Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Pages d'histoire


Les évadés d’Alcatraz.

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La petite île au large de San Francisco qui abrite l’une des plus célèbres prisons des États-Unis attire plus d’un million de visiteurs par an. «Et n’oubliez pas, ici vous êtes sous juridiction fédérale: vous ne pouvez pas fumer de cannabis!» A l’arrivée de chaque bateau sur l’île d’Alcatraz, un ranger s’égosille pour donner quelques indications aux flots de voyageurs qui se déversent sur « The Rock ». Ici, gît la plus célèbre prison des États-Unis, active entre 1933 et 1963. Celle dont on disait que personne ne pouvait s’échapper, même si elle ne se trouve qu’à deux kilomètres des quais de San Francisco et quelques miles du célèbre Golden Gate Bridge. Pourtant, dans la nuit du 11 juin 1962, Frank Morris et les frères Clarence Anglin et John Anglin prennent la fuite à bord d'un radeau de fortune après avoir creusé le mur de leur cellule. Malgré l'important dispositif pour les capturer, ils ne sont pas retrouvés. Les enquêteurs supposent qu'ils se sont noyés dans la baie de San Francisco. Malgré cette hypothèse, les trois fugitifs restent toujours recherchés par les autorités. Cette évasion a nourri séries et film dont le plus célèbre reste « L'Évadé d'Alcatraz » en 1979, en partie basé sur cette évasion. Frank Morris est interprété par Clint Eastwood. 

 

Comment Alcatraz est devenu « Alcatraz » ?

 

Alcatraz est une île située dans la baie de San Francisco, en Californie sur la côte Ouest des États-Unis. Elle se trouve à l'est du Golden Gate, un bras de mer qui relie la baie à l’océan Pacifique. L'île mesure environ 90 000 m2 soit neuf hectares. Les européens ne furent cependant pas les premiers à découvrir ce lieu atypique. Il était d’ores et déjà un lieu de chasse pour les tribus amérindiennes. Sa découverte européenne est néanmoins due à un officier de la marine espagnole : Juan Manuel de Ayala (1745 – 1797). Au cours de son exploration, il nomme l'une des trois îles de la baie « Alcatraces », qui fut par la suite anglicisé en « Alcatraz ». Officier de premier plan dans le cadre de l’exploration de la Californie pour les missions espagnoles, il fait partie des premiers européens à entrer dans la Baie de San Francisco le 5 août 1775. Les missions espagnoles de Californie, opérées au nom de la couronne d’Espagne provoquèrent le déplacement d’amérindiens. L’objectif de ces missions était double : agrandir les possessions espagnoles dans le Nouveau-Monde, évangéliser dans un sens catholique les peuples indigènes. L’île est donnée, en 1846, par le dernier gouverneur de la Haute-Californie Pio de Jesus Pico (1801 – 1894) à un certain Julian Workman, en échange de la construction d’un phare. L’île est vendue trois ans plus tard au gouvernement américain. Alcatraz devient le premier lieu de la côte Ouest à posséder un phare, construit en 1854. Sa légende commence. Ensuite, elle est achetée par le gouverneur militaire de Californie. Deux ans plus tard l’île fait l’objet d’un plan d’investissement important. L’objectif est d’y mettre en place une forteresse militaire, afin que les troupes américaines puissent bénéficier d’un point difficilement attaquable en cas de conflit, mais ça n’est pas l’unique but. En effet, au regard de la pression démographique provoquée par la ruée vers l’or en Californie, l‘objectif était de faire de ce lieu l’endroit « le mieux fortifié de la côte Ouest des États-Unis d’Amérique ». A ce titre l’île s’inscrit parfaitement dans l’histoire des États-Unis puisqu’elle accompagne par son développement celui des régions aux alentours.  L'armée comptait y installer une centaine de canons afin d'en faire le lieu le mieux fortifié de la côte Ouest des États-Unis. Avec le Fort Point et le Lime Point, Alcatraz formait un triangle de défense protégeant la baie de San Francisco. 

Alcatraz devient prison militaire 

 

L’île fut utilisée pour deux activités précises pendant la guerre civile américaine. Elle devint un arsenal pour la ville de San Francisco, puis servit pour la première fois de prison contre les personnes qui professaient un soutien aux confédérés. Les particularismes géographiques entourant l’île vont permettre progressivement d’accentuer son rôle de prison. Sa distance par rapport au continent, le fait qu’elle se trouve dans des eaux froides et les courants agités du détroit du Golden Gate font germer l’idée d’en faire une prison dont on ne pourrait s’échapper. La guerre terminée le rôle d’arsenal, autour duquel l’île s’était organisée, s’estompe. Progressivement et sous l’impulsion d’une série de nouveaux travaux, l’île devient une prison, d’abord militaire. La prison servit aussi contre des amérindiens luttant contre la politique d’assimilation mise en place par les autorités des États-Unis. L’année 1909 constitue la date officielle du départ des troupes américaines du fort afin de faire d’Alcatraz une prison militaire officielle. Une nouvelle série de travaux est opérée dans le cadre de la mise en place officielle des infrastructures de la prison. 600 cellules sont construites, une cuisine, une infirmerie, et des bureaux. Ces travaux se terminent en 1912. Alcatraz prend officiellement son second nom : The Rock. La première guerre mondiale provoque l’arrivée dans la prison d’objecteurs de conscience au rang desquels Philip Grosser, célèbre anarchiste américain qui mettra en profit sa captivité afin d’écrire un pamphlet sur les conditions de vie en prison nommé « Uncle Sam’s Devil’s Island », qualificatif identique à celui du bagne de la Guyane française. C’est la seconde étape de l’histoire de la prison qui en 1933 va accueillir des détenus civils.

 

La prison dont on ne s’évade pas.

 

En 1933, la propriété d'Alcatraz fut transférée au département de la Justice des États-Unis afin d'en céder l'usage au Bureau fédéral des prisons. La volonté du gouvernement américain dans cette période fut de faire de la prison d’Alcatraz un modèle. Sa sécurité devait permettre de démontrer au peuple américain que la hausse de la criminalité apparue dans les années 30 était traitée avec sérieux. A la prison d’Alcatraz, les détenus avaient quatre droits : être logés et nourris, obtenir l’habillement nécessaire et bénéficier d’une aide médicale. Tout le reste était considéré comme un privilège, y compris donc les visites, le fait de pouvoir correspondre et même le travail. La vie routinière monotone et réglée de la prison d’Alcatraz était conçue comme un moyen de discipliner et d’habituer les détenus à obéir et à respecter les règlements. Après un temps de probation, les détenus pouvaient éventuellement être renvoyés dans une autre prison. A Alcatraz, on comptait 1 gardien pour 3 détenus, contre 1 pour 12 à 30 pour les autres prisons. Les prisonniers étaient appelés par un matricule et non par leur nom, afin de les briser moralement. Si des prêtres ou pasteurs venaient périodiquement à Alcatraz, aucun psychologue, travailleur social ou professeur n’était inclus dans le personnel. En revanche, un membre de l’équipe médicale passait chaque jour dans le bâtiment des cellules à 12h 30 et chaque détenu pouvait alors aller le trouver pour consultation. Les familles des gardiens vivaient sur l’ile, mais les enfants allaient à l’école grâce à un ferry, dans la plus grande discrétion. Les écoles elles-mêmes devaient tenir au secret le fait que certains enfants étaient issus d’Alcatraz afin d’éviter les pressions. 

 

 

 

Prisonniers célèbres :

 

Al Capone arriva parmi les premiers à Alcatraz en août 1934. L’encadrement strict semble avoir eu un effet, puisque son comportement fut estimé comme suffisamment exemplaire pour qu’il soit autorisé à jouer du banjo. Il semble qu’il ait pourtant tenté de s’y affirmer comme leader et qu’il ait essayé d’obtenir des privilèges. De plus, l’on sait qu’il fut isolé pendant huit jours après s’être battu avec un autre détenu. Après quelques années, il commença à avoir un comportement particulier, parlant tout seul, se mettant accroupi ; il refusa même de quitter sa cellule donnant l’impression qu’il avait peur de rencontrer les autres détenus en récréation. Ses problèmes de santé lui permirent d’être transféré dès 1938 vers un autre établissement avant de mourir chez lui en 1947. Un autre détenu célèbre est Georges Kelly appelé aussi « Machine Gun », nom qui lui fut donné après que sa compagne lui ait offert une mitraillette et l’ait incité à s’en servir. Considéré comme l’« ennemi public numéro un », il est d’abord incarcéré à Leavenworth, dans le Kansas. Mais arrogant avec les agents pénitentiaires et se vantant à la presse qu’il arriverait à s’échapper, il fut transféré à Alcatraz en septembre 1934, soit quelques mois seulement après l’ouverture de la prison. Bien qu’il s’y vanta à plusieurs reprises de vols et de meurtres qu’il n’avait en réalité pas commis, il semble avoir acquis du remord. Et selon le témoignage d’un agent pénitentiaire, il fut plutôt un détenu modèle. Mais le détenu le plus célèbre a probablement été Robert Stroud, surnommé l’ « homme aux oiseaux » en raison des centaines d’oiseaux qu’il éleva durant sa détention à Alcatraz. Proxénète, il avait tué un barman qui n’aurait pas payé une prostituée qui travaillait pour lui. Envoyé dans un premier temps à la prison de l’île McNeil, il y manifesta un comportement violent, poignardant même un autre détenu. Transféré à la prison de Leavenworth, il poignarda à mort un agent pénitentiaire. Condamné à mort, sa mère obtint du président Wilson que sa peine soit commuée en réclusion à perpétuité, avant de passer dix-sept ans à Alcatraz.

