Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Pages d'histoire


Nicolas Baudin : explorateur méconnu.

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Au milieu des explorateurs des XVIIIème et XIXème, il n’est pas facile de se frayer un chemin vers la gloire, entre Bougainville, Cook, Lapérouse, Dumont d’Urville, etc.. Il en est ainsi de Nicolas Baudin, qui pourtant passa sa vie sur les océans du globe. Il conduisit deux expéditions fertiles, une pour le développement des connaissances botaniques des Antilles, une autre pour améliorer la connaissance cartographique de l’Australie. C’est sans doute, en raison de cette deuxième expédition qu’il fut pendant longtemps, plus reconnu par les historiens australiens que par les historiens français. 

 

Condamné à la marine marchande.

 

Nicolas Baudin voit le jour le dix-neuf février 1754 dans la paroisse de Saint-Martin-de-Ré. Il est le fils de François Baudin, qualifié de marchand sur l’acte de baptême du petit Nicolas. Dans sa généalogie, nulle trace d’ancêtre noble, ce qui ne sera pas sans conséquence sur sa carrière future. Au milieu du XVIIIe siècle, l’île de Ré jouissait encore de privilèges fiscaux hérités du Moyen Age. Elle était le lieu de cabales religieuses entre protestants et catholiques. Elle avait érigé des fortifications et formé des milices pour résister aux débarquements anglais. Elle gisait dans l’Atlantique, à quelques encablures du port de La Rochelle, couverte de vignes, quadrillée de marais salants, dotée de ports internationaux hauts en couleurs et en parfums, peuplée de militaires et de négociants parlant le hollandais ou le créole de Saint-Domingue. C’est dans ce microcosme rebelle au continent mais ouvert au grand large que grandit Nicolas Baudin. Il s'engage en 1769 dans la marine marchande de son oncle Jean Peltier Dudoyer, et en 1774 comme cadet à la Compagnie des Indes orientales. Il est sous-officier en 1776 au régiment de Pondichéry avec la fonction de fourrier. Deux ans plus tard, il sert aux Antilles pendant la guerre d'indépendance des États-Unis. Puis il navigue plusieurs années sur des navires armés par Peltier Dudoyer C'est ainsi qu'il obtient le commandement d'une frégate civile l'Appolon, chargée de transporter la Légion du Luxembourg pour soutenir les Hollandais au Cap de Bonne-Espérance. Mais arrivé au port de Brest, où il rejoint les vaisseaux chargés d'accompagner le convoi, le comte d'Hector, commandant de la forteresse de Brest, lui retire le commandement au profit d'un officier de la Compagnie des Indes. Au népotisme, qui de tout temps sévit, s’ajoutait sous le règne de Louis XVI, comme condition préalable à l’obtention du grade supérieur d’officier « rouge », l’obligation de prouver aux généalogistes du roi son appartenance à la noblesse. La fierté rétaise de Nicolas Baudin s’en accommoda mal. II quitta brutalement la marine royale pour servir dans la marchande. En effet, le négoce était considéré sur l’île de Ré aussi honorablement que chez les Anglais. Dans les années qui suivent, Baudin sillonnent les océans. Il est capitaine en 1785 de la Caroline qui transporte les derniers Acadiens de Nantes à La Nouvelle-Orléans. Des négociants en bois de La Nouvelle-Orléans signent un contrat avec lui pour transporter une cargaison de bois, de viande salée, etc. à bord de la Joséphine qui appareille le 14 juillet 1786 à destination de l'Isle de France[1], où il arrive le 27 mars 1787. Entre-temps, la Joséphine s'arrête à Cap Français en Haïti, où Baudin rencontre le botaniste autrichien Franz Josef Maerter qui l'informe qu'un autre botaniste autrichien, Franz Boos, attend au cap de Bonne-Espérance un bateau pour l'emmener à l'isle de France. La Joséphine en arrivant au Cap le prend donc à bord et l'emmène à bon port. Après quelque temps à l'isle de France, Boos confie à Baudin ses collections de spécimens de flore du Cap et de l'ile de France pour les rapporter en Europe à son retour. Baudin prend la précieuse collection à bord et arrive au port de Trieste (à l'époque port autrichien), le 18 juin 1788. Baudin apprend ainsi la botanique et les techniques de maintien en vie des plantes et des animaux à bord.

