Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Pages d'histoire


Liabeuf : le Dreyfus des anars.

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Un anar ! Un pur, disait ses compagnons. Jean-Jacques Liabeuf est mort en 1910, parce qu’il n’avait pas supporté d’être traité de maquereau par le police des mœurs. Son exécution dans la nuit du 30 juin au 1er juillet se déroule dans un climat d'insurrection. Un agent est blessé, tout comme des centaines de manifestants, dans les affrontements entre la police et les défenseurs de Liabeuf. Jusque sous le couperet de la guillotine, le condamné ne cessera de clamer qu'il n'a jamais été un souteneur. Mais alors qui était Jean-Jacques Liabeuf ?

 

La jeunesse chahutée de Jean-Jacques Liabeuf. 

 

Jean-Jacques Liabeuf est né à Saint-Étienne le 11 janvier 1886. Son père meurt alors qu'il n'a que 4 ans, sa mère est donc obligée de l'élever seule, avec son frère. Il est placé comme apprenti chez un armurier dès sa quatorzième année, il n'y reste que six mois, puis entame une formation de cordonnier. Avant l’âge de dix-neuf ans, il subit deux condamnations de trois et quatre mois pour vagabondage et vol en bandes organisées. Une dernière peine l'envoie encore derrière les barreaux tout en lui interdisant le séjour à Saint-Étienne pendant cinq ans. A Saint-Etienne, nulle trace de ses penchants anarchistes. Pourtant la ville ne manque pas de tentations. Car, c’est ici qu’est né  Sébastien Faure, l’anarchisme y est puissant et la surveillance policière ne désarme pas.  Après la prison, il goûte au bataillon d’Afrique. Interdit de séjour à Saint-Etienne, il quitte alors définitivement sa région natale pour s’installer à Paris où il travaille régulièrement comme cordonnier. Les trois patrons qui l’ont employé viendront d’ailleurs témoigner en sa faveur lors de son dernier procès, le décrivant comme un travailleur honnête et compétent.

 

La rencontre fatale. 

 

A cette époque, il demeure au 132 rue Saint-Martin, dans un de ces hôtels borgnes où on se loge la nuit pour huit sous. Ouvrier, à quelques minutes de là, Jean-Jacques a une vie parfaitement réglée. Il ressemelait tout aussi bien les souliers des journaliers que les bottines des arpenteuses de trottoir. Il excellait dans le « remontage » des savates. Autrement dit, il fabriquait de nouveaux modèles avec des « tiges » prises sur d’anciennes chaussures. Chaque samedi, au lendemain de sa paye hebdomadaire de 52 francs, il dépensait, sans compter dans les bistrots du Sébasto. Il était généreux avec ses compagnons de virées tardives. Compagnonnage hétéroclite fait de vagabonds sans le sou, de travailleurs en mal d’embauche, mais aussi de quelques individus habiles au poignard. Il lui arrivait de boire une liqueur avec la Grande Marcelle, une demoiselle de petite vertu qui, à vingt trois ans, passait pour la doyenne des tapineuses du coin. Un soir, elle lui présente une petite brunette aux yeux noirs dénommée Alexandrine dite Didine.  Jean-Jacques ne tarde pas à tomber amoureux de la petite Didine. Tout irait bien, si Didine Pigeon n’oeuvrait pas sous la coupe d’un souteneur, un gars solide, nommé Gaston. L’affaire ressemble étrangement à celle qui alimenta le Paris « Apache » au début du siècle : celle de « Casque d’Or » voir (  casque d'or) . Comme dans le film de Jacques Becker, les deux hommes s’affrontent en duel derrière l’église Saint-Merri. Au moment où ils sortent leurs armes, une nuée d’agents débarque et empêche le combat singulier d’arriver à son terme. Cependant, le protecteur attitré n’a pas dit son dernier mot. Car, il est de plus indicateur de police. Jean-Jacques est mis sous la surveillance de deux agents. Le 3O juillet, ils prétendent avoir arrêté Jean-Jacques, alors qu’il recevait de l’argent de sa maitresse. Malgré les dénégations des deux amants, Jean-Jacques écope de trois mois de prison et cinq ans d’interdiction de séjour. Libéré après sa peine, il doit d’ailleurs retourner en prison pour un mois, le 14 novembre de la même année pour ne pas avoir respecté cette interdiction. Or, s’il a pratiqué le vol, Liabeuf hait le proxénétisme et il juge infamante la condamnation dont il a fait l’objet. En prison, la haine le dévore et il ne pense qu’à sa vengeance. C’est là qu’il élabore son plan : "Mon cerveau, dira-t-il lors de son ultime procès, n’arrêtait pas de tourner."

 

Laver son honneur. 

 

Le 27 janvier 1910, Liabeuf qui a repris sa profession de cordonnier, revêt une étrange armure confectionnée à l’atelier en l’absence de son patron. Ses bras et ses avant-bras sont garnis de brassards de cuir, hérissés d’une multitude de clous de dix millimètres ; ces brassards sont aujourd’hui exposés dans le musée de la police, 1 bis, rue des Carmes, dans le 5e arrondissement. Armé d’un revolver Hammerless et d’un tranchet de cordonnier bien aiguisé, il s’enveloppe d’une cape et part à la recherche des brigadiers Vors et Maugras, responsables de sa condamnation pour proxénétisme. Mais rue Audry-le-Boucher, il se retrouve face à une patrouille de police, prévenue par un patron de café du quartier devant lequel Liabeuf avait exhibé ses brassards en lui confiant ses intentions. Il fait alors feu sur le gardien Deray qu’il blesse mortellement. Lui-même est blessé d’un coup de sabre. Son arrestation est rendue difficile par le port de ses brassards et plus d’un gardien aura les mains en sang. Accusé d’homicide avec préméditation, de violence et voies de fait sur agents de la fonction publique, il ne nie pas les faits. La cour d’assises de la Seine le condamne à mort le 4 mai 1910, et il quitte la salle en proclamant : "je ne suis pas un souteneur et ce n’est pas la peine de mort qui m’empêchera de protester jusqu’à la dernière goutte de sang." Nombreux étaient les témoins qui étaient venus appuyer ses dires et affirmer que, s’il fréquentait les apaches, Liabeuf n’en était pas moins un ouvrier vivant des fruits de son travail, et en aucun cas un souteneur. L’idée de sa vengeance le tourmentait jour et nuit depuis la condamnation infamante dont il avait été victime. Même s’il aurait préféré s’attaquer aux responsables directs de son arrestation, sa haine s’étendait à tous les représentants des forces de l’ordre. "J’aurais voulu les tuer tous et je regrette de n’avoir pas fait plus d’orphelins", aurait-il dit plus tard à Fresne à des codétenus.

