions entières. La saignée est brutale. En Italie, Florence passe probablement de 110 000 ou 120 000 habitants en 1338 à 50 000 en 1351. A Hambourg ou Brême, entre 60 et 70 % de la population décède. En Provence, Dauphiné ou Normandie, on constate une diminution de 60 % des feux foyers fiscaux.

Certaines régions voient disparaître jusqu'aux deux tiers de leur population. A Givry, en Bourgogne, dans un des plus anciens registres paroissiaux que l'on possède, le curé, qui notait 28 à 29 inhumations par an en moyenne, enregistra 649 décès en 1348, dont la moitié en septembre. A Saint-Germain-l'Auxerrois, paroisse la plus importante de Paris, on enregistra 3 116 morts entre le 25 avril 1349 et le 20 juin 1350. Faute de sources assez précises, personne ne connaît exactement le nombre de victimes. Cependant, les estimations actuelles établissent le taux de mortalité dans une fourchette allant de la moitié aux deux tiers de la population de la Chrétienté. Lorsqu'on évoque les conséquences démographiques de la peste, il faut encore compter avec les nombreuses résurgences de la maladie, comme l'épidémie de 1360-1362, nommée "petite mortalité ", caractérisée par une surmortalité des jeunes, ou encore celles de 1366-1369, 1374-1375, 1400, 1407, etc. En Occident, le fléau ne disparaît que très progressivement et des flambées, parfois majeures, se signalent encore au XVIIIe, voire au XIXe siècle. Malgré une remontée importante  de la population au XVIe siècle, il faut attendre le XVIIIe pour que la France retrouve son niveau d’avant la peste de manière définitive et reprenne sa croissance. Si toutes les catégories sociales sont touchées, les pauvres paient le plus lourd tribut. 

 

L’économie résiste au déclin. 

 

Dans la mesure où la moitié seulement de la population a survécu, il y a concentration des propriétés et des richesses. Par ailleurs, tous les salariés peuvent désormais manger le plus souvent à leur faim.

Les mieux payés et les classes moyennes accèdent à une alimentation diversifiée. La consommation urbaine de viande, de fruits, de poisson et de vin s’accroît, de même que celle des produits textiles et artisanaux. Cette demande nouvelle entraîne la conversion partielle de l’économie rurale. L’élevage se développe, ainsi que la pisciculture, la vigne et les cultures fruitières. L’élevage paysan a l’avantage de rompre le cercle vicieux de l’agriculture féodale, plus extensive qu’intensive. Il fournit de l’engrais, de la nourriture, viande, produits lactés, ainsi qu’une force de travail qui libère un peu les agriculteurs et leur permet de s’adonner à des cultures non vivrières leur procurant un complément de revenu, ainsi le pastel et le safran en Languedoc.

Cette aisance relative n’empêche pas que le paupérisme, même réduit, demeure important. Il faut aussi tenir compte des guerres et de l’alourdissement de la fiscalité étatique, qui provoque d’ailleurs bon nombre d’émeutes antifiscales.

 

La destruction des rapports sociaux et un nouveau rapport à la mort.

 

Nombre de chroniqueurs de l’époque ont été plus bavards que Froissart nous donnant à voir comment les contemporains ont vécu ces épisodes. Ainsi, un certain Louis Sanctus de Beringen nous fournit, dans une lettre adressée à un habitant de Bruges, comment il perçoit la situation depuis de la cour pontificale où il vit confiné, au service du cardinal Giovanni Colonna. La lettre commence par l'évocation d'une contagion mondiale, venue d'Asie. La paix mongole a peut-être favorisé sa circulation en Asie centrale et le grand historien arabe Ibn Khaldun en est aussi le témoin à Tunis. Apparue après des signes annonciateurs et une conjonction astrale particulière, autant que par un « souffle fétide du vent » comme le veulent aussi les théories savantes, qui font de la corruption de l'air la raison de la pestilence, et en donnant son rôle obligé à la volonté divine, l'épidémie arrive prosaïquement en Occident par les échanges commerciaux transméditerranéens. Louis Sanctus de Beringen décrit assez bien les formes pulmonaires de la maladie et suggère que l'haleine peut jouer un rôle dans sa transmission. Il s'appuie sur les autopsies pratiquées par les savants pour tenter d'en saisir les causes : « Beaucoup de cadavres ont été ouverts et disséqués, et on a constaté que tous ceux qui meurent ainsi subitement ont les poumons infectés et crachent du sang. »

Mais ce qui le frappe encore plus, c’est la destruction des liens sociaux et amicaux. Tout en reconnaissant que certains sont morts pour avoir voulu visiter ou soigner leurs parents, il insiste, comme tous les témoins de son temps, sur la destruction des rapports sociaux qui en résulte : « Un médecin ne visite plus le malade, si même on lui donnait tout ce que le malade possède en cette vie, un père ne visite plus son fils, ni une mère sa fille, ni un frère son frère, ni un fils son père, ni un ami son ami, ni une connaissance sa connaissance, ni quiconque est lié par le sang, en quelque mesure que ce soit, à autrui, à moins qu'il ne veuille subitement mourir avec lui ou le suivre incontinent. ». C’est cela la principale leçon de la peste. 

