Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

Pages d'histoire


L’assassinat de Walther Rathenau : les débuts des malheurs de l’Allemagne.

Rathenau_Bild-183-L40010_Bundespressestelle_b4-1.jpeg 

 

 

Dans ses Souvenirs d’un Européen, Stefan Zweig évoque la mort de Walther Rathenau comme «  l’épisode tragique qui marqua le début du malheur de l’Allemagne, du malheur de l’Europe ». Pour beaucoup, avec l’assassinat en juin 1922 de ce grand patron rallié à la République de Weimar, c’est une voix solitaire dans le monde des affaires et de la politique en Allemagne qui s’est éteinte. Pourtant, la carrière de Walther Rathenau n’est pas précisément celle d’un marginal. C’est que le personnage a de multiples facettes.

 

Un riche héritier et un entrepreneur audacieux.

 

Walther Rathenau a eu une vie peu banale, une triple vie, pourrait-on dire : d’industriel, d’homme politique et d’essayiste, avec des correspondances pas toujours évidentes entre elles. Walther Rathenau est le fils d’Emil Rathenau, le célèbre fondateur d’AEG.

 

Avant d’entreprendre des études, Emil Rathenau avait été formé comme apprenti dans une fabrique de machines agricoles, dont avait hérité son grand-père. Par la suite, il travaillera à la construction (et plus spécialement à la conception) des machines afin d’en systématiser la construction de masse au moindre coût. Après avoir acheté le brevet d’Edison, il fonde la Deutsche Edison Gesellschaft qui deviendra l’Allgemeine Elektricitäts-Gesellschaft (AEG). Se trouvant confrontée au très puissant Siemens, AEG va habilement se positionner sur le domaine à l’époque hautement scientifique de l’électrotechnique inventant des techniques de conception systématique des machines. En contribuant à l’électrification rapide du pays, AEG devient rapidement la plus grande entreprise d’électricité d’Allemagne.

À son tour, Walther Rathenau se lance dans des études d’ingénieur, en électrochimie, le seul domaine de l’électricité dans lequel AEG n’avait encore aucune compétence à l’époque. Puis il soutient une thèse en physique sur l’absorption de la lumière par les métaux à Berlin, en 1889. C’est à ce moment que débute sa carrière dans l’électrochimie. Il dépose rapidement plusieurs brevets sur l’électrolyse des alcanes. Ses découvertes semblent suffisamment pertinentes pour qu’il soit appelé à les présenter à l’Empereur Guillaume II. Il fonde une entreprise, Electrochemische Werke, une filiale d’AEG, où il fait ses armes en tant que jeune dirigeant, avant d’intégrer le directoire d’AEG, en 1899. On lui prête le mérite d’avoir impulsé de nombreux projets, dont la reconstruction des usines du groupe, avec le célèbre architecte R. Behrens (du Bauhaus). Il dirige des usines d’électrochimie en Allemagne, mais aussi en Autriche (dont celle de Bitterfield), avec succès. Après le retrait de son père, il prend la direction d’AEG. Il préfère toutefois occuper très rapidement le poste de président du conseil de surveillance, s’occupant davantage des relations publiques. Et il s’investit dans de très nombreuses autres entreprises. À la veille de la Première guerre mondiale, il est membre de 86 conseils de surveillance en Allemagne, et de 21 autres à l’étranger !

 

Une personnalité atypique du patronat allemand.

 

Les dirigeants des industries nouvelles (chimie, électricité) sont, avant-guerre, réputés plus libéraux que leurs collègues de l’industrie lourde, actifs soutiens de la politique expansionniste. Rathenau est alors considéré comme un modéré. Mais il reste fidèle jusqu’au bout à l’Empire. Son attitude face à la guerre est significative. Opposé à la politique d’expansion navale qui conduit à l’affrontement avec l’Angleterre et au déclenchement de la Première Guerre mondiale, qu’il juge précipité, il n’en offre pas moins, dès août 1914, ses services au gouvernement pour organiser ce qu’il considère comme la clé de cette nouvelle guerre industrielle : l’approvisionnement en matières premières. C’est lui qui met ainsi sur pied la planification de l’industrie de guerre allemande. Mais c’est sur le plan de la pensée économique qu’il se distingue de la majorité des dirigeants d’entreprises allemands (même occidentaux). Au travers de nombreux ouvrages, il développe des théories originales notamment sur le rôle social de l’entreprise. Rathenau considère clairement qu’un nouvel ordre social et industriel est en train d’émerger en ce début de XXe siècle, qui ne relève ni d’un rapport de force politique ni d’un accroissement de la taille des entreprises, quand bien même cet accroissement irait de pair avec un projet de rationalisation. Pour lui, on ne comprend le monde moderne, ni on ne peut l’orienter, si l’on ne prend pas la pleine mesure de la « mécanisation », c’est-à-dire de la capacité de l’action collective à modeler le monde au point d’en faire un univers artificiel. L’ère moderne consacre avant tout l’avènement d’une capacité inédite d’innovation et de création collective. Il en découle une responsabilité très forte des dirigeants à l’égard du monde qu’ils contribuent à créer. Comme d’autres de ses contemporains, Rathenau juge que les entreprises ne peuvent plus être assimilées à des acteurs privés poursuivant leurs propres intérêts. L’économie classique modélisant des acteurs indépendants les uns des autres apparaît donc dépassée : il ne faut pas que la puissance d’agir des entreprises soit abandonnée ni au libre jeu du marché ni au hasard de la composition des assemblées générales. Rathenau juge donc indispensable de réformer les institutions qui encadrent le gouvernement des entreprises. Il voit l’entreprise comme une institution certes privée, mais dotée d’une finalité d’intérêt collectif. Il propose d’adapter son mode de gouvernement en conséquence, en partant d’expériences concrètes. En particulier, il suggère que les dirigeants conduisent l’entreprise selon des finalités d’intérêt collectif et avec un dispositif de surveillance aligné sur ces finalités. C’est au nom de leur puissance d’innovation et de leur impact potentiel sur la société que les entreprises doivent être engagées dans des projets d’intérêt collectif. Rathenau n’est pas un économiste, il ne se positionne pas vraiment sur le terrain de la science économique. Néanmoins, en tant que dirigeant, il semble mesurer la distance entre les cadres théoriques censés décrire l’économie et la réalité des entreprises. Modéliser les entreprises modernes comme des agents indépendants les uns des autres et penser la production ou la consommation comme des fonctions de choix individuels lui semble profondément décalé par rapport aux enjeux. Aussi critique-t-il violemment les théories libérales classiques :

 

« Toute science économique et sociale n’est qu’éthique appliquée (…), et un État, une économie, une société méritent de disparaître, lorsqu’ils ne signifient qu’un état d’équilibre d’intérêts réfrénés, lorsqu’ils ne sont que des associations de production et de consommation, armées ou désarmées ».

 

On notera qu’il rejette aussi le socialisme. Pour lui, supprimer la propriété, ou même la notion de profit, est un contresens. Il livre sa propre conception du profit : supposons un État qui dispose d’une certaine somme d’argent à investir dans l’intérêt collectif, s’il doit choisir entre plusieurs projets de développement pour différentes populations, quel devrait être son choix ? Rathenau affirme qu’il ne faut pas vouloir choisir, mais justement demander à chaque projet de renouveler les ressources qu’il consomme, c’est-à-dire de générer du profit, de manière à être réalisé tout en autorisant la réalisation d’autres projets. Telle est la véritable fonction du profit : l’entreprise en a besoin pour renouveler ses ressources et pour poursuivre son travail, qui est utile.