 

La fièvre monte.

 

Son avocat, Lucien Leduc le persuade d’accepter l’idée d’un recours en grâce. « Je veux bien faire appel à sa justice, mais je ne veux pas de sa pitié », lui déclare-t-il en signant les formulaires. L’avocat est persuadé que la demande aboutira. Des pétitions en sa faveur circulent dans la France entière. Dès la condamnation connue, des affiches, des articles, des réunions furent organisés. Les opinions étaient tranchées, Jaurès s'en mêla, Gaston Couté lui consacra une chanson dans le journal de Gustave Hervé qui fit campagne dans le journal anarchiste : "La Guerre sociale"  et publia une édition spéciale portant en titre, en caractères d'affiche :

 

"On va tuer Liabeuf ! Demain, tous à la guillotine"

 

On s'arracha les numéros et bientôt dans tout Paris se tiennent, des réunions, des conciliabules. Des comploteurs envisagent même d' « enlever » la guillotine. Mais c’est surtout dans les colonnes de La Guerre sociale que s’expriment les défenseurs de Liabeuf : « Je trouve que dans notre siècle d’aveulis et d’avachis, il a donné une belle leçon d’énergie, de persévérance et de courage, à la foule des honnêtes gens ; à nous-mêmes révolutionnaires, il a donné un bel exemple. [ … ] Tous les jours, les magistrats, avec une légèreté, une inconscience ou une férocité sans nom, dans des jugements rendus le cœur léger et par-dessous la jambe, promènent la ruine, la douleur, le déshonneur dans les familles ; avez-vous jamais ouï qu’une seule de leurs victimes se soit vengée ? »Pour cet article publié le 12 janvier 1910 dans La Guerre sociale, Gustave Hervé fut condamné à quatre ans de prison pour apologie. Même s’il est opposé à la peine de mort, Armand Fallières refuse de commuer la peine. L’exécution est fixée au 1erjuillet à l’aube. Elle doit avoir lieu à la prison de la santé, la guillotine est remisée à celle de la Roquette. Il faut un escadron pour la protéger tant on craint des manoeuvres désespérées. Dans la cour de la prison, on installe un escalier au pied de l'échafaud. Liabeuf arrive, encadré par un aumônier qui l'accompagne malgré le refus du condamné. Sa chemise est largement échancrée, deux hommes en noir l'encadrent. Il est entravé comme une bête à l'abattoir, ce qui rend sa marche vacillante, les mains liées dans le dos, ce qui l'oblige à porter sa tête en avant. Les aides l'entrainent pour d'une poussée, le faire basculer sur la planche. Alors pendant l'ultime seconde qui précède la chute de la lourde lame on entend d'une voix rauque : " Vive l'anarchie ! Mort aux va....!"le cri fut interrompu par la lame d'acier du couperet de la Veuve. 

 

Suite et fin.

 

L’exécution de Liabeuf n’eut pas de conséquence aussi extrême que l’affaire Dreyfus. Néanmoins, un groupe, intitulé Les vengeurs de Liabeuf, se manifesta en blessant à deux reprises le policier responsable de l’arrestation de celui qu’ils s’étaient donné pour mission de venger. L’année suivante, c’est la bande à Bonnot qui défrayait la chronique et c’était au tour d’autres jeunes têtes d’être fauchées par la machine à Deibler et de rouler dans le panier

 

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Liabeuf--.pdf

 

 

 Pour en savoir plus :

 

Yves Pagès, L'Homme hérissé. Liabeuf, tueur de flics, L'Insomniaque, 2002.


24/09/2018
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Les colres de la Montagne Pele.

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De la montagne pelée, on se souvient de l’explosion de 8 mai 1902. Lorsqu’ils visitent Saint-Pierre, les touristes vont jeter un œil au cachot de Louis Cyparis, un des deux survivants de la catastrophe qui a détruit Saint-Pierre. Cette ville, située au nord-ouest de la Martinique sur la mer des Caraïbes,  apparaissait alors comme la capitale commerciale et culturelle de la Martinique.  On l’appelait Petit Paris ou la Perle des Antilles. Le 8 mai 1902, une nuée ardente détruit le quasi totalité de la ville et causa la mort de près de 30 000 personnes.

 

C’est quoi la Montagne Pelée ?

 

Vers 1635, les premiers bateaux français arrivèrent sur la Martinique. Une haute montagne se dressait devant eux, nue de toute végétation. Le volcan était actif, et les fréquentes coulées de lave laissaient peu de chance à la végétation de s’y développer. Le volcan est aujourd’hui toujours actif, et très étudié des scientifiques du monde entier. Il est un modèle du type éruptif péléen : le Mont donna son nom au phénomène d’éjection brutale de nuées ardentes. La lave y est très visqueuse, et ne fait pas de coulée. Elle forme à son point de sortie un dôme de lave solidifiée, créant un bouchon hermétique. Lorsque la pression devient trop forte, le bouchon explose, suivi d’une émission de gaz toxiques, de cendres et de pierres volcaniques. La Montagne Pelée était déjà entrée en éruption peu de temps avant l'arrivée des colons Français (1635). Les Français trouvèrent donc une "montagne" recouverte de cendre d'où son nom de montagne Pelée. On sait également que le Volcan était entré en éruption vers l'an 300, ce qui avait fait fuir les Indiens Arawaks qui revinrent seulement un siècle plus tard ! Depuis l'arrivée des Français en Martinique, il y eut à 4 reprises des épisodes d'éruptions volcaniques de la Montagne Pelée:

- En 1792 il y eut une éruption mineure.

