Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Eugène Jamot : combattant de la maladie du sommeil.

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Dans l’Afrique noire colonisée de la première moitié du XXème siècle, la maladie du sommeil sévit de manière endémique. L’OMS définit la maladie du sommeil de la façon suivante : « La maladie du sommeil, ou trypanosomiase humaine africaine, est une maladie tropicale très répandue qui peut être mortelle en l’absence de traitement. Elle est transmise par la piqûre d’une mouche tsé-tsé infestée (genre Glossina), espèce indigène sur le continent africain. ». Dans ses colonies, la France développe des services médicaux pour les troupes et d'assistance médicale (AMI) pour les «indigènes ». Ces services sont gérés par des médecins du Corps de Santé Colonial, organe créé en 1903 pour assurer les services de médecine et de santé publique dans les colonies françaises. Certains de ces médecins sont devenus de « grandes figures » de la médecine en général et de la médecine dans les tropiques en particulier. Ces « grandes figures » de la médecine coloniale française, sont souvent évoquées pour glorifier l'œuvre sanitaire de la France dans ses colonies. Parmi elles, figurent Albert Calmette (voir https://www.pierre-mazet42.com/les-destins-opposes-des-freres-calmette), co-découvreur du bacille de la tuberculose et fondateur du premier Institut Pasteur d'outre-mer, Yersin, découvreur du virus de la peste et fondateur de l'Institut Pasteur de Nha-Trang au Vietnam. Eugène Jamot, qui s'illustra dans la lutte contre la maladie du sommeil, fait aussi partie de ce Panthéon.

 

Eugène Jamot : de la Creuse au Cameroun. 

 

Léon-Clovis-Eugène Jamot est né le 14 novembre 1879 à La Borie, dans la commune de  Sulpice-lès-Champs dans la Creuse. Son père Jean est agriculteur et accessoirement aubergiste. Sa mère espère qu'il reprendra les terres familiales. Le jeune homme, élève brillant, sera poussé par son instituteur vers les études. Scolarisé dans le secondaire à Aubusson, Jamot est bachelier à Clermont-Ferrand. Il réussit facilement sa licence ès-Sciences Naturelles à la faculté des Sciences de Poitiers en juillet 1900, et se dirige vers l'enseignement comme le souhaite son père. Il débute dans la vie comme instituteur à Ben-Aknoun (Algérie) puis répétiteur au Lycée d'Alger de 1902 à 1905. Il s'inscrit à la Faculté de Médecine d'Alger en octobre 1902 puis à la Faculté de Médecine de Montpellier en octobre 1905 devant laquelle il soutient sa thèse de Doctorat en Médecine en juin 1908. Pendant son séjour à Ben-Aknoun, Jamot avait fait la connaissance d'un certain Salasc avec qui il était demeuré en contact. Salasc lui écrit que s'ouvre un concours pour le recrutement de médecins militaires. Eugène Jamot passe le concours d'entrée, il est reçu troisième au concours de sortie. Ce classement lui octroie le privilège de se prononcer sur son lieu d'affectation. Il choisit le bataillon du Tchad. En juin 1913, il rentre en France avec une première citation militaire. L'été suivant, il accomplit un stage à l'Institut Pasteur de Paris au terme duquel, il est nommé sous-directeur de l'Institut Pasteur de Brazzaville. Il rejoint son poste en juillet 1914. Le 2 août, la guerre éclate, il est mobilisé. A la fin des combats, il regagne Brazzaville et prend la direction de l'Institut Pasteur mais ne reste pas longtemps à ce poste. En brassant les populations, la guerre a entraîné une recrudescence de la maladie du sommeil dans toute l'Afrique Équatoriale Française (AEF). Le gouverneur général a l'idée de réunir le Conseil colonial d'hygiène pour élaborer les modalités d'une lutte efficace. Eugène Jamot en est le rapporteur. Quelques mois plus tard, suivant les recommandations de ce conseil, un arrêté établissant les mesures de prophylaxie à appliquer dans toutes les colonies de l'AEF est publié. Eugène Jamot est chargé de mettre en application les nouvelles dispositions et l'Oubangui- Chari[1] est choisie comme champ d'expérience. L'Oubangui-Chari était une colonie pauvre et Jamot doit se débrouiller pour rassembler le matériel et le personnel nécessaires. Pour remplir sa mission, deux réservistes européens et sept auxiliaires « indigènes » avaient été mis à sa disposition. Aucun d'eux n'avaient la moindre notion technique du service qui les attendait. Après un stage à l'Institut Pasteur, sous la direction de Jamot, ils furent chacun capable de faire correctement les manipulations que comportaient le diagnostic et le traitement de la maladie du sommeil, de surveiller et de diriger, pour les réservistes européens, le travail des auxiliaires « indigènes ». En ce qui concerne le matériel, pendant plus d'un an, il fut restreint. En plus de deux microscopes en mauvais état auxquels s'ajoutait le microscope personnel d'Eugène Jamot, l'équipe disposait de deux centrifugeurs, six seringues prêtées par l'Institut Pasteur et quelques kilogrammes d'atoxyl[2], pour le traitement des malades. En 22 mois, d'août 1917 à mai 1919, malgré l'effectif et le matériel restreints, Eugène Jamot et son équipe visitent tous les villages du secteur. Ils dépistent 5 347 malades sur 89 743 « indigènes » examinés. Ils maîtrisent les foyers épidémiques, obtiennent une baisse totale de 65 % du chiffre total des décès par trypanosomiase dans l'ensemble de la population. En réduisant la « masse de virus en circulation »dans les proportions variant de 54 à 90 %, ils arrivent à restreindre les risques de contamination nouvelle. Devant ces résultats, qui dépassent les espérances, les secteurs de prophylaxie se multiplient dans toute l'AEF, le modèle de l'Oubangui Chari servant de référence et Jamot est invité à poursuivre la lutte entreprise au Cameroun qui vient alors d'être placé sous mandat de la France. 

 

Au Cameroun, le « réveil d'une race qui allait périr [3]».

 

Jamot s'attache désormais à prospecter au Cameroun. C'est en 1920 qu'il met au point et codifie la méthode de lutte contre cette maladie. Il fait appliquer dans un système codifié des plans d'intervention permettant de mettre en place une médecine de masse. Il comprend que pour éradiquer le trypanosome des populations, il faut aller chercher le parasite là où il se trouve, c'est à dire dans la brousse au bout de la piste. Les sommeilleux, affaiblis, sont incapables de rejoindre les postes médicaux et meurent dans leur village. Il invente la médecine mobile en lui donnant des fondements et pose les postulats qui lui ont survécu :

- examen systématique de toutes les populations

- schéma standardisé de diagnostic

- traitement immédiat. 

 

Il applique sa méthode au foyer du Haut-Nyong de 1922 à 1923. Il trouve 33.537 trypanosomés, soit 29,7% de la population. Il prospecte le nord du Cameroun, de septembre 1923 à février 1925, entre Logone et Chari (214 villages contaminés, 29.366 habitants visités, 1.948 malades dépistés et traités). A force de prospecter, il se rend compte que la maladie a largement débordé le secteur du Haut-Nyong ; il trouve des « sommeilleux » même aux abords de la capitale du territoire, Yaoundé. Chargé de réaliser « l'assainissement » complet du Cameroun, la mission est dotée de moyens et de personnel. Là où on avait par exemple 116 infirmiers indigènes en AEF pour une superficie de 1 196 000 Km2, on en avait 300 au Cameroun, pour une superficie de 130 000 Km2. La mission était indépendante de l’autorité médicale du territoire, « pouvant s'affranchir comme la glossine et le trypanosome, des frontières administratives ».  Le chef de la mission avait été doté des pouvoirs administratifs, lui permettant de faire appliquer toutes les mesures et règlements sanitaires. Après six années de ce travail ininterrompu, la maladie du sommeil est déclarée vaincue au Cameroun. Le ministre des Colonies supprime la mission et lui substitue un service de prophylaxie de la maladie du sommeil. Cette même année 1931, se tient l'Exposition Coloniale de Paris. Le film « la mission Jamot au Cameroun » popularise l'œuvre accomplie ; Jamot devient un homme connu. Sacré « vainqueur de la maladie du sommeil », il reçoit le prix de physiologie thérapeutique de l'Académie des sciences, le prix Marie Laurent de l'Académie des sciences morales et politiques, l'Académie des sciences coloniales le nomme membre correspondant permanent. Son nom est même murmuré pour le Prix Nobel de médecine. Eugène Jamot fait des conférences devant des ministres, se crée des relations dans le monde politique et littéraire. Journalistes et écrivains le font connaitre par quelques articles. Il n'aura manqué à sa gloire que le coup de projecteur des médias de l'époque » qui lui préfèrent Albert Schweitzer.

 

Une journée avec Jamot : dépister, isoler, tracer . 