 

Un modéré en politique

 

Après l'armistice du 11 novembre, il choisit de soutenir les institutions de Weimar. Devenu ministre de la Reconstruction en 1921 et ministre des Affaires étrangères en 1922, Walter Rathenau négocie avec les représentants soviétiques Christian Rakovsky et Adolf Joffe le traité de Rapallo, qui efface la dette de guerre et qui permet à la république de Weimar de contourner les stipulations des traités de paix (entraînement de troupes allemandes sur le territoire soviétique). Partisan de la « politique d’exécution des traités » pour mieux les renégocier avec l’aide des Anglo-saxons, Rathenau se retrouve bien isolé : les industriels, tant des industries nouvelles que de l’industrie lourde, tempêtent contre le traité de Versailles qui a confisqué brevets et investissements à l’étranger et suivent Stinnes[1] dans la campagne contre les réparations et la politique de Rathenau. Allant plus loin, l’extrême droite, après l’assassinat du ministre Erzberger (en août 1921) qui avait eu le tort de signer l’armistice, désigne alors publiquement Rathenau, le «  traître juif », comme la prochaine victime. La signature du traité de Rapallo, qui normalise les relations germano-soviétiques (avril 1922), aggrave encore son cas à leurs yeux.

 

Un assassinat de mauvais augure.

 

Son style flamboyant et son intelligence, mise au service du gouvernement allemand, s'opposent au chaos dans lequel les forces révolutionnaires espèrent construire une nouvelle société sur les ruines de la Première Guerre mondiale. Il est alors considéré par ses ennemis comme un représentant de l’« Ancien régime ». Selon Hellmut von Gerlach, un journaliste pacifiste ami de Walther Rathenau, ce dernier est honni parce qu'« il est juif et  il est la réfutation vivante de la théorie antisémite qui veut que le judaïsme soit nocif pour l'Allemagne ». L'assassinat de Rathenau « doit inciter la gauche à frapper », et pour le procureur du Reich, une fois « le soulèvement de la classe ouvrière écrasé, doit permettre la mise en place d'un gouvernement d'extrême droite ». L'organisation Consul, groupe terroriste dans lequel évolue Ernst von Salomon[2], décide de l'assassiner pour provoquer la chute du gouvernement. Ernst von Salomon conteste le fait que l’antisémitisme ait joué le moindre rôle dans cet assassinat. Les membres de l’organisation passent à l'action le 24 juin 1922 : un cabriolet s'approche de la voiture du ministre. Rathenau est abattu de plusieurs coups de pistolet automatique. Les assassins prennent alors la fuite en lançant une grenade. Une vaste opération de police est déclenchée et la plupart des groupes nationalistes sont décapités. 

 

Que reste-t-il de Walter Rathenau ?

 

Avec le recul, Walter Rathenau, quoique représentatif à bien des égards de la grande industrie allemande et partageant certains des préjugés de ses assassins, apparaît comme un homme à part dans son milieu : un esprit libre, « grand juif qui rêvait d’un néocapitalisme intelligemment organisé » (Victor Serge), victime précoce de l’antisémitisme qui submergea le pays, son option politique fut une parenthèse refermée conjointement par les classes dirigeantes et les nazis. Et les dirigeants français leur ont facilité la tâche par leur obstination à désigner l’Allemagne comme seul fauteur de guerre et à exiger le paiement de réparations élevées en occupant la Ruhr en 1923.

 

 

L’institut Walther Rathenau :

 

https://www.bundesregierung.de/breg-fr/recherche/prix-walther-rathenau-1978770

 

Pour en savoir plus :

 

http://www.annales.org/gc/2016/gc-125/GC-125-Article-SEGRESTIN.pdf

 

 

Cliquez ici pour télécharger l'article.

rathenau.pdf

 

 



[1] Industriel important et membre du Parti populaire allemand national-libéral. 

[2] Ernst von Salomon est un écrivain allemand né en 1902 à Kiel, mort en 1972. Il a d'abord été membre des Freikorps dans l'immédiat après-guerre, puis activiste de l'Organisation Consul sous la République de Weimar, avant de se consacrer à l'écriture d'une œuvre essentiellement autobiographique.


17/01/2022
0 Poster un commentaire

Le tremblement de terre de Lisbonne : premier accident moderne.

image.jpg
 

 

Dans l'histoire des catastrophes naturelles, le tremblement de terre de Lisbonne en 1755 tient une place à part, par les répercussions philosophiques et littéraires qu'il eut dans l'Europe des Lumières. Même si le bilan démographique demeure incertain, il est établi que plus de 10 000 personnes y ont perdu la vie. Au-delà de ce terrible bilan, une foi nouvelle apparaît, celle dans la capacité des hommes à lutter contre les catastrophes,mais aussi une peur inédite face à ce qui reste imprévisible.

Comme bien souvent, le nombre de morts ne suffit pas à expliquer le choc de l'événement ; la signification l'emporte sur les aspects matériels. Les 10 000[1] morts de Lisbonne en 1755 ne peuvent éclipser les 100 000 morts de la peste de Provence en 1720, sans parler des centaines de milliers de victimes causées par les cyclones en Inde en 1737 et 1789 ou les 10 millions emportés par la famine du Bengale en 1770. Voltaire reconnaît à propos du tremblement de terre de 1699 en Chine qu'il « fut plus funeste que celui qui de nos jours a détruit Lima et Lisbonne ; il fit périr, dit-on, environ 400 000 hommes » Si le tremblement de terre de Lisbonne a tant frappé, c'est qu'il est apparu comme la première catastrophe moderne.

 

La terrible Toussaint.

 

Le tremblement de terre du 1er novembre 1755 se produit aux alentours 9h 40. L’heure précise est difficile à estimer : les témoignages varient et la position exacte de la faille responsable du séisme est encore aujourd’hui sujette à débat. Les sources contemporaines indiquent que trois secousses distinctes se produisirent sur une durée d'une dizaine de minutes, causant de larges fissures (jusqu'à cinq mètres) et dévastant la ville. Les survivants se ruèrent vers l’espace ouvert et supposé sûr que constituaient les quais du port, et y assistèrent à un reflux de la mer comme ils n'en avaient jamais vu, laissant à nu des fonds marins où s'échouèrent et se disloquèrent des navires perdant leurs marchandises. Plusieurs dizaines de minutes après le séisme, un énorme tsunami avec des vagues de cinq à quinze mètres submergea le port et le centre-ville situés sur le Tage. Il fut suivi de deux nouvelles vagues. Les chutes de cheminées, l'éparpillement des feux domestiques et parfois l'action des pillards déclenchent un gigantesque incendie qui dure cinq ou six jours. Les flammes causent d'ailleurs la plus grande partie des dégâts, notamment parmi les biens mobiliers et les marchandises, et atteignent une telle intensité qu'elles sont visibles à Santarem, à environ 70 kilomètres au nord-est. Les secousses se répéteront : plus de 500 jusqu'en septembre 1756, accentuant la panique et la désorganisation de la société lisbonnine. Lisbonne ne fut pas la seule ville portugaise affectée par la catastrophe : les destructions touchèrent tout le Sud du pays, en particulier l’Algarve. Les secousses du séisme furent ressenties partout en Europe, jusqu’en Finlande. D’autres tsunamis atteignant des hauteurs de vingt mètres frappèrent les côtes atlantiques de l’Afrique du Nord, ou traversèrent l’océan Atlantique jusqu'à la Martinique et à la Barbade où ils atteignirent respectivement des hauteurs de 1,80 et 1,50 m. La vague atteint 3,08 m à Penzance en Cornouailles. Environ 85 % des bâtiments de Lisbonne furent détruits, y compris les plus célèbres de ses palais et bibliothèques, brillants exemples d’une architecture manuéline[2] du XVIe siècle typiquement portugaise. Plusieurs bâtiments relativement épargnés par le séisme furent détruits par les incendies qui s’ensuivirent. Un opéra nouvellement construit, baptisé du nom prémonitoire d’Opéra Phoenix, fut réduit en cendres. Le Palais Royal, juste au bord du Tage (actuellement : place Terreiro do Paço), fut également détruit : à l’intérieur, les 70 000 volumes de la bibliothèque royale furent perdus, tout comme des centaines d’œuvres d’art incluant des peintures de Titien, Rubens. Des archives royales extrêmement précieuses disparurent, notamment les comptes rendus détaillés des grandes explorations réalisées par Vasco de Gama et d’autres navigateurs. L'effet maximum des secousses et de l'incendie s'est concentré dans les quartiers les plus peuplés, ainsi que dans le centre urbain occupé par la Cour et les activités commerciales. Les victimes ont été rares parmi la noblesse : la famille royale résidait alors au palais de Belem, dans les faubourgs de la ville, et le reste de la Cour à la campagne. De nombreuses vies ont également été épargnées grâce à l'heure du séisme : une heure plus tard les églises auraient été pleines, en ce jour de Toussaint, ce qui aurait encore alourdi le bilan humain.