- En 1851 à 1852 les éruptions furent plus violentes sans toutefois menacer la population.

 

Des signes avant-coureurs. 

 

L’éruption du 8 mai 1902 n’est pas arrivée par hasard. Dès 1889, des fumerolles sont signalées dans le cratère du volcan, l'Étang Sec. Au début de 1900, il y a deux fumerolles à fort débit. À partir de janvier 1902, les débits augmentent. Les villages " sous le vent ", comme le Prêcheur, sont fortement incommodés par l'odeur d'œuf pourri des gaz rabattus. Des petites explosions de vapeurs semblent se produire dès la mi-mars. La première explosion phréatique sûre a lieu le 23 avril au soir. Les premières cendres tombent sur le Prêcheur. Des séismes sont ressentis. Panaches de cendres et de vapeur, explosions, chutes de cendres, séismes, sont de plus en plus fréquents jusqu'au 2 mai. Dans la nuit suivante, des détonations extrêmement fortes sont entendues, le panache monte à plus de 4 km d'altitude, des blocs de roche sont projetés à plus de 2 km du sommet, des lueurs impressionnantes zèbrent le panache. Les cendres retombent sur une bonne partie de l'île, entraînant des mouvements de panique. Le 5, une forte explosion à 12 h 30 est suivie d'une secousse qui détruit l'usine sucrière Guérin et produit un tsunami en arrivant dans la mer. Des gaz bleutés sortent du cratère. Le SO2, gaz magmatique par excellence, apparaît donc. Le 6 au soir, la base du panache est rougeoyante, c'est probablement l'arrivée de la lave sous forme d'un dôme dans le fond du cratère. Dès le 7 au matin apparaissent des petites nuées et le soir des projections de blocs incandescents. Dans la nuit, on observe des gerbes de lave projetées par les explosions. Le jeudi 8 mai, jour de l’Ascension, c'est le cataclysme.  Une énorme détonation, conséquence de l’explosion dans le cratère provoquant un puissant souffle, surprend les habitants. Les effets se font sentir jusqu’à Fort-de-France à 26 km de distance à vol d’oiseau. L’explosion produisit un panache noir en forme de champignon haut de plus de 4km au-dessus du volcan, visible à plus de 100km de distance. Le souffle  renversa les murs de la cathédrale et fit voler les toits. L’explosion est suivie en 3 minutes par un immense nuage toxique et une nuée ardente déferle à plus de 500km/h sur la ville. A  7 h 52, en moins d’une minute, le nuage de cendres, de pierres et de gaz enflammés recouvre la ville, des incendies se déclarent un peu partout et s’étendent rapidement. Les bateaux dans le port chavirent, retournés par les vagues créées par l’explosion. La température est tellement élevée qu’elle a fait fondre le métal et le verre.

Les 30 000 habitants de la ville succombent à l’onde de choc, à l’inhalation de gaz brûlants, toxiques, aux brûlures, aux chutes de boue brulante et blocs de roches, à l’écroulement de bâtisses. Les corps de familles entières ont été retrouvés figés autour de la table du petit déjeuner. L’année 1902 est encore marquée par d’autres éruptions d’une grande violence : celle du 20 mai finit de raser la ville de Saint-Pierre ; mais surtout, le 30 août, la nuée s’abat sur le Morne-Rouge et alourdit le bilan des pertes de 1200 victimes.

 

Saint-Pierre change de destin. 

 

Après cet évènement Fort-de-France, déjà chef-lieu administratif, devient la ville principale de l’île. On y créé l’orphelinat de l’Espérance pour accueillir les nombreux enfants se retrouvant sans famille.  Les sinistrés furent relogés dans d’autres villages de la côte nord-atlantique et dans le sud de l’île. D’autres sont partis pour la Guadeloupe, Sainte-Lucie, Trinidad, la Guyane ou encore au  Panama et au Venezuela. La ville est rayée de la carte administrative en février 1910 et une nouvelle Saint-Pierre sera inaugurée le 20 mars 1923. St-Pierre n’est que l’ombre de son passé. Il faut une bonne dose d’imagination pour s’y replonger. La ville fut un phare et une capitale culturelle et économique pour les Antilles du XIXe siècle. Ses lampadaires illuminaient les rues à l’électricité, une ligne de tramway hippomobile circulait dans la grande rue et, à partir de 1879, on y découvre même le vitascope, le premier cinéma des colonies françaises. Alors qu’aujourd’hui la chaleur est souvent accablante, à l’époque cette ville thermale était parcourue de multiples canaux et de fontaines qui rafraichissaient l’atmosphère. Le bruit de l’écoulement des eaux aurait même donné aux Pierrotins une réputation d’orateurs bruyants. Sur le plan industriel, le rhum et le sucre faisaient la richesse de la ville, on y comptait 16 distilleries et leur savoir-faire était réputé dans toute la Caraïbe. Sur le port se concentraient des denrées qui transitaient entre l’Amérique du Sud et l’Amérique du Nord, cacao, vin d’orange, indigo, manioc, ananas. La ville était une escale mythique pour les marins, attirés par sa vie nocturne, festive et frivole. Plus d’une centaine de bouges et de débits de boissons s’animaient à la tombée du jour. L’ambiance libertine est décrite dans un des uniques romans sur la ville de l’époque, « Nuit d’Orgie à St-Pierre ».  La ville est aussi le siège de 11 des 15 journaux martiniquais de l’époque. Ils traitent essentiellement de politique, une des passions des Pierrotins. La ville de St-Pierre ne fut jamais reconstruite à l’identique. Elle perdait, déjà à l’époque, sa domination face à Fort-de-France, avantagée par une situation plus centrale et de meilleurs équipements portuaires. C’est donc dans un décor post-apocalyptique que s’est déroulée la vie des habitants les années qui suivirent. Ici, ce n’est pas comme au pied du Vésuve, à Herculanum ou Pompéi, où les corps figés dans l’instant de leur antique destruction sont exposés tels des œuvres d’art . Si la mémoire des 30 000 habitants, disparus en 1902, n’a pas été perdue, le visiteur se doit de la reconstituer à partir d’indices disséminés dans la ville. L’éruption a eu pour conséquence de déséquilibrer durablement l’économie martiniquaise, au profit du sud de l’île. 