 

Comment s’évader d’Alcatraz ?

 

Durant les 29 ans d'opération de la prison de 1934 à 1963, 36 détenus ont essayé de s'évader lors de 14 tentatives différentes. Sur ces 36 évadés, 23 furent rattrapés, six furent tués par balle et cinq se sont enfuis par la mer et ne furent jamais retrouvés (présumés noyés). Deux prisonniers furent exécutés dans une chambre à gaz de la prison d'État de San Quentin (Californie) pour leur rôle dans la mort d'un gardien durant leur tentative d'évasion d'Alcatraz du 2 au 4 mai 1946, ce que l'on appela plus tard la bataille d'Alcatraz. Officiellement, aucun détenu n'est jamais parvenu à s'évader totalement d'Alcatraz en rejoignant le continent. 

 

Pourtant, le 11 juin 1962.

 

L'évasion du 11 juin 1962 avait trois principaux protagonistes. Frank Morris était un multirécidiviste. A 36 ans, il avait un casier judiciaire long comme le bras, pour l'essentiel des cambriolages et des braquages, des condamnations pénales, dès ses 13 ans et il était surtout doté d'un QI hors norme de 133. Morris a été transféré à Alcatraz en 1960. Les deux complices de Morris étaient les frères John et Clarence Anglin, 32 et 31 ans. Les deux frères s'étaient spécialisés dans leurs jeunes années dans des braquages de banques ou de commerces. John et Clarence ont été incarcérés à Alcatraz respectivement en 1960 et en janvier 1961. Morris avait repéré que, juste derrière le mur du fond de leur cellule, se trouvait un couloir de service. À l'aide de cuillères et de différents ustensiles fauchés dans la prison, le trio a percé le mur de la cellule, derrière une grille de ventilation située juste en dessous de leur lavabo. Derrière le mur, un couloir de service très étroit de 91 cm de large. Durant six mois, les futurs évadés ont creusé le mur, cachant leur excavation et leurs élargissements en repositionnant la grille de ventilation. Dans le même temps, Morris et ses complices ont élaboré d'autres préparatifs. Ils ont fabriqué de fausses têtes peintes en papier mâché à glisser sous leur couverture pour feindre d'être toujours endormi. Et aussi confectionné un radeau de fortune en cousant ensemble une cinquantaine de vieux manteaux de pluie et de gilets de sauvetage d'après un schéma vu dans un magazine scientifique à la bibliothèque d'Alcatraz. La ruse des têtes en papier mâché va réussir pleinement : l'évasion ne sera découverte qu'au matin du 12 juin 1962. La police retrouvera plus tard des restes du radeau, mais aucun corps ne sera jamais repêché et le FBI conclura à une noyade du trio... tout en gardant les trois hommes dans ses listes de recherche. On n'a jamais su ce qu'il était advenu de Frank Morris et des frères Anglin. La famille Anglin a toutefois reçu d'étranges cartes de Noël en 2013 et quelques vieilles photos manifestement prises en Amérique du Sud où on a cru reconnaître John et Clarence... Le pénitencier d'Alcatraz a quoiqu'il en soit été fermé le 21 mars 1963, quelques mois à peine après cette évasion "impossible".

 

Que reste-t-il d’Alcatraz ?

 

Bien entendu, la prison a inspiré quantité de film et de romans. En 1972, le Congrès américain créa la Golden Gate National Recreation Area (« zone récréative nationale du Golden Gate ») dans lequel l'ensemble d'Alcatraz fut intégré. L'île d'Alcatraz fut classée sur le Registre national des lieux historiques en 1976, puis déclarée National Historic Landmarken 1986. Elle fut ouverte au public dès 1973 et devint rapidement un des lieux touristiques les plus fréquentés de San Francisco. Chaque année, plus d'un million de touristes visitent l'île et la prison d'Alcatraz. Ils peuvent notamment voir une collection d'objets retraçant la vie dans la forteresse du XIXe siècle et la prison du XXe siècle. 

 

Pour en savoir plus :

Pierre Odier, The Rock: a history of Alcatraz : the fort/the prison, 1982

 

En DVD : https://criminocorpus.hypotheses.org/78354

 

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28/08/2020
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Ellis Island : l’usine à fabriquer des Américains.

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La scène nous est familière. Nous l’avons vue sur des images d’archives en noir et blanc. Nous l’avons vue aussi reconstituée dans des films de fiction comme « L’Émigrant » de Charlie Chaplin, tourné en 1917, ou « America, America » d’Elia Kazan (1964). A chaque fois, la séquence est la même : un paquebot entre dans la baie de New York accompagné par un ballet des remorqueurs, des mugissements des sirènes et des cornes de brume. Il passe au pied de la statue de la Liberté, qui semble le saluer en brandissant son flambeau. Sur le pont, les passagers sont assemblés par grappes. Certains agitent les bras, lèvent leur chapeau vers le ciel, d’autres se tiennent immobiles, écrasés d’émotion ou d’appréhension peut-être. Ce qui est trompeur, toutefois, dans ces images d’étrangers arrivant en foule à New York, c’est qu’elles donnent l’impression d’un voyage qui s’achève. Or ce n’était pas le cas. Les nouveaux venus n’étaient pas tirés d’affaire. Tous, ou presque tous, allaient devoir subir de stricts contrôles sur Ellis Island, le « filtre » administratif où siégeaient les services du Bureau fédéral de l’Immigration. En clair, avant de devenir Américains, il restait à ces exilés des heures intenses et angoissantes à vivre. Et pour certains, l’aventure allait s’arrêter là.

 

Une étape dans la politique migratoire des États-Unis.

 

À partir de l’arrivée des « Pèlerins » en 1620 avec le Mayflower, l’histoire du peuplement du continent nord-américain se fait sous le double signe d’une immigration européenne (essentiellement anglo-saxonne), et d’une « immigration forcée » africaine, l’esclavage. Les populations autochtones (les Amérindiens) sont décimées et refoulées de plus en plus vers l’intérieur des terres. Au XIXe siècle, et particulièrement à partir du milieu du siècle, l’histoire du peuplement des États-Unis rentre dans l’ère des migrations de masse. Quinze millions d’immigrants arrivent entre 1820 (date des premières statistiques) et 1890, plus de dix-huit millions entre 1890 et 1920, un pic étant atteint entre 1901 et 1910.

L’explosion démographique européenne (passée de 140 à 250 millions entre 1750 et 1845), diverses crises agricoles (la plus tristement célèbre étant la grande famine irlandaise de 1845-49) mais aussi exils politiques liés aux révolutions et soulèvements qui marquent le XIXe siècle en Europe expliquent l’importance de ces migrations. À partir des années 1880, des migrants venus d’Europe du Sud et de l’Est commencent à affluer. Les Italiens sont de plus en plus nombreux (la moitié d’ailleurs de ceux qui arrivent avant 1910 retourneront par la suite s’installer dans leur pays d’origine), ainsi que les Polonais venus de Russie, de Prusse et d’Autriche. Des Juifs arrivent de toute l’Europe orientale, mais surtout de Russie, où les Juifs sont confinés dans une « zone de résidence », et soumis depuis 1881 à des lois antisémites et des pogromes de plus en plus fréquents.

En moindre nombre, des migrants originaires des Balkans (Tchèques, Hongrois, Roumains, Albanais, Bulgares, Grecs) et d’Asie mineure (Arméniens, Syriens, Turcs) affluent aussi vers les États-Unis.