 

Une reconstruction au pas de charge. 

 

Après la catastrophe, le roi se mit à nourrir une peur incontrôlable à l’idée de vivre entre des murs, et la cour s’installa dans un gigantesque complexe de tentes et de pavillons sur les collines d’Ajuda, à l’époque encore en bordure de Lisbonne. La claustrophobie du roi ne s’apaisa jamais, et ce n’est qu’après sa mort que sa fille Marie Ire entama la construction de l’actuel palais royal d'Ajuda, sur l’ancien site des tentes. Face à ce désastre le marquis de Pombal, principal ministre du roi Joseph Ier, prit en main la gestion de l'après-catastrophe. 

Avec le pragmatisme qui caractérisait ses méthodes de gouvernement, il organisa immédiatement les secours et la reconstruction. Il envoya en ville des équipes de lutte contre le feu afin d’éteindre les flammes au plus vite, et chargea d’autres personnes de rassembler les milliers de cadavres. On ne disposait que de peu de temps pour cette tâche macabre avant de possibles épidémies. Contrairement à la coutume, et malgré les souhaits exprimés par les représentants de l’Église, de nombreux corps furent entassés sur des barques et immergés au large des bouches du Tage. Avec une belle célérité, Pombal prend aussi en charge la reconstruction de la ville. Au total, près de 9 000 édifices en bois sont bâtis en six mois, accueillant 25 000 réfugiés. Comme le rapporte un marchand français, Claude Darrot,  « on ne trouve pas à se loger : il y a une quantité de monde sans maison, qui sont obligés de vivre en baraque » . Ces mesures provisoires laissent rapidement la place à un dessein plus ambitieux : édifier une cité moderne et exemplaire. Aucune construction n'est permise sans autorisation, tandis qu'une équipe d'ingénieurs s'affaire.

La partie basse et littorale de la ville est entièrement redessinée par une équipe d'ingénieurs et d'architectes. Officier de formation, Eugénio dos Santos conçoit ce qui est devenu un des fleurons du Lisbonne actuel : la place du Commerce, espace monumental ouvrant sur le front de mer. De là partent deux grandes avenues qui déterminent un plan en damier. Les bâtiments construits sous l’égide de Pombal comptent parmi les premiers exemples de constructions antisismiques en Europe (c'était courant au Japon). De petits modèles en bois furent construits pour procéder à des tests, et des tremblements de terre furent simulés en faisant défiler des troupes autour. Le nouveau centre-ville de Lisbonne, connu désormais sous le nom de « centre pombalin » (Baixa Pombalina), est aujourd’hui l’une des attractions touristiques les plus prisées de la ville. Des quartiers d’autres villes portugaises furent aussi reconstruits selon les principes de Pombal, comme Vila Real de Santo António en Algarve.

La nouvelle ville est un modèle de l'urbanisme des Lumières, rationnelle et idéale, aérée et propice à la circulation. Elle constitue une vitrine de l'absolutisme monarchique, à l'image de la statue équestre triomphale du roi Joseph Ier qui est élevée plus tard sur la place du Commerce. Les intérêts de l'État se mêlent parfaitement à ceux des commerçants et des financiers qui apprécient ce cœur fonctionnel. La reconstruction à marche forcée, qui visait explicitement à rassurer les intérêts commerciaux internationaux vitaux pour Lisbonne, a été, sur ce plan également, un succès. L’action du Premier ministre ne se limita pas aux questions pratiques de la reconstruction. Le marquis ordonna également qu’un questionnaire soit envoyé à toutes les paroisses du pays à propos du séisme et de ses effets. 

Y figuraient entre autres les questions suivantes :

 

-       Combien de temps a duré le tremblement de terre ?

-       Combien de répliques ont été ressenties ?

-       Quel type de dommage a été causé ?

-       Les animaux ont-ils eu un comportement étrange ? (cette question anticipait sur les études réalisées pendant les années 1960 par des sismologues chinois)

-       Qu’est-il arrivé aux puits et aux points d’eau ?

 

Les réponses à ces questions, ainsi qu’à d’autres, sont toujours conservées dans la tour de Tombo, le centre des archives nationales. En étudiant et en recoupant les comptes rendus des différents prêtres, les chercheurs modernes ont été en mesure de reconstituer la catastrophe d’un point de vue scientifique, ce qui eût été impossible sans l’enquête menée par le marquis de Pombal. Ce dernier, par conséquent, est souvent considéré comme un précurseur de la sismologie contemporaine

 

De la vengeance divine à l’accident naturel. 

 

Désormais, l'intervention de l'État ne doit pas se limiter au secours en cas de drame. Elle est réclamée également pour prévenir le retour d'une catastrophe. Ce souci de prévention avait déjà animé quelques esprits forts. Néanmoins, l'année 1755 inaugure un changement d'échelle : pendant des siècles, c'est à l'échelon local qu'on avait envisagé la gestion des catastrophes. On se tourne maintenant vers l'État et vers les scientifiques qu'on somme d'expliquer et d'anticiper des catastrophes d'une telle ampleur. Le tremblement de terre secoua bien plus que des villes et des bâtiments. Lisbonne était, et demeure, la capitale d’un pays profondément catholique, qui était réputé pour la foi de ses habitants et la vigueur de l’évangélisation dans ses colonies. La catastrophe survint de plus le jour d’une fête catholique essentielle et détruisit la plupart des églises et édifices religieux les plus importants. La théologie et la philosophie du XXVIIIe siècle pouvaient difficilement expliquer une telle manifestation de colère divine. Ce hiatus inédit entre Dieu et la nature introduit une figure nouvelle, celle de l’« accident », qui va dominer tout le XIXe siècle. On considérait auparavant la catastrophe naturelle comme inscrite dans un plan divin ; l'accident, lui, est un choc, une rencontre aléatoire et injustifiable. Selon cette définition, le séisme de Lisbonne est le premier « accident » moderne. De mémoire d'homme, aucune ville européenne de la taille de Lisbonne n'avait été détruite dans le passé par un tremblement de terre ; et Lisbonne n'était pas particulièrement menacée. Rien ne pouvait laisser prévoir ce drame. Une épidémie de peste mortelle, un incendie gigantesque auraient assurément moins ébranlé les contemporains. L'accident, fruit du hasard et non d'une « colère divine », est imprévisible. Ce qui engendre une plus grande inquiétude, mais également une plus grande liberté. Une tension apparaît entre, d'un côté, la nécessité d'essayer de prévenir les événements funestes, de l'autre, la conscience de ne jamais pouvoir définitivement réduire la part de l'imprévisible.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Jean-Paul Poirier, Le tremblement de Terre de Lisbonne, éditions Odile Jacob, 2005.