 

Les morts étaient-ils évitables ?

 

La multiplication des signes avant-coureurs de la catastrophe a provoqué une interrogation vis-à-vis de l’attitude des pouvoirs publics. Aurait-on dû évacuer Saint-Pierre lorsque les signaux sont passés au rouge ? Le 11 mai doit se dérouler le deuxième tour des élections législatives. La décision de ne pas faire évacuer Saint-Pierre pourrait être liée à cet événement. En effet, évacuer Saint-Pierre aurait pour conséquence de reporter les élections et aurait provoqué de-facto un surcout budgétaire. Ceux, qui ont pris ou plutôt pas pris de décision ne sont plus là pour s’expliquer ! Si beaucoup de gens ont vu dans ce cataclysme une punition divine conséquente à la vie dissolue des mœurs de l’époque et à un carnaval particulièrement libertin, côté scientifique, elle fut le début de la volcanologie contemporaine. Un observatoire fut installé par le volcanologue Alfred Lacroix, chargé d’enquêter sur l’éruption. Il analysa le phénomène des nuées ardentes, dont le processus prit le nom d’explosion volcanique de type péléen. Cette éruption reste en volcanologie une référence d’éruption explosive, accompagnée de coulées visqueuses. Depuis la dernière éruption du volcan en 1929, l’activité souterraine est surveillée en permanence par l’Observatoire du Morne des Cadets, qui abrite l’un des plus gros sismographes au monde. Il reste néanmoins que la catastrophe de  Saint-Pierre reste la plus meurtrière des catastrophes naturelles françaises du XXèmesiècle. 

 

Pour en savoir plus :

 

Alfred Lacroix, La montagne Pelée et ses éruptions, Masson et Cie, Paris, 1904

 

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Le récit d’un survivant : Léon Compère-Léandre

 

« J'ai senti souffler un vent terrible, la terre commençait à trembler et le ciel devint soudainement noir. Je retournai dans ma maison, montai avec de grandes difficultés les trois ou quatre marches qui me séparaient de celle-ci, et sentis mes bras et mes jambes me bruler, et tout mon corps. Je me suis laissé tomber sur une table. À ce moment, quatre autres personnes sont venues se réfugier chez moi, criant et hurlant de douleur, leurs habits ne paraissaient pas avoir été touchés par des flammes. Au bout de 10 minutes, la petite Delavaud, âgée de environ 10 ans, semblait morte ; les autres vivants. Je me suis levé et je suis allé dans une autre pièce, où j'ai trouvé le père Delavaud, toujours habillé et allongé sur le lit, mort. Il était violet et gonflé mais ses vêtements étaient toujours intacts. Fou et presque évanoui, je me suis jeté sur un lit, inerte et attendant la mort. Mes sens me sont revenus peut-être 1 h après, quand j'ai vu le toit bruler. Avec la force de vie suffisante, mes jambes saignantes et couvertes de brulures, j'ai couru à Fonds-Saint-Denis, à six kilomètres de Saint-Pierre. »

 


17/09/2018
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Les animaux dans le prtoire.

 

 

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En septembre 2015 à Florac, en Lozère (dans les Cévennes), s’est tenu un procès pas comme les autres. Si tout avait l’apparence d’un procès classique (salle de tribunal, président du tribunal, assesseurs, greffier, procureur, avocats, accusé, témoins à charge et à décharge), la procédure était pourtant extraordinaire puisque l’accusé était le loup. Ce vrai faux procès avait pour objectif de favoriser un échange argumenté sur les questions soulevées par la réapparition du loup dans les campagnes. Il s’agissait de créer un espace de discussion équitable et ouvert à toutes les parties, mettant en débat les savoirs, les enjeux sociaux et éthiques que la présence du loup soulève. Le faux procès paraît totalement absurde. Pourtant, en Europe , au cours des XIIIe-XVIIe siècles, des procès d’animaux ont été recensés parmi lesquels un nombre important de cochons, mais aussi des chevaux, des chats, des rats, des moutons, des vaches, des hirondelles, des brebis, des coqs, et bien d’autres encore…

 

L’importance et la nature du phénomène.

 

N’imaginons quand même pas qu’en ces temps-là, les tribunaux étaient colonisés par les vaches et les cochons.  En 1906, l’historien américain Evans dénombre environ 200 procédures judiciaires pour l’Europe occidentale et Michel Pastoureau, un peu plus d’une centaine pour le royaume de France, ce qui, pour quatre siècles constituent un phénomène assez marginal, mais riche d’enseignements sur les rapports de nos ancêtres avec le monde animal. Elles ne peuvent pas être uniquement perçues comme des manifestations de croyances irrationnelles, d’autant plus qu’elles ne sont pas le fait de populations superstitieuses, mais bien au contraire d’hommes de loi cultivés. Les jugements ne sont pas prononcés par des tribunaux populaires oublieux de toute règle, mais bien par des tribunaux légalement constitués qu’ils soient civils ou religieux. La nature du phénomène est d’autant plus difficile à cerner qu’aucun texte évoquant la possibilité de procès contre les animaux n’a été, à ce jour, retrouvé dans toute la chrétienté. Pour tenter d’y voir clair, les historiens ont coutume de distinguer les procès qui relèvent de la justice criminelle ordinaire de ceux qui relèvent des tribunaux ecclésiastiques. L’histoire de la jurisprudence nous offre de nombreux exemples de procès dans lesquels figurent des taureaux, des vaches, des chevaux, des porcs, des truies, des coqs, des rats, des mulots, des limaces, des fourmis, des chenilles, sauterelles, mouches, vers et sangsues. La procédure était différente, suivant la nature des animaux qu’il s’agissait de poursuivre. Si l’animal auteur d’un délit, tel par exemple un porc, une truie, ou un bœuf, il peut être saisi, appréhendé au corps, il est traduit devant le tribunal criminel ordinaire, il y est assigné personnellement.  Mais s’il s’agit d’animaux sur lesquels on ne peut mettre la main, tels que des insectes ou d’autres bêtes nuisibles à la terre, ce n’est pas devant le tribunal criminel ordinaire que l’on traduira ces délinquants insaisissables, mais devant le tribunal ecclésiastique. En effet que voulez-vous que fasse la justice ordinaire contre une invasion de mouches, de charançons, de chenilles ? Elle est impuissante à sévir contre les dévastations causées par ces terribles fléaux; mais la justice religieuse, qui est en rapport avec la Divinité, saura bien atteindre les coupables ; elle en possède les moyens : il lui suffit de prononcer l’excommunication. 