 

Etienne Montestruc, dans son livre consacré à Jamot, raconte avec précision une journée de travail des équipes anti-trypanosome.

« Avant le lever du soleil, un coup de sifflet strident interrompt le silence régnant sur le village encore endormi.  C'est le chef d'équipe qui sonne le réveil des infirmiers. Le tam-tam appelle ensuite la population à la visite médicale. Les habitants s'assemblent sur la place du village, puis sont regroupés par sexe et par âge. L'écrivain interprète de l'équipe inscrit le nom de tous les habitants et en face de chaque nom, un numéro d'ordre. Pendant ce temps, le médecin procède à la vaccination variolique et enregistre, pour établir la nosologie du pays, les maladies apparentes. Puis, en file indienne, les « indigènes » prennent la direction du laboratoire. Le « triage des suspects » s'effectue en recherchant les ganglions cervicaux ou en tenant compte des signes cliniques de la maladie tels que l'anémie, l'amaigrissement, la bouffissure des paupières, etc. Les suspects sont inscrits sur un registre à double feuille, dont on détache la feuille mobile qui est envoyée au chef de laboratoire, lequel appelle les malades et les envoie à l'examen. Une ponction des ganglions cervicaux est réalisé́ pour chacun des malades, le suc recueilli est disposé sur une lame et remise à un observateur microscopique. Lorsqu'il n'existe pas de ganglions cervicaux, que les ganglions ne peuvent pas être ponctionnés ou que l'examen du suc ganglionnaire ne révèle aucun trypanosome, il est procédé à une prise de sang en goutte épaisse, mais l'examen microscopique ne sera pratiqué qu'après celui des ponctions ganglionnaires. Pendant ce temps, tout en allant de temps en temps vérifier le diagnostic microscopique des examinateurs, le médecin poursuit sa consultation médicale générale. Une fiche et un dossier médical sont constitués pour chacun des malades qui seront soignés par l'équipe de traitement au même titre que les sommeilleux. Lorsque les examens microscopiques se terminent, les malades sont nominativement appelés, affection par affection, alignés par sexe et par âge, afin de faciliter l'administration du médicament spécifique. La dose thérapeutique de ce médicament est inscrite à la craie blanche sur la poitrine de chacun ; ils passent alors à l'équipe de traitement. A la fin de la journée de travail, chacun regagne sa case, puis, la nuit arrive c'est l'heure nostalgique celle où la solitude pèse le plus. Demain sera absolument semblable à aujourd'hui, jusqu'à ce que la région soit entièrement prospectée. »

 

L’affaire tourne mal. 

 

Malheureusement, en 1931, une erreur médicale commise trois ans plus tôt par un de ses collaborateurs va avoir des conséquences fâcheuses pour Jamot alors qu'il vient de repartir au Cameroun renforcer sa mission permanente. A Bafia au Cameroun, en 1928, l’administration par un jeune médecin de tryparsamide à des doses trop élevées, avait conduit à la cécité de 700 sommeilleux. En apprenant la chose mais mal informé, le sous-secrétaire d’Etat aux Territoires d’Outre-Mer rend Jamot responsable de cette erreur médicale et annule sa nomination pour le Cameroun. Débarqué à Dakar le 22 novembre 1931, blâmé, Jamot est mis aux arrêts de rigueur. Son désespoir est immense comme en atteste les extraits de cette lettre du 3 février 1932.

 

 « Le monde est dominé par l'intérêt, la méchanceté et la haine. Comment se défendre, comment lutter quand on n'a pour arme qu'un idéal d'amour et de bonté. Les âmes fortes sont, dit-on, vivifiées par l'épreuve. Mais je n'ai pas l'âme forte car je suis écrasé. Et pourtant, j'avais la foi. J'ai cru que la Justice était autre chose qu'un grand mot. J'ai cru que la Charité et la Pitié étaient des grandes vertus humaines. J'ai cru que la vie était sacrée et qu'on pouvait donner la sienne pour le salut de celle des autres. J'ai souvent cueilli dans les yeux de mes malades les plus primitifs une expression de reconnaissance infinie, et j'ai cru qu'on pouvait trouver dans l'apaisement des souffrances de hautes félicités et la suprême récompense. Oui, j'ai cru à tout cela et j'ai souhaité de vouer ma vie entière aux autres, de faire le bien pour le bien et de mourir à la tâche.. Pourquoi m'a-t-on meurtri ? Pourquoi a-t-on anéanti les forces dont j'avais besoin pour continuer ma route ? J'ai peut-être pêché par manque d'humilité. J'ai accepté des hommages disproportionnés à mes mérites et qui revenaient en bonne justice à tous ceux qui m'ont aidé. Le succès m'a grisé et j'ai bu comme un niais à la coupe empoisonnée de l'orgueil et de la vanité. J'en suis cruellement puni et je suis incapable de l'effort qui pourrait peut-être me racheter »

 

Meurtri par l’affaire de Bafia, las de lutter contre ceux qu'il appelle les « cloportes de l'administration coloniale », Jamot fait valoir ses droits à la retraite en 1935. Il redevient le petit médecin de campagne qu'il était à ses débuts, dans son cabinet de Sardent qu'il avait quitté 25 ans auparavant. Eugène Jamot décède le 24 avril 1937 à Sardent, victime d'un accident vasculaire cérébral. Son corps fut transporté à Saint-Sulpice-les-Champs, où ses obsèques eurent lieu le 26 avril 1937, devant une foule très nombreuse. Sur sa tombe, figure cette plaque : « Les Médecins des Troupes Coloniales de la Mission de Prophylaxie de la Maladie du Sommeil au Cameroun (1926-1932) au Médecin Colonel Jamot qui fut leur chef vénéré ».

 

Quelle postérité pour Eugène Jamot ?

 

D’abord, il est un peu instrumentalisé, comme tous les médecins coloniaux pour mettre en exergue l’œuvre sanitaire de la France. Personne n’en conteste les résultats, mais cette idée de magnifier ne sert-elle pas de paravent aux aspects moins glorieux de la colonisation ? Ensuite, les méthodes utilisées par Jamot pour recenser, ficher, les malades sont loin de remplir l’exemplarité démocratique. Elles nous interrogent sur notre présent. On peut discuter des méthodes employées, mais les résultats sont là. C’est là, tout l'intérêt de la figure d'Eugène Jamot qui pose la question suivante : « Un État peut-il arriver à contrôler une épidémie par des moyens purement démocratiques ? » Bien entendu, sa méthode trouve une résonnance immédiatement contemporaine dans le « Dépister, isoler, tracer » !

 

Pour en savoir plus :

 

-       Jean-Paul Bado, Eugène Jamot 1879-1937. Le médecin de la maladie du sommeil ou trypanosomiase, Paris, Karthala, 2011, 

-       Thèse du Dr Marcel Bebey Eyidi, Le vainqueur de la maladie du sommeil - Le docteur Eugène Jamot (1879-1937), préface du docteur Louis Aujoulat, secrétaire d'État à la France d'outre-mer, 1950. 

-       Léon Lapeyssonnie, Moi, Jamot : le vainqueur de la maladie du sommeil, Bruxelles, 1987

 

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[1] Actuelle Centre-Afrique 

[2] Sel de sodium d’un dérivé de l’arsenic, traitant la maladie du sommeil et la syphilis.

[3] Le mot est du docteur Etienne Montestruc qui accompagna Jamot dans une partie de ses expéditions.


05/06/2021
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Tupaia : Le guide polynésien multi-étoilé de Cook.

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« La question de la Terre Australe ou du Continent Austral est l’une des plus vieilles énigmes qui se soient posées à la curiosité des hommes et à la sagacité des savants », explique le géographe Numa Broc. Depuis l’Antiquité, il existe une croyance en une terre immense située dans l’hémisphère Sud. Cette pensée est née chez les Grecs qui émettent l’hypothèse de l’Antichtone : il existe une masse de terre située dans l’hémisphère Sud pour équilibrer la planète. Tout ceci s’appuie sur l’idée d’une symétrie entre les deux hémisphères Nord et Sud. Cette croyance se prolonge au fil des siècles et revient au goût du jour avec les découvertes géographiques des XVIe et XVIIe siècles, qui accentuent le poids de cette idée. La découverte du continent américain renforçant l’idée d’une symétrie de l’Est vers l’Ouest, consolide celle d’un équilibre Nord et Sud. Cette croyance va perdurer jusqu’aux expéditions de Cook, qui démontrent l’impossibilité d’un continent austral tel qu’il était imaginé. Pourtant, ce n’était pas le but de son premier voyage. En effet, l’Amirauté britannique l’avait envoyé dans  l'océan Pacifique sud avec pour principales missions l'observation du transit de Vénus du 3 juin 1769 (https://fr.wikipedia.org/wiki/Transit_de_Vénus). Cook revient de son voyage avec une carte détaillée des îles du Pacifique sud. Cette carte est le résultat de son association avec Tupaia, un Tahitien qui maniait la géographie grâce à sa connaissance des étoiles. 