 

Cet événement est relaté dans le jeu vidéo Assassin's Creed Rogue, sorti en novembre 2014. Le personnage principal Shay Cormac se retrouve responsable malgré lui du tremblement de terre.

 

Cliquer ici pour télécharger l'article

 Le-tremblement-de-terre-de-Lisbonne.pdf



[1] Des estimations plus récentes font plutôt état de 50 000 à 70 000 morts. 

[2] Le style manuélin se caractérise par une abondance de motifs décoratifs sur les édifices religieux et monuments de l'époque.

 


07/01/2022
2 Poster un commentaire

Les mystères de l’affaire Troppmann.

 

 ob_11292b_troppmann-photo.jpeg

 

 

« Paris est encore sous la vive émotion causée par la découverte des cadavres de six victimes du crime horrible, commis avec une férocité inouïe pendant la nuit de dimanche à lundi » titrait Le Petit Journal du 24 septembre 1869. L’affaire Troppmann est une des affaires criminelles les plus sensationnelles et les plus médiatisées du Second Empire. Elle a permis au Petit Journal de s’imposer comme un journal populaire à grand tirage, dont les faits divers sordides constituent le fonds de commerce. Les détails de ce meurtre multiple, les rebondissements qui précèdent l'arrestation de l'assassin, sa personnalité ambiguë, trouvent également un large écho auprès des romanciers de l'époque assistant notamment au procès (Gustave Flaubert, Alexandre Dumas, Jules Barbey d'Aurevilly, le comte de Lautréamont, Arthur Rimbaud).

 

La sinistre découverte.

 

Tout commence le 20 septembre 1869, lorsque le cultivateur Jean Langlois découvre un cadavre dans un champ situé à proximité de la gare de Pantin, dans la plaine d'Aubervilliers. La police, dépêchée sur les lieux, déterre six cadavres, affreusement mutilés, entassés pêle-mêle dans cette fosse toute fraîche : une femme d'une quarantaine d'années, un jeune homme de seize à dix-sept ans, trois garçons d'environ dix, douze et quatorze ans et une petite fille de trois ans peut-être. Les garçons sont vêtus de l'uniforme des collégiens : pantalon gris, veste noire, casquette galonnée d'or ; la petite fille porte une robe et un tablier de soie, et la femme, une robe de soie noire de petites-bourgeoises endimanchées. Elle a conservé sa montre et sa chaîne et de l'argent dans les poches de ses vêtements, tout cela dénotant « des habitudes de gens habitant la province ». L'autopsie, pratiquée à la morgue, révèle que la femme était enceinte de six mois. Elle a été frappée de coups de couteau (vingt-trois, dit-on) dont un au ventre, comme la fillette. Les autres victimes ont été étranglées ou assommées. 

 

L’enquête.

 

L’enquête est menée par Antoine Claude, chef de la Police de Sûreté de 1869 à 1875. Le tenancier de l'hôtel du Chemin de Fer du Nord identifie sans peine ses clients : Mme Kinck et ses enfants, famille alsacienne, arrivée de Roubaix dans la journée du 19 septembre et partie le soir même pour un mystérieux rendez-vous, sous la conduite d'un septième personnage qu'on croit être le fils aîné, Gustave. Le cocher Bardot confirme avoir déposé, à minuit, au carrefour des Quatre-Chemins, d'abord Mme Kinck et les deux plus jeunes enfants, puis le jeune homme et les trois aînés. Le veilleur de nuit d'une usine dit avoir entendu, vers minuit un quart, des cris déchirants : « Maman ! Maman ! ». Le commissaire pense initialement que le père et le fils aîné ont tué toute la famille. Le premier rebondissement intervient avec l'arrestation au Havre de l'assassin, le 23 septembre. Étonnement de l'opinion lorsqu'elle constate que le meurtrier n'est pas Gustave Kinck, mais Jean-Baptiste Troppmann, mécanicien à Cernay. Son arrestation repose à l'origine sur un simple hasard. Après s'être renseigné sur les modalités de départ pour l'Amérique, Troppmann entre en fin de matinée dans un débit de boissons en compagnie d'un jeune homme âgé de dix-huit ans. Un gendarme nommé Ferrand survient quelques instants après et procède à un contrôle d'identité. Dépourvu des documents exigés, le suspect est conduit au poste. En chemin, il est pris de panique lorsque le gendarme lui lance une réflexion sur le crime de Pantin. Troppmann, qu'on trouve porteur de papiers, titres de propriétés et objets appartenant aux Kinck, passe assez rapidement aux aveux. Écroué, il donne une première version des faits : celle du crime passionnel. Il aurait aidé les deux Kinck, père et fils, à se débarrasser d'une épouse infidèle. Mais trois jours plus tard, nouveau coup de théâtre. La découverte d'un septième cadavre à demi putréfié, celui de Gustave, enfoui à trente mètres des autres, ruine cette version, rendue fragile aussi par divers témoignages de moralité sur la famille Kinck. Mais un doute plane encore. Où est donc Jean, le père, parti de Roubaix début septembre, pour Cernay, où il rêvait, dit-on, d'établir une usine, au grand désespoir de son épouse, attachée à sa Flandre natale ? La recherche de ce qu'on présume être le « huitième cadavre » occupe un long mois d'octobre, durant lequel Troppmann s'enferme dans sa deuxième version : Jean Kinck cherchait dans les montagnes vosgiennes des filons d'or et d'argent pour fabriquer de la fausse monnaie. Il avait des complices qui l'ont supprimé. Appâté par Claude, qui lui fait espérer une sortie pour reconstitution, Troppmann avoue, à la mi-novembre, qu'il a empoisonné Jean Kinck avec de l'acide prussique et enseveli le corps dans la forêt de Cernay. Dix jours plus tard, en effet, on y déterre le huitième cadavre.

 

Un procès à sensation.

 

Après une instruction qui dure à peine cent jours, Troppmann comparait devant la Cour d'assises du département de la Seine, le 28 décembre 1869. Il y a foule dans la salle d'audience, les gens s'étant battus pour obtenir des billets de faveur qui réservent des places sur les bancs des stalles. Bien que défendu par l’un des ténors du barreau, Charles Lachaud, il est condamné à la peine capitale le 30 décembre. Troppmann est conduit en camisole de la Conciergerie à la Prison de la Roquette le 31. Son pourvoi en cassation et son recours en grâce ayant été rejetés, il est amené le 19 janvier suivant devant l’échafaud, le visage « vieilli de trente ans » mais sans larmes. On se bouscule pour assister au spectacle, des personnalités (Victorien Sardou, Maxime Du Camp, Ivan Tourgueniev de passage à Paris) aussi obtiennent des cartes de faveur pour pénétrer dans la prison. Troppmann, calme jusque-là, a soudain un dernier sursaut de révolte, se débat. Il parvient à faire sauter les sangles qui le maintiennent et lutte contre les aides qui peinent à le mettre sur la bascule, et l’exécuteur Jean-François Heidenreich doit lui maintenir de force la tête sur la demi-lune. Selon la légende, avant que le couteau tombe le condamné parvient à mordre la main gauche de son bourreau et presque lui sectionner l'index, faisant dire à ce dernier « Sale grenouille, ça a été dur ».