 

Devant la justice criminelle

 

Parmi l’ensemble des animaux cités devant la justice, figure, en tête, le porc. Non que cet animal soit le plus féroce de la création mais parce qu’on le laisse se promener librement dans les rues de villes et des villages et qu’il est donc le plus exposé à commettre des méfaits, notamment en dévorant des enfants. Voici quelques exemples relevés par Émile Agnel (Curiosités judiciaires et historiques du Moyen-âge, Paris 1858).

- Année 1266. — Pourceau brûlé à Fontenay-au-Roses, près Paris, pour avoir dévoré un enfant.

- Septembre 1394. — Porc pendu à Mortaing, pour avoir tué un enfant de la paroisse de Roumaigne.

- Année 1404. — Trois porcs suppliciés à Rouvres, en Bourgogne, pour avoir tué un enfant dans son berceau.

- 17 juillet 1408. — Porc pendu à Vaudreuil pour un fait de même nature, conformément à la sentence du bailly de Rouen et des consuls, prononcée aux assises de Pont de-l’Arche tenues le 13 du même mois.

On incarcérait l’animal, c’est-à-dire le délinquant, dans la prison du siège de la justice criminelle où devait être instruit le procès. Le procureur ou promoteur des causes d’office, c’est-à-dire l’officier qui exerçait les fonctions du ministère public auprès de la justice seigneuriale, requérait la mise en accusation du coupable. Après l’audition des témoins et vu leurs dépositions affirmatives concernant le fait imputé à l’accusé, le promoteur faisait ses réquisitions, sur lesquelles le juge du lieu rendait une sentence déclarant l’animal coupable d’homicide, et le condamnait définitivement à être étranglé et pendu par les deux pieds de derrière à un chêne ou aux fourches patibulaires, suivant la coutume du pays. Un exemple d’exécution est rapporté par Michel Pastoureau (Les animaux célèbres, Bonneton, 201.) : 

 

Une truie âgée d’environ trois ans, revêtue de vêtements d’homme, fut trainée par une jument de la place du château jusqu’au faubourg de Guilbray, où l’on avait installé un échafaud sur le champ de foire. Là, devant une foule hétérogène, composée du vicomte de Falaise et de ses  gens, d’habitants de la ville, de paysans venus de la campagne alentour et d’une multitude de cochons, le bourreau mutila la truie en lui coupant le groin et en lui tailladant une cuisse. Puis, après l’avoir affublée d’une sorte de masque à figure humaine, il la pendit par les jarrets arrière à une fourche de bois spécialement dressée à cet effet, et l’abandonna dans cette position jusqu’à ce que la mort survienne. … La jument fut rappelée, et le cadavre de la truie, après un simulacre d’étranglement, fut attaché sur une claie afin que le rituel infamant du traînage pût recommencer. Finalement, après plusieurs tours de place, les restes plus ou moins disloqués du pauvre animal furent placés sur un bûcher et brûlés.

 

Pourtant les juristes avaient bien conscience de l’absurdité de ces procédures dirigées contre les animaux à raison des homicides qu’ils avaient commis. Dès le treizième siècle, Philippe de Beaumanoir, dans ses Coutumes du Beauvoisis, expliquait que :

 

Le discernement est une faculté qui manque aux bêtes brutes. Aussi est-il dans l’erreur celui qui, en matière judiciaire, condamne à la peine de mort une bête brute pour le méfait dont elle s’est rendue coupable; mais que ceci indique au juge quelle est, en pareille circonstance, l’étendue de ses droits et de ses devoirs.

 

Devant la justice ecclésiastique. 

 

La plupart des procès qui eurent lieu devant la justice religieuse concernaient des petits animaux pour l'infestation ou la destruction de récolte. L’affaire se  soldait souvent par une excommunication de l'Église, ou une dénonciation officielle.  Selon Evans, cette mise en scène était orchestrée pour que les gens aient moins de scrupules à les exterminer. Les charançons, les limaces et les rats étaient aussi considérés comme des créatures de Dieu. Ainsi, la dévastation qu'ils provoquaient devait forcément être le fait de la volonté de Dieu. Les détruire aurait donc constitué un acte à l'encontre de la volonté de Dieu et de ses créatures. En revanche, si ces créatures comparaissaient devant un tribunal et étaient excommuniées (ou condamnées dans le cas des animaux et des insectes), on se sentait tout de suite moins coupable. Un tel procès a eu lieu dans les années 1480. Il impliquait le cardinal-évêque du diocèse d'Autun, en France, ainsi que des limaces qui détruisaient les terrains qui étaient sous sa responsabilité. Il a ordonné trois jours de procession quotidienne durant lesquels on ordonnait aux limaces de partir sous peine d'être maudites, ce qui était l'équivalent d'une autorisation pour les exterminer. En 1120, l'évêque de Laon excommunia les chenilles et les mulots qui ravageaient les récoltes de ses ouailles. L'année suivante, pareil sort fut réservé aux mouches de Foigny, près de Laon. En 1516, Jean Milon, official de Troyes en Champagne, accorda aux chenilles six jours pour abandonner le pays :

« Parties ouïes, faisant droit sur la requeste des habitans de Villenoce, admonestons les chenilles de se retirer dans six jours, et à faute de ce faire les déclarons maudites et excommuniées. »

De telles procédures resteront longtemps un acte juridique normal et courant. Le 15 novembre 1731, les registres du conseil municipal de Thonon portent encore :

 

« Item, a été délibéré que la ville se joindra aux paroisses de cette province qui voudraient obtenir de Rome une excommunication contre les insectes et que l'on contribuera aux frais au prorata. »

 

La fonction sociale des procès d’animaux. 