 

Retour sur James Cook et ses expéditions. 

 

James Cook est né en 1728 à Morton, dans le Yorkshire, neuvième enfant d'un valet de ferme. Il commence par aider son père aux travaux agricole, puis un temps commis dans une mercerie. Il s'embarque comme mousse sur un caboteur charbonnier. Lorsque éclate la guerre de Sept Ans, il s'engage comme simple matelot sur un navire de guerre. Sa valeur, comme on dit dans le parler militaire, le fait remarquer par la hiérarchie. Il reçoit, à quarante ans, le commandement d'un vaisseau d'exploration pour aller observer une éclipse à Tahiti, sa carrière de découvreur commence : mais quel chemin parcouru déjà, pour cet homme dont le destin aurait dû être de récurer les étables ! Le 25 août 1768, James Cook, quitte l’Angleterre à bord de l’Endeavour. Il s’agit d’un trois-mâts carré du même type de ceux que Cook a déjà commandés, embarcation solide et idéale en termes de capacité de stockage ainsi que pour son faible tirant d'eau, qualité indispensable pour s'approcher des nombreux récifs et archipels du Pacifique. Après avoir passé le cap Horn, il débarque à Tahiti le 13 avril 1769, où il fait construire un petit fort et un observatoire en prévision du transit de Vénus. L’observation, dirigée par Charles Green, assistant du nouvel astronome royal Nevil Maskelyne, a pour but principal de recueillir des mesures permettant de déterminer avec davantage de précision la distance séparant Vénus du Soleil. Une fois cette donnée connue, il serait possible de déduire la distance des autres planètes, sur la base de leur orbite. Malheureusement, les trois mesures relevées varient bien plus que la marge d'erreur anticipée ne le prévoyait. Lorsque l'on compare ces mesures à celles effectuées au même instant en d’autres lieux, le résultat n'est pas aussi précis qu'espéré. Après trois mois d’escale, Cook décide de reprendre la navigation pour accomplir le reste de sa mission : l’exploration du Pacifique sud et la découverte du continent austral.

 

La rencontre avec Tupaia. 

 

Tupaia est né vers 1725, originaire de l’île de Raiatea. C’est un grand prêtre et surtout un grand navigateur, largement reconnu dans la communauté polynésienne. Poussé par le naturaliste Joseph Banks, le capitaine britannique prend Tupaia à bord de l’Endeavour afin qu’il l’aide dans sa mission. Cependant l’équipage s’interroge sur les capacités du Polynésien à les guider dans le grand océan, en le voyant embarquer sans rien avec lui.

En effet, le savoir maritime polynésien est un savoir mémorisé qui se transmet oralement depuis la nuit des temps. Il consiste en une technique d’observation très pointue des éléments en mer, elle-même s’appuyant sur une expérience, collective et individuelle, et une connaissance de l’océan dont la mémoire est celle des grands navigateurs. Tupaia est de ceux-là et à mesure que l’Endeavour s’éloigne de Tahiti et accoste les différentes îles de la Société, dûment pointées par le Polynésien, Cook et ses hommes sont obligés d’acquiescer devant la supériorité maritime de leur invité à bord. Tupaia est donc l’homme clef d’un périple qui mène l’Endeavour de Tahiti jusqu’en Nouvelle-Zélande, puis en Australie et jusqu’à Batavia (Djakarta), en Indonésie. Cook note que Tupaia lui a déjà énuméré le nom de plus de 70 îles, tout en attendant encore la certitude de leur position exacte. Huit mois plus tard, Tupaia a convaincu James Cook : il va inventorier les îles que Tupaia a mentionnées en les positionnant par rapport à Tahiti.  Il s’ensuit une liste de 74 îles à laquelle Cook ajoute:  « Cette liste a été dressée à partir de la carte des Iles dessinée de la main de Tupia, lui qui il y a peu nous avez listé près de 130 îles… ».

Alors que les connaissances géographiques, astronomiques et maritimes étaient traditionnellement enseignées aux seuls apprentis navigateurs polynésiens, Tupaia les partage avec le capitaine Cook. Il en résulte une carte intitulée « Carte des îles de la Société centrée sur Otaheite[1], Juillet‑Août 1769 ». On y distingue nettement Tahiti, Mehetia, Pukapuka, Savaii, Mauke, Hao et Rapa. L’étendue du savoir géographique de Tupaia est immense et couvre près du tiers de la surface du Pacifique : de Tonga, Samoa à l’ouest aux îles Marquises et Tuamotu à l’Est. Cependant, l’attribution même de cette carte à Tupaia est problématique, car il s’agit d’une carte dessinée de la main de Cook et l’original présumé, dessiné par Tupaia n’a jamais été retrouvée. Ce document associe deux systèmes de rapport au monde : les techniques non‑instrumentales de navigation des Polynésiens (notamment le compas des îles) et les sextants et boussoles anglaises. Cette dualité a longtemps empêché une lecture claire de la carte. « Formellement comparable à une carte occidentale avec points cardinaux, méridien, parallèle et contours des îles, son déchiffrage pose problème : certaines îles semblent mal positionnées, d’autres ne sont pas identifiées ».

La carte de Tupaia est en réalité constituée de compas des îles. À la différence des cartes marines occidentales, la position des îles y est relative (et non définie de manière absolue) au point central du compas : l’île ou la pirogue sur laquelle se trouve le navigateur. Ce document illustre donc en partie, une façon polynésienne de concevoir l’espace maritime et le déplacement en son sein : compte tenu de la rotation de la Terre, le ciel est en perpétuel mouvement au‑dessus et tout autour de la pirogue. Dans les représentations des marins polynésiens, leur embarcation devenait le centre d’une sorte de compas ou de boussole, divisé en secteurs, parfois appelés « maisons ». Chacun de ces secteurs, portant un nom, regroupait les informations concernant le passage du soleil, des étoiles (leur lever et leur coucher). Cet art de la navigation a perduré longtemps dans les archipels de la Micronésie, situés plus au nord et à l’ouest. Ces connaissances transmises jusqu’au XXe siècle montrent un rapport différent à la trajectoire, au mouvement : le point de référence étant la pirogue, c’est l’océan qui se déplace. Dans cette conception, les étoiles et les îles venaient à la rencontre des navigateurs.

 

La suite du voyage :

 

Après la traversée du Pacifique et la réalisation de la carte, l’Endeavour arrive en vue de la côte Nord-Est de l’île du Nord[2] le 8 octobre 1769. Les Britanniques débarquent le 9 octobre sur Aotearoa, le nom maori d’origine de l’île du nord de la Nouvelle-Zélande. Après un premier débarquement de quelques hommes, qui se voulait pacifique pour tisser les premiers liens, la situation tourne mal pour un Maori qui tentait de leur voler une de leurs deux embarcations. Après une seconde tentative quelques heures plus tard et cette fois en présence de Tupaia, James Cook note dans son Journal de bord : « Tupia parla aux naturels dans sa langue maternelle et ce fut une agréable surprise de trouver qu’ils se comprenaient parfaitement. »

Cette découverte permet d’établir le lien culturel et linguistique entre ces peuples établis sur des îles très éloignées depuis plusieurs siècles. Au-delà du rapprochement des communautés qui est dès lors avéré, James Cook va utiliser les talents de communication de Tupaia pour établir des relations cordiales avec les Maoris. Cependant, les choses ne sont pas toujours aisées, car selon les lieux les habitants ne sont pas tous favorables aux débarquements et des lieux leur sont interdits, en dépit des bons services de Tupaia qui essaie d’établir le lien.  La situation est donc variable et selon les endroits des deux îles, ils sont bien ou mal accueillis, peuvent descendre à terre et échanger ou doivent rester sur l’Endeavour et poursuivre leur route. Le 25 octobre, Joseph Banks note dans son Journal de bord une discussion entre Tupaia et un Maori à propos du cannibalisme qui semble-t-il le répugne. Il s’en fait expliquer les causes et on lui dit qu’on ne mange que les corps des guerriers vaincus. En six mois de navigation autour des îles, Cook cartographie précisément la côte de Nouvelle-Zélande. Banks et Solander récoltent de nombreuses plantes et recueillent souvent avec difficultés des informations sur les mœurs guerrières des Maoris : leurs tatouages, leurs chants de guerre, leur pratique de l'anthropophagie, la conservation des têtes tatouées de leurs ennemis gardées comme trophées de guerre. Une étude comparative de quelques mots parlés à Tahiti et en Nouvelle-Zélande permet de comprendre la parenté des langues polynésiennes. 