Mais cette dissolution va plus loin encore, puisque, au-delà du non-accompagnement des mourants, ce sont les rites traditionnels et même les lieux ordinaires d'inhumation qui sont bouleversés au cours de l'épidémie, menaçant ou rendant problématiques ces liens fondamentaux qui existaient alors entre les vivants et les morts. Les cortèges funéraires ne peuvent plus s'assembler : viennent alors « de grossiers et rudes montagnards de Provence, pauvres va-nu-pieds, mais de complexion très robuste, que l'on appelle gavots ; ceux-ci, après avoir touché d'avance un gage assez élevé, portent lesdits morts en terre ; mais ni parents ni amis ne se mêlent à eux en quoi que ce soit. Les prêtres eux-mêmes n'entendent pas la confession de ces malades, les sacrements ne leur sont pas administrés, mais quiconque jouit encore de sa santé s'occupe de soi-même et des siens ». Sanctus de Beringen exprime sans doute cette crainte diffuse d'être littéralement submergés par les morts ou assaillis par des fantômes qui ne sont que le retour du refoulé des morts mal enterrés et mal aidés dans l'au-delà. Certes, depuis longtemps déjà à cette date, l'urbanisation, les migrations, le déracinement ont sans doute rendu ce retour traditionnel auprès des ancêtres moins aisé pour les citadins que pour les ruraux. Mais la peste, en ville au moins, alors que les cimetières sont brusquement engorgés, met cruellement en évidence et d'une façon brutale cette impossibilité. Les endeuillés de la peste voient alors leur rapport au temps, à la tradition, à la coutume et à eux-mêmes profondément remis en question. Ainsi la dislocation des structures sociales et familiales entraîne également un profond changement des attitudes devant la mort. Cette mutation débute avant la survenue de la peste, mais celle-ci l’accélère. Longtemps, la mort a été conçue comme un passage naturel et serein entre ici-bas et l’au-delà ; Philippe Ariès parlait à cet égard de « la mort apprivoisée » Il s’agissait d’une mort socialisée : les mourants étaient entourés de leur famille et de leurs voisins. Cet entourage, par sa présence et ses prières, leur assurait un bon passage dans l’au-delà ; sa permanence ultérieure garantissait la pérennité du culte rendu à leur mémoire. 

Avec la peste, les familles et les communautés se disloquent. La socialisation de la mort, le travail de deuil et de mémoire ne peuvent plus s’effectuer. Les morts sont jetés dans des fosses communes, sans personne pour les pleurer.

 

De nouvelles pratiques religieuses.

 

La peste serait un châtiment divin punissant les péchés des hommes. Le peuple se tourne alors vers des figures protectrices comme saint Sébastien, la Vierge, Saint Louis et, à partir du XVe siècle, saint Roch. Prières, supplications, processions et tous les signes susceptibles d'apaiser la colère divine se multiplient dans les villes et campagnes. Parfois, le remède est pire que le mal : certains actes de piété, comme les pèlerinages, favorisent la propagation de la peste. C'est pour cette raison que rapidement les rassemblements processionnels sont déconseillés, et le pape dispense les Anglais et les Irlandais du jubilé de 1350, année sainte durant laquelle le pèlerinage à Rome est recommandé.

La peste favorise la réapparition de manifestations religieuses exacerbées comme les flagellants. Cette secte, qui utilise la flagellation en public comme pénitence, renaît en Italie où elle s'était déjà manifestée au XIIIe siècle. Le mouvement se répand en Europe centrale alors que la France reste assez peu touchée. Mais leurs manifestations ostentatoires, le caractère d'association secrète qui lie les anciens pénitents et leurs participations aux persécutions des Juifs décident rapidement le pape ainsi que les autorités laïques à les condamner. En France, le roi Philippe VI ordonne, le 13 février 1350, « que cette secte damnée et réprouvée par l'Église cesse ». Plus grave, la violence de l'épidémie pousse aussi à rechercher des coupables, des exutoires (les Juifs, les pauvres, les mendiants, les lépreux). A Uzerche, en 1348, on décide tout simplement d'expulser les malades. Peu à peu le corps social assimile dans un même mal pauvres et peste. Il s'amorce là un incontestable changement de perception du pauvre, qui apparaît comme une menace pour l'équilibre économique et social de la communauté.

 

Et après ?

 

La peste a bien sûr laissé plus que des traces. Bien des œuvres d'art sont marquées par une présence obsédante de la mort, telles les célèbres danses macabres, dans lesquelles sont retranscrites l'égalité des hommes devant la mort ainsi que les angoisses de cette société profondément choquée et désemparée. La pensée de la mort s'introduit partout, nombre de décorations d'édifices civils, religieux et mêmes privés l'évoquent. Les quarantaines, les hôpitaux de peste et les mesures de désinfection sont promis à un bel avenir.  Pour certaines, ces législations sanitaires perdureront et façonneront nos codes de santé actuels. En attendant, les mesures d'isolement, si elles limitent réellement la contamination entre humains, restent sans doute relativement inefficaces, car les rats et les puces sont partout présents et leur rôle dans les épidémies reste complètement ignoré par les contemporains. Beaucoup, face à la panique régnante, préfèrent la fuite et se réfugient dans les lieux qu'ils espèrent plus cléments. Mais cela a le plus souvent pour seul résultat de propager le mal. La peste a ainsi représenté un incommensurable choc psychologique. Elle est bien, selon le mot de Jean Delumeau, « une rupture inhumaine ». Cependant, dans la toute première de ses Lettres familières, Pétrarque écrit à Sanctus de Beringen : « Que faire maintenant, mon frère ? Le temps, comme on dit, a glissé entre nos doigts. L'année 1348 a fait de nous des hommes esseulés et faibles ; elle nous a enlevé des choses que ni l'océan Indien ni la mer Caspienne, ni la mer Égée ne peuvent nous rendre : ces dernières pertes sont irréparables ; tout ce que la mort inflige est une blessure incurable ». Cette lettre, expression de sa mélancolie, peut aussi être regardée comme le vaste chantier des temps nouveaux. Celui de faire le deuil de tous les morts de la grande peste et peut-être aussi de qu’on appellera plus tard le moyen-âge. Elle ouvre aussi le moment où s'invente une nouvelle culture et de nouveaux ancêtres retrouvés chez les Romains et les Grecs. Du deuil impossible ou difficile en pandémie sort alors une renaissance, ce qui, dans la conjoncture où nous sommes, est assez réconfortant.

 

Pour en savoir plus :

 

Jean-Noël Biraben, Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, t. I : La peste dans l'histoire, Paris - La Haye, Mouton, 1975,

 

En roman, on ne peut oublier : Pars vite et reviens tard : Fred Vargas. 


14/11/2022
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L’unique faiseuse d’anges exécutée.