Un mouvement d’opinion naît pour limiter l’immigration aux États-Unis, représenté par exemple par la Boston Immigration Restriction League créée en 1894.

Une politique de sélection des entrées est alors progressivement mise en place, fondée notamment sur des principes eugénistes :

-        1875 : interdiction de l’entrée sur le sol de États-Unis aux prostituées et criminels ;

-       1882, aux malades mentaux et ceux pouvant devenir une charge pour l’État ;

-       1891 aux polygames, aux porteurs de maladies contagieuses et à quiconque ayant été arrêté pour atteinte à la morale). 

Des raisons politiques sont aussi à l’origine de certaines lois (1903 : fermeture des frontières aux anarchistes étrangers à la suite de l’assassinat du président Mac Kinley ; 1907 : interdiction d’entrée aux enfants de moins de 16 ans non accompagnés pour éviter le travail des enfants).

En 1917 est introduit un « literacy test », destiné à exclure de l’entrée sur le sol américain les postulants à l’immigration qui ne savent ni lire ni écrire. Le test consiste en la lecture d’un texte de moins de cent mots dans une langue au choix de l’impétrant. Il s’agit aussi d’un moyen détourné de refouler une partie des « nouveaux immigrants » (Italiens, Juifs, Polonais, Slovaques), chez qui les taux d’analphabétisme sont beaucoup plus importants que chez les ressortissants de « l’ancienne immigration » (Allemands, Anglais, Scandinaves, Irlandais)

De plus en plus, la sélection des migrants se fait sur des critères de nationalité et de « race ». Ainsi, le « Chinese Exclusion Act » de 1882 (en vigueur jusqu’en 1943) interdit l’entrée aux Chinois, tandis qu’une série de « Gentlemen’s agreements » (1907 et 1908) limite très fortement l’immigration des Japonais. Finalement, en 1921, une loi des quotas est votée, qui sélectionne les immigrants (donc la population future) en fonction de l’immigration passée : pour chaque groupe national sont admis chaque année 3 % du nombre des nationaux de ce groupe vivant aux États-Unis en 1910. La loi de 1924 favorise plus encore les groupes d’immigrants les plus anciens (2% de chaque groupe dénombré en 1890). Cette politique des quotas favorisant les « vieux » courants d’immigration reste en vigueur jusqu’en 1965.

 

L’installation d’Ellis Island. 

 

Avant 1890, les États, plutôt que le gouvernement fédéral, régulent l’immigration aux États-Unis. Castle Garden sert de centre d’immigration pour l’État de New York de 1855 à 1890. Environ huit millions d’immigrants, pour la plupart issus d’Europe du Nord et de l’Ouest, sont passés par ses portes. Lorsque l’immigration s’accélère, à la fin du XIXe, Castle Garden ne suffit plus à leur accueil. Le gouvernement fédéral intervient alors et construit un nouveau centre d’immigration sur Ellis Island. Ellis Island est à l’origine un îlot minuscule, 1,2 ha à l’origine, moins que la base de la tour Eiffel, un banc de sable boueux posé à l’embouchure de l’Hudson. Grâce à la terre récupérée lors du percement du métro new-yorkais, on lui a fait atteindre une superficie de 11 hectares, soit l’équivalent de quinze terrains de football, et on lui a donné la forme d’un U afin que les bateaux viennent s’amarrer dans son échancrure. Avant l’arrivée des colons européens au XVIe siècle, les Indiens algonquins avaient baptisé l’endroit « Kioshk », l’île aux Mouettes, car seuls ces volatiles y vivaient. Les Hollandais l’ont appelé « Oyster Island », l’île de l’Huître, du fait des mollusques qu’on y trouvait. En 1765, après qu’on y ait pendu le pirate Anderson, le nom est devenu « Gibbet Island », l’île du Gibet. La dénomination officielle et définitive d’Ellis Island s’est imposée en 1808, quand le gouvernement fédéral a racheté l’îlot pour la somme de 10 000 dollars (l’équivalent de 160 000 euros aujourd’hui) à Samuel Ellis, son propriétaire, patron d’une auberge pour pêcheurs. Qui aurait cru que cette miette de terre perdue acquerrait un jour une renommée mondiale ? Le 1er janvier 1892, le nouveau centre d’immigration ouvre ses portes. Il est imprudemment construit en bois, en pin de Géorgie. Cinq ans plus tard, un incendie détruit le tout, et notamment les archives. On perd toute trace administrative des premiers millions d’immigrants accueillis à Ellis Island. Les travaux de reconstruction, « en dur » cette fois, rondement menés, sont terminés dès 1900. Pour un budget d’un million et demi de dollars (environ 34 millions d’euros), en s’inspirant des techniques d’édification des gares parisiennes, les architectes Edward Lippicot Tilton et William A. Boring font surgir de terre un château de briques rouges et de pierres blanches de style Renaissance française. C’est nettement plus grandiose que les anciens bâtiments façon caserne. Les bâtisseurs, en outre, ont prévu large : le Grand Hall d’enregistrement peut contenir 5 000 personnes, les cuisines peuvent en nourrir autant, plusieurs fois par jour, et on trouve aussi des garderies pour les enfants, des salles de douches, des dortoirs ainsi que des locaux de quarantaine.

On a dit qu’Ellis Island était la porte de l’Amérique, la Golden Door (la « Porte dorée »). On aurait pu dire aussi bien la porte étroite, compte tenu de ses dimensions… Pourtant, entre la fin du XIXe siècle et l’entre-deux-guerres, en à peine plus de trois décennies, 16 millions de personnes sont passées par ce goulet d’étranglement. Un flux de population sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

 

Welcome to America. 

 

A partir de Hambourg, de Liverpool ou du Havre, la traversée durait en moyenne une dizaine de jours, mais bien plus, près de trois semaines, au départ de Naples. Les plus fortunés des migrants s’offraient un billet de première ou de deuxième classe et voyageaient dans des conditions décentes. Pour les autres, les passagers de troisième classe, l’expérience était pénible. On les entassait dans l’entrepont, c’est-à-dire en dessous de la ligne de flottaison, dans de vastes dortoirs où la literie se résumait à des alignements de paillasses superposées. Aucune vue sur l’extérieur, aucune aération, une chaleur étouffante. A l’arrivée à New York, les passagers de première et deuxième classe reçoivent à bord les visites de routine, médecin, employé de l’administration fédérale, avant d’être conduits à Manhattan sans plus de formalités. Ils ont de quoi subvenir à leurs besoins, l’État ne risque pas de les avoir à sa charge… Ils sont d’emblée citoyens des États-Unis. Les passagers de troisième classe doivent en revanche passer par Ellis Island et se soumettre à des inspections plus sérieuses. Ils portent leur plus beau costume ou plus belle robe pour faire une bonne impression. Parfois les femmes portent sur elle tous les jupons, robes ou châles qu’elles peuvent mettre pour réduire le bagage. Chacun porte autour du cou ou épinglée à ses vêtements une étiquette indiquant le nom du navire dans lequel la traversée a été effectuée : les compagnies maritimes sont responsables, à leurs frais, du retour de l’immigrant s’il est refoulé.

Les immigrants passent d’abord un examen médical sommaire, destiné à déceler les infirmités les plus courantes et les signes de maladies notoires qui peuvent entraîner une interdiction d’entrée dans le territoire (notamment à partir des lois de 1891). Les médecins de la Santé Publique à Ellis Island sont devenus très performants lors de ces « 6 secondes d’examen médical ».  En 1916, on disait qu’un médecin du site pouvait d’un simple coup d’œil identifier plusieurs affections physiques, allant de l’anémie au goitre. Les personnes suspectes sont marquées à la craie d’une lettre indiquant la nature de l’infirmité : F (face) pour les affections au visage, E ou EC (eyes) pour les maladies des yeux, H (heart) pour les maladies du cœur, L (lameness) pour la claudication, N (neck) pour les goitreux, S (senility) pour les très âgés pouvant être une charge pour la société, etc... Le signe X indique que la personne est suspectée d’avoir une maladie mentale et le signe (X) qu’elle est réellement atteinte de ce type de maladie. Si certaines maladies n’entraînent pas la mise en quarantaine ou une hospitalisation temporaire, d’autres comme la tuberculose, la lèpre et surtout le trachome[1] , qui sévit alors en Europe de l’Est, entraînent le retour au port d’embarquement aux frais de la compagnie de navigation.