 

La presse s’empare. 

 

Les journaux, l'hebdomadaire L’Illustration, ainsi que les quotidiens Le GauloisLe Figaro et bien sûr Le Petit Journalrelatent le déroulement de l'affaire jusqu'au procès et à l'exécution du coupable. Il est vrai que la structure de ces péripéties permet aux lecteurs de se retrouver dans le monde familier du roman-feuilleton et certains publicistes ne manquent pas de souligner que la réalité de ce crime dépasse la fiction. Le Petit Journal atteint alors des tirages records, jusqu'à cinq cent mille exemplaires par jour et envisage de modifier ses techniques d'impression pour fournir à la demande : « Si nos machines pouvaient servir assez rapidement les marchands, nous ne savons pas quel chiffre nous atteindrions » (2 octobre 1869). L'affaire l'a transformé en journal de masse, à très grand tirage, au point qu'on a été jusqu'à lui en attribuer la paternité ! Cependant, il ne s'agit pas ici d'enquête, mais de récit qui emprunte au feuilleton ses recettes : usage de dialogues généralement imaginaires, titres à sensation, stéréotypes empruntés à la psychologie criminelle la plus banale qui voit dans la femme la grande instigatrice et dans les ouvriers nomades des suspects. 

 

Une vérité partielle ?

 

L'affaire parait simple au départ. Jean-Baptiste Troppmann aurait assassiné seul la famille Kinck dans un but crapuleux. On a en effet retrouvé sur lui, au moment de son arrestation au Havre, de l'argent et des titres appartenant aux Kinck. La médecine légale, qui a étudié les coups donnés aux victimes, a admis la possibilité d’un seul homme et la Cour a rejeté l’hypothèse d’une quelconque complicité. Cependant, le défenseur de Troppmann argumente longuement qu’à Pantin, l'assassin n'aurait pas eu le temps de tuer six personnes sans éveiller l’attention du voisinage ou du cocher qui les avait amenées de nuit. Troppmann n'a jamais indiqué les noms des complices auxquels il fit allusion. Un autre soupçon pèse sur Troppmann. Il est Alsacien, à demi-étranger. Il parle un « patois allemand » incompréhensible. Il fait les frais d'une germanophobie latente. Dans ses mémoires, Claude soutient que  Troppmann est « un pégriot allemand », un instrument subalterne aux mains d'une bande. C'est une affaire d'espionnage industriel, peut-être militaire. Troppmann avait des complices dans la colonie allemande des ouvriers de Pantin comme dans les forêts vosgiennes où « des espions allemands se blottissaient comme des hiboux, protégeant les vieux châteaux en ruines ». C'est là que Kinck, de mèche avec Troppmann pour fabriquer de la fausse monnaie, aurait surpris leurs conciliabules, c'est pourquoi Troppmann l'a tué. L'Allemagne a armé sa main. Pour des raisons diplomatiques, le pouvoir bonapartiste n'a pas voulu faire la lumière. « Ne précipitez rien et laissez agir », conseillent à Claude le préfet et le ministre de l'Intérieur qui arrêtent volontairement l'enquête. « Troppmann fut puni, il le fut seul ; la politique l'exigeait. »

 

Bien entendu, l’affaire Troppmann a donné lieu à une abondante littérature :

 

-       Claro (Christophe), Le Massacre de Pantin ou l'affaire Troppmann, Paris, collection Fleuve noir, 1994.

-       Drachline (Pierre), Le Crime de Pantin, Paris, Denoël,1984.

 

A l’image de Fualdès, il a eu droit aussi à ses complaintes :

 

-       L'Affaire Troppman, écrite par Auguste Mouret. Chanson sur l'air de Fualdès. 

-       Crime de Pantin, par Louis France (de Pancy) ; air de Montebello

 

Une analyse plus détaillée sur le rôle de la presse peut être consultée à l’adresse ci-dessous : 

https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1997_num_27_97_3234

 

Cliquez ici pour télécharger le fichier

Les-myste--res-de-l.pdf


12/12/2021
2 Poster un commentaire

Pyramiden : La ville où le temps s’est arrêté

Piramida_Svalbard_IMG_6283.JPG

 

Une statue de Lénine faisant face à des montagnes ! Vous vous croyez, sans doute, à quelques kilomètres de Moscou, à Zvenigorod, sur les bords de la Moskova. Erreur ! vous êtes en plein territoire norvégien. C’est, en effet, sur la plus grande ile de l’archipel du Spitzberg, que se trouve Pyramiden. Achetée par la Russie soviétique en 1926, son développement a été fondé sur l’exploitation d’une mine de charbon. Plus de mille personnes y furent employées. La communauté fonctionnait de manière totalement autonome. La chute de l’Union soviétique mit fin à cette aventure. A la fin de l’année 1998, elle se vida de ses habitants. Il nous reste les vestiges de ce qui fut une utopie moderne.

S’aventurer dans les rues de Pyramiden revient à remonter le temps, au faîte de la gloire de l’URSS. De l’immeuble cubique au buste de Lénine qui embrasse d’un regard fier et paternel la grande place de la ville, et qui a l’honneur d’être la statue de Lénine la plus septentrionale de la planète, le moindre élément du décor respire la culture, l’architecture et le mode de vie soviétique.

 

L’imbroglio diplomatique du Spitzberg.

 

Il est impossible de comprendre l’histoire de l’ancienne colonie sans se pencher sur celle du Spitzberg. Les îles arctiques servent, à partir du XVIIe siècle, de base arrière aux expéditions de chasse à la baleine et aux morses. Jusqu’au XXe siècle, les Néerlandais, Danois, Norvégiens comme les Britanniques accostent indifféremment sur l’archipel, qui n’appartient à aucun pays. Le charbon va changer la donne en 1920. À cette date, la Norvège, les États-Unis et le Royaume-Uni se réunissent avec d’autres États pour la rédaction du traité concernant le Spitzberg qui attribue à la Norvège la souveraineté de celui-ci. « Ce qui n’a pas plu aux Russes, c’est que personne ne leur a demandé leur avis en raison de la guerre civile qui déchirait alors le pays », explique Steve Coulson, chercheur spécialisé en biologie arctique. La Russie, si elle n’avait pas eu son mot à dire, n’avait pas dit son dernier mot. Selon le traité, toutes les lois norvégiennes n’avaient pas vocation à être appliquées sur les îles. Il spécifiait, en outre, que les signataires avaient les mêmes droits en matière de développement commercial dans la région. Suivie par plus de quarante pays, la Russie a rejoint le traité.

 

La naissance de Pyramiden.

 

La Norvège et l’Union soviétique ont rapidement compris le rôle que pouvait jouer le Spitzberg sur le plan commercial. En 1926, la Norvège finance la construction de Longyearbyen, qui deviendra la ville la plus peuplée de l’archipel avec quelques 2 000 habitants. En 1936, les Soviétiques acquièrent les droits d’exploitation des bassins houillers de Barentsburg et de Pyramiden, séparés de 90 km. Trust Arktikugol, entreprise publique fondée en 1931, prend la tête des opérations. Avant la Seconde Guerre mondiale, Trust Arktikugol eut le temps d’ouvrir deux mines au Spitzberg. Elles se trouvaient à Grumant et Barentsburg. On était alors seulement en train de construire la ville minière de Pyramiden. Pendant la guerre, l’exploitation minière au Spitzerbg s’arrêta, et à l’été 1941 les bateaux de guerre alliés évacuèrent les soviétiques jusqu’à Arkhangelsk. Les Norvégiens aussi quittèrent leurs mines. En 1943, l’Allemagne attaqua le spitzberg et en brûla les rares villes.