 

Mission autrichienne. 

 

Joseph II se montre moins ingrat que Louis XVI : en 1792 il promeut Baudin capitaine de vaisseau pour une mission particulière qui consistait à rapatrier Georg Scholl, l’assistant de Boos resté malade en Afrique du Sud. Le service en pays étranger était une pratique courante quoique dangereuse en ces temps agités où se succédaient les revirements d’alliances. Ainsi lorsque éclate la guerre entre la France et l’Autriche,  Nicolas Baudin se trouve dans une situation diplomatique inconfortable. Cependant, tranquillisé sur la neutralité de la science par le vice-chancelier autrichien et par Monge, nouveau ministre de la Marine française, il repart sur la Jardinière, au gré de son inspiration et des vents, commerçant, herborisant, surveillant à l’occasion les activités de l’ennemi anglais. Il frôle l’Australie, oublie plus ou moins Scholl au cap de Bonne-Espérance dans les parages duquel une tempête finit par naufrager son vaisseau. En 1795 il décide de regagner la France sur un navire américain pour y demander sa réintégration dans la marine militaire.

 

La mission aux Antilles.

 

 Rentré en France le 8 juin 1796, désireux de revenir au service de son pays après la Révolution, Nicolas Baudin confie à Jussieu, directeur du Muséum d'Histoire naturelle de Paris, qu'il possède cette importante collection en dépôt chez un de ses amis de l'île  espagnole de la Trinité aux Antilles et qu'il est prêt à l'offrir au Muséum de Paris à condition que la Nation prenne en charge l'armement du navire pour aller la chercher. La demande en est faite au Directoire et acceptée le 1er juillet 1796. Quatre naturalistes sont nommés le 12 juillet pour seconder Baudin qui reçoit en septembre le commandement de la flute marchande vieillissante la Belle Angélique de 800 tonneaux appartenant à l'armateur Langevin de Nantes, affrêtée par la République pour une expédition scientifique aux Antilles. Baudin a alors 42 ans. Sont nommés pour l'accompagner le botaniste André Pierre Ledru, 35 ans originaire du Mans, auteur d'un récit du voyage, le zoologistes René Maugé 38 ans, le jardinier Anselme Riedlé 31 ans Allemand, le minéralogiste Alexandre Philippe Advenier et le peintre Antoine Gonzales d'origine madrilène qui illustrera le journal de la Belle Angélique. En outre un officier de santé Valentin Truffet et  trois amateurs d'histoire naturelle sont également du voyage : Stanislas Le Villain, Jean Louis Hoggard et Louis Legros. Par ailleurs, l'équipage comprend 108 membres dont 3 Havrais : Jean Baptiste Angoumard enseigne, Michel Fortin pilote et Benjamin Le Villain matelot amateur d'histoire naturelle.

Cependant la Belle-Angélique est jugée incapable de poursuivre le voyage et un nouveau navire, la Fanny, la remplace en partant des Canaries. L'expédition atteint l'île de la Trinité en avril 1797. L'île vient juste d'être prise par les Britanniques qui en chassent les Espagnols et les nouvelles autorités interdisent à Baudin de charger la collection botanique qu'il avait laissée trois ans plus tôt. La Fanny appareille donc pour Saint-Thomas et Sainte-Croix, puis visite Porto Rico. Des collections de flore et de faune sont rassemblées. À Sainte-Croix, la Fanny est remplacée par un nouveau navire plus maniable qui est rebaptisé la Belle-Angélique. L'expédition continue vers les Antilles. Elle est de retour en France en juin 1798. C’est alors que Baudin connait son heure de gloire, qui contraste avec l’oubli dont il fera l’objet. En effet, les 9 et 10 thermidor de l’an VI (27-28 juillet 1798), les Parisiens sont conviés à un spectacle peu ordinaire, voire « inouï ». Le pouvoir exécutif décide de faire défiler dans les rues de la capitale un cortège présentant les œuvres d’art et divers autres objets saisis lors des récentes opérations militaires, notamment la campagne d’Italie menée par Bonaparte. Parmi les objets d’histoire naturelle, ainsi mis en valeur, se trouvent des plantes tropicales vivantes : des bananiers, des cocotiers, des palmiers, des papayers. Ces plantes font partie de l’importante collection ramassée aux Antilles et rapportée en France le mois précédent Nicolas Baudin. La coïncidence du retour de cette expédition et de cette cérémonie nationale ne fait qu’amplifier la notoriété du capitaine, promu ainsi héros national peu de temps après s’être mis au service de sa patrie.