Après la Nouvelle-Zélande, et un détour par la Tasmanie, une partie du mois d’avril 1770 se passe en mer et le 28 avril, c’est la Nouvelle-Hollande (Australie) avec la découverte de Botany Bay. La déception de Tupaia est grande ainsi que celle de Cook et Banks, lorsqu’ils constatent que les Aborigènes et Tupaia ne se comprennent pas. C’est la fin du monde polynésien pour Tupaia.  Le 16 juin, Joseph Banks note que Tupaia est atteint du scorbut. Sa santé est dégradée, on observe des taches livides sur ses jambes, malgré les médicaments administrés habituellement dans ce cas-là par le chirurgien du bord. Il n’est pas le seul, Charles Green est aussi très malade. Le 11 juin, l’Endeavour échappe de peu à un naufrage. La perte totale du navire est évitée de justesse. Il faut ensuite le réparer durant plus d’un mois, ce qui permet à l’équipage et Tupaia de se refaire une santé avec quelques produits frais. 

En dépit du scorbut qui faisait des récidives sur ces corps malmenés par les privations, Tupaia et tout l’équipage accueillent l’arrivée à Batavia (actuellement Jakarta en Indonésie), comme une délivrance alors qu’en fait c’est le dernier port que beaucoup d’entre eux virent. Les premiers jours sont plaisants, mais la situation se dégrade très vite. Tupaia réclame de l’air car il suffoque à Batavia. Banks le conduit sur la petite île de Kuyper pour respirer mieux. Il décède le 26 janvier 1771, à l’âge de 25 ans. A leur retour en Angleterre en juillet 1771, on constate que le bilan de l’expédition est favorable, en dépit des nombreux décès dus aux maladies contractées à Batavia. Le passage de Vénus a été observé, la Terra Australis Incognita a été recherchée et les côtes de Tahiti, de la Nouvelle-Zélande et de l’Australie orientale ont été cartographiées. La rencontre avec Tupaia demeure un grand moment de cette expédition et grâce à son embarquement à bord de l’Endeavour et aux journaux de bord qui ont relaté son voyage, il est entré dans l’Histoire. 

 

Pour en savoir plus :

 

Joan Druett (trad. de l'anglais par Henri Theureau et Luc Duflos), Tupaia, le pilote polynésien du capitaine Cook, Tahiti, Éditions URA, 2015,

 

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Tupaia.pdf



[1] Tahiti. 

[2] Ile au nord de la Nouvelle Zélande


30/05/2021
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Dalat : la « ville du printemps éternel ».

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« On ne franchit pas l’Océan indien comme la Méditerranée » écrit au début des années vingt le gouvernement général de l’Indochine en réponse à la Section du conseil des colonies en charge du tourisme. Celle-ci, depuis Paris, avait suggéré à l’administration française en Indochine de prendre pour modèle des éléments de l’organisation touristique d’Afrique du Nord pour rattraper son retard en la matière. Au début du XXème siècle, la préoccupation de l’administration coloniale indochinoise est, d’abord, de rechercher des lieux où le climat s’apparente à celui de la France. Le climat rude et la terre malsaine de la ville de Saïgon rendent difficiles l’adaptation des Européens. Il s’agit donc de développer des stations balnéaires où la bonne bourgeoisie locale puisse venir trouver le repos, à l’image de ce qui se passe en Europe. 

 

Yersin le découvreur.

 

En juillet 1897, le gouverneur français Paul Doumer s’adresse au célèbre médecin Alexandre Yersin qui a découvert la région quatre années auparavant lors d’une expédition de Biên Hòa à Phan Thiêt par la chaîne Annamitique. L’objectif est de trouver un emplacement potentiel afin de permettre aux fonctionnaires et aux soldats français de se ressourcer contre le climat torride de l’Annam. Les trois critères sont centrés sur l’altitude, la présence de l’eau et l’accessibilité. En effet, Yersin est un fin connaisseur de l’Indochine. Après avoir travaillé pendant 2 ans dans la première équipe de l’Institut Pasteur à Paris, sous la direction d’Emile Roux, Alexandre Yersin part pour l’Asie du Sud-Est, en 1890, en qualité de médecin des Messageries Maritimes. A Saigon, le professeur Albert Calmette (voir https://www.pierre-mazet42.com/les-destins-opposes-des-freres-calmette), fondateur en 1891 et directeur de l’Institut Pasteur de la ville jusqu’en 1894, lui recommande d’entamer une carrière coloniale, en intégrant le corps du Service de Santé de l’Indochine. Alexandre Yersin va, durant quelques années, mettre entre parenthèses sa carrière de médecin, pour se consacrer à la reconnaissance géographique et ethnologique de la Cochinchine et de l’Annam. En 1894, le gouvernement français et l'Institut Pasteur de Paris l’envoient officiellement en mission à Hong Kong pour enquêter sur les sources d’une terrible épidémie de peste qui s’y est déclenchée. Quelques mois plus tard, elle s’est étendue à la Chine continentale et a déjà fait 100 000 morts à Canton. En 3 semaines, il isole et décrit le bacille de la peste humaine qui portera son nom (Yersinia pestis). Cette découverte est à la base de la quasi-éradication de la maladie dont l’agent vecteur est le rat, ou plus exactement… les puces dont les rats sont infestés ! Cette mission a permis à l’explorateur de se repositionner dans le champ de la médecine. De ses pérégrinations en Cochinchine et au sud-Annam, il a identifié des sites où il pourra de nouveau exercer sa vocation de médecin, et surtout de chercheur. C’est ainsi qu’il s’installe en 1895 dans un village de pêcheurs qu’il avait précédemment visité. Il y crée un laboratoire de fortune pour la mise au point d’un vaccin et d’un sérum antipesteux : Nha Trang. Ce laboratoire deviendra l’Institut Pasteur de Nha Trang.

 

Quelques chalets de bois. 

 

La reconnaissance du docteur Yersin commença lorsque, le 21 juin 1893, venant de Nha Trang, il déboucha de la forêt sur les vastes étendues du plateau et fut frappé par la beauté des sites et la douceur du climat. Sans doute pressentait-il alors l'avenir et le destin de cette région, car il se mit aussitôt à en étudier les conditions climatiques et à tracer les grandes lignes d'un vaste projet d'assainissement et d'action antipaludéenne. 

Quatre ans plus tard, en juillet 1897, le président Doumer, alors gouverneur général de l'Indochine, fit part de son intention d'établir dans la région montagneuse du sud du centre Vietnam un sanatorium comparable à ceux de l'Inde. En réponse, le docteur Yersin lui indiqua le plateau de Lang Bian comme répondant le mieux à ses souhaits. 

Le gouverneur général adopta ses conclusions et commença à réaliser son projet. Successivement, deux missions, celle de Thouard et de Cunhac en 1897 et celle de Guynet et Cunhac en 1898, s'efforcèrent de déterminer et préciser les voies d'accès. De nombreuses autres missions complétèrent ces reconnaissances de la première heure. En 1898, une station météorologique et d'essais agricoles fut créé à Dankia, suivie bientôt d'un poste de la garde indochinoise. En mars 1899, M. Doumer vint lui-même reconnaître l'emplacement du futur Dalat. Accompagné du docteur Yersin, il parvint au plateau du Lang Bian par Phan Rang, Krongpha, Belle vue, Dran et l'Arbre Broyé. 

Quatre chalets en bois furent alors édifiés : ceux du gouverneur général, de la résidence et de la garde indochinoise. Un maire fut désigné. Les grandes lignes de la ville furent tracées. Elles suivaient les pistes montagnardes établies sur les lignes de crêtes. 

Mais en 1902, après le départ de M Doumer, tous ces projets furent pratiquement abandonnés. Les crédits furent supprimés, les constructions arrêtées. Seuls demeuraient encore sur place quelques agents, un maire, un inspecteur de la garde indochinoise et un chef de la station agricole. Les difficultés d'accès apparurent insurmontables aux continuateurs de M. Doumer. 

 

Le développement de la cité balnéaire 

 

La deuxième phase, qu'on pourrait appeler « l'éveil de Dalat[1] », s'ouvrit en novembre 1915. Les circonstances étant devenues plus favorables, le gouverneur général Roume décida de donner une nouvelle impulsion à l'œuvre abandonnée. Le réseau routier, considérablement développé, facilitait l'accès au Lang Bian. La Première Guerre mondiale empêchant les séjours en France, incitait les Européens d'Indochine à venir se reposer dans une région au climat salubre et vivifiant. La ville de Dalat a permis à ses administrateurs coloniaux d’établir une ville à la saveur européenne en retrait du pouvoir central vietnamien à Saïgon. Le plan de développement original en 1900 propose la construction d’infrastructures, de routes de transport, de villages et de réseaux de chaînes d’approvisionnement. L'objectif est d’avoir un chemin de fer, des routes pavées et des immeubles modernes offrant un pied-à-terre de la France et servant de bon sanatorium.