Une fois l’examen médical terminé, place aux vérifications légales et administratives. Les immigrants sont dirigés vers le grand hall, qui est aussi la salle des enregistrements. L’attente peut y être longue : on accueille parfois dans cette salle gigantesque plus de 10 000 personnes en une journée, on en a compté 11 747, le 17 avril 1907, record absolu ! Quand son tour arrive, le nouvel arrivant est interrogé par un inspecteur des services de l’immigration qui lui pose, assisté d’un traducteur, une trentaine de questions. La plupart n’a trait qu’à des confirmations d’état civil, mais certaines sont étonnantes : êtes-vous en possession de 50 dollars ? Pouvez-vous nous montrer cet argent ? Avez-vous déjà été emprisonné, interné pour troubles mentaux ? Êtes-vous polygame ? Êtes-vous anarchiste ? Lors de ces entretiens, les agents fédéraux avaient tendance à « américaniser » les patronymes de leurs interlocuteurs. On raconte l’histoire d’un juif allemand, si déstabilisé par l’avalanche des questions que quand on a lui demandé son nom, il a répondu « Ich habe vergessen » (« J’ai oublié »). Le fonctionnaire, sans ciller, l’a inscrit sous le nom de Ferguson.

Sur la masse des étrangers débarqués à Ellis Island, 80 % ont entendu résonner la phrase rituelle d’acceptation, « Welcome to America », et se sont retrouvés dans les rues de New York, totalement libres de leurs mouvements, au bout de seulement quatre ou cinq heures ; 18 % ont connu le même sort heureux après avoir été retenus dans l’île quelques jours ou quelques semaines. Après, ils devaient se construire une autre vie aux États-Unis, mais ça, c’est une autre histoire. Au final, seuls 2 % se sont vu réexpédier d’où ils venaient pour des raisons d’ordre juridique ou médical, soit sur la durée de fonctionnement du centre, environ 250 000 personnes. La première personne accueillie à Ellis Island, le 1er janvier 1892, avait été Annie Moore, une Irlandaise aux joues rouges de 15 ans, venue retrouver ses parents à New York, la municipalité lui avait offert une belle pièce de 10 dollars en or. Le dernier détenu à vider les lieux, le 12 novembre 1954, a été un marin norvégien nommé Arne Petersen. 

 

Que reste-t-il d’Ellis Island ?

 

Depuis, les bâtiments ont été classés monument national, au même titre que le mont Rushmore (la montagne du Dakota du Sud, sur laquelle sont sculptés les bustes de quatre grands présidents américains, George Washington, Thomas Jefferson, Theodore Roosevelt et Abraham Lincoln) et la statue de la Liberté. On y découvre le musée de l’Immigration. Tous ceux qui l’ont visité le disent : on est saisi d’émotion dans le grand hall par la solennité des lieux, comme si l’on sentait encore la foule grave et craintive des immigrants. Plus de 100 millions d’Américains ont aujourd’hui un ancêtre qui est passé par Ellis Island. Ce qui fait dire à Georges Perec, avec son sens de la formule, qu’Ellis Island n’a été « rien d’autre qu’une usine à fabriquer des Américains […] aussi rapide et efficace qu’une charcuterie de Chicago. A un bout de la chaîne, on met un Irlandais, un juif d’Ukraine ou un Italien des Pouilles, à l’autre bout, après inspection des yeux, inspection des poches, vaccination, désinfection, il en sort un Américain ». 

 

Pour en savoir plus :

 

https://www.histoire-immigration.fr/musee-numerique/expositions-temporaires/portraits-d-ellis-island-1905-1920-augustus-frederick

 

https://www.babelio.com/livres/Perec-Ellis-Island/66532

 

https://www.pointculture.be/magazine/articles/focus/ellis-island-lusine-a-fabriquer-des-americains/

 
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[1] Le trachome est une infection oculaire bactérienne non spécifique et contagieuse, pouvant conduire à la cécité.

 


13/08/2020
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Les mille et une vies de Richard Francis Burton

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Officier militaire aux colonies, écrivain, poète, traducteur, anthropologue, linguiste, diplomate, orientaliste, théoricien de l'escrime et maître soufi : l'explorateur anglais Richard Francis Burton (1821-1890) eut mille vies. Ce voyageur inlassable, qui parlait 29 langues et 11 dialectes, fut le premier à traduire le Kâmasûtra et Les Mille et Une Nuits dans leur version non expurgée ; il traînait en outre une réputation sulfureuse qu'il devait à son intérêt ethnographique pour les pratiques sexuelles les plus exotiques. En Inde, il participa à une enquête secrète dans un lupanar, ce qui lui valut longtemps d'être soupçonné d'homosexualité (celle-ci était considérée comme un crime particulièrement grave dans l'Angleterre victorienne). Toute sa vie, Burton se plut à entretenir cette réputation scandaleuse, se vantant d'avoir "commis tous les péchés du Décalogue"...

 

Une jeunesse itinérante.

 

Richard Francis Burton nait à Torquay, dans le Devon (Royaume-Uni), le 19 mars 1921. Son père est le capitaine Joseph Netterville Burton, un officier de l'armée britannique d'origine irlandaise. Sa mère, Martha Baker, est l'héritière d'un esquire[1] fortuné du Hertfordshire. Le couple a eu deux autres enfants, Maria Katherine Elizabeth en 1823 et Edward Joseph en 1824. L’enfance de Richard est placée d’emblée sous le signe du voyage. En 1825, sa famille s’installe à Tours puis, au cours des années suivantes, elle déménage en Italie et dans la banlieue de Londres. Faisant preuve d’un don précoce pour les langues, il apprend rapidement à parler le français, l’italien et le latin, s’y ajoutent quelques dialectes comme le napolitain. Il entre au Trinity collège d’Oxford à l’automne 1840. Malgré son intelligence et ses compétences hors pairs, il devient vite le bouc-émissaire de ses professeurs et de ses camarades. Outre sa passion pour les langues, il étudie la fauconnerie et l’escrime. Il se distingue déjà par sa farouche indépendance d’esprit et son indiscipline. 

 

Une carrière militaire 

 

En 1842, selon ses propres mots, « bon à rien d'autre qu'à se faire tirer dessus pour six pence par jour », il s’engage dans l’armée de la compagnie anglaise des Indes orientales dans l’espoir de partir combattre en Afghanistan. Ce conflit s’achevant avant son incorporation, il est affecté en Inde, au 18e régiment d’infanterie indigène de Bombay basé à Gujarat, un régiment placé sous les ordres du général Charles James Napier. Dès son arrivée, il fait étalage de ses capacités à parler couramment l’hindoustani (qu’il a appris à Londres), le gujarâtî et le marâthî aussi bien que le persan et l’arabe (qu’il a commencé à étudier en autodidacte à Oxford). Ces dons pour les langues et l’ailleurs, son appétence pour les cultures et les moeurs locales, troublent ses camarades qui ne tardent pas à l’accuser de « tourner indigène ». Il se fait traiter de « nègre blanc », cela l’indiffère. Burton cultive avec soin sa singularité, entretenant par exemple une ménagerie de singes apprivoisés avec pour objectif d’apprendre leur langage ! On lui confie la mission d'établir le relevé topographique du Sind[2], et c'est pour lui l'occasion d'apprendre à se servir des instruments de mesure qui lui seront plus tard utiles dans son métier d'explorateur. C'est à cette époque qu'il prend l'habitude de voyager déguisé. Sous le nom de Mirza Abdullah, il trompe souvent les gens du pays et ses camarades officiers qui ne parviennent pas à le reconnaître. Il se met à travailler comme agent pour le compte de Napier et bien que les détails de sa mission ne soient pas connus, on sait qu'il participa à une enquête secrète dans un lupanar réputé pour être fréquenté par des soldats anglais et où de jeunes garçons se prostituaient. Son intérêt de toujours pour les pratiques sexuelles l'amène à produire un rapport si détaillé et réaliste qu'il devait plus tard lui causer des ennuis, lorsque des lecteurs ultérieurs de ce rapport (dont on lui avait pourtant assuré qu'il resterait secret) en vinrent à croire que Burton avait pris part lui-même à certaines des activités qu'il y décrivait. Souffrant, il obtient un congé maladie de deux ans et est rapatrié en Europe en mars 1849. En 1850, il écrit son premier livre, Goa et la montagne bleue (Goa and the Blue Mountains), un guide de la région de Goa. Il se rend à Boulogne-sur-Mer pour y visiter l'école d'escrime et c'est là qu'il rencontre sa future femme Isabel Arundell, une jeune catholique de bonne famille.

 

Voyage à la Mecque (1853). 