 

La « désastreuse » expédition australe. 

 

Baudin n’est pas à court d’idées. Il se démène comme un beau diable pour monter une expédition vers les terres australes. Devant un panel de notoriétés parmi lesquelles Jussieu, Cuvier, Lacépède, Monge, Bougainville, il exposa grand projet. Finalement, il obtient gain de cause et le 18 octobre 1800, les navires quittent le Havre. Ils sont deux, Le Géographe et Le Naturaliste, pour vingt-deux savants, dessinateurs et jardiniers, dont neuf zoologistes et botanistes. Parmi-eux, le naturaliste Péron et deux jeunes officiers, les frères Freycinet, dont le rôle va s’avérer déterminant pour le récit du voyage. Très vite les choses se compliquent.  La moitié de l’équipage quitte l'expédition à l'escale de l'île de France, en mars-avril 1801. D'autres meurent de dysenterie au cours du voyage qui se poursuit, comme Maugé, Levillain, ou Riedlé, et d'autres enfin sont débarqués pour cause de maladie. Un grand nombre d'officiers sont jeunes et des coteries s'organisent. Baudin n'apprécie pas l'orgueil aristocratique de certains. Il débarque plus tard son second (Le Bas de Sainte-Croix) à Timor après un duel. Enfin la Nouvelle-Hollande (Australie actuelle) est atteinte en mai 1801. Alors le capitaine Baudin entreprit de reconnaître toutes les côtes de la Nouvelle-Hollande, à partir du port Jackson. On leur donna les noms suivants :

 

— Côte méridionale : Terre de Napoléon et Terre des Nuyts ;

— Côte occidentale : Terre de Leeuwin, d’Echels, d’Endracht et de Witt ;

— Côte septentrionale : Terres de Van-Diémen, d’Arnheims, de Carpentarie ;

— Côte orientale : Terres d’Endéavour et Nouvelles-Galles-du-Sud.

 

Baudin s’occupa principalement d’hydrographie et d’histoire naturelle. Mais, malheureusement pour le succès de l’expédition, des divisions éclatèrent entre le commandant et les officiers placés sous ses ordres, et la maladie força Baudin, à relâcher à l’île de France le 7 août 1803. Il y décéda le 16 septembre 1803. 

 

Les résultats de l’expédition. 

 

L'expédition devait donner une forme cartographique à une grande partie de cette terre demeurée jusque-là méconnue. Aujourd'hui encore, beaucoup d'endroits, sur les côtes australiennes, portent le nom dont Baudin et son intrépide équipage les avaient baptisés. L'expédition s'est révélée être également l'un des plus grands voyages scientifiques de tous les temps : le Naturaliste rentre au Havre en juin 1803 et le Géographe à Lorient le 21 mars 1804, rapportant des dizaines de milliers de spécimens de plantes inconnues, 2 500 échantillons de minéraux, 12 cartons de notes, observations et carnets de voyages, 1 500 esquisses et peintures. Ces descriptions importantes pour les naturalistes et les ethnologues s'accompagnent de cartes géographiques de presque toute la partie sud et ouest de l'Australie ainsi que de la Tasmanie.

 

Baudin méprisé. 