Entre les années 1900 et 1944, la ville de Dalat va connaître une poussée de croissance fulgurante. Les douzaines de cottages sur la colline deviennent un hôtel. En 1944, on ne comptait pas loin de 750 villas privées, plusieurs bureaux gouvernementaux et un terrain de golf.

Pour devenir la ville qu’elle est maintenant, Dalat est passée par cinq grandes étapes de planification urbaine présentées par cinq différents auteurs et architectes français, Paul Champoudry en 1905, Jean O’Neill en 1909, Ernest Hébrard en 1923, Louis Georges Pineau en 1932 et Jacques Lagisquet en 1942.

 

Paul Champoudry, le premier maire de la ville de Dalat en 1905, a rédigé un plan de développement en fonction des besoins des autorités administratives et de l’armée. Il se donnait pour objectifs : de centraliser les services publics et administratifs dans le même quartier et d’établir un marché situé à la jonction des artères principales de la ville donnant face à une place publique. À proximité du marché au centre-ville, un espace est réservé pour accueillir les comptoirs des marchands et les petites entreprises. Le cœur du centre-ville, verrait la construction d’un hôtel incluant un restaurant et un casino. 

Les idées principales de Paul Champoudry seront réalisées par Jean O’Neill, auteur du plan maître de Dalat en 1919.

En 1923, Ernest Hébrard continue à développer le travail de ses prédécesseurs et instaure un système de zonage. Son idée est de maitriser le développement de la ville dans un cadre contraint, plutôt que de laisser la division et la concession des terres à la destinée et à l’imagination des individus. Son plan est divisé en trois zones : un quartier pour l’administration, un quartier résidentiel pour les Européens et un quartier annamite.

En 1932, le plan de Louis-Georges Pineau est plus conservateur que le plan expansionniste de Hébrard. L’objectif est désormais de préserver la beauté naturelle des paysages de Dalat et de mettre l'accent sur le développement des jardins et des lacs artificiels. Pineau avait une tendance pour un style architectural éclectique et un goût particulier pour les villas. D’ailleurs, les villas actuelles à Dalat sont les créations de l’ère Pineau.

La dernière étape du développement de la ville de Dalat est assurée par le planificateur Lagisquet entre 1942 et 1945. Il va réaliser le projet du gouverneur Jean Decoux qui est de transformer la colline en une ville d’été distincte des sphères traditionnelles du Vietnam. Le résultat de l’urbanisation de Lagisquet englobe la base commune de la vision des cinq pionniers, de faire de la ville de Dalat une ville française.

Au moment où les Français s’apprêtent à quitter le Vietnam, voici une idée des principaux monuments de la ville. 

-       De nombreuses villas coloniales construites au siècle dernier par les Français rappelant le style de plusieurs régions de France : Bretagne, Savoie, Provence ou Pays Basque.

-       La résidence de Bao Daï qui servit de palais d'été au dernier empereur jusqu'à son exil en France en 1955.

-       La résidence du Gouverneur Général de Dalat, construit par l’architecte Paul Veysseyre en 1937, aujourd'hui résidence pour le gouvernement vietnamien.

-       L’Institut Pasteur de Dalat, initié par Yersin et construit par l’architecte Charles Christian en 1935.

-       L’église Saint-Nicolas de Dalat, datant de 1932, dont les vitraux ont été fabriqués en France, à Grenoble, par la maison Balmet.

-       Le couvent des Oiseaux, réservé aux jeunes filles de bonne société, tant françaises que vietnamiennes.

-       Le lycée Yersin de Dalat, superbe édifice tout en brique et en courbe, surmonté d’une tour clocher, œuvre de l'architecte Paul Moncet.

-       Le Lang Bian Palace, achevé en 1922, fut le premier hôtel de luxe de Dalat. Encore aujourd’hui, l’hôtel bien que modernisé a gardé un charme indochinois certain.

-       La gare de chemin de fer de Dalat, réplique en miniature de celle de Deauville. De style Art Déco, ses trois toitures ne sont tout de même pas sans rappeler l'architecture Cao Nguyen des maisons communales des ethnies des hauts plateaux du Centre.

 

Après la décolonisation, le charme reste intact

 

En 1954, la belle s’est endormie. Les colons ont plié bagage. Quelques riches Sud-Vietnamiens l’ont fréquentée jusqu’à la chute de Saigon en 1975. Le parti communiste n’a touché à rien, la ville est restée en l’état. Personne n’aurait songé à abîmer ou à piller les biens du Parti. Tout est donc resté comme à l’instant où les premiers propriétaires firent leurs malles, abandonnant commodes en acajou dans les chambres, fauteuils Art déco dans les salons, vases en céramique sur les cheminées et photos de famille. Sa population atteint aujourd’hui 207 000 habitants. Pourtant, elle a gardé un charme désuet inégalé en Asie du Sud-Est. Elle est le lieu privilégié pour le voyage de noces des jeunes mariés vietnamiens ou chinois, qui ont un peu d’argent à dépenser. On retrouve, dans le centre-ville, l’ambiance d’une sous-préfecture française. On y voit rouler des Citroën Traction, s’affronter des joueurs de boules. On entend chanter Edith Piaf dans les restaurants aux tables recouvertes de nappes à carreaux vichy, servant du foie gras et du cassoulet. On y boit le pastis en terrasse à côté de petits vieux qui tapent le carton. On vient canoter sur le lac, pour terminer par le lieu incontournable : la gare. Car il ne s’agit pas de n’importe quelle gare. Avec ses trois pignons ocre jaune ponctués d’une horloge, elle s’inspire de celle de Deauville.  Dès 1932, c’est sur ses quais fleuris que débarquaient les riches familles coloniales, venues de Hanoï ou de Saigon durant la saison des fortes chaleurs, après des heures de voyage bringuebalant.

Aujourd’hui, seul un petit train à vapeur balade encore les touristes sur quelques kilomètres, mais l’agitation reste à son comble. Les rails abandonnés sont, dès le matin, envahis par les jeunes couples qui s’offrent cette halte rituelle avec une excitation non dissimulée. Quand les Occidentaux cherchent le frisson des temples, les Asiatiques trouvent follement exotique de se faire photographier dans une gare française et de déclencher des rafales de selfies dans ce décor de guichets de bois vides.

Dalat est resté Dalat.  

 

Pour en savoir plus :

 

https://www.decitre.fr/livres/la-ville-de-l-eternel-printemps-9782228909877.html

 

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[1] Le nom de Dalat vient de sa devise : « Dat Aliis Laetitiam Aliis Temperiem » ce qui signifie : « Aux uns elle donne la joie, aux autres, la santé »


18/05/2021
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Croassements meurtriers au-dessus de Tulle.

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A l’heure où, plus de trente ans après l’affaire du petit Grégory, les enquêteurs s’interrogent encore sur l’identité du corbeau, il n’est pas inintéressant d’évoquer ce qui s’est passé à Tulle entre 1917 et 1922. Durant cette période, une épidémie de 110 lettres anonymes s'abat sur cette bourgade tranquille de Corrèze, qui compte à l'époque 13 000 habitants. Les conséquences de cette vague d’insultes, de dénonciations vont bien au-delà des disputes matrimoniales, puisqu’une personne y a laissé sa vie. En 1943, au beau milieu de l’époque bénie pour les dénonciateurs anonymes, Henri Georges Clouzot porte l’affaire à l’écran dans un film intitulé « Le corbeau ». Le titre est inspiré par la description de la coupable faite par un journaliste, venu couvrir le procès : « Elle est là, petite, un peu boulotte, un peu tassée, semblable, sous ses vêtements de deuil, à un pauvre oiseau funèbre qui aurait reployé ses ailes ». Le mot « corbeau » pour désigner un auteur de lettres anonymes était né.

 

Les malheurs d’une bourgade sans histoire.

 

Au beau milieu de l’année 1917, Tulle était, comme les toutes campagnes françaises, malmenée par la guerre (646 Tullois ont laissé leur vie sur les champs de batailles). Les hommes étaient au front et les femmes avaient pris la relève pour que la vie continue. En cette année-là, l’issue de la guerre est incertaine. La France est en pleine « dépression morale », pendant une guerre qui, d'après le journal L'Humanité, « vit une moitié de Paris dénoncer l'autre ».

Les premières lettres anonymes sont envoyées en 1917, à Jean-Baptiste Moury, puis à d'autres employés de la préfecture.