 

Mû par son goût de l’aventure, Burton obtient un congé de la Compagnie anglaise des Indes orientales. Grâce au soutien de la « Royal Geographical Society », il est chargé d’explorer la péninsule arabique. Il en est convaincu : son séjour en Inde l’a familiarisé avec les moeurs et surtout les us et coutumes (notamment religieux) des musulmans qu’il a fréquentés. Grâce à son don pour les langues et sa ruse de prédilection – celle de s’habiller comme un local – il a appris beaucoup et vite. Il peut dès lors entreprendre ce qu’aucun « infidèle » n’a encore accompli : le hajj, soit un pèlerinage à Médine et à La Mecque. Interdites aux infidèles sous peine de mort, les villes saintes de l’islam n’ont été visitées, depuis la Renaissance, que par une poignée d’Européens généralement convertis. Burton prépare avec minutie son voyage clandestin par l’étude et la pratique de la religion, allant même jusqu’à se faire circoncire pour éviter d’être démasqué. Le récit de son pèlerinage (Une narration personnelle d'un pèlerinage de Médine à la Mecque) deviendra un classique de la littérature de voyage du XIXe siècle. « L’humour et la puissance d’évocation y côtoient sans cesse la plus époustouflante érudition », diront les spécialistes. Une certitude : il est le premier infidèle à rapporter des croquis et des mesures de la Kaaba.

 

Premières explorations (1854-1855)

 

Revenu au Caire depuis la Mecque, Burton s'embarque pour l'Inde et y rejoint son régiment. En mars 1854, il est muté au département politique de la Compagnie des Indes orientales et se rend à Aden sur la péninsule arabique afin d'y préparer une nouvelle expédition sous les auspices de la Société Royale de géographie. Il s'agit d'explorer l'intérieur des terres de la Somalie et au-delà, où il espère découvrir les grands lacs dont il avait entendu parler par les voyageurs arabes. Burton fait seul la première partie de son voyage. Il se fixe pour but la cité d'Harar, dans laquelle aucun Européen n'a jamais pénétré. En effet, selon une ancienne prophétie, la cité commencerait à décliner le jour où un chrétien parviendrait à l'intérieur.

 Burton, une fois de plus déguisé, passe l'essentiel de son temps dans le port de Zeilah, attendant qu'on lui confirme que la route d'Harar est sûre. Il atteint finalement Harar et est même introduit auprès de l'émir. Il séjourne dix jours dans la cité, officiellement comme invité, mais en réalité comme prisonnier. Après cette aventure, il fait des préparatifs pour repartir vers l'intérieur des terres accompagné des lieutenants J. Speke, G. E. Herne et William Stroyan ainsi que de nombreux porteurs africains. Avant que l'expédition ait pu lever le camp, elle est attaquée par des membres d'une tribu somalienne. Au cours de ce combat, Stroyan est tué et Speke capturé et blessé en onze endroits avant de parvenir à s'échapper. Burton a le visage transpercé d'une lance dont la pointe pénètre par une joue et ressort par l'autre. Cette blessure lui laissera une cicatrice caractéristique bien visible sur les portraits et les photographies. L'échec de cette expédition est jugé sévèrement par les autorités et une enquête de deux ans est menée pour déterminer dans quelle mesure Burton n'aurait pas porté la responsabilité du désastre. Même s'il sort blanchi de toute accusation, cela ne l'aidera pas dans sa carrière. Il décrit cette attaque dans son livre « Premiers pas en Afrique de l'Est »

 

Aux sources du Nil 

 

En 1856 la Société royale de géographie (Royal Geographical Society) finance une nouvelle expédition au départ de Zanzibar pour explorer une « mer intérieure » décrite par des marchands arabes et des esclaves. Cette mission doit étudier les tribus locales et déterminer quelles marchandises pourraient être exportées dans la région. On espère aussi secrètement que l'expédition parviendra à découvrir la source du Nil mais cet objectif n'avait pas été explicitement fixé. Dès le début, le voyage est perturbé par des problèmes tels que le recrutement de porteurs fiables, des vols de matériel et des désertions. Burton et Speke sont tous deux atteints de diverses maladies tropicales. Speke devient aveugle durant une partie du voyage et sourd d'une oreille en raison d'une infection survenue après avoir tenté d'en extraire un scarabée. Burton, quant à lui, est longtemps incapable de marcher et il faut le porter. L'expédition parvient au lac Tanganyika en février 1858. Burton est muet d'admiration à la vue de ce lac splendide, mais Speke en raison de sa cécité provisoire est incapable de distinguer l'étendue d'eau. À ce point de l'expédition, l'essentiel de leur matériel d'observation a été perdu, endommagé ou volé et ils sont dans l'impossibilité d'établir les relevés topographiques de la zone aussi bien qu'ils l'auraient désiré. Lors du voyage retour Burton tombe malade à son tour. Speke poursuit les explorations sans lui en se dirigeant vers le nord pour finalement parvenir, le 3 août 1858, au lac Ukéréoué, qu'il baptise « Nyanza Victoria » (lac Victoria), du prénom de la souveraine régnante d'Angleterre. De retour auprès de son chef d’expédition alité, John Speke lui fait ainsi part de sa découverte malgré moult observations imprécises.  Ne disposant d’aucun instrument ad hoc, Speke effectue une carte grossière des environs. Plus élevé en altitude (1 135 mètres) et plus au nord que le lac Tanganyika, le lac Victoria est le réservoir naturel du grand fleuve, c’est évident pour lui ! La logique joue en sa faveur. Sa découverte est cependant invérifiable. Il n’est d’ailleurs pas du tout évident qu’une rivière débouche au nord du lac. C’est ce que lui objecte Burton, ce qui l’agace prodigieusement. Cette différence d’appréciation signe la rupture définitive entre les deux hommes qui repartent malgré tout ensemble vers Zanzibar, qu’ils atteignent le 4 mars 1859.  En 1860, Burton est de retour à Londres. En octobre de la même année, en compagnie de James Augustus Grant, Speke repart en expédition. Les deux explorateurs tentent alors de suivre le cours d’un fleuve vers le nord afin de confirmer leur hypothèse. Le terrain devient trop difficile, les obligeant à d’incessants détours et leur faisant finalement perdre la trace du cours d’eau. Malgré des résultats de nouveau peu probants, Speke rejoint Khartoum au Soudan d’où il envoie un télégramme très surprenant : « Le problème du Nil est résolu ». L’annonce fait l’effet d’une bombe à Londres, puis d’un pétard mouillé. Ses relevés et mesures demeurent encore trop imprécis. Ces doutes n’empêchent pas Speke de publier en 1863 le Journal de la découverte de la source du Nil (The Journal of the Discovery of the Source of the Nile). Le débat n’est donc toujours pas tranché, d’autant que les coulisses de la récente expédition de Speke sont peu reluisantes. Il s’est révélé être finalement un piètre chef d’expédition. S’en suit une invraisemblable polémique entre Burton et Speke, qui fait la joie des bookmakers. Pour trancher le différend, la Royal Geographical Society décide d’organiser une conférence publique durant laquelle Burton et Speke pourront avancer leurs arguments. Elle est prévue le 16 septembre 1864. Mais la veille de celui-ci, Speke meurt d'un coup de feu survenu au cours d'une partie de chasse qui avait lieu dans le domaine voisin d'un de ses parents. En l'absence de témoin direct, le bruit se répand d'abord qu'il s'est suicidé et c'est le policier chargé de l'enquête qui conclut à un accident de chasse (pour la plupart des biographes, la thèse du suicide reste cependant la plus crédible). C'est finalement l'explorateur britannique Henry Morton Stanley qui confirma la véracité de la découverte de Speke, en naviguant autour du lac Victoria et en se rendant compte de l'existence des chutes de Ripon sur la rive nord du lac. 

 

Diplomate et écrivain. 

 

Ce drame bouleverse tellement Burton qu’il décide d’annuler son intervention en public. Il ne parlera plus de ces expéditions maudites vers les grands Lacs d’Afrique. Plus jamais, il ne conduira d’expéditions d’envergure pour son pays. Il lui faut trouver de nouveaux défis.