 

Une ville champignon.

 

Après la Seconde Guerre mondiale, les Soviétiques font le choix d’investir davantage d’argent dans le lointain avant-poste. Les constructions bourgeonnent par dizaines, incluant un hôpital, un centre culturel ainsi qu’une vaste cafétéria, décoré d’une immense mosaïque représentant les paysages du Svalbard et les héros de la mythologie nordique. Seule exception aux lignes droites de l’architecture soviétique, les angles des bâtiments sont arrondis pour réduire l’érosion due aux vents polaires. Dans les années 1980, on compte un peu plus de 1 000 habitants permanents dans la cité, alors au sommet de sa gloire. Ils se répartissent dans plusieurs immeubles résidentiels qui trouveront vite leurs surnoms : les hommes célibataires vivent au « Londres ». Les femmes célibataires, elles, investissent le « Paris », dont un bar occupe le rez-de-chaussée. Les enfants jouent dans ses couloirs de « la maison folle », immeuble où se rassemblent les familles. Le Gostinka (« hôtel », dont il n’avait que le nom, en russe) était réservé aux ouvriers qui venaient pour des contrats courts. Les années passant, l’archipel a dû s’équiper de cimetières, pour les humains et les chats. Pendant des décennies, on a mené là, sur le territoire de la Norvège, une vie soviétique orthodoxe. Pyramiden était plus qu’une mine ; c’était un village soviétique modèle, une métastase du communisme plantée dans la zone d’influence de l’Occident, dont l’un des objectifs était d’exhiber la suprématie du modèle soviétique. La ville avait son propre hôpital, sa pharmacie et son ambulance. On lavait le linge à la laverie, on réparait ses chaussures à la cordonnerie, et le coiffeur frisait les cheveux des femmes de mineurs. Il y avait même un photographe dans le village. Les enfants avaient bien sûr leur terrain de jeu, une crèche et une école. Le sport et la culture étaient valorisés en URSS. On a donc fait construire à Pyramiden une piscine, un terrain de hockey, un champ de tir, une piste de danse et un centre culturel pompeux, dans le théâtre duquel on pouvait voir régulièrement des films et des pièces de théâtre. Une fois par an, un bateau ou un avion apportait un chargement de travailleurs frais, d’outils, de machines neuves et de vivres. Dans les serres soviétiques, tomates, concombres, laitues, poivrons et fleurs croissaient sous les soins de jardiniers attentifs tandis que des porcs, des poulets et d’autres animaux de la ferme complétaient le menu. Une portion du charbon extrait par les mineurs suffisait à éclairer la ville. En 1976, Nikolaj Gnirolybov, le directeur de la mine, publia avec fierté les résultats de la production de l’année précédente : 35 000 kilos de viande, 48 000 litres de lait, 110 000 œufs et 5 700 kilos de légumes. La mine produisait aussi beaucoup de cendres volantes, dont on fabriquait, des briques en béton pour construire de nouvelles maisons. Le recyclage était devenu une réalité quotidienne pour les habitants.  Pyramiden approchait du modèle soviétique de l’autosuffisance. Les ressortissants du bloc de l’Ouest pouvant s’y rendre sans visa, elle est rapidement devenue la vitrine propagandiste de l’Union soviétique.

 

La fin de l’Union Soviétique signe la fin de l’utopie. 

 

Les mines de Pyramiden ont toujours fonctionné à perte. La chute de l’URSS a entraîné la fin des généreuses subventions soviétiques, signant l’arrêt de mort de l’industrie charbonnière. En 1990, les choses ont changé du tout au tout. Les pénuries sont devenues une réalité quotidienne. Les salaires ont baissé, entraînant le niveau de vie dans leur recul.  En 1996, une autre tragédie frappe la région. Lors de sa descente sur l’aéroport de Svalbard, le vol 2801 de la Vnukovo Airlines, affrété par Arktikugol, s’écrase à proximité de Longyearbyen. Aucun des 141 passagers, à bord de l’avion en provenance de Moscou, ne survit au crash y compris trois enfants et de nombreux parents des mineurs. Dès lors la décision ne traine pas. Le couperet tombe dans les premiers mois de 1998. Le 31 mars 1998, le dernier seau de charbon est sorti de la mine dont les 300 employés, des hommes en majorité, ne voyaient plus de raison de rester. Ils ont embarqué en nombre dans les bateaux et les hélicoptères qui assuraient la liaison vers Longyearbyen et Barentsburg pendant l’été. La moitié d’entre eux, ne souhaitant pas quitter la région, se sont installés à Barentsburg plutôt que de retourner en Russie. Aucun n’avait embarqué pour l’archipel dans l’idée d’y finir sa vie. La plupart avait signé un contrat de deux ans pour venir travailler à Pyramiden, laissant familles et amis sur le continent. Partir a néanmoins été un arrachement. Les ouvriers s’étaient attachés à cette étrange cité et à ses habitants.

 

Que reste-t-il de Pyramiden ?

 

Si les détails ont disparu, le paysage conserve sa cohérence. Les inondations n’ont pas terni la beauté de la pelouse du parc. Les mouettes ont ainsi colonisé les rebords des fenêtres. Les ours polaires s’aventurent parfois en ville, expliquant la tendance qu’ont les touristes à s’armer. Il est toutefois peu probable que la nature envahisse la cité. La rudesse du climat arctique rend inimaginable le cliché de la ville fantôme recouverte de plantes grimpantes. Si la moisissure s’est en effet attaquée aux matelas et aux revêtements muraux, il est impossible de calculer le temps que prendrait la constitution du substrat d’humus nécessaire à la croissance de végétaux. Un documentaire produit par History Channel affirme que les bâtiments de Pyramiden seront encore debout dans cinq siècles.

 

Pour en savoir plus :

 

Kjartan Fløgstad, Pyramiden : Portrait d'une utopie abandonnée, ACTES SUD (30/03/2009)

 

Cliquer ici pour télécharger :

Pyramiden.pdf

 


05/12/2021
0 Poster un commentaire

Alexandre de Humboldt : éternel voyageur.

AvHumboldt.jpg

 

En Europe tout comme en Amérique hispanique, la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe ont été marqués par la passion des idées. Thèses et systèmes envahirent tous les domaines, scientifiques et littéraires, parfois au détriment de l’art. Caractérisée par une confiance sans réserve dans la raison humaine chargée de rendre compte de tous les problèmes, cette période fut avant tout sous l’emprise d’une foi optimiste dans le progrès. Continuant la tradition du « Siècle des Lumières », les premières années du XIXe siècle virent surgir nombre d’écrivains, philosophes et scientifiques qui n’eurent d’autre but que de s’engager dans une lutte pour l’action sur le terrain. Tel fut le cas de Alexandre de Humboldt.

 

Éduqué dans l’esprit des Lumières.