Louise Laval reçoit un jour une lettre anonyme, commençant par « Grande sale… », elle l’agonit d’injures et de détails pornographiques. En outre, elle recommande à sa fille Angèle de se méfier de son chef de service, le dénommé Jean-Baptiste Moury, car, dit le mystérieux correspondant, celui-ci la dénigre. Cette lettre étrange et répugnante, Louise Laval la jette au feu. En décembre 1917, Angèle Laval, employée à la préfecture reçoit la première lettre anonyme sur son bureau, qui lui dépeint son supérieur comme « un séducteur », le Chef de bureau Jean-Baptiste Moury. Moury, célibataire, entretient une maîtresse dont il a eu un enfant naturel quelques années plus tôt, sans jamais l'avouer à sa mère, mais qu'il compte quitter pour épouser Marie Antoinette Fioux, une sténodactylo qu'il vient d'engager. La révélation de ces informations pourrait nuire à sa réputation et son avancement au sein de la préfecture, autant qu'à ses amours. Jean-Baptiste Moury reçoit ainsi une lettre anonyme l'enjoignant de se méfier de l’une de ses collaboratrices, Angèle Laval, lui intimant de ne pas l’épouser. Bien qu’il ne nourrisse à son égard aucune attirance physique, il s’en ouvre auprès d’elle deux ou trois jours plus tard. La demoiselle a, elle aussi, reçu deux courriers anonymes décrivant son supérieur comme « joueur, goujat et menteur ». De conserve, ils décident de détruire ces brûlots dans le poêle du service comptabilité. Au cours de l’année 1918, les choses se tassent. Mais en 1919, Moury se rapproche un peu plus de Marie-Antoinette Fioux, une sténo-dactylo,  « Jeune, moderne, dynamique », elle est tout ce qu'Angèle Laval n'est pas. Les lettres maudites réapparaissent. Le mariage ne doit pas se faire selon ces mystérieux courriers, dans lesquels Marie-Antoinette Fioux est accusée de tous les maux et notamment d’infidélité.

 

Quelques mois plus tard, les lettres anonymes arrosent plus largement le vieux quartier du Trech. Une dizaine de familles est touchée par ces dénonciations écrites, des révélations intimes, professionnelles et amoureuses. Des faits pour la plupart réels, connus dans Tulle, mais jusqu’ici restés au stade des quolibets. Le mauvais plaisant n’hésite pas à s’attaquer a à la personne du préfet : « Ta chienne d’épouse est passé maîtresse dans son art et experte à satisfaire les caprices de ses clients mâles. (…) Si tu n’avais pas les reins aussi usés, ta femme ne serait pas obligée de recourir aux services du balayeur municipal ! ». Mais il élargit bientôt son champ d’attaque à diverses personnalités de Tulle. Le curé de Tulle est ainsi qualifié de « curé manqué ». En 1921, elle troque l'anonymat complet dans sa venimeuse correspondance contre une signature : « L'Oeil de Tigre », s'inspirant de la couleur d'une pierre-talisman censée permettre de retourner les mauvaises ondes à l'envoyeur selon certains milieux ésotériques. L'évolution est aussi d'un autre ordre. Il commence à viser les riverains de son quartier. A ce moment, il change aussi de manière de faire. Fini les boîtes postales, que la police et les Tullois inquiets surveillent désormais. A partir de cette étape, il dépose au sol, par exemple dans un simple couloir d'immeuble, une enveloppe non-cachetée au nom d'un ou d'une locataire. A l'intérieur, une lettre débute par une prière faite de transmettre le mot à un second individu qui aura à charge d'aller enfin trouver une tierce-personne. Dans le contenu, une dizaine de familles de Tulle peuvent en prendre pour leur grade. Ses agissements, ses « révélations », les cibles qu’il choisit, tout alimente les discussions. Et inutile de surveiller le bureau de poste : « l’Œil de Tigre » dépose aussi ses missives de par la ville, directement dans les boites aux lettres, sur les rebords des fenêtres, dans les entrées d’immeubles, dans les paniers de ménagères au marché, jusque sur les bancs de l’église de Tulle et même dans son confessionnal ! Dans les rues, les honnêtes gens ne croisent plus que « La salope », « Le Cornard », « La trouée », « Le sardapanard qui battait sa femme et sa fille à coup de cravache », « la vieille croque » et « l’embusqué. ». « L'œil de tigre » va jusqu'à afficher sur la porte du théâtre de Tulle une liste de 14 noms avec, en regard, les noms de... leurs maîtresses et amants ! Le scandale devient public et le commissaire est saisi de l'enquête.

 

L’affaire devient nationale. 

 

Étrangement, dans ce flot de lettres, une personne est particulièrement épargnée : Marie-Antoinette Fioux. De quoi éveiller les soupçons… sur elle. Dans la rue, le couple Moury-Fioux se fait huer et songe à quitter Tulle. Le juge Richard, persuadé d’un complot, résiste à la vindicte populaire, jusqu’à ce que l’enquête prenne une autre tournure en 1921. Les lettres portent un mort sur le dos. Son honneur mis en cause dans les courriers, signés « L’Oeil de tigre », Auguste Gibert, employé à la préfecture, est poussé à la folie et au suicide. Tulle prend conscience qu’une lettre empoisonnée peut tuer. D’harceleur, le corbeau est devenu un meurtrier. Il n'en faut pas plus pour que les plumes du « Matin », du » Petit Journal » et du «Petit Parisien », orphelins de l'affaire Landru tout juste close, se ruent en terre corrézienne. Le journal Le Matin inaugure ainsi le premier de ses articles le 30 décembre 1921 en ces termes : « Une tragédie se joue actuellement à Tulle, avec une telle passion chez les acteurs, un tel énervement de tous les esprits, qu’il est presqu’impossible d’en apercevoir le dénouement ».

 

 La machine judiciaire se met en marche.

 

La justice est sommée d'agir. Sous pression, le premier juge d’instruction, François Richard, dépité d'avoir un dossier vide, va jusqu'à faire participer les témoins dans son bureau à une séance d'hypnose.  Elle se déroule au mois de janvier 1922, et ne donne rien. Mais le lendemain, l'histoire fait la une du « Matin ». La France entière se moque de ce juge, à commencer par « Le Matin » lui-même qui ironise sur ce magistrat audacieux « susceptible de transformer les us et coutumes judiciaires », ou encore le « Canard Enchaîné », qui constate que « depuis que la justice fait appel aux somnambules, elle marche vers la vérité ». On s'insurge au plus haut niveau de l'État contre les méthodes de ce juge, qui jusqu'ici avait mené une carrière brillante. Le magistrat est sommé de clore son enquête dans les plus brefs délais, ou de laisser la place à un autre. Il fera les deux.  Une sorte de souscription citoyenne, qu’on retrouverait aujourd’hui sur des sites de cagnotte participative, est lancée. Le but : aider la justice. Avec l’argent récolté, elle s’attache l’expertise d’un grand nom de l’époque : le Dr Edmond Locard, pionnier de la police scientifique.

 

L’épreuve de la dictée. 

 

Après avoir épluché les différentes lettres, le criminologue Edmond Locard est formel : les missives sont écrites de la même main. Mais par qui ? L’expert propose alors de passer une épreuve de dictée à huit femmes. Parmi lesquelles : Angèle Laval et Marie-Antoinette Fioux .

"Comme je l’avais écrit le 19 novembre au décrotteur qui garde les bourriquots à la porte de la pouponnière". Cette première phrase de la dictée, Angèle Laval met douze minutes à l’écrire. « Elle est revenue sur chaque lettre, retouchant, modifiant, surchargeant chaque caractère », écrit le criminologue dans son rapport. Edmond Locard tique. Avec Angèle Laval, la dictée dure 1 h 30. Avec les sept autres femmes : une demi-heure environ.

Angèle Laval est invitée à revenir dans l’après-midi pour un deuxième exercice. Le Dr Emond Locard « lui a dicté jusqu’à lassitude, à l’épuisement, jusqu’à ce que les caractéristiques inconscientes de son écriture réapparaissent ». À la sortie, il se refuse à tout commentaire à la presse : « je ne vous dirai rien mais on a évité une grande erreur judiciaire ». Son rapport tombe quelques jours plus tard : « en toute certitude, la quasi-totalité des lettres est écrite par Angèle Laval ». Elle, cette femme discrète, menue, que personne n’aurait vraiment soupçonnée. 

 

Le procès. 