Et c’est sur le champ diplomatique, mais aussi sur le plan littéraire, qu’il va désormais s’épanouir. Il sera ainsi le traducteur de The « Book of the Thousand Nights » and a Night (Les Mille et Une Nuits) en 1885. Là encore, il va se distinguer pour son côté iconoclaste, et sa volonté délibérée d’aller à l’encontre des mœurs d’alors. Ses contributions les plus connues sont à l’époque jugées osées, voire pornographiques. Il est ainsi le traducteur de « The Kama Sutra of Vatsyayana » en 1883. Dans une société très puritaine, ses écrits heurtent. Sa franchise concernant le sexe et la sexualité est nouvelle et inhabituelle. Un penchant qu’il ne manque d’ailleurs jamais de relater dans ses récits de voyage. Outre les plaisirs de la chair, Burton confesse avoir été un grand buveur et fait usage aussi bien de haschisch que d’opium.   Son manque de respect pour l’autorité et les conventions freinent sa carrière dans le corps diplomatique, comme auparavant dans l’armée. « C’est tout simplement un diable d’homme mû par le démon de l’aventure » écrira l’un de ses biographes. Burton est assurément un « collectionneur de mondes » (selon l’écrivain Ilija Trojanow), un touche-à-tout, dont les expéditions et l’oeuvre littéraire font aujourd’hui résonance, tant son audace, son esprit d’ouverture, sa vision du monde et ses valeurs sont avant-gardistes. Richard F. Burton est mort le 20 octobre 1890 à Trieste en Italie. Sa veuve Isabel n’hésitera pas à brûler nombre des écrits de son époux, dont des traductions d’ouvrages jugées trop sulfureuses. Un geste condamnable qu’elle justifiera en prétendant avant tout avoir voulu protéger la réputation de son défunt mari, pour ensuite arguer avoir respecté ses dernières volontés. Quoiqu’il en soit, les expéditions, les voyages, les écrits et le franc-parler du « mouton noir de l’ère victorienne » vont achever de façonner sa légende. Incorrigible Burton !

 

Pour en savoir plus :

 

  • Ghislain de Diesbach, Richard Burton, Paris, Presses Universitaires de France, 2009.
  • Le film « Aux sources du Nil (Mountains of the Moon, 1990) » de Bob Rafelson conte les mésaventures en Afrique de Richard Francis Burton (interprété par l'acteur irlandais Patrick Bergin) et John Hanning Speke, officier de l'armée britannique, pour mettre à jour un des grands mystères de l'époque: où se trouve la source du Nil. Le film est tiré du roman de William Harrison « Burton et Speke » (Burton and Speke) (1984). 

 

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[1] Membre de la gentry britannique. 

[2] Région du Pakistan.


02/05/2020
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Marguerite Steinheil : le procès d’une femme du monde.

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Dans la mémoire collective, Marguerite Steinheil aurait pu rester la « connaissance » du président Félix Faure, « la connaissance sortie par la porte de derrière ». La vie n’en a pas voulu ainsi. En 1909, dans le contexte encore brûlant de l’affaire Dreyfus, elle se retrouve au cœur d’un procès, accusée d’assassinat. Une affaire à rebondissements qui mêle meurtre de sang-froid, liaisons secrètes, documents et bijoux volés.

 

Une jeunesse dorée.

 

Marguerite est née dans une famille bourgeoise d’industriels alsaciens. Fille adorée de son père, elle vit dans l’aisance et affirme dès le départ un caractère libre. Dans ce monde où les mariages scellent l’alliance et le partage des fortunes, elle affirme une volonté d’indépendance, une distance vis-à-vis des convenances. Âgée de vingt ans, elle se rend à Bayonne chez sa sœur aînée afin de se changer les idées ; elle y rencontre Adolphe Steinheil, neveu du peintre Meissonier. Elle le retrouve plus tard au pays basque, où il exécute des fresques pour la cathédrale de Bayonne. Le 9 juillet 1890, elle l'épouse au temple protestant de la petite ville de Beaucourt où elle est née vingt-et-un ans plus tôt. Ils ont une fille, Marthe. Mais bientôt, la mésentente s’installe au sein du couple, qui évite le divorce mais vit sans intimité. Désormais, elle comme lui mènent librement leur vie sentimentale.

 

La rencontre avec Félix Faure. 

 

Elle rejoint Adolphe à Paris et quitte du même coup sa province étriquée. Femme cultivée, elle ouvre sa maison aux esprits et plumes de son temps, sa table et son salon devenant rapidement le lieu de rendez-vous des personnes en vogue. Son salon est fréquenté par la bonne société : Gounod, Lesseps, Massenet, Coppée, Zola, Loti font partie de ses invités. En 1897, lors d'un séjour à Chamonix, elle est présentée au président Félix Faure, qui confie une commande officielle à son époux. Cette commande donne souvent l'occasion au président de se rendre impasse Ronsin à Paris, dans la villa du couple Steinheil. Bientôt, Marguerite Steinheil devient la maîtresse du chef de l'État et le rejoint régulièrement dans le « Salon bleu », pièce discrète et intime située au rez-de-chaussée de l'Élysée. Félix Faure entretient alors le projet de divorcer de son épouse Berthe, afin d'épouser Marguerite, en seconde noces. Tout semblait bien aller jusqu’à la date fatidique du 16 février 1899. Ce jour-là, comme d’habitude, elle rend visite au président et quelques instants après son arrivée, les domestiques entendent des coups de sonnette et accourent dans le Salon bleu : allongé sur un divan, pantalon et caleçon descendus sur les chevilles, Félix Faure râle tandis que Marguerite Steinheil rajuste avec précipitation ses vêtements en désordre. Le chef de l'État meurt quelques heures plus tard. Les circonstances exactes de la mort sont vite connues des gens « bien informés ». Un journal parisien titre « Félix Faure a trop sacrifié à Vénus ». Quant aux beaux esprits, ils y vont tous de leurs jeux de mots pour brocarder cet évènement peu commun.  On attribue à Clemenceau ce fameux mot d'esprit: « Il se voulait César, mais ne fut que Pompée ». Les circonstances de la mort de Félix Faure valent à sa maîtresse le sobriquet de « la pompe funèbre ». Concernant les causes de la mort de Félix Faure, les médecins de l'époque parlent officiellement d'apoplexie, mais il est possible qu'elle résulte de l'absorption d'une trop forte dose de cantharide officinale, puissant aphrodisiaque mais aux effets secondaires importants.  

La vie mondaine retrouve ses droits. 

 

L’affaire se tasse, Emile Loubet est élu Président, et Marguerite Steinheil tente de se faire discrète.  Mais riche de sa réputation, elle réintègre les hautes sphères politiques françaises et connaît de nombreux amants célèbres. On peut notamment citer le ministre Aristide Briand mais aussi le roi du Cambodge. Marguerite écrit dans son journal toutes ses péripéties, mais aussi ses rencontres. Cependant ces documents ne sont pas des sources sûres car elle se révèle quelque peu menteuse et souvent dans l’exagération.  Ainsi elle raconte la visite d’un mystérieux visiteur allemand qui leur rachète l’une après l’autre les perles d’un collier autrefois offert par Félix Faure (le « collier présidentiel ») et leur réclame le manuscrit des Mémoires du président défunt. Ce dernier point prête au doute car on ne voit pas pourquoi et comment Marguerite Steinheil, qui n'est pas retournée à l’Élysée après la mort de Félix Faure, peut se retrouver en possession des mémoires présidentielles. Le 7 avril 1908, Adolphe Steinheil expose des toiles dans son atelier, attirant le Tout-Paris. L'afflux de visiteurs laisse à supposer qu'ils sont plus attirés par l'espoir de croiser Marguerite Steinheil que par la qualité artistique des réalisations du peintre...En outre, Marguerite pose pour des artistes : par exemple, la statue représentant La Muse de la Source, œuvre du sculpteur marseillais Jean-Baptiste Hugues lui est fortement ressemblante. Cette statue qui, après le 4 janvier 1910, trône au palais du Luxembourg est déplacée en 1986 au musée d'Orsay.

 

Sombre histoire d’un double meurtre.

 

Le 31 mai 1908, l’un des domestiques du couple Steinheil découvre les corps sans vie de madame Japy, la mère de Marguerite et de monsieur Steinheil. L’affaire provoque la stupeur du « grand monde ». Marguerite Steinheil, ligotée, raconte aux enquêteurs que trois personnes armées sont entrées chez elle pendant la nuit pour lui dérober sa fortune. La presse parisienne fait ses gros titres avec « Le crime de l’impasse Ronsin ». Mais rapidement, les enquêteurs réalisent que les accusations de Marguerite Steinheil ne coïncident pas avec les faits. Plusieurs éléments à charge sont relevés par les enquêteurs : les liens trop lâches qui n’ont pas laissé de marque aux poignets de la victime, l’absence de trace d’effraction ou d’empreinte de pas, la tâche d’encre retrouvée près du corps de monsieur Steinheil et sur le genou de sa femme… Les bijoux déclarés volés sont retrouvés chez un bijoutier qui affirme que c’est madame Steinheil elle-même qui les lui a donnés en lui demandant de les faire fondre. Les journaux sont catégoriques, la bourgeoise ment. A la question « Pourquoi vous ont-ils épargnée ? », elle répond énigmatiquement qu’ils l’ont prise pour une enfant, ce qui alimente encore les ragots.