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Le 30 juillet 1943, au petit matin, un fourgon mortuaire attelé de deux chevaux pénètre dans l'enceinte du cimetière parisien d'Ivry. Devant le carré des suppliciés, le corps décapité d'une femme est mis en bière, puis inhumé ; personne n'a réclamé le cadavre, pas même la famille de la défunte. Une heure plus tôt, la Cherbourgeoise Marie-Louise Giraud, figure emblématique de l'histoire de la répression de l'avortement sous Vichy, avait été guillotinée dans la cour de la prison de la Petite-Roquette par le bourreau Jules-Henry Desfourneaux. Elle fut la seule « faiseuse d'anges » à être exécutée pour ce motif.

 

L’aboutissement d’un long chemin répressif. 

 

Si la IIIème République s’est montrée libérale sur le plan de l’extension des libertés publiques (loi sur la presse, la liberté d’association, la séparation de l’Église et de l’État), elle ne s’est guère montrée généreuse en matière de droits des femmes. Le droit de vote ne leur est toujours pas accordé, à l’intérieur du couple, la femme est toujours en situation d’infériorité.

Marie-Louise est condamnée à cause d’une loi établie par Vichy, le 15 février 1942.  Depuis les années 1870, l’avortement est au centre des débats politiques, juridiques et médicaux.  Dans un contexte de rivalités exacerbées avec l’Allemagne se constitue un groupe de pression anti malthusien et nationaliste qui s’inquiète du déséquilibre démographique en défaveur de la France, groupe qui est très présent dans la presse. Cette crainte est renforcée par la saignée démographique provoquée par la Grande Guerre qui induit une baisse des naissances. Des politiques, des juristes et des médecins voient dans l’avortement la cause première de la dépopulation : c’est un péril national qu’il faut endiguer. Pourtant l’avortement, dans le Code civil (article 317), est un crime jugé aux Assises : une femme qui a avorté encourt jusqu’à 2 ans d’emprisonnement et la « faiseuse d’anges » jusqu’à 5 ans. Dans l’entre-deux-guerres, les parlementaires vont chercher à accentuer la répression contre l’avortement et les politiques contraceptives. La loi du 31 juillet 1920 interdit toute propagande pour les méthodes anticonceptionnelles et l’avortement. Elle vise les néomalthusiens qui prônent une restriction des naissances mais elle ne modifie pas la nature de l’avortement qui reste un crime. Les députés semblent adoucir la législation le 23 mars 1923 en correctionnalisant l’avortement. L’avortement devient un délit pénal et les peines sont réduites, jugées par des professionnels et non plus par un jury d’Assises. Il s’agit d’une revendication ancienne des natalistes qui considèrent ces derniers trop laxistes : entre 55 à 80 % des inculpées pour avortement étaient innocentées, le nombre tombant à 25 % avec les juges professionnels. Mais, dans les faits, la répression s’en trouve fortement accentuée. Ainsi Vichy n’a plus qu’à s’engouffrer dans une voie de plus en plus répressive, avec une opinion publique que le régime précédent avait contribué à façonner. La loi du 15 février 1942 renforce drastiquement la répression de l’avortement. Ceux ou celles qui pratiquent des « manœuvres abortives », jusqu’alors passibles de dix ans de prison, deviennent des "assassins de la patrie". Leur « crime contre la Nation » leur vaut d’être jugés devant l’instance d’exception créée par Pétain, le Tribunal d’État, où ils encourent la peine de mort. 

 

Une héroïne ordinaire.

 

Rien ne prédestinait Marie-Louise à devenir l’héroïne tragique d’un procès historique. Née en 1903, à Barneville, près de Cherbourg, elle grandit à la campagne, entre un père jardinier et une mère domestique. À 12 ans, elle échoue au certificat d’études et elle est placée à son tour. Elle traverse la Première Guerre mondiale sans en comprendre la gravité, obsédée par le désir d’échapper au destin de sa mère. À 18 ans, en 1921, elle tente sa chance à Cherbourg où elle devient serveuse dans un café-restaurant. Au contact des hommes et de l’alcool, elle goûte une liberté inédite. Cette jeune fille brune au visage banal, mais aux courbes généreuses, séduit par ses manières peu farouches. Grisée par sa nouvelle vie, elle dépense l’argent qu’elle n’a pas. Au point de commettre plusieurs vols qui lui valent une première condamnation symbolique puis deux peines de prison d’un et deux mois. En 1929, apparemment assagie, elle se marie avec Paul Giraud, un officier de la marine nationale avec lequel elle a eu cinq enfants, dont deux seulement ont survécu : un fils, né en 1936, et une fille, née en 1939. La guerre, l’Armistice, Pétain, l’arrivée massive des Allemands qui hérissent la ville de croix gammées, la Résistance… Rien de tout ça ne semble la concerner. Paul a été blessé et, désormais à demeure, il devient taciturne, il boit souvent et l’aide rarement. Elle se console en prenant un amant. Tout commence à la fin de l’été 1940, lorsque Gisèle, sa voisine de palier, quémande son aide pour avorter. Sans savoir comment s’y prendre, Marie-Louise accepte de lui « rendre service » et s’exécute avec une poire à injection remplie d’eau savonneuse. Puis, quelques jours plus tard, Gisèle sonne de nouveau à sa porte pour la remercier de son succès, et lui offre en échange un phonographe.

L’année suivante, elle provoque un deuxième avortement, celui d’une jeune femme ayant eu une liaison adultère alors que son mari était en captivité. Cette fois, elle accepte la pratique contre le paiement de 1 000 francs. Et, une nouvelle fois, tout se déroule parfaitement. La blanchisseuse comprend alors le parti financier qu’elle peut retirer de cette activité, sans véritablement se soucier des poursuites. Jusqu’en octobre 1942, les avortements s’enchaînent, malgré le décès de Louise M., l’une de ses patientes qui a succombé à une septicémie. Elle a alors pour complice les trois voyantes Eulalie Hélène, Jeanne Truffet et Augustine Connefroy, auprès desquelles les femmes confient leurs grossesses non désirées. En lui rapportant entre 600 et 2000 francs, cette activité permet ainsi à Marie-Louise de s’acheter une modeste maison, au 44 rue Grande-Vallée. Au total, elle fait avorter 27 femmes, et pour arrondir ses fins de mois, loue aussi ses chambres à des prostituées de Cherbourg. Les affaires allant bon train, Marie-Louise s’est fait beaucoup d’ennemis, à commencer par son mari, humilié autant par le mépris que la réussite de sa femme. Il y a aussi Alexandrine, la domestique que Marie-Louise a encouragé à "distraire" Paul, et certaines des prostituées qui s’estiment exploitées. Les voisins ne sont pas en reste qui la jugent honteuse et vulgaire. Qui de ces détracteurs a finalement décidé de la dénoncer ? Les détails de la lettre anonyme qui déclenche l’arrestation prouvent que le corbeau est un proche. Paul et Alexandrine semblent les plus suspects, d’autant qu’ils témoigneront à charge.