 

Le 11 mars 1922, Angèle et sa mère, traitées comme des pestiférées, se rendent près d'une rivière et, ligotées, se jettent dedans. Angèle sera sauvée, pas sa mère. L'affaire de Tulle vient de faire une nouvelle victime. Angèle Laval attend l'ouverture de son procès dans un hôpital psychiatrique. C'est une femme détruite, à moitié folle, qui baisse les yeux face à une foule déchaînée, réunie devant le palais de justice de Tulle, en ce 4 décembre 1922. Persuadée qu'elle va être condamnée à l'échafaud, elle s'est peu à peu isolée du monde. Sa tante et son frère, dont les vies sont également brisées, la défendent encore et ne veulent pas croire à sa culpabilité. Pourtant, ce n'est pas l'échafaud qui attend Angèle Laval. Le juge a retenu les faits de diffamation et d'injure publique. Comme une prescription de trois mois s'applique, elle n'est jugée que pour 13 lettres. Et comme le législateur n'avait pas prévu un cas aussi extrême, la peine maximale encourue est de six mois de prison. Les psychiatres ont livré leur rapport. S'ils déclarent tous qu'Angèle Laval n'est pas folle, ils avancent que son discernement est atteint. Pour eux, c'est un cas typique de ce que la psychiatrie appelait alors une « hystérique ». Quoi qu'il en soit, pendant tout son procès, Angèle Laval, même devant l'évidence, continue de nier les faits dont on l'accuse. Elle prétend toujours qu'elle n'était pas amoureuse de Jean-Baptiste Moury et que c'est lui qui lui faisait des avances, alors que tous les témoins affirment le contraire. Le 20 décembre 1922, devant une foule prête à la lyncher, les juges choisissent la clémence et condamnent Angèle Laval à un mois de prison et 200 francs d'amende, « une peine inversement proportionnelle à l'émotion soulevée par cette histoire de lettres anonymes ». Sortie de prison, elle retourne vivre recluse à son domicile dans son immeuble du 111 rue de la Barrière à Tulle, vivant cloîtrée et aidée financièrement par son frère, jusqu'à son décès, le 16 novembre 1967, à l'âge de 81 ans. Elle repose au cimetière du Puy Saint-Clair qui surplombe le quartier du Trech.

 

Mais qui était Angèle Laval ?

 

Angèle Laval est née en 1885, elle est la fille d'un cordonnier qui possède une maison au centre-ville de Tulle, sans pour autant être riche. Il meurt lorsque sa fille est âgée de dix-huit mois. Louise Laval est une veuve honorablement connue dans la ville. Elle habite un hôtel particulier qui date de l’époque de Louis XIII et qui est situé non loin de la cathédrale. Elle a deux enfants. Il y a d’abord son fils, Jean, marié, qui travaille à la préfecture où il a le poste de chef de bureau. Il y a ensuite sa fille, Angèle, célibataire, qui est également employée à la Préfecture, au service de la comptabilité. Elle y est d’ailleurs entrée grâce à l’appui de son frère et elle a pour supérieur hiérarchique direct un certain Jean-Baptiste Moury. Angèle est allée à l'école jusqu'à ses seize ans, elle donne toutes satisfactions. Elle a un niveau certificat d'études et on verra que ses lettres comportent peu de fautes d'orthographe et qu'elle y fait preuve d'inventivité.  Cette bonne instruction, le départ de cohortes d'hommes sur le front, ainsi que l'emploi comme chef de bureau de son frère Jean expliquent qu'Angèle Laval intègre le personnel de la préfecture durant la Première guerre mondiale. En 1917, elle tombe amoureuse du chef de bureau auprès duquel on l'a affectée, un quadragénaire du nom de Jean-Baptiste Moury. Elle lui fait des avances que celui-ci repousse. C'est alors qu'elle commence l'écriture de ce qu'elle appelle, ses « ordures ». Angèle Laval qui, à 34 ans, désespère de se marier, vierge, pieuse et vivant seule avec sa mère, est amoureuse de Jean-Baptiste Moury, mais, lorsque ce dernier l’invite à un vin d’honneur pour célébrer son mariage avec Marie Antoinette Fioux, elle lance sa campagne de lettres ordurières et diffamatoires.

 

Pour en savoir plus :

 

Francette Vigneron, L'Œil de tigre : la vérité sur l'affaire du corbeau de Tulle, Hachette Littératures, 2004, 458 p.

Jean-Yves Le Naour, Le corbeau : histoire vraie d'une rumeur, Hachette Littératures, 2006, 220 p

 

Pour en savoir plus sur le film :

 

 

https://www.cinematheque.fr/article/1091.html

 

Cliquer ici pour télécharger l'article

Coassements-au.pdf

 


04/05/2021
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Les fantômes de My Lai.

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Le 16 mars 1968, le capitaine Brian Livingston écrit à son épouse Betz pour lui décrire les événements auxquels il a participé au cours de la matinée dans le village de Son My[1], situé dans la province de Quang Ngai de la République du Vietnam. 

« Eh bien ce fut une longue journée, j’ai vu l’engagement des soldats de l’infanterie, ce sont des animaux. Je n’ai jamais vu autant de morts d’un seul coup. Plus de 95 % étaient des femmes et des enfants ». Du haut de son hélicoptère, il demeure impuissant face au drame qui se joue sous ses yeux. Écœuré par la violence de ses congénères, il termine sa lettre en espérant que des mesures disciplinaires seront prises contre les soldats responsables du massacre. Livingston dut attendre plus de deux ans pour avoir une maigre satisfaction. En effet, un an plus tard, 25 soldats américains étaient inculpés pour meurtre, mais seul le lieutenant Calley fut condamné. Il devint un héros de l’extrême droite et ne purgea que trois jours de sa peine avant d’être assigné à résidence.

 

Que s’est-il passé à Mỹ Lai. 

 

L’affaire de Mỹ Lai intervient à un moment crucial de la guerre du Vietnam. Aux États-Unis, la guerre est de plus en plus contestée. Les mouvements de protestation ne désarment pas. La victoire militaire, que les autorités, prétendent entrevoir, semble s’éloigner un peu plus avec l’offensive déclenchée le jour du « Têt[2]». Alors qu’on croyait l’armée Việt Cộng moribonde, elle lança l'offensive du « Têt », mobilisant la quasi-totalité de ses effectifs dans la bataille. Du point de vue militaire, cette offensive, la première guerre ouverte à grande échelle des communistes, fut un échec. Face à la puissance de feu américaine, ils furent massacrés, et il leur fallut deux ans pour reconstituer leurs forces. Du point de vue politique, ce fut une victoire : les faubourgs de Saïgon et la Citadelle de Hué furent occupés pendant plus d'un mois. Aux États-Unis, on prit soudain conscience de la force des communistes du Sud. Une grande majorité d'Américains eut le sentiment d'avoir été trompée et la victoire semblait désormais impossible. Mais surtout, elle a pour conséquence d’installer la peur chez les soldats américains. C’est dans ce contexte de tension extrême que survient l’affaire de Mỹ Lai. Durant l’offensive du Têt, en janvier 1968, le 48e bataillon de l’armée du FNL (unité Việt Cộng) avait opéré dans la zone de Quang Ngai. Les services de renseignements militaires américains estimaient que des éléments de cette unité, battant retraite, s’étaient probablement repliés et avaient trouvé refuge à Mỹ Lai, un petit village côtier du golfe du Tonkin, au nord du Sud-Vietnam, pas très loin du Nord-Vietnam. Une opération est donc décidée pour les éliminer : le 16 mars 1968, le lieutenant William Calley encercle Mỹ Lai. Les services de renseignements militaires américains l’ont prévenu que les villageois vont au marché ce jour-là. Calley pense donc que ceux qui restent sont des Việt Cộng. Il reçoit l’ordre (comme il le dira plus tard à son procès) de nettoyer la zone, « du vieillard au bébé ».

Il regroupe la population, fait incendier le village et donne l’ordre d’abattre toute la population : femmes, enfants, et vieillards. Les troupes américaines pénétrèrent dans le village et parvinrent à le boucler totalement sans trouver un seul combattant vietnamien. Certains civils ont essayé de s’enfuir en courant, et même des femmes avec des enfants dans les bras, mais elles en furent empêchées par les tirs d'armes automatiques. Avant d’être tuées, certaines victimes sont agressées sexuellement, violées, battues, torturées ou mutilées. Le nombre de civils tués ne peut pas être établi avec certitude. Le mémorial bâti sur le site indique 504 noms (de 1 à 82 ans). Une enquête conduite par l’armée américaine comptabilise 347 morts. Les bilans universitaires retiennent plutôt 500 victimes. Un pilote d’hélicoptère de l’armée américaine, Hugh C. Thompson, Jr., et ses deux coéquipiers, qui survolaient la zone par hasard, tentèrent vainement d’intervenir pour mettre fin à ce massacre. Ils ne purent sauver qu’une douzaine de villageois en les embarquant à bord de leur hélicoptère.

 

Une sale rumeur. 

 

Le massacre de Mỹ Lai devient alors une rumeur de guerre, que les soldats se racontent dans les campements au gré des fréquentes rotations et des arrivées de nouvelles recrues.