 

Les exploits de Baudin restèrent largement méconnus, sauf chez les historiens australiens. Quelques historiens attribuent ce fait au silence de Péron et de Freycinet qui s'approprient ses découvertes et ne citent pas son nom. La mésentente initiale entre le commandant et les savants subsista et ne fit que s’aggraver au cours d’un voyage souvent pénible, dont Péron, dans sa rédaction officielle, garde le plus fâcheux souvenir. Tous les auteurs ont épilogué sur ce sujet, et, à première vue, on s’explique mal cette animosité entre les hommes de science et le chef qui fut l’ami de Humboldt et de Jussieu, du au Muséum et à l’Institut les véritables succès de sa carrière. Les raisons sont d’ordre psychologique : Baudin nous apparaît entier et autoritaire, sûr de soi et de sa science ; son abord peut être froid. Féru de discipline, il ne mâche pas ses mots, taquine ou reprend à plaisir les savants. Dès le début, il s’insurge contre leur nombre qu’il trouve excessif. Et chez ceux-ci la modestie, la patience ou la discipline n’accompagnent pas toujours les dons de l’esprit.

 

Une sorte de réhabilitation. 

 

En 2000, Jacqueline Bonnemains, conservatrice du Muséum d'histoire naturelle du Havre, a publié le journal personnel de bord du commandant Baudin pour l'expédition de 1800-1803 et l'Imprimerie nationale en a assuré l'impression et la diffusion. Une maquette du Géographe a été réalisée par un arrière-petit neveu de Nicolas Baudin, notamment à partir de la description du navire fournie dans le journal personnel de bord du commandant Baudin et de la gravure en en-tête du papier à lettres de l'expédition - aujourd'hui exposée au Musée Ernest Cognac de Saint-Martin-de-Ré.

 

Pour en savoir plus :

  • Nicolas Baudin, Voyage aux Antilles de La Belle Angélique, édition établie et commentée par Michel Jangoux,, Paris, PUPS, coll. « Imago mundi-Textes », 2009

 

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Nicolas-Baudin.pdf



[1] Actuelle île Maurice. 


23/05/2022
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Wounded Knee, la fin des guerres indiennes ?

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Au coeur de l'hiver 1890, près de 300 Sioux Oglalas sont tués dans la réserve de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud. Longtemps présenté comme la bataille qui mit fin à la résistance indienne, cet événement fut en fait un carnage perpétré par l'armée américaine contre quelques dizaines de personnes qu'on désarmait. Ce massacre avait été précédé par la mort de Sitting Bull, quelques jours auparavant. Cet épisode tragique est devenu le symbole des atrocités qui ont marqué les conflits entre les colons blancs et les peuples indigènes. Dans la mémoire des Amérindiens d’aujourd’hui, cette date est incontournable pour l’affirmation de leur identité, alors que pour les Etats-Unis elle est beaucoup plus occultée. Les débats sont encore nombreux sur les circonstances et le bilan de ce drame...

 

La fin de quatre siècles de lutte.

 

Wounded Knee met fin à la résistance farouche, et souvent victorieuse, menée par de grands chefs de guerre Lakota[1]qui ont pour noms : Crazy Horse, Sitting Bull ou Red Cloud contre l'invasion de leur pays par les populations européennes et l'armée américaine. C'est aussi, à l'échelle du continent amérindien, le dernier massacre de la conquête armée des Européens débutée quatre siècles plus tôt par l'arrivée de Christophe Colomb en octobre 1492. Paradoxalement, la grande victoire indienne, la bataille de Little Big Horn (1876) sonne la fin de la résistance indienne, comme un chant du cygne (voir :  https://www.pierre-mazet42.com/la-bataille-de-little-bighorn-nest-pas-finie). La débâcle de Custer en fait un martyr pour l’opinion américaine, et le gouvernement ordonne la traque des Sioux. Sitting Bull fuit vers le Canada, Crazy Horse finit par être abattu, et à l’orée des années 1880, les Indiens sont vaincus de fait, malgré quelques résistances, comme dans l’Oregon. C’est alors que se met en place le système des réserves, où les Indiens sont parqués pour être dépendants du bon vouloir des Blancs. En ce qui concerne les Sioux, une grande réserve avait été créée, mais elle est rapidement divisée en six petites parties, pour principalement diviser les peuples lakotas et attiser les dissensions entre chefs ; parmi eux, Sitting Bull et Red Cloud.

 

La Ghost Dance, révolte spirituelle.

 

En 1889, un Indien Paiute du Nevada nommé Wovoka eut une vision. Transporté dans l'au-delà, il rencontra le Créateur et vit des Indiens morts depuis longtemps prenant du bon temps dans de magnifiques contrées giboyeuses. Le Créateur fit aussi don à Wovoka d'une danse pour qu'il l'enseigne aux Paiutes. Si son peuple pratiquait cette cérémonie sacrée, le Créateur promit qu'il allait inaugurer un monde nouveau - un lieu où les Paiutes retrouveraient leurs amis et parents décédés, où ils vivraient tous ensemble, libérés de la maladie, de la mort et de la vieillesse, un lieu où le gibier disparu réapparaîtrait et où les non-Indiens disparaîtraient. Ainsi commença ce que les observateurs non indiens des années 1890 baptisèrent « la religion de la Danse des esprits » (Ghost-Dance Religion). De son berceau paiute l'enseignement de Wovoka gagna rapidement l'ensemble des Indiens d'Amérique, notamment les Grandes Plaines, grâce aux mêmes voies ferrées qui avaient tant nui à la souveraineté indienne. Après des années de guerres brutales avec l'armée américaine qui avaient dévasté leurs populations et les avaient confinées dans des réserves où elles ne pouvaient plus chasser les troupeaux de bisons, jadis si nombreux. Des tribus comme les Arapahos, les Cheyennes et les Lakotas (Sioux) trouvèrent dans la vision de Wovoka d'un monde ressuscité une alternative à leur condition de quasi-prisonniers de guerre. A l'automne 1889, les Lakotas et les Cheyennes envoyèrent des délégués au Nevada pour rencontrer Wovoka et apprendre son enseignement. Au printemps suivant les Lakotas tinrent leur première cérémonie de Danse des esprits à Pine Ridge, l'une des six réserves situées dans les Dakota du Nord et du Sud, où les différents groupes étaient désormais éparpillés. Une forte effervescence s'empare des réserves Lakota, les danses se multiplient partout, un vent d'anarchie souffle sur Rosebud et Pineridge. Redoutant fortement les prémisses d'une révolte indienne d'envergure, l'armée américaine s'apprête à intervenir. Le 15 novembre, le chef de l'agence du BIA[2] à Pine Ridge, envoie un télégramme à l'armée : « Les Indiens dansent dans la neige, ils sont déchaînés, ils sont complètement fous. Nous avons besoin de protection, d'une protection immédiate ».

La troupe militaire arrive dans la réserve le 20 novembre et provoque une peur panique, près de 3 000 hommes et femmes fuient la réserve à l'appel de Kicking Bear et Short Bull qui sont les principaux leaders Lakota de la religion nouvelle. Ils se réfugient pour continuer leur danse messianique dans une forteresse naturelle au Nord-Ouest de la réserve, située au sud des Badlands. Le 15 décembre 1890, Sitting Bull qui s'apprêtait à rejoindre les fidèles de la « Ghost Dance » est tué lors de son arrestation par les « Poitrines de fer », les policiers indiens de la réserve. Ironie de l'histoire, l'artisan de la coalition indienne qui avait vaincu Custer est tué par les siens.

 

Le massacre de Wounded Knee

 

Pour prévenir le chaos qui menace la réserve, l'armée décide d'arrêter les chefs rebelles. Dans cette liste figure Big Foot, le chef des Lakotas Minéconjou, qui vit près de Cherry Creek au Nord de la réserve. Celui-ci est rejoint par une cinquantaine de fidèles de Sitting Bull, en fuite après sa mort. Cette bande de 350 personnes affaiblies est en route pour Pine Ridge, afin de trouver protection auprès du vieux chef Red Cloud. Les femmes et les enfants y sont en majorité et moins de 50 hommes sont en état de combattre. Ils se déplacent avec des chariots pour transporter leurs tipis et leurs maigres bagages. Le 28 décembre, à l'approche de la butte de Porcupine, ils aperçoivent en contre-bas un camp de l'armée américaine, celui du 7ème régiment de Cavalerie reconstitué après la mort de Custer. Après tractation, les soldats conduisent les indiens au bord d'un ruisseau appelé Wounded Knee Creek que les Lakotas appellent « Chankpe Opi Wakpala ». La troupe militaire formée de 500 hommes encercle le camp de tentes et dispose de 4 canons Hotchkiss à tir rapide qu'ils mettent en position de tir sur une butte vers le camp indien. Très affaibli par une pneumonie, le chef Big Foot convainc le colonel Forsyth, commandant de la troupe, qu'il n'a aucune intention hostile. De toute façon, vu le rapport de force en présence, toute résistance aurait été un pur suicide.

Le matin du 29 décembre, le Colonel Forsyth ordonne aux guerriers de se rassembler au centre afin d'être désarmés. Pendant ce temps, les soldats fouillent les tipis sans ménagement pour les femmes et les enfants à la recherche d'armes cachées, l'émotion gagne les deux camps. Yellow Bird, homme médecine, entonne un chant de la danse des Esprits et exhorte les guerriers à se battre, les soldats deviennent très nerveux. Un militaire empoigne un guerrier sourd pour lui enlever sa carabine. Un coup part, c'est la panique, des coups de fusils partent de part et d’autre déclenchant une tuerie épouvantable. Le combat en face à face se déchaîne, à coup de fusil, de matraque, de couteau. Big Foot essaie de se relever pour calmer ses hommes, il est fauché par une rafale. Les soldats se replient pour laisser les canons à tir rapide Hotchkiss entrer en action. A raison de 50 coups par minute, ils font de terribles ravages auprès des Indiens surpris qui essaient en vain de s'enfuir. Après les salves meurtrières d'obus, les cavaliers prennent le relais et pourchassent les Indiens en fuite, n'épargnant ni les femmes, ni les enfants, les achevant à coup de fusil, de pistolet ou de sabre. En moins d'une heure tout était terminé, le champ de bataille offrait le spectacle d'un vrai carnage. Près de deux tiers des Indiens étaient décimés. On releva officiellement 154 morts et 50 blessés du côté Lakota et 25 soldats décédés et 39 blessés. Dans la soirée, le blizzard se leva, gelant sur place les morts et les mourants. Les victimes furent enterrées dans une fosse commune par l'armée le 2 janvier 1891.

 

Après Wounded Knee.

 

Depuis le début, les Indiens-Américains ont participé activement aux débats sur la signification de Wounded Knee. L'un des premiers témoins de l'événement était un jeune médecin dakota, Charles A. Eastman, qui avait soigné beaucoup des survivants du massacre et émis un jugement cinglant dans son livre « From the Deep Woods to Civilization ». Quel que soit le mécontentement manifesté par les Lakotas dans la Danse des esprits, le mouvement était non violent, assène Eastman, et constituait une réponse logique aux injustices créées par le système corrompu des réserves. « Il n'y a pas eu de "révolte indienne" » en 1890-1891, écrit-il.  « Il faudrait imputer la responsabilité des troubles aux politiciens malhonnêtes, qui ont commencé par voler les Indiens par l'entremise de mandataires incapables, puis les ont persécutés et, pour finir, paniqués, ont appelé les forces armées pour les éliminer. ». Dès 1903, des chefs lakotas ont élevé à Pine Ridge un monument, qui porte cette inscription : « Beaucoup de femmes et d'enfants innocents qui ignoraient le mal sont morts ici », au-dessus de la tranchée dans laquelle les fossoyeurs avaient empilé leurs cadavres. 

 

Wounded Knee aujourd’hui.

 

Plus de quatre-vingts ans après le massacre, le 27 février 1973, Wounded Knee a été le théâtre d’un affrontement entre les autorités fédérales et les militants de « l’ American Indian Movement ». Ce jour-là, près de trois cents Sioux Oglala ainsi que des sympathisants de la cause indienne se rendirent au village de Wounded Knee et l’occupèrent pour exiger qu’on reconnaisse leurs droits et leur terre. Cet évènement est raconté dans un livre publié par les « Akwesasne Notes »en 1973 : « Voices from Wounded Knee ». En quelques heures, plus de 2.000 agents du FBI, des policiers fédéraux et des représentants du Bureau des affaires indiennes cernent la ville et organisent un blocus avec des véhicules blindés, des mitrailleuses etc. Le siège dura 71 jours et fit deux morts dont Franck Clearwater, un Indien qui se reposait dans une église. Une paix fut signée et les deux camps acceptèrent de désarmer. Les Indiens avaient instauré une communauté remarquable, avec des cantines communautaires, un service de santé et un hôpital, au sein du territoire assiégé. 

Même si la mémoire populaire considère le massacre de Wounded Knee comme la fin du mouvement de la Danse des esprits, la réalité est bien plus complexe. Wovoka a enseigné jusqu'à sa mort, en 1932. Des variantes de la Danse ont persisté dans plusieurs communautés autochtones tard dans le XXe siècle, y compris, clandestinement, à Pine Ridge même. Les privations qui ont déclenché la Danse des esprits ont continué, elles aussi. D'après le recensement de 2010, 44 % des personnes à Pine Ridge vivent en dessous du seuil de pauvreté, l'un des taux les plus élevés des États-Unis ; 80 % des résidents sont au chômage et le taux de mortalité par diabète sur la réserve est trois fois plus élevé que dans l'ensemble de la population états-unienne. A la place des affrontements armés avec la cavalerie américaine du XIXe siècle, les Lakotas d'aujourd'hui sont exposés à une violence structurelle impitoyable qui, aussi sûrement que les mitrailleuses Hotchkiss de jadis, détruit leur vie et sape leur culture.

 

Pour en savoir plus :

 

https://www.academia.edu/7842255/Le_massacre_de_Wounded_Knee

 

Cliquez ici pour télécharger l'article.

Wounded-knee.pdf



[1] Les Lakotas sont une tribu autochtone américaine du groupe ethnique sioux

[2] Bureau des affaires indiennes.


29/03/2022
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Pierre Savorgnan de Brazza, un humaniste dans le piège de la colonisation.

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En 1905, l’explorateur français d’origine romaine Pierre Savorgnan de Brazza meurt en revenant d’une dernière expédition en Afrique centrale. La France fait des obsèques nationales à ce héros pacifique de l’époque de la colonisation. Il a voulu traduire en actes l'abolition de l'esclavage. Explorant le bassin du Congo, convoité par le Britannique Stanley et le roi des Belges, ce fils d'Italien, naturalisé en 1874, a souhaité établir la domination française dans le respect des principes humanitaires. Les colons blancs finiront par avoir la peau et de l'homme et de ses idéaux.

 

La mer pour passion. 

 

Pierre Savorgnan de Brazza, né à Rome le 25 janvier 1852, descendait d'une vieille famille vénitienne. Passionné dès l'enfance pour les choses de la mer, il eut la chance de rencontrer l'amiral marquis de Montaignac qui lui fit préparer le concours de l'École navale chez les jésuites parisiens. Admis à titre étranger, en 1867, sur le Borda, navire-école de la marine de guerre française ancré à Brest, il en sortit enseigne de vaisseau de deuxième classe. Pendant la guerre de 1870, Brazza demanda sa naturalisation, elle ne lui fut accordée qu'en 1874. A l'issue d'une croisière au large des côtes du Gabon (1873-1874), à bord de la Vénus, il surveille les derniers trafics d'esclaves, il ressent le double appel de l'inconnu et du continent noir : il sollicite et obtient l'autorisation de reconnaître et d'explorer le cours de l'Ogooué, que l'on confond alors avec le cours supérieur du Congo. L'enjeu est double encore : remonter le cours d'eau pour pénétrer un territoire à explorer, atteindre la source du flux esclavagiste pour éradiquer cette