 

Un procès pour l’exemple. 

 

Arrêtée le 23 octobre 1942, Marie-Louise passe aux aveux, convaincue qu’elle s’en sortira avec une peine de prison légère. Même déférée à Paris, elle reste optimiste. Durant le procès, les 7 et 9 juin 1943, elle commence à s’inquiéter devant les mines dégoûtées des juges qui vont décider de son sort. Commence alors le défilé de ces femmes, honteuses de voir leur vie et leurs faiblesses exposées devant ces hommes. Elles sont obligées de raconter, l’une le mari prisonnier qu’elle a trompé, l’autre la misère qui lui interdisait d’avoir un enfant, la troisième l’amant qui l’a séduite et abandonnée. Elles subissent sans brocher les leçons de morale du président Devise et le mépris du procureur. Certaines chargent Marie-Louise et expliquent qu’elle leur a forcé la main. D’autres restent dignes et disent timidement qu’elle leur a rendu service comme elles l’avaient demandé. Quand l’accusation requiert la peine de mort, elle tombe des nues, mais son avocat la rassure : on ne condamne pas une femme à l’échafaud, encore moins pour des avortements ! En revanche, elle risque les travaux forcés à perpétuité… De nouveau, elle ne comprend pas, elle n’y croit pas. L’heure du verdict arrive enfin: « Accusées, levez-vous! » Ses complices écopent de peines de cinq à dix ans de prison. Puis vient son tour. Pour « l’ignoble besogne », pour « sa conduite et sa moralité des plus mauvaises », elle est condamnée « à la peine de mort et, conformément à l’article 12 du Code pénal, elle aura la tête tranchée ». La mort, pas la perpétuité ! La grâce présidentielle, que son avocat lui assure acquise, ne viendra jamais. Pétain a étudié la demande personnellement, mais il veut un exemple. Le 30 juillet, à 5 h 25, dans la cour de la prison de la Petite Roquette, Marie-Louise Giraud est la première et dernière femme exécutée pour avortement. À son avocat qui l’assistait avant l’exécution, elle a donné, en lui demandant de la remettre à ses enfants, une des mèches de cheveux que le bourreau venait de lui couper.

Ce procès historique, pourtant longtemps passé inaperçu, est devenu célèbre grâce au livre « Une affaire de femmes »écrit par l’avocat Francis Szpiner en 1986, qui fut ensuite adapté au cinéma par Claude Chabrol en 1987. Si Chabrol n’est pas tendre avec son héroïne, dont les actes semblent davantage motivés par la cupidité que par un quelconque sentiment de compassion, il a néanmoins permis de mettre en lumière cette condamnation inédite, celle de Marie-Louise Giraud, celle de la seule femme guillotinée pour avoir été faiseuse d’anges.

 

Les dernières exécutions. 

 

Marie-Louise Giraud fait partie des cinq femmes guillotinées par le régime de Vichy pour crimes de droit commun. La dernière exécution d’une femme était celle de Georgette Thomas en 1887. Si la remise en œuvre de la guillotine par Vichy ne doit pas nous surprendre, en revanche, on peut s’interroger sur l’attitude de Vincent Auriol (avocat et socialiste), qui a refusé la grâce de quatre femmes. 

Germaine Leloy, veuve Godefroy, est guillotinée le 21 avril 1949 pour avoir assassiné son mari à coups de hache. Elle est la dernière guillotinée française. À partir de 1949, les femmes condamnées à mort sur le territoire français sont graciées jusqu’à la toute dernière. Elle se nomme Marie-Claire Emma et sa peine est commuée en perpétuité par le Président Pompidou suite à sa condamnation le 26 juin 1973 pour l’assassinat de son mari.

 

 

Pour en savoir plus :

 

 

Francis Szpiner, Une affaire de femmes. Paris, 1943. Exécution d'une avorteuse, éd. Balland, Paris 1986

 

Cliquez ici pour télécharger l'article :

faiseuse.pdf

 


18/10/2022
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Les tontes de la honte

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En exergue de son poème, Au rendez-vous allemand, Eluard écrit : "En ce temps-là, pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait les filles. On alla même jusqu'à les tondre". Dans la folie revancharde qui s’est emparée du pays à l’été 44, prendre la défense d’une tondue aurait pu relever de la trahison. En novembre 1964, sort l’album Les Copains d’Abord, dont deux chansons choquent beaucoup : Les Deux Oncles et La Tondue. Qui d’autre que Brassens aurait pu, en pleine période gaullienne, défendre les tondues de la libération ? Ces femmes ont subi un crime sexiste à grande échelle, mais qui a rapidement été effacé par le mythe Résistant instauré par le Général de Gaulle. On estime que 20 000 femmes ont subi cet horrible châtiment dans les années 45-46. Pourtant, le sujet a été longtemps laissé de côté par les historiens, comme si nous éprouvions un sentiment de honte. Aujourd'hui, cet épisode de honte faite à ces femmes est devenu un secret dans de nombreuses familles. La honte est toujours active dans ce secret. L’occupation a marqué. Des histoires d’amour ont vu le jour. De ces unions secrètes sont nés des enfants… de la passion ou de la guerre, une descendance franco-allemande, témoin de l’histoire. En effet, si l’événement des femmes tondues fut très répandu et vu par des foules de témoins, la mémoire brouillée de cet épisode reposait sur des idées reçues : ces femmes étaient des boucs émissaires, la tonte avait été un exutoire au déchaînement des violences et des passions de la Libération, au demeurant les tondeurs étaient surtout des résistants de la dernière heure.

 

Une pratique ancienne.