On dénomme le lieu Pinkville (village rose) du nom de la couleur qui le désigne sur les cartes de l’état-major. On raconte les viols, les pratiques bestiales, les enfants abattus, les centaines de morts. On évoque les tensions internes à l’armée, les engueulades entre soldats, les soldats qui menacent d’autres soldats. Plus d’un an après le massacre, la rumeur ne dépasse pas les cercles militaires. Enterrée par la hiérarchie, elle est un récit cauchemardesque pour mettre au parfum les bleus sur la violence des phases de combat. Si les autorités sud-vietnamiennes ont réclamé des informations précises, rien ne transpire de la réalité des actes commis à Mỹ Lai. Seuls les Việt Cộng diffusent des tracts faisant état du massacre dès la fin du mois de mars 1968. Ronald Ridenhour, ancien artilleur sur hélicoptère dans la 11e brigade, envoie une lettre en mars 1969 à trente membres du Congrès des États-Unis les implorant d'enquêter sur les circonstances entourant l'incident de « Pinkville ». Lui et son pilote, le warrant officer Gilbert Honda, ont survolé Mỹ Lai plusieurs jours après l'opération et ont observé une scène de destruction complète. À un moment donné, ils ont survolé une femme vietnamienne morte avec un insigne de la 11e brigade sur son corps. Ridenhour avait appris les événements de Mỹ Lai en parlant aux membres de la compagnie C sur quelques mois à partir d'avril 1968. Il est convaincu que quelque chose d'assez sombre et sanglant a bien eu lieu à Mỹ Lai et est tellement perturbé par ces histoires que, dans les trois mois qui suivent son départ de l'armée, il exprime ses préoccupations au Congrès. Il inclut le nom de Michael Bernhardt, un témoin oculaire qui a accepté de témoigner, dans sa lettre. 

 

De la rumeur au procès

 

La plupart des récipiendaires de la lettre de Ridenhour l'ignorent, à l'exception du député Mo Udall et des sénateurs Barry Goldwater et Edward Brooke. Udall exhorte le Commission des forces armées de la Chambre des représentants des États-Unis à demander aux fonctionnaires du Pentagone de mener une enquête. Le journaliste d'investigation indépendant Seymour Hersh, après de longues entrevues avec Calley, dévoile l'histoire du massacre de Mỹ Lai le 12 novembre 1969 via Associated Press. Le 20 novembre, les magazines Time, Life et Newsweek couvrent l'histoire et la chaîne télévisée CBS réalise un entretien avec Paul Meadlo, un soldat dans l'unité de Calley pendant le massacre. Le quotidien « The Plain Dealer de Cleveland » publie des photographies explicites de villageois tués à Mỹ Lai. Les photographies de Ron Haeberle, qui avait assisté à la scène, firent le tour du monde, intensifiant l'opposition à la guerre aux États-Unis et à l'étranger ; 500 000 soldats américains étaient encore déployés au Vietnam, plus de 40 000 y avaient déjà perdu la vie. De retour en Amérique, les vétérans étaient pris à partie, accusés d'être des baby killers (des « massacreurs de bébés »). La scène de crime, que montraient les photos de Haeberle, s'étendait sur plusieurs centaines de mètres. Des corps, parfois dénudés, jonchaient les rizières et les chemins alentour. Les maisons avaient été incendiées, le bétail massacré, dans un accès de rage : un massacre, autrement dit une destruction brutale et délibérée de civils, accompagnée d'atrocités, sans aucun but stratégique.

Le 17 novembre 1970, une cour martiale aux États-Unis inculpe 14 officiers, y compris le major général Samuel W. Koster, le commandant de la 23e division d'infanterie, en supprimant les informations relatives à l'incident. La plupart des accusations sont ensuite abandonnées. Le commandant de la brigade, le colonel Henderson, est le seul commandant de haut rang qui est jugé pour des accusations relatives à la dissimulation du massacre de Mỹ Lai. Il est acquitté le 17 décembre 1971.

Au cours du procès de quatre mois, le lieutenant Calley affirme systématiquement qu'il suivait les ordres de son commandant, le capitaine Medina. Malgré cela, il est condamné à la prison à perpétuité le 29 mars 1971 après avoir été reconnu coupable du meurtre prémédité d'au moins vingt personnes. Deux jours plus tard, le président des États-Unis Richard Nixon prend la décision controversée, car cela se rapproche d'une grâce, de faire en sorte que Calley soit libéré de sa prison de Fort Benning en Géorgie, et soit placé en résidence surveillée en attendant l'appel de sa peine. La condamnation de Calley est confirmée par la Cour de l'armée d'examen militaire en 1973 et par la Cour des appels militaires des États-Unis en 1974. En septembre 1974, il est libéré par le Secrétaire à l'armée Bo Callaway. Calley devient dans le même temps un héros de l'extrême droite américaine.

 

Ames et fantômes errant. 

 

Durant toute l'année et demie où les faits furent tenus secrets, les hommes de la Charlie Company durent eux aussi vivre avec leurs fantômes. Lorsque le scandale éclata, leurs visages apparurent à la télévision, brisant l'anonymat dans lequel ils espéraient s'être réfugiés. Des dizaines de livres ont été publiés sur Mỹ Lai et sur sa place dans la mémoire américaine de la guerre du Vietnam. Jamais une unité de l'armée américaine ne fut étudiée avec autant de précision que la Charlie Company. Or, rien ne distinguait ces hommes d'une vingtaine d'années du reste du contingent américain. Arrivés au Vietnam en décembre 1967, ils avaient déjà fait leur baptême du feu depuis longtemps et se trouvaient dans cette période intermédiaire de leur service de douze mois (le tour of duty) que les psychiatres militaires de l'époque décrivaient comme faite de résignation et de stress. La guerre ne leur procurait plus l'excitation des premières semaines. Les hommes avaient sans doute déjà participé à des exactions contre les civils et avaient assisté à la mort de plusieurs camarades, notamment Bill Weber, tué par un sniper le 12 février, et le sergent Cox, un chef de section charismatique, qui avait sauté sur une mine le 14 mars. Le 15 au soir, après le service funéraire, le capitaine Mattina réunit sa compagnie pour présenter l'opération prévue le lendemain : « Notre boulot, c'est d'entrer rapidement dans le village et de tout neutraliser. » « Les femmes et les enfants aussi ? » l'interrogèrent ses subordonnés. « Oui, tout neutraliser.»

Dans le même temps, les habitants de Mỹ Lai et de sa région devaient vivre avec le souvenir obsédant de l'événement du 16 mars 1968. Après le massacre, le village resta inhabité jusqu'à la fin de la guerre en 1975. Lorsque les survivants rentrèrent finalement chez eux, ils eurent des difficultés à reconnaître l'endroit. Les arbres qui cachaient jadis la vue sur la mer étaient tous morts sous l'effet des défoliants. Les champs étaient parsemés de munitions et, plus dangereuses encore, de mines antipersonnel. Il fallait tout reconstruire, les maisons, les rizières, les routes. Les restes non identifiés des victimes du massacre de 1968 furent rassemblés et enterrés dans une forêt de bambous des environs, sans qu'aucun des rites d'inhumation ne soit respecté, et cela pour la deuxième fois. Ce que le massacre a fait surgir, de la manière la plus brutale, est une crise rituelle majeure, une rupture avec des traditions ancestrales respectées depuis des siècles. 

Dans ces régions, les rituels qui entourent les morts s'organisent autour de deux espaces opposés et complémentaires : la « maison » (nha) et la « rue » (duong), l'intérieur et l'extérieur. Dans chaque maison est aménagé l'autel des ancêtres, qui lie les occupants à la lignée de leurs morts, tandis que dans l'espace public se trouvent les autels des âmes errantes. Entre ces deux formes de rituels et ces lieux de culte existe également une hiérarchie morale de la mort, qui oppose « bonne mort » et « mauvaise mort », « mort à la maison » (chet nha) et « mort dans la rue » (chet duong), en réalité une mort apaisée, entourée des siens, dans un cadre familier, et une mort violente. Les habitants de Mỹ Lai avaient été pourchassés par les hommes de la Charlie Company, abattus comme des animaux puis abandonnés dans les rizières ou sur les chemins ; ils avaient été enterrés dans des fosses communes, sans cérémonie ni prière. Ceux qui n'avaient pu être accompagnés dans leur passage vers la mort étaient donc condamnés à errer entre le monde de l'au-delà et le monde des vivants. Avec la fin de la guerre froide et un processus de libéralisation du régime communiste, les habitants reçurent l'autorisation de rapatrier les corps, au sein de la localité, et d'accueillir les âmes errantes chez eux, en les intégrant au culte des ancêtres. 

Pour la première fois dans les traditions de cette région du Vietnam central, tous les défunts, ceux qui étaient morts chez eux comme ceux qui avaient été les victimes d'une mort violente, les esprits apaisés des ancêtres et les âmes errantes, recevaient le droit d'être pleurés et consolés à égalité. C'est sans aucun doute l'un des héritages les plus inattendus du massacre de Mỹ Lai.

 

Pour en savoir plus :

 

 

SEYMOUR M. HERSH, Le massacre de Song My, Collection Témoins, Gallimard. 

 

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Les-fanto--mes-de-My-Lai.pdf



[1] Mỹ Lai est un hameau du village Son My. 

[2] Nouvel an vietnamien. 


07/04/2021
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