 

Si les juristes ne sont pas dupes sur leur efficacité des procès d’animaux et qu’ils continuent d’exister, c’est que probablement, ils remplissent une autre fonction que judiciaire. Bien qu’il faille sans doute relativiser d’une part le nombre de procès similaires à celui qui vient d’être évoqué, et d’autre part leur réelle portée, ces procès ont surtout valeur symbolique. Le symbole est par ailleurs, dans la culture médiévale, très important, contrairement à l’emploi et l’usage que nous faisons du mot symbole aujourd’hui. La conclusion, je la laisse à Michel Pastoureau :

Dans la culture médiévale, l’animal est toujours source d’exemplarité, à un titre ou à un autre. Pour la justice, envoyer des bêtes au tribunal, les juger et les condamner (ou les acquitter), c’est toujours mettre en scène l’exemplarité du rituel judiciaire. Ce n’est nullement “justice perdue”, comme le pense Beaumanoir, mais au contraire un acte indispensable à l’exercice de la “bonne justice”. Rien ne semble pouvoir échapper à l’emprise de celle-ci, pas même les animaux. Tout être vivant est sujet de droit.

Un dernier animal aurait pu faire l’objet d’un procès en 1794. Cette année là, une famille de Béthune et son perroquet se retrouvent devant le tribunal révolutionnaire : l'animal a la fâcheuse habitude de crier « Vive le roi »,ce qui rend ses maîtres coupables d'être antirévolutionnaires. Ils sont guillotinés tandis que le perroquet est remis à la citoyenne Le Bon chargée de lui apprendre à crier « Vive la Nation », « Vive la République » ou, selon une autre source, « Vive la Montagne ».

 

Pour en savoir plus :

 

Michel Pastoureau : Une histoire symbolique du Moyen Age occidental(édits : Seuil). 

 

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10/09/2018
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Le mal mystrieux de Pont Saint-Esprit.

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Août 1951, des dizaines de reporters se précipitent à Pont-Saint-Esprit. Il se passe, dans la petite cité du Gard, sise sur la rive droite du Rhône, à la frontière entre Provence et Languedoc, des événements tragiques et mystérieux : les habitants deviennent fous les uns après les autres. Le spectacle que décrivent les journalistes de l’époque est à peine croyable. Dans les rues, des gens déambulent, la bave aux lèvres, hurlent, s’invectivent… Les actualités filmées montrent des déments, internés à I’Hôtel-Dieu, l’hôpital de la ville, qui se débattent sur des lits, auxquels on a dû les attacher.

 

 

Les débuts de l’affaire.

 

Le 17 août 1951, les cabinets médicaux de la ville sont débordés par une affluence exceptionnelle. Ils constatent d'abord des troubles digestifs courants : nausées et douleurs abdominales. Mais, d'autres symptômes le sont beaucoup moins. Ils sont décrits par les docteurs Gabbaï, Lisbonne et Pourquier (respectivement généraliste à Pont-Saint-Esprit et médecins des Hôpitaux de Montpellier), dans un article paru le 15 septembre 1951 dans le British Medical Journal (BMJ). Le cœur de ces Spiripontains bat à  moins de 50 pulsations par minute, leur tension artérielle est basse, leurs extrémités froides. Après quelques jours, ces patients sont pris d'insomnies rebelles et leurs troubles digestifs s'aggravent. Ils souffrent de vertiges, de tremblements, de sudation excessive et malodorante. Certains sont même hospitalisés pour des complications cardio-vasculaires. 

 

Haro sur les boulangers

 

Le 19 août, les autorités réagissent. Le maire de la commune, ses adjoints et le médecin chef des services de santé du Gard, écoutent le compte rendu des trois médecins. Ces derniers ont interrogé les malades et leurs proches et, pour eux, cela ne fait aucun doute : le pain est le vecteur de l’étrange épidémie qui sévit dans la ville de 4 500 habitants. Face à  ces cas qui se multiplient souvent au sein d'une même famille, les médecins évoquent une intoxication alimentaire. Le « coupable »est vite identifié : le pain de Roch Briand, boulanger à Pont-Saint-Esprit. C'est d'autant plus évident que des animaux qui ont consommé celui de la fournée suspecte sont eux aussi touchés. Un chat « fait des bonds qui atteignent le plafond de la pièce et meurt», un chien « décède brusquement après une sorte de frénétique danse macabre». Le lendemain matin, en allant chercher leur pain, les ménagères ont la mauvaise surprise de trouver portes closes car, par précaution, les huit boulangeries de la ville sont fermées «sur décision du conseil municipal et jusqu’à nouvel ordre» comme l’annoncent les pancartes apposées sur les vitrines des boutiques. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre dans les rues du centre-ville, sous les platanes de la place Gambetta et jusque dans les ruelles mal pavées qui dégringolent vers le fleuve. « C’est le pain qui rend fou ! Le pain est empoisonné !». Dans son édition du 22 août 1951, Le Monde évoque cette affaire et indique que le service des fraudes a fait des prélèvements dans le fournil de la boulangerie suspectée. « La population, qui ne veut plus manger de pain, a fait des achats massifs de biscottes, et on n'en trouve plus un seul paquet à  Pont-Saint-Esprit », note le quotidien. De fait, le « pain empoisonné »est déjà  devenu le « pain tueur ».Parmi les quelques 300 personnes touchées, 5 décéderont, dont un jeune de 25 ans. Pour comprendre le traumatisme qui frappe les Spiripontains, il faut se replacer dans le contexte. Nous sommes en 1951, six ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le pain, pour la majorité des Français, reste la base de l’alimentation. Au point que chacun, homme, femme ou enfant, en consomme un à deux kilos par jour. C’est une denrée de première nécessité qui, soudain, devient inaccessible.