 

Le châtiment de tonte de la chevelure d'une femme est ancien et présent dans plusieurs cultures : on en trouve des exemples dans la Bible, en Germanie antique, chez les Wisigoths, dans un capitulaire carolingien de 805 et il était déjà utilisé au Moyen Âge contre les femmes adultères. Les brus du roi Philippe Le Bel, convaincues d'adultère, ont été tondues. Dans le monde contemporain, les premiers cas attestés de femmes tondues en public sont relevés dans l'Allemagne de Weimar, au début des années 1920. Une portion du territoire allemand est occupée par les armées française et belge, et des relations se nouent entre ces soldats et des Allemandes. Parmi celles-ci, plusieurs sont tondues, en punition. Ces tontes se poursuivent jusqu'aux années 1930. Elles ont aussi pu être accompagnées d'affiches désignant les femmes ayant des relations avec l'ennemi. 

 

Un châtiment préparé de longue date.

 

Les premières menaces de tontes apparaissent dans la presse clandestine dès juillet 1941. Les premières tontes apparaissent dès 1943 entre mars et juin, quand la collaboration s'identifie de plus en plus à la trahison et ce dans quelques départements (Loire-Inférieure, Isère, Ille-et-Vilaine), mais sont clandestines et ne sont pas nombreuses. Elles sont le fait de groupes résistants qui l'utilisent comme moyen pour faire passer la peur dans l'autre camp. C'est pourquoi les tontes de la Libération ne surprennent pas. Elles sont rentrées dans les mœurs. Une première vague a lieu entre juin et septembre 1944 au fur et à mesure de la libération du territoire. Les tontes marquent la libération de plus petites parcelles du territoire souillé par la présence allemande. La recherche des femmes à tondre a lieu dès l’installation des comités locaux de Libération (CLL), et fait partie de leurs premières tâches, alors que les troupes allemandes peuvent se trouver à proximité. La première vague importante a donc lieu à la fin de l’été 1944.  Ces tontes sont relayées et décrites par la presse, et Radio-Londres (émissions des 20 et 30 août 1944). Des résurgences ont lieu durant l’automne, et des tontes se produisent sporadiquement tout l’hiver.  La maison de la "Tondue" qu'on investit et qu'on marque même avec ce qui reste de cheveux, ou la réappropriation des lieux publics et de pouvoir. La tonte s'effectue dans les rues, les places ou dans les mairies, généralement en public aux yeux de tous.

Une deuxième vague, en revanche, se dessine nettement en mai-juin 1945. Elle correspond à la conjonction de trois phénomènes. C'est la période du retour des déportés, des prisonniers de guerre, des requis au STO, mais aussi des travailleurs volontaires et de celles et ceux qui sont partis avec les Allemands lors de leur retraite. C'est aussi la découverte de l'horreur des camps. Retour des rescapés, images des camps, témoignages publiés par la presse provoquent un véritable choc dans la population La volonté d'une épuration en profondeur est ainsi relancée. C'est aussi le moment où un certain nombre de personnes, arrêtées à la Libération, sont relâchées après quelques mois d'internement. Pour beaucoup, elles semblent s'en tirer à trop bon compte. Tontes, attentats, exécutions viennent compléter une épuration légale jugée trop clémente ou incomplète par certains. Le préfet du Jura note dans son rapport bimensuel :

 

C'est la première fois depuis de très nombreux mois, et dans différents centres du département, on s'est emparé de certaines femmes pour leur couper les cheveux ; on s'en prend aussi bien à des femmes de mœurs légères, qu'à d'autres personnes de conditions sociales plus élevées, qui s'étaient fait remarquer pendant l'occupation. 

 

Qui sont les tondues ?

 

Les femmes tondues ne sont pas identifiées et aucune étude sérieuse n'a pu ni ne pourra être menée, puisque toutes attitudes alors jugées ambiguës vis-à-vis de l'occupant pouvaient être prétexte à formuler une accusation de collaboration au moment de la Libération. Ainsi, les exemples concernent des jeunes filles peu favorisées économiquement, des femmes seules, divorcées, veuves ou dont le mari est encore en captivité. La plupart a dû, pour survivre, faire le ménage, laver le linge, ou faire tous autres travaux au service des Allemands. Certaines furent tondues parce qu'elles vivaient à proximité de l'occupant : ainsi les jeunes institutrices, dont le logement de fonction touchait souvent les logements attribués aux soldats allemands, ce qui a permis l'établissement de relations jugées sévèrement. D'autres femmes accusées de « collaboration horizontale » (relations sexuelles) avec l'ennemi furent également victimes de ces exactions : les prostituées, ainsi que celles entretenant une réelle relation amoureuse avec un soldat allemand. Enfin, la tondue peut être une vraie collaboratrice : espionne ou délatrice par intérêt, vengeance ou idéologie.

Plus que l'identité de la tondue et les faits avérés, c'est son comportement et les fantasmes qu'il a suscités qui justifient la tonte. Le choix des femmes à tondre relève ainsi largement du fantasme, de la rumeur publique. La tonte des femmes, accusées de délits sexuels (collaboration horizontale), mais pas uniquement, est une punition par la majorité ayant souffert de frustrations pendant quatre ans, envers des femmes soupçonnées d'avoir voulu échapper aux sacrifices faits par les autres Français en menant une vie de noces. La tonte s'applique également à des femmes n’ayant pas eu de tels rapports (sexuels, festifs ou amicaux) avec l'occupant.

La faute

 

Dans les documents étudiés, la faute, ou le crime imputé à la « tondue » occupe souvent une place plus importante que la coupe des cheveux elle-même. Le traumatisme de l'Occupation, les restrictions, les peurs, la faim et toutes les frustrations de la période, semblent alors exploser dans la description de celles qui seraient passées au travers de ces privations. « La vie de noces » supposée de ces femmes apparaît comme une injure aux souffrances du plus grand nombre. Les reproches invoqués peuvent alors toucher chaque aspect de la vie quotidienne : ce sont des meubles et un poste de TSF que l'on reproche à une infirmière de Rochefort-sur-mer d'avoir obtenu d'un Allemand, comme d'être raccompagnée en voiture, de pouvoir rentrer après l'heure du couvre-feu, de consommer du vin et des liqueurs, d'écouter de la musique et de danser alors que les bals sont interdits, de confectionner des gâteaux pour toutes les autres... La liste de ces griefs est longue.