 

Un procès spectacle. 

 

Le 4 novembre 1908, Marguerite Steinheil est arrêtée sur ordre du juge Leydet et incarcérée pendant 300 jours à la prison Saint-Lazare. Ce même juge se récuse le 27 novembre en raison des relations qu’il a entretenues avec l’accusée ; un autre magistrat, monsieur André, est nommé à sa place. Une foule de badauds et de journalistes se presse au procès de cette femme du monde. La presse fait ses choux gras de l’affaire, surnomme la prévenue, « la veuve rouge ». Le procès s’ouvre le 3 novembre 1909, à la cour d’assises de Paris, sous l’égide de M. de Vallès. Les avocats de la défense sont Maîtres Antony Aubin et Landowski. Marguerite Steinheil est accusée de complicité dans le double meurtre de son mari et de sa mère. Elle offre un spectacle haut en couleur : lorsqu’on lui pose une question à laquelle elle ne peut répondre, elle se met aussitôt à pleurer et va jusqu’à s’évanouir. Les journalistes sont presqu’en manque de qualificatifs. Le grand Rochefort[1] la gratifie du qualificatif de « Sarah Bernhardt des Assises ». Pour d'autres journalistes, elle est la « Bovary de Montparnasse », la « du Barry du XVe », la « Marguerite de Bourgogne-Bellevue ». Bref, elle fascine tout le monde, ne cessant de mentir, de se contredire, d'accuser n'importe qui, y compris le fils de sa servante alsacienne, la dévouée Mariette Wolf. Elle s'évanouit comme il faut, quand il faut. Florilège de ces déclarations « Monsieur le président, vous avez l'air de m'accuser » ; « On n'accuse pas une femme d'avoir tué sa mère et son mari quand on n'en est pas sûr » ; « Je dis la vérité cette fois, je vous le jure... mes variations, c'est la preuve de mon innocence » ; « Ah, plaignez-moi, messieurs les jurés. Pardonnez-moi ma vie de femme. Je vous assure que j'ai plus pleuré que je n'ai été heureuse ».Durant tout le procès, Marguerite Steinheil s’en tient à son rôle de victime éplorée. Elle ment, blâme à tout-va et s’accuse parfois pour se rétracter ensuite.

De l’avis du ministère public, elle aurait commis ces crimes pour épouser un riche industriel rencontré plus tôt. Cette version est corroborée par des témoins qui affirment que le couple allait mal. L’opposition anti-dreyfusarde l’accuse également d’avoir empoisonné 10 ans plus tôt, pour le compte du syndicat juif, le président Félix Faure. L’affaire devient éminemment politique. On parle de Marguerite Steinheil dans les plus hautes sphères de l’Etat. C’est un véritable procès d’anthologie dont parle toute la société française.

Enième rebondissement, le procureur de la République Trouard-Triolle va faire basculer l’opinion : il affirme que l’accusée a eu un complice mais ne peut le nommer. Les médias vont alors tenter d’en savoir plus. Ce qui passionne d’autant plus l’opinion, c’est que même la justice ne sait comment aborder le sort de la veuve Steinheil.

 

Verdict et épilogue.

 

Le 14 novembre 1909, la plaidoirie de la défense dure 7 heures d’affilée. Après une délibération de 2 heures 30, les jurés, craignant une sentence trop sévère, répondent « non ». Elle est donc acquittée, mais la controverse ne s’arrête pas pour autant. En France, personne n’est convaincu de son innocence et lorsqu’elle s’enfuit en Angleterre, loin des journalistes, un écrivain anglais publie une enquête dans laquelle il l’accuse du double meurtre. Grâce à ses relations, elle parvient à faire retirer le livre des ventes. Ses déboires avec la justice tombent peu à peu dans l’oubli. A l’âge de 85 ans, elle termine sa vie en lady et baronne fortunée, loin des tribunaux. Reste une question : qui a tué le mari et la mère ?

 

Pour en savoir plus :

 

  • Pierre Darmon, Marguerite Steinheil, ingénue criminelle ? Éditions Perrin, Paris, 1996,  

 

  • Armand Lanoux, Madame Steinheil ou la Connaissance du président, Bernard Grasset, Paris, 1983, 

 

  • René Tavernier, Madame Steinheil, Ange ou démon? Favorite de la République, Presses de la Cité, Paris, 1974


[1] Journaliste parisien au parcours sinueux. 


25/04/2020
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Le Transsibérien : 9000 km dans le Far-Est.

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Le Transsibérien n'a cessé d'inspirer les écrivains tout au long du siècle en s'imposant progressivement comme un vecteur d'imaginaire, d'exotisme et d'aventures. 

Dès 1913, Blaise Cendrars publie « La prose du Transsibérien et de la Petite Jehanne de France », poésie épique du voyage et de la modernité. Entre le 28 mai et 14 juin 2010, seize écrivains français avaient alors été invités à bord du train Blaise-Cendrars, destination Vladivostok. A leur retour, ils ont publié des récits de voyage, des romans, des rêveries intimistes, tous hantés par cette inépuisable terre d'inspiration, révélée pour certains, renouvelée pour d'autres. Parmi eux, on trouve Maylis de Kerangal (Tangente vers l'est), Sylvie Germain (Le Monde sans vous), Olivier Rolin (Sibérie), Dominique Fernandez (Transsi­bérien), Mathias Enard (L'Alcool et la Nostalgie), ou encore Danièle Sallenave (Sibir). Ce train symbolise à la fois la victoire technique de l'homme sur les immensités eurasiennes et la conquête des grands espaces sauvages, recouverts par la neige et bloqués par la glace durant les mois d'hiver. Alors que défilent sous ses yeux de magnifiques paysages de déserts, de montagnes ou de taïgas, le voyageur découvre, au sein de wagons colorés, un monde typiquement russe, dont la chaleur et la sociabilité s'ordonnent autour de l'incontournable samovar. Comme son homologue du Far-West, le transsibérien n’est pas né avec un objectif purement touristique. Il est un des éléments clé de la conquête par l’empire russe, puis par l’Union Soviétique des vastes étendues sibériennes. 

 

Du projet à la construction.

 

L’intérêt des tsars pour la Sibérie remonte à la fin du XVIème siècle, lorsque les cosaques mettent la main, pour le compte du tsar, sur le bassin de l'Ob où les animaux à fourrure sont massacrés en quelques dizaines d'années. Qu'importe ! Les trappeurs poussent à l'est vers le bassin de l'Ienisseï puis de la Lena. Chaque année, des centaines de milliers de peaux transitent par la foire de Leipzig. Par milliers, trappeurs, serfs en fuite, ou aventuriers, franchissent l'Oural. Le gigantesque espace sibérien passe sous la domination des Russes qui atteignent le « Grand Océan » en 1649. « Alors que les colons d'Amérique du Nord n'ont pas encore franchi les Appalaches, voici les Russes sur le Pacifique. »Derrière les chasseurs et les marchands, l'État russe perçoit l'iassak (impôt) sur les populations autochtones tandis que se met en place une puissante « bureaucratie de la fourrure ». Sous le règne de Pierre le Grand, et bien avant des personnages comme Hitler ou Staline, les terres sibériennes sont utilisées comme camps de travaux forcés pour les prisonniers de l’empire. En ce temps-là, la route n’allait pas plus loin que Irkoutsk et le cheminement des hommes et des informations prenait plusieurs semaines. Au fil des années, celle-ci fut empruntée à son tour par des caravanes marchandes, mais rien n’avait encore été envisagé afin d’améliorer cet axe de communication même quand Voltaire, un grand russophile, et proche de l’empereur lui écrivait : « … Il est tout à fait envisageable de se rendre de Saint-Pétersbourg à Pékin par la terre en ne traversant qu’un nombre restreint de montagnes et de fleuves… ». Vers le milieu du XIXème siècle, le comte Mouraiev-Amourski, gouverneur de la Sibérie Orientale, fut l’instigateur du projet d’une voie reliant la Volga à l’Amour en essayant de faire comprendre à la cour du tsar Alexandre II l’importance d’une liaison à travers tout le pays et les retombées économiques qui pourraient en résulter. Pendant 30 ans, ce projet fut oublié par la cour mais pas par sa patrie. Le peuple sibérien tenait à faire entendre au tsar son sentiment d’abandon, il en fut de même pour les marchands réguliers arpentant la route menant à l’est. De son côté l’ouest de l’empire développait considérablement son réseau de chemin de fer et dans le monde la conquête de l’ouest faisait rage aux États-Unis. En juillet 1890, Saint-Pétersbourg est frappé de stupeur par les nouvelles alarmantes selon lesquelles la Chine avait commencé à construire un chemin de fer à la périphérie de l'Extrême-Orient russe. L'isolement de ses territoires asiatiques est la raison pour laquelle Saint-Pétersbourg prit peur quand on apprit les plans de la Chine visant à construire un chemin de fer à la périphérie de l'Extrême-Orient russe. La Chine, avec l'aide d’ingénieurs anglais, avait commencé à poser son chemin de fer depuis Pékin vers le nord, en direction de la Mandchourie puis vers la ville de Hunchun, située à la jonction de trois pays : la Chine, la Russie et la Corée, à seulement 100 kilomètres de Vladivostok.