 

Une nuit de folie

 

La nuit du 24 au 25 août est décrite comme apocalyptique. Un ouvrier se lève d'un coup et se met à courir pour aller se noyer dans le Rhône. « Je suis mort. Ma tête est en cuivre et j'ai des serpents dans le ventre », crie-t-il à  ceux qui parviennent à  le retenir. Cette même nuit, une femme de 60 ans déchire ses draps, « se jette contre les murs et se brise trois côtes ».Un homme, déjà  hospitalisé, implore les médecins de l'aider à  rattraper son cœur : « Il s'échappe au bout de mon pied ! ». Dans les rues de Pont-Saint-Esprit, on entend plus que les sirènes des ambulances et les cris des déments. A l’Hôtel-Dieu, les religieuses courent d’un lit à l’autre, au milieu des cris, des appels à l’aide et des sanglots. Ici, c’est un malade qui, toute la nuit, debout sur son matelas, essaye d’escalader un mur pensant y trouver une trappe pour s’échapper. Là, un autre refuse d’être soigné et se met à brailler dès qu’une religieuse s’approche de lui : «Fuyez, ma sœur ! Je suis en feu et vous allez vous enflammer!» José Puche, un espagnol de 43 ans, se jette par la fenêtre en criant : «Je suis un avion !»Il atterrit sur le sol, se relève et s’enfuit en courant à travers champs, malgré une jambe fracturée. Dans son délire, il ne ressent même plus la douleur.

 

Un responsable mais qui est le coupable ?

 

La fréquence des symptômes mentaux délirants rappelle une maladie oubliée : "le mal des ardents" médiéval, appelé aussi "feu de Saint-Antoine", et causée par l'ingestion d'un champignon parasite, l'ergot du seigle. À partir du Xe siècle, l'ergotisme causa la mort de populations entières. De nombreuses personnes furent brûlées ou exécutées, car considérées comme démoniaques et maléfiques. Ce n'est qu'en 1777 que l'origine de ce fléau est identifiée grâce aux travaux de l'abbé Tessier qui montra que l'administration de poudre d'ergot à des canards produisait les mêmes  symptômes. En 1918, le laboratoire Sandoz synthétise le poison et met au point l'ergotamine, un médicament hypertenseur. Le médecin du bourg, le docteur Gabbai, fait appel au professeur Giraud de la faculté de médecine de Montpellier. Ce dernier fait vite le rapprochement avec les recherches que mène, en Suisse à la même époque, dans les laboratoires Sandoz (Novartis depuis 1996), Albert Hofmann, l'inventeur en 1938 du LSD, un dérivé synthétique de l'ergot. Il n'en découvrira cependant les effets hallucinatoires qu'en 1943, en avalant accidentellement une faible dose de produit.  

 

Le coupable ?

 

On a bien identifié le responsable, mais qui est le coupable ? On accuse pêle-mêle le boulanger (ancien candidat RPF, protégé d'un conseiller général gaulliste), son mitron, puis l'eau des fontaines, puis les modernes machines à battre, les puissances étrangères, la guerre bactériologique, le diable, la SNCF, le pape, Staline, l'Église, les nationalisations.  Le vendredi 31 août, une nouvelle fait l’effet d’une bombe à Pont-Saint-Esprit : les policiers ont arrêté l’empoisonneur ! Le commissaire Ségaut et ses hommes l’ont démasqué à 600 kilomètres de là, près de Poitiers. Il s’agit de Maurice Maillet, meunier à Saint-Martin-la-Rivière, dans la Vienne. Pour parvenir jusqu’à lui, les policiers ont simplement fait le chemin de la farine à l’envers. A cette époque, l’exercice est facile car le commerce du blé est sous tutelle. L’agence nationale des céréales achète la totalité des récoltes aux agriculteurs et stocke le grain dans des coopératives. Ensuite, 10 000 meuniers employés par l’Etat se chargent de moudre et d’expédier la farine aux 53 000 boulangers de l’Hexagone. Interrogé par les enquêteurs, Maillet a reconnu avoir «allongé sa farine»avec des restes de seigle moisis que lui avait vendus, à bas prix, un agriculteur de la région, un certain Guy Bruère. Dès le 1er septembre, les deux hommes sont présentés au juge d’instruction de Nîmes. Maillet est emprisonné, seul. Bruère est laissé en liberté, car il a neuf enfants à charge. A la fin du mois d’octobre, le meunier et l’agriculteur sont mis hors de cause. Car entre-temps Hofmann, qui avait bien entériné la piste de l’ergot, s’est rétracté. Il déclare que  les délires des Spiripontains diffèrent des "hallus" provoqués par le LSD, laissant ainsi libre le champ à toutes les  interprétations. Deux mois plus tard, le calme revient enfin à Pont-Saint-Esprit. Mais le bilan est lourd : trois autres décès sont venus s’ajouter à ceux du mois d’août, portant le bilan à sept morts. Sept morts qui n’obtiendront jamais justice.

 

Alors qui est responsable ?

 

D'autres pistes, que l'ergot de seigle, sont explorées, en vain, comme les fongicides ou une contamination de l'eau. En 2008, Steven Kaplan publie un ouvrage sur la France des miches et des boulangeries des années 1945-1958. Outre l'hypothèse des mycotoxines, l’auteur retient celle d'un blanchiment artificiel du pain. Après des années d'enquêtes, aucune des pistes suivies n'apporte d'explications définitives. L’affaire revient sur le devant de la scène grâce (ou à cause) au journaliste américain Hank Albarelli qui prétend avoir percé le mystère. Le village aurait été aspergé de LSD par la CIA. C'est en enquêtant sur la mort suspecte de Frank Olson, biochimiste de la division spéciale de l'US Army, qu'Albarelli se retrouve sur la piste de Pont-Saint-Esprit. Cependant, pourquoi les seuls clients de la boulangerie Roch Briand auraient-ils été contaminés ? En l’absence de réponse claire, l’imaginaire collectif cherche des boucs émissaires. Souvenons-nous qu’au XIVème  siècle, on accusait les juifs d’avoir empoisonné les puits pour répandre la peste noire ! Pour les chercheurs de l’INRA, l’hypothèse la plus probable reste l’empoisonnement par l’ergot du seigle. Selon eux, un tel épisode pourrait difficilement se produire aujourd'hui dans les pays développés, grâce au durcissement des réglementations, à  de meilleures conditions de stockage. A priori, nos boulangers ne courent donc plus le risque d’être lynchés. Ce n’est pas le cas dans d’autres parties du monde puisqu’au Kenya,  en 2004, un  maïs contaminé par des aflatoxines a ainsi tué plus de 100 personnes. Si aujourd’hui, le scandale alimentaire de Pont-Esprit nous apparaît comme celui du monde ancien, où le pain était un élément de base de notre alimentation, l’actualité récente nous rappelle que les problèmes de sécurité alimentaire ne sont pas derrière nous. 