Si l'on a ainsi une image en négatif des frustrations de la population, ce qui exprime le plus ce reproche d'une vie de jouissance dans une période de souffrance est bien sûr l'accusation « d'avoir couché avec les boches ». Il y a ainsi, par le vocabulaire de désignation de ces femmes, par la description plus ou moins fantasmée de leurs relations avec les Allemands, la construction d'une image érotisée des « tondues ». C'est probablement un des éléments qui fait encore croire que la tonte est le châtiment exclusif de ces relations sexuelles avec l'ennemi. Les articles de presse, malgré la violence de certains propos tels que « paillasse à boches », restent dans l'ensemble relativement pudiques. Le vocabulaire est plus feutré, moins directement vulgaire ; ainsi le terme le plus fréquemment utilisé est celui de prostituée, accompagné parfois de variations sur le même thème, telles que « égéries à doryphores », « cocodettes frivoles », « hétaïres de haute volée » ou celles qui ont « fridolinisé sur les matelas ». On imagine cependant mal une foule utilisant ces expressions à l'encontre d'un cortège de femmes tondues. Ces expressions « journalistiques » reflètent néanmoins, en les déformant, les sentiments exprimés de manière beaucoup plus directe lors des témoignages recueillis par les gendarmes. On a alors toute une palette de cette rancœur, souvent investie de fantasmes à l'encontre de celles qui sont soupçonnées d'avoir pratiqué « la collaboration horizontale ».

 

Que nous dit la tonte des comportements à la Libération ?

 

La tonte n'est pas simplement vue comme une sanction mais aussi, avant la Libération, comme une prévention en désignant de manière visible les personnes qui auraient pu aider l'ennemi (peur de la cinquième colonne). La tonte intervient aussi pour effacer la trace des souillures de la guerre : l'occupation et la collaboration ont souillé aussi bien l'espace public (affiches, drapeaux, défilés) que le corps des tondues, corps qui est censé rester pur pour perpétuer la nation intacte. Dans le fantasme, leur comportement a porté la souillure jusque sur la Nation et le corps de Marianne. La tonte est ainsi vue comme une mesure d'hygiène nécessaire, de réappropriation du corps des femmes ; mais par le cortège, la cérémonie de la tonte permet également la réappropriation de l'espace public. La tonte, qui est une mort symbolique de la collaboration, agit également comme une négation de la féminité du corps des tondues, objet du délit et du châtiment, et qui doit se soumettre à l'ordre masculin, mais aussi une exclusion de la communauté nationale, au moment même où les femmes françaises sont appelées à voter pour les premières fois (neuf fois d'avril 1945 à l'automne 1946).

 

Dominique François en fait une interprétation psychanalytique : pour lui, les tontes sont à placer à la suite de toutes les diabolisations de la femme par les sociétés occidentales (comme avec les sorcières et Mata-Hari). En 1940-1944, l'ensemble de la France est dévirilisée par la déroute de 1940 ; une partie de la faute en est rejetée sur les femmes et l'« esprit de jouissance » dénoncé par l’État français. Les tontes sont ainsi le moyen pour les hommes de retrouver leur virilité, une compensation de leur échec à protéger la patrie féminine et le retour à une répartition traditionnelle des rôles. La tonte de la chevelure, instrument de séduction symbole de féminité, est ainsi la punition du corps qui a péché.

 

Comprenne qui voudra

Moi mon remords ce fut

La malheureuse qui resta

Sur le pavé

La victime raisonnable

À la robe déchirée

Au regard d'enfant perdue

Découronnée défigurée

Celle qui ressemble aux morts

Qui sont morts pour être aimés

Une fille faite pour un bouquet 

Et couverte

Du noir crachat des ténèbres

Une fille galante

Comme une aurore de premier mai

La plus aimable bête

Souillée et qui n'a pas compris

Qu'elle est souillée

Une bête prise au piège

Des amateurs de beauté

Et ma mère la femme

Voudrait bien dorloter

Cette image idéale

De son malheur sur terre.

 

Paul Eluard, Comprenne qui voudra, 1944.

 

Pour en savoir plus :

 

-       Alain Brossat, Les Tondues, un carnaval moche, Paris, Manya, 1992.

 

-       Fabrice Virgili La France « virile » : des femmes tondues à la Libération, Paris, Payot et Rivages, 2000,

 

Cliquez ici pour télécharger l'article :

 

 Moi-mon-remords-ce-fut.pdf

 

Et comme il n'est pas interdit de se faire plaisir : Ecoutons la tondue

 

 

 

https://www.youtube.com/watch?v=mMh4Wi4VziI

 

 


28/09/2022
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Le meurtre de Paul Grappe, déserteur travesti.

Je vous invite à découvrir, une belle version de l'article sur Paul Grappe, lue par Sabrina...

Ouvrez vos oreilles 

 

https://www.youtube.com/watch?v=V5XLZL4I-w0

 

 


26/09/2022
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Un crime de braves gens. Hautefaye – Périgord 1870.

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Hautefaye est, en temps ordinaire, une commune de 400 habitants, mais nous ne sommes pas en un temps ordinaire. D'une part la foire de la Saint-Roch y rassemble, le 16 août, 600 à 700 personnes et, de l'autre, nous sommes un mois après le début de la guerre déclarée par la France à la Prusse. Mettant le comble à une année d'anxiété, qui a vu la sécheresse frapper durement les récoltes et le bétail, les premières nouvelles du désastre commencent à arriver. Les manipulateurs d'opinion publique (comme le colporteur Brethenoux) et les meneurs de la foule réunie à l'occasion (comme le maréchal-ferrant Chambord) sont, à l'instar de la majorité des paysans français à cette date, des sujets fidèles de l'empereur. En leur sein renaît la figure du traître, ici du « Prussien », doublé d'un républicain supposé.