 

Alexander Von Humboldt est né à Berlin le 14 septembre 1769 d'un père militaire prussien, le major Alexander Georg von Humboldt, et d'une mère d'origine française et huguenote, Marie-Élisabeth veuve von Holwede, née Colomb. Il est le frère cadet de Wilhelm von Humboldt (Guillaume de Humboldt), linguiste, fonctionnaire, diplomate, ministre de Prusse et philosophe allemand. Celui-ci, visionnaire pour la recherche et la pédagogie, fonda l'Université Humboldt de Berlin en 1810. Son père, Alexander Georg von Humboldt, issu d'une importante famille poméranienne était officier de l'armée prussienne. Proche de la famille royale et de la franc-maçonnerie, il a voulu transmettre à ses fils la meilleure éducation dans l'esprit des Lumières. Il leur donne pour précepteur Joachim Heinrich Campe, lequel suit les principes pédagogiques de Jean-Jacques Rousseau. Il enseigne aux enfants l'histoire, les mathématiques, le latin, le grec, le français et l'allemand. Orphelin de père à neuf ans, Alexander est élevé par sa mère, une Huguenote sévère, dans le triste château de Tegel. 

 

Des études hétéroclites. 

 

À 18 ans, il est initié à la botanique par son ami Carl Ludwig Willdenow. En 1788, Alexander revient étudier dans le château familial les techniques de la manufacture et le grec ancien. En 1789, les deux frères s'inscrivent à l’université de Göttingen, qui est un centre de la pensée éclairée à cette époque. Alexander étudie la physique avec Georg Christoph Lichtenberg, l'anatomie et la zoologie avec Johann Friedrich Blumenbach. Après un voyage géologique, il rédige en 1790 sa première publication scientifique d'observations minéralogiques sur les basaltes du Rhin. C'est à Göttingen qu'il rencontre le naturaliste Georg Forster dont il devient le disciple et avec lequel il voyage pendant quatre mois au printemps 1790 aux Pays-Bas, en Grande-Bretagne et en France pendant la période révolutionnaire. Alexander est pour la première fois à Paris en 1790 et s'enthousiasme pour les idéaux de la Révolution française et pour les Droits de l’homme : 

« Le spectacle des Parisiens, leur rassemblement national, celui de leur temple de la Liberté encore inachevé pour lequel j'ai transporté moi-même du sable, tout cela flotte dans mon âme comme un rêve. »

De retour en Allemagne à la fin de l'été 1790, Humboldt poursuit des cours d'économie et de gestion à l'École de commerce de Hambourg, malgré son peu d'intérêt pour ces domaines. Il consacre ses loisirs à la géologie, la botanique, et l'étude du suédois. En juin 1791, Humboldt entame une formation à l'École des mines de Freiberg, qui dure huit mois. Il termine ses études et est directement nommé assesseur au département des mines sans avoir à servir en tant que cadet.

 

Le grand voyage en Amérique du Sud. 

 

Entre 1792 et 1796, il gravit sans difficulté toutes les marches de l’Administration prussienne, mais après le décès de sa mère, survenu en 1796, il décide soudainement de renoncer à ses multiples responsabilités, notamment au sein de l’Administration des Mines, car il estime qu’il sera plus utile au « service de la culture » qu’au service de l’État prussien (qu’il juge absolutiste). Il ne cache pas non plus qu’il puisera dans son héritage colossal pour mener à bien ses projets de voyages. Il prend alors la résolution de parfaire ses connaissances, afin de se préparer à effectuer un périple sérieux, dont les conclusions pourront être de quelque utilité pour l’humanité. Le 20 septembre 1796, trois semaines après la disparition de sa mère, il révèle pour la première fois sa volonté de voyager en Amérique hispanique : « mon voyage est irrévocablement décidé. Je me prépare encore pendant quelques années et je rassemble les instruments ; je séjourne en Italie un an et demi, pour me familiariser tout à fait avec les volcans, puis j’irai en Angleterre en passant par Paris... et ensuite vers les Indes Occidentales, sur un bateau anglais ». Peu après, il fait la connaissance dans la capitale française de Louis Antoine de Bougainville, qui prépare à ce moment-là un autre voyage autour du monde, organisé par le Directoire. Auprès de ce dernier, il trouve un conseiller averti pour son projet de voyage américain. Enfin, il fait une rencontre qui changera le cours de sa vie. Il se lie d’amitié à Aimé Jacques Bonpland, alors jeune médecin mais déjà renommé comme naturaliste. C’est avec lui qu’Alexandre de Humboldt va faire son voyage en Amérique espagnole. Ils décident très rapidement, avant d’entreprendre le voyage pour le continent hispano-américain, de faire une excursion en octobre 1798 vers l’Algérie et le Maroc pour y étudier les Monts Atlas et « s’y roder », selon ses propos. Le 5 juin 1799, ils embarquent, à La Corogne, à bord de la corvette « Le Pizarro » à destination du Venezuela, et après une escale aux Canaries, ils arrivent le 16 juillet à Cumaná au Venezuela, à l'est de Caracas. Pendant la navigation, Humboldt fait des mesures astronomiques, météorologiques, de magnétisme, de température et de composition chimique de la mer. En Amérique, il a un profond dégoût pour la façon dont se vendent et s'évaluent les esclaves, même si c'est dans les possessions espagnoles qu'ils sont le moins maltraités. Chateaubriand dira de lui, dans son édition de 1827 de Voyages en Amérique : ”En Amérique, l'illustre Humboldt a tout peint et tout dit“.

 

Le haut Orénoque.

 

L'exploration de la forêt tropicale par Humboldt et Bonpland a pour but de confirmer la présence d'un canal naturel entre l'Orénoque et l'Amazone, le canal de Casiquiare, et de localiser le lieu exact de la source de l'Orénoque. Après des semaines de préparatifs, ils quittent Caracas, le 7 février 1800, avec leur domestique et quatre mulets, chargés notamment d'instruments de mesure,de quoi permettre à Humboldt de relever méticuleusement la température des cours d'eau, du sol et de l'air, et la pression atmosphérique, l'inclinaison magnétique, la longitude et la latitude. Avant de se rendre à Calabozo, dans le Sud, ils font un détour vers l'Ouest en passant par la luxuriante vallée d'Aragua qui abrite le lac de Valencia. C'est là, que Humboldt émet l'hypothèse que le climat peut être modifié par l'homme. Le 10 mars 1800, ils entament leur traversée de la steppe des Llanos avant d'atteindre Calabozo où Humboldt capture des anguilles électriques (Electrophorus electricus) afin de poursuivre son étude sur l'électricité dans le monde animal. À la fin du mois de mars, ils arrivent à San Fernando de Apure. Le 30 mars, ils embarquent à bord de pirogues sur le rio Apure avec un pilote et quatre indiens pour pagayer. Certains passages nécessitent de faire porter la pirogue à travers la forêt. Les piqûres de moustiques les font cruellement souffrir. Au cours de ce voyage, Ils récoltent de nombreux spécimens d'animaux et de plantes alors inconnus en Europe. Ils quittent l'Orénoque aux eaux fangeuses pour le rio Atabapo, un affluent aux eaux claires et limpides, puis passent par d'étroits canaux à travers la forêt. Ils font porter leur pirogue sur onze kilomètres jusqu'à un affluent de l'Amazone (le rio Negro) par vingt-trois Indiens pendant trois jours. Humboldt décide de remonter, vers le canal de Casiquiare dont il relève rigoureusement la position. Certes, ils ne sont pas les premiers Européens à emprunter cette voie, mais la rigueur de leurs relevés et de leurs descriptions lève les doutes quant à l'existence d'un passage navigable entre l'Amazone et l'Orénoque. Après avoir navigué sur le Casiquiare pendant dix jours, ils retrouvent l'Orénoque et descendent le fleuve.