À cette époque, la Chine comptait 400 millions d’habitants et les régions russes bordant le pays avaient une population inférieure à 2 millions de personnes. En août 1890, le ministre des Affaires étrangères de l'Empire russe, Nikolaï Guirs, déclare que la construction du chemin de fer Transsibérien était « d'une importance capitale ».

La géopolitique a vaincu les considérations financières, et Alexandre III charge le Prince héritier Nicolas de superviser personnellement la construction du chemin de fer à Vladivostok. La construction de « la grande route sibérienne », comme le chemin de fer transsibérien, était alors appelé, commence le 31 mai 1891.

 

La conquête du Far-Est.

 

Le Transsibérien se construisit simultanément à l’est et à l’ouest du pays, mais dès les premiers mois, sa construction se heurta aux difficultés climatiques du territoire russe. Une grande partie de la voie devait traverser des zones inhabitées ou très faiblement peuplées, des forêts denses et de grands marécages, des fleuves immenses et puissants, des lacs profonds et des terres gelées tout au long de l’année et le plus souvent très accidentées. La section du lac Baïkal fut une des plus dures à achever car, il fallut construire plusieurs tunnels et infrastructures de protection, briser d’énormes rochers afin de permettre l’ouverture d’une voie sécurisée. Très vite, les administrations se rendirent compte que le budget initial allait être dépassé et durent commencer une campagne de réduction des coûts. La partie occidentale du projet, étant plus à même de répondre à cette exigence, dut diminuer la hauteur des remblais, raccourcir les traverses, diminuer le nombre de gares et augmenter la distance entre chacune d’elle (environ 60 km, ce qui était le double de l’époque). Les moyens modernes d’infrastructures furent conservés pour l’érection de ponts au-dessus des principaux fleuves. Ceux concernant les cours les plus faibles seraient érigés en bois.

En 1904, les travaux n'étaient pas tout à fait achevés : il manquait une portion de la ligne aux alentours du lac Baïkal, posant d'énormes problèmes logistiques pendant la guerre russo-japonaise de 1904-1905. À la voie trop légère fut substituée une voie plus lourde, de façon à pouvoir augmenter la vitesse. Jusqu’au lac Baïkal la traction se faisait par des machines de type articulé Mallet, avec quatre essieux couplés et un essieu porteur à l’avant pour les trains de voyageurs et avec six essieux couplés pour les trains de marchandises. Au-delà, circulaient des locomotives compound à deux cylindres extérieurs et à cinq essieux, dont quatre couplés. Avant la construction de la voie ferrée qui contourne le lac Baïkal par sa côte sud (terminée en 1904), la traversée du lac se faisait en bac et il fallait l'aide d'un brise-glace en hiver.

 

Le Transsibérien traverse alors la Mandchourie en empruntant le chemin de fer de l’Est chinois. Mais, avec la perte de ce territoire par l'Empire russe en 1907, l'exploitation de la voie ferrée était devenue problématique. Le gouvernement a alors décidé de construire une voie qui passe plus au nord par le territoire russe (via la ville de Khabarovsk). La construction de cette œuvre magistrale fut terminée en 1916 avec l'ouverture du pont sur l’Amour à Khabarovsk. Elle passe désormais entièrement par le territoire russe et permit de relier l'est et l'ouest de la Russie. Les point de départ à Moscou se situent à la gare de Kazan et à la gare de Iaroslavl.

Tout au long de sa réalisation, jusqu’à 90.000 personnes ont œuvrés à l’aide de pelles et de pioches, dans des conditions de travail extrêmes. Ces travailleurs issus de tous horizons : bagnards, ouvriers de l’est et de l’ouest, soldats, savants et ingénieurs, peuple autochtone, mongoles, chinois. Tous travaillant, plus de 15h par jour, avec des moyens rudimentaires, en sous-alimentation et avec presque rien sur le dos, réussirent à progresser à plus de 620 km par an soit 1,5 fois la vitesse du Transocéanique en Amérique et sur un terrain bien plus inhospitalier. Le Transsibérien s’est vraiment construit de sueur et de sang. On déplore des milliers de morts durant ces douze années de labeur qui permirent l’ouverture de 7500 km de voie reliant la Sibérie à la Russie Occidentale en 1904 après avoir déplacé plus de 100 millions de mètres cubes de terres et de gravas, construit plus de 12 millions de logements de fortunes pour les travailleurs, posé plus d’1 million de tonnes de rails, réalisé près de 100 km de ponts, de tunnels et de galeries de protection. Sous la domination soviétique, le réseau du Transsibérien continua de se développer et de faire prospérer les régions qu’il traverse. Le lancement du projet Baïkal-Amour- Magistral (BAM) débuta afin d’éloigner le trafic marchand des frontières chinoises encore trop dangereuses. L’organisation stricte et militaire du régime en place fait des cheminots et des chefs de gares les pièces maîtresses d’une immense zone d’échange d’hommes et de marchandises où l’ordre et la ponctualité doivent régner. Sur tout le réseau les trains circulent à l’heure de Moscou. Cordon ombilical eurasien convoyant les nombreuses ressources naturelles sibériennes, il engrangea l'émergence de nouvelles grandes villes comme Novossibirsk ou Krasnoïarsk. De plus la découverte des gisements de gaz et de pétrole dans le Nord de la Sibérie dans les années 1950 relança l’économie régionale et la population qui passa de 10 millions en 1910 à plus de 23 millions d’habitants en 1960 au dépend des autochtones ne représentant, aujourd’hui, pas plus de 3% de la population. En parallèle, un processus de remplacement des vieux rails par de nouveaux en acier renforcé s'exécuta, le lancement de la campagne d’électrification des voies débuta et des ouvrages métalliques se substituèrent aux vieux ponts en bois des premières années de la ligne. Durant la Seconde guerre mondiale, Staline délocalisa les grandes industries militaires loin dans l’Oural, hors de la portée de l’aviation allemande, permettant en retour de faire acheminer des hommes et des ressources nécessaires pour le front.

 

Le Transsibérien aujourd’hui. 

 

Le développement du tourisme en Russie est possible grâce aux transformations sociales et spatiales que connaît le pays depuis la chute de l’Union Soviétique en 1991. Depuis la fin du régime communiste, les grandes villes russes se trouvent au centre de transformations économiques et sociales, avec l’affirmation d’une société de consommation associée à une sphère des loisirs. Depuis le début des années 1990, les touristes étrangers et russes réinvestissent les régions touristiques présentant un intérêt historique et culturel, comme les villes de Moscou, de Saint-Pétersbourg et celles de l’Anneau d’Or (Vladimir, Souzdal, Iaroslavl, etc.) L’organisation de voyages portant le nom « Transsibérien » destinés principalement à la clientèle étrangère commence après la chute du Rideau de fer au début des années 1990.  Le Transsibérien n’est pas seulement une voie reliant Moscou à l’Asie orientale sur 9288 kilomètres ou une ligne traversant 20 entités régionales, 5 régions et plus de 990 gares parmi lesquelles se trouvent de grandes villes comme Iaroslavl, Ekaterinbourg, Novossibirsk, Krasnoïarsk, Oulan-Bator, Khabarovsk, Pékin, Vladivostok (Chemins de fer russes, 2013). Le Transsibérien est un élément important de l’économie de la Russie, de son système de transport, ainsi qu’un acteur important de l’histoire du pays. Ce chemin de fer représente aussi une particularité unique en son genre du point de vue touristique.

 

Pour en savoir plus :

 

Claude Mossé, Le Transsibérien : un train dans l'Histoire, Paris, Plon, 2001

 

Roman :

 

Blaise Cendrars, La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France (1913)

 

Envie de partir ?

 

https://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/unesco/russie_le_transsiberien.asp

 

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16/04/2020
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