Pour Alain Corbin, la décision du gouvernement de restreindre l'information à la suite de ces défaites a pour conséquence la propagation de rumeurs sur la présence d'espions prussiens dans les alentours, et sur une collusion entre les nobles et les prêtres pour conspirer contre l'Empire, et rétablir la monarchie. Ceci provoque l'inquiétude de l'opinion et même des mouvements de peur collective. Alain de Monéys, noble de naissance, pourtant depuis toujours connu et apprécié de tous, devient soudain la cible des insultes avinées d’un paysan qui, ivre de colère et de rancœur, harangue la foule en hurlant « au Prussien ! ».

 

Victime par erreur.

 

Avant l’arrivée d’Alain de Monéys à la foire de Hautefaye, son cousin Camille Maillard est au cœur d’une première dispute avec quelques participants au sujet de la bataille de Reischoffen[1]. Les esprits s’échauffent, le climat devient violent, mais Maillard parvient à s’enfuir. Alain de Monéys arrive à la foire et prend connaissance de l’incident. D’Alain Romuald de Monéys d’Ordières, on sait qu’il est fils de maire et qu’il gère le château de Bretangue, non loin de Hautefaye. Sa famille possède 80 hectares de terre, et c’est, en sa qualité de gérant du domaine familial, qu’il se rend au foirail. Loin d’afficher la morgue communément reprochée à la noblesse, on dit de lui qu’il laisse volontiers les plus pauvres ramasser du bois sur ses terres en hiver, et qu’il fournit même du travail à certains.

Pour autant, Alain de Monéys n’exploite pas leur force laborieuse, ni ne les réduit en esclavage, ni ne se nourrit de leurs calories. Nulle part il ne ressort des témoignages qu’Alain de Monéys aurait, du fait de sa noblesse, soumis un autre être humain. Tout estimé soit-il, il n’en reste pas moins noble et, conséquemment, bouc émissaire potentiel. Refusant de croire les accusations portées à l’encontre de son cousin, il est pris à partie. Les éclats de la dispute se propagent rapidement sur la place du village et Alain de Monéys est accusé à tort de soutenir financièrement les Prussiens, d’avoir crié « Vive la République, à bas l’Empereur ! » ou encore « Vive la Prusse ! », quand il n’est pas simplement confondu avec son cousin. 

Établi après les faits, l’acte d’accusation raconte que : 

 

« M. Alain de Moneys, adjoint au maire de Beaussac [une commune voisine], venait d’arriver sur le champ de foire, où il causait d'élections avec le sieur Anlonu, lorsqu’il entendit un grand tumulte. Il s’approcha aussitôt de l’endroit d’où partait le bruit et en demanda la cause au sieur Bréthenoux. Celui-ci répondit que M. de Maillard avait crié : “À bas Napoléon ! Vive la République !”“Ce n’est pas possible !” dit M. de Moneys, en prenant le parti de son cousin qu’il n’avait, du reste, pas vu depuis un mois, “vous ne le prouverez pas”. — Suivez-moi, dit Bréthenoux, je vais vous le prouver. Et il sauta aussitôt dans un pré séparé de la route par le chemin ; M. de Moneys l’y rejoignit. Bréthenoux s’adressa à la foule : — Que ceux qui ont entendu M. de Maillard crier : “Vive la République ! À bas Napoléon !” lèvent la main. Plus de vingt mains se levèrent. La foule se précipita dans le pré et assaillit M. de Moneys. »

 

Il n'en faut pas plus pour que la foule se déchaîne contre le notable, désigné comme un traître à l'Empereur. Le lynchage qui suit est d’une violence inouïe. Insulté, supplicié, torturé, le calvaire d'Alain de Monéys s'étend sur plusieurs heures.

 

Un supplice interminable 

 

Malgré les tentatives pour dissiper le malentendu et démontrer sa bonne foi, Alain de Monéys se retrouve entouré par les paysans de plus en plus hargneux. L'un d'eux, Buisson, crie : « C'est un Prussien, il faut le pendre, il faut le brûler ! »Les frères Campot portent les premiers coups ; c'est l'acte qui précipite le déclenchement de l'agression collective. Se protégeant des coups, criant « Vive l'empereur ! » afin de calmer l'assemblée, Alain de Monéys se trouve vite débordé et malmené. L'abbé Saint-Pasteur, curé de Hautefaye, intervient, un pistolet à la main, pour le secourir. Mais, face à la détermination des agresseurs et sentant que lui-même va être exposé à la fureur grandissante du groupe, il se réfugie dans le presbytère. Il tente une diversion en proposant aux paysans de l'accompagner pour boire à la santé de l'empereur, ce qu'une partie d'entre eux accepte de faire. Malgré les tentatives du neveu du maire pour arracher le malheureux à ses bourreaux, les paysans hargneux s’emparent de nouveau de la victime.

Le groupe, sous la direction de Chambord, projette un premier temps d'amener Monéys aux autorités, mais, face à la passivité du maire du village, les paysans décident de le pendre à un cerisier. Alain Corbin souligne que l'absence d'autorité du maire à cet instant permet à Chambord de devenir le chef de l'entreprise punitive : celui-ci va jusqu'à se prétendre membre du conseil municipal de Hautefaye, ce qui l'autorise à prendre des initiatives. La tentative de pendaison échoue, du fait de la fragilité des branches de l'arbre ; il est décidé de le battre à mort. Dès lors, l'intention de faire durer le supplice avant la mise à mort d'Alain de Monéys est effective. Chambord harangue le groupe : « Avant de faire périr le Prussien, il faut le faire souffrir ». Les tortionnaires ménagent des moments de répit à la victime avant de revenir à la charge. Il est traîné dans le local qui sert d'atelier au maire, qui est aussi maréchal-ferrant. Les assaillants l'attachent fortement avec des sangles sur le travail à ferrer, tandis qu'il est violemment frappé au visage et aux jambes à coups de sabot et de bâton par Bouillet dit « Déjeunat ». Un peu plus tard, ayant chacun empoigné une jambe d'Alain de Monéys, Mazières et Campot le traînent en direction d'une ancienne mare, que les habitants nomment « le lac desséché» et où il est de coutume de fêter la Saint-Jean. Ils sont suivis par le cortège formé par les paysans et le maire ceint de son écharpe. Alcide Dusolier, ami d'enfance d'Alain de Monéys et qui s'est rendu sur les lieux le lendemain, a évoqué ce moment dans un texte de 1874 : « On le traînait par les jambes à travers les ruelles du bourg, sa tête sanglante sonnait sur les cailloux, son corps déchiré sautait de droite et de gauche : Vive l'empereur, vive l'empereur! »