 

Pour en savoir plus 

https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2013-2-page-187.htm

 

Pour les plus courageux :

 

Steven L. Kaplan, Le pain maudit. Retour sur la France des années oubliées, Paris, Fayard, 2008.

 

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03/09/2018
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Le tour des Yoles : quand la Martinique senflamme.

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Chaque année, à la fin du mois du juillet, la Martinique s’enflamme ! N’imaginez pas des feux de forêts et des rondes de Canadair, nous sommes en pleine saison des pluies tropicales. Non, c’est un rendez-vous annuel qui passionne les Martiniquais, le tour des Yoles. 

 

Du gommier à la Yole. 

 

Pour les non initiés, la yole est une barque en bois qui servait à la pêche en mer des Caraïbes. Sa création est relativement récente. Au commencement, il y avait les gommiers, une barque solide taillée d'un seul tenant dans l'arbre qui se nommait "gommier". Malheureusement, le gommier disparut progressivement  de la forêt martiniquaise tandis que le nombre de pêcheurs augmentait. Dans les années 40, un charpentier du François réussit à concevoir une embarcation s'inspirant à la fois du gommier et de la yole européenne. Le terme yole vient du norvégien «Jol» qui signifie canot.  En Martinique, la yole ronde devient une embarcation légère, sans quille, sans lest, sans dérive ni gouvernail, à faible tirant d'eau, pouvant naviguer à une ou  deux voiles.

 

De la pêche à la course. 

 

Les marins pêcheurs ne manquaient pas de se mesurer avec leurs embarcations en se rendant sur leurs lieux de pêche. Il n’y avait pas de moteur: un barreur et deux matelots tout au plus. Pas d’enjeu, juste le plaisir de devancer le camarade de travail pour avoir la satisfaction de raconter des prouesses le soir autour du « ti-punch » traditionnel. Les marins pêcheurs s’organisaient entre eux pour disputer des régates. Des manifestations sportives égayaient les fêtes patronales du François, du Robert ou du Vauclin. Devant cette pratique se popularisant de plus en plus, la Société des Yoles et Gommiers de Courses de la Martinique apparue (1964). Son but était de structurer cette activité sportive, en faisant respecter des règles et en rapprochant les participants.

C’est en 1966 que le premier tour des yoles fit son apparition. Constitué de quatre yoles appelées Mouette, Frisson, Étoile et Odyssée, elles devaient faire le tour de l’île en cinq étapes. Remportant un fort succès, les organisateurs le renouvelèrent l’année suivante. Malheureusement, les mauvaises conditions de navigation poussèrent les protagonistes à stopper l’événement. Le tour des yoles s’acheva en 1968. Mais en 1985, grâce à l’obstination d’un homme : Georges Brival, la compétition est relancée. Huit équipages se lancent dans un parcours de 110 miles nautique. Guidés par des capitaines annonçant les instructions en créole, ils ont du 11 au 15 août pour effectuer ce tour rassemblant de plus en plus de monde. L’engouement pour cet événement est surprenant, les spectateurs se réveillent de bonne heure pour ne rien rater ! Certains gravissent les sommets de la ville de Sainte-Anne pour admirer ce festival de couleurs, qui s’élance dès le coup d’envoi à 10h30.

 

Un peu de technique 

 

La Yole Ronde de compétition, évoluant à l'occasion des régates, est créée sans apport de matériaux modernes. D'une longueur de plus de 10 m, la coque, les membrures, les mâts, les «bois dressés», les «va et vient»d'écoute, sont presque tous tirés de la forêt martiniquaise. Le bois le plus utilisé est le poirier local. La vergue sort des champs de bambou du pays. Certains bois proviennent de Guyane Française, comme le teck, ou l'angélique, dont sont faits la quille et le bordé. Les yoles peuvent comporter une ou deux voiles dont les mâts sont placés respectivement à l'avant et au tiers de l'embarcation. Une vergue en bambou est placée au travers des mâts et est destinée à

soutenir la voile, qui peut atteindre 35 ou 40 mètres carrés quand le vent est faible. Avec un vent de 25 noeuds, la surface moyenne des voiles est réduite respectivement de 15 et de 22 mètres carrés. Un équipage comprend 11 hommes en moyenne, prenant part à la course à deux voiles et huit pour la course à une voile ou misaine. L’équipage peut être réduit à 6 hommes en cas de vent faible. A bord de la yole, la polyvalence est de règle. Bien qu'il y ait un homme désigné pour les manoeuvres d'écoute, il arrive que le patron ou son adjoint se charge de cette tâche. Cette opération consiste, par le biais d'un cordage, à orienter la voile, lui donner du mou, ou la tendre au maximum en fonction du vent. Cette manoeuvre est très délicate, quand elle est effectuée au passage d'une «vigie» (bouée ou, drapeau tricolore délimitant le circuit). A ce moment précis, promptitude et force physique sont réclamées. Un bateau peut perdre son avance initiale sur ses concurrents, et peut même se faire dépasser si les manoeuvres d'écoute sont effectuées trop lentement.  Certaines yoles peuvent prendre l'eau à l'occasion de ces manoeuvres. En effet, la yole est une embarcation particulièrement instable. Un membre de l'équipage écope en permanence. 

 

Le tour des Yoles aujourd’hui. 

 

Le tour des Yoles continue d’enflammer la Martinique. Aujourd’hui, elles portent des noms moins exotiques, car le cout de la construction d’une Yole de compétition nécessite l’appui d’un sponsor.  Ainsi en 2018, c’est UFR Chanflor  qui a remporté la compétition (UFR est le nom d’une mutuelle et Chanflor celui d’une eau minérale), devant Brasserie Lorraine, mais tous les Martiniquais savent que c’est le Robert qui a gagné ! 

 

 

 

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27/08/2018
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