 

Les Andes 

 

Humboldt, Bonpland décident de se rendre à Lima et quittent Quito le 9 juin 1802. Pour pallier l'absence d'alizés, ils empruntent la voie de terre le long des Andes. Ils font un bref passage près des sources de l'Amazone puis rejoignent les Andes. Ils passent douze mois en altitude à travers les volcans. Ils ont les pieds en sang, mais refusent toujours de faire comme l'aristocratie locale : se laisser porter par des Indiens dans des chaises fixées sur leur dos. Humboldt s'assure une renommée mondiale en gravissant le Chimborazo, sommet considéré à l'époque comme le plus élevé du monde et auquel il vouera un culte particulier toute sa vie (à 70 ans, il se fait peindre en pied devant le profil du volcan). Le Chimborazo est le sommet le plus éloigné du centre de la terre, même si son élévation au-dessus du niveau de la mer est sensiblement moins élevé que celui de l'Himalaya, par exemple. Cela tient à l'aplatissement de la Terre, qui n'est pas parfaitement sphérique, et au fait que le Chimborazo est très près de la ligne de l'équateur terrestre. L'ascension du Chimborazo débute le 23 juin 1802. Ils ne purent arriver au sommet, arrêtés à quelques centaines de mètres, à la fois par une profonde crevasse et par le manque d'oxygène. Ils s'élevèrent néanmoins à la plus haute altitude jamais atteinte alors : 5878 m, le Chimborazo culminant à 6310 m. Humboldt effectue des observations dans le domaine de la sismologie et de la phytogéographie. Il publiera une carte de végétation du Chimborazo à son retour. L'expédition gagne Lima le 22 octobre 1802. Songeant à se rendre au Mexique, Humboldt et ses compagnons quittent l'Amérique du Sud, à bord d'un bateau, destination Guayaquil. En chemin, Humboldt prélève du guano pour en faire faire l'analyse en Europe. C'est lui qui fera connaître à l'Europe et l'Amérique du Nord ses propriétés fertilisantes. Il étudie aussi le courant froid qui longe la côte, du sud vers le nord, un courant qui portera son nom. Ils restent à Guayaquil du 4 janvier 1803 au 17 février 1803. Après une visite à Jefferson aux États-Unis, où il enchante les auditeurs de ses conférences, Humboldt regagne l'Europe.

 

Retour en Europe. 

 

Humboldt arrive au large de Bordeaux le 1er août 1804. Il s'installe à Paris entre 1804 et 1827. Il retrouve le monde scientifique de son temps. Il fait partie de la Société d'Arcueil formée autour du chimiste Berthollet où se rencontrent également François Arago, Jean-Baptiste Biot, Louis-Joseph Gay-Lussac avec lesquels Humboldt se lie d'amitié. Ils publient ensemble plusieurs articles scientifiques. Humboldt et Gay-Lussac mènent des expériences communes sur la composition de l'atmosphère, sur le magnétisme terrestre. Humboldt offre son herbier au muséum d'histoire naturelle de Paris. La collection est acceptée par décret en 1805. Il publie en français la relation de son voyage. Il fréquente les salons parisiens comme celui de Madame de Récamier. Il se lie d'amitié avec Chateaubriand. Il est reçu par Napoléon qui le soupçonne d'espionnage pour le compte de la Prusse. Humboldt est reconnu par les plus grands scientifiques de son temps. Il est élu correspondant pour la section de physique générale de la 1re Classe de l'Institut national des sciences et des arts le 16 pluviôse an XII (6 février 1804), Associé étranger de l'Académie des sciences le 14 mai 1810. Paris est la capitale de la science et, malgré la demande de son frère de rentrer en Prusse et percevoir les rentes qu'il pourrait y recevoir sans efforts, Humboldt décide d'y rester pour trier ses collections et préparer un ouvrage monumental à partir de son expérience. En 1827, c'est sur ordre formel, le retour à Berlin. Peu après, le tsar Nicolas Ier l'invite à parcourir en calèche et à vive allure (15 000 km en 8 mois) la Russie et l'Asie centrale : à Saint-Pétersbourg, il est fêté comme hôte des souverains, traverse l'Oural, en recueille les minéraux et atteint les bornes de la Chine. Il en tirera un ouvrage descriptif des mines, des reliefs et des données physiques enregistrées. De retour à Berlin, il joue à contrecœur au courtisan, comme lecteur des rois de Prusse Frédéric-Guillaume Ier puis II, dont il a la confiance, malgré la sourde animosité que l'ancien « jacobin français » rencontre autour de lui. Jusqu'en 1847, il retrouve de temps à autre les rives de la Seine. Ensuite, redevenu totalement prussien, il entreprend la rédaction, en allemand maintenant, de son énorme Cosmos, ou Description physique du Monde, immédiatement traduit en français. Il n'achèvera pas totalement cette entreprise, à la fois scientifique et philosophique. Les tomes successifs recueillent un énorme succès que peut apprécier le vieux savant peu avant sa mort, celle d'un homme angoissé et incertain. Humboldt était alors au zénith de la gloire, qui va continuer à le suivre : vont lui être dédiés une chaîne d'Asie centrale, des monts Humboldt dans le Nevada, une baie de Nouvelle-Guinée, un glacier au nord de la baie de Baffin, entre autres !

 

Un érudit méconnu des Français.

 

Cet érudit n’eut pas le public qu’il méritait. Si certains connaissent le nom de Humboldt, c’est avant tout grâce aux travaux philologiques et philosophiques de Guillaume, son frère aîné, dont la notoriété a longtemps éclipsé celle d’Alexandre. Si les Allemands n’ont cessé de lui rendre hommage, les Français en revanche se sont montrés bien oublieux envers cet homme de science qui réunissait en lui la rigueur de l’esprit germanique et l’enthousiasme de l’esprit latin. Son œuvre américaniste, tout particulièrement, n’est connue que des spécialistes. Pourtant, entre 1799 et 1870, son voyage en Amérique espagnole donna lieu à soixante-neuf ouvrages (sur un total de 636), rédigés en français, en espagnol, en allemand, en néerlandais, en polonais et même en latin. À titre d’exemple, on peut citer : 

-       Atlas pittoresque du voyage. 

-       Vues des Cordillères et monuments des peuples indigènes de l’Amérique ; 

-       Atlas géographique et physique des régions équinoxiales du Nouveau Continent fondé sur des observations astronomiques, des mesures trigonométriques et des nivellements barométriques ; 

Ceci représente une œuvre monumentale de 1991 pages. Alexander von Humboldt est également un citoyen du monde qui n’a cure des passions nationales. Chambellan du roi de Prusse par nécessité, il ne voit pas pourquoi on lui reproche de vivre à Paris, alors que les deux pays sont en guerre. Anticolonialiste et farouchement abolitionniste, il ne verse en aucun cas dans les théories raciales à la mode. Avec l’âge, ses convictions et sa fougue restent intactes : « J’ai eu la folle idée de décrire le monde physique tout entier dans un seul et même ouvrage », écrit-il à l’âge de 65 ans.

 

Pour en savoir plus :

 

Charles Minguet, Alexandre de Humboldt, Voyages dans l'Amérique équinoxiale, 2 vol., Paris : Maspero, 1980.

 

Alain Kerjean et Alain Rastoin, Aventures sur l’Orénoque dans les pas d’Alexandre de Humboldt, Éditions Robert Laffont, 1981

 

Pierre Gascar, Humboldt l'explorateur, Paris : Gallimard, 1985.216 p. (ISBN 2-07-070570-6)

 

Douglas Botting, Humboldt, un savant démocrate, Paris : Belin, 1988.

 

Cliquez ici pour télécharger l'article

 

Alexandre-de-Humboldt.pdf


16/11/2021
0 Poster un commentaire