 

Arrivés sur les lieux, ils jettent le corps dans la mare asséchée. Sous la direction de Chambord, on va chercher des fagots, des branchages, et des débris. Chambord prend une botte de paille à un agriculteur, tout en lui promettant le remboursement par l'empereur. Entassés sur le corps, qui, aux dires de certains témoins, bouge encore, les fagots et le foin sont piétinés par Chambord et Campot. Le bûcher s'embrase sous les vivats de l'assistance criant « Vive l'empereur »Un nommé Duroulet commente l'immolation par ces mots : « Voyez comment cela grille bien ! » Un nommé Besse ajoute, voyant la graisse s'écouler du corps en train de se consumer : « Dommage que toute cette graisse soit perdue »un autre allume sa cigarette sur les braises du bûcher. A total, d’après Alain Corbin, l’affaire n’a pas duré plus de deux heures. Le docteur Roby-Pavillon rédige, le soir du 16 août, son rapport d’autopsie comme suit : « Cadavre presque entièrement carbonisé et couché sur le dos, la face un peu tournée vers le ciel, à gauche, les membres inférieurs écartés, la main droite raidie au-dessus de la tête, comme pour implorer, la main gauche ramenée vers l’épaule correspondante et étalée, comme pour demander grâce ; les traits du visage exprimant la douleur, le tronc tordu et ramené en arrière »,

 

Les suites. 

 

À partir du 20 août, la presse nationale relate l’événement dans ses rubriques dédiées aux faits divers en reprenant les informations publiées dans la presse locale. Le Journal des débats politiques et littéraires du 20 août 1870 se fait écho du drame repris dans Le CharentaisLe Constitutionnel reprend Le Périgord, Le Gaulois et L’Univers L’Écho de la Dordogne

Les répercussions du crime sont également traitées dans la presse nationale, comme la révocation par décret de Bernard Mathieu, maire de Hautefaye, dans le Journal des débats politiques et littéraires du 26 août 1870, ou encore le décès de la mère de la victime dans Le Petit Journal du 7 septembre 1870. 

Suite à l’enquête de la gendarmerie, vingt-et-une personnes sont inculpées et comparaissent devant le tribunal de Périgueux. Le procès se déroule du 13 au 21 décembre 1870. Quatre hommes sont condamnés à la peine de mort par arrêt de la cour d’assises de Dordogne : François Chambord, maréchal-ferrant, Pierre Buisson, cultivateur, Léonard dit Piarrouty, chiffonnier et François Mazières, cultivateur. L’arrêt ordonne que l’exécution se déroule sur les lieux du crime. Des peines d’un an de prison à huit ans de travaux forcés sont prononcées à l’encontre des autres accusés.

L’exécution se déroule le 6 février 1871 près de la halle aux bestiaux de Hautefaye devant une centaine de personnes. Les quatre corps sont inhumés dans le cimetière du village. Le Journal des débats politiques et littéraires du 14 février et Le Petit Journal du 16 février relatent en détail le transfert des quatre condamnés de Périgueux à Hautefaye ainsi que l’exécution en reprenant les informations publiées dans L’Écho de la Dordogne, tout comme Le Constitutionnel du 17 février qui cite Le Charentais.

 

Une résurgence du cannibalisme ?

 

Dans le titre de son ouvrage consacré à l’affaire, Le village des « cannibales », Alain Corbin prend la précaution de mettre des guillemets. S’il prend soin de mettre des guillemets à cannibales, c’est qu’il convient sans doute de rattacher le choix de ce titre aux allégations utilisées par les participants lors du massacre d’Alain de Monéys : « Nous avons grillé à Hautefaye un fameux cochon ». Sans mâcher ses mots, la presse de l’époque relate l’affaire, et le mot de cannibale est rédigé de la main de l’oncle d’Alain de Monéys, dans une lettre datée du 22 août 1870. Les commentaires attribués au maire fortifient également la rumeur, puisqu’à la foule qui manifeste son intention de brûler la victime, il aurait répondu : « Faites ce que vous voudrez, mangez-le si vous voulez ! ». Propos toutefois démentis lors des confrontations et du procès. D’autres témoignages rapportent que certains massacreurs regrettent de ne pas avoir recueilli la graisse s’écoulant du corps de la victime, tel un   trophée ? Deux pierres plates ayant conservé des traces de graisse ont été par ailleurs présentées comme pièces à conviction lors du procès. Rien dans le rapport d’autopsie ne permet de démontrer que le cannibalisme était à l’œuvre. Alain Corbin conclut que la rétention d’informations fut un important motif d’inquiétude au sein de la population, entraînant des mouvements de peur collective, dont Hautefaye ne serait qu’un exemple paroxystique. On a faim et soif à Hautefaye en cet été 1870. On souffre de la mort des fils, des maris et des pères. On s’inquiète. On s’échauffe, on tente de détourner l’angoisse de la mort, de contenir la déception politique. Alain de Monéys devient ainsi une victime substitutive, « cannibalisée ». L’histoire de Hautefaye consterne, glace et interroge. Elle confirme cette capacité de la masse, une fois déchaînée, à se jeter sur un seul homme ; ici, pour le battre, le torturer, le mutiler, puis l’immoler. L’autopsie révélera, derrière les chairs carbonisées, que la brutalité des coups infligés aurait de toute façon entraîné la mort d’Alain de Monéys. À défaut de se repaître de la chair d’un Prussien, Hautefaye aura bien brûlé un noble.

 

 

Pour en savoir plus :

 

-       Alain Corbin, Le Village des cannibales, Paris 1995.

-       Georges Marbeck, Hautefaye : L'Année terrible, Paris 1982.

 

Cliquez ici pour télécharger l'article.

 

Un-crime-de-braves-gens.pdf



[1] Commune du Bas-Rhin, lieu de défaite française en 1870.


08/09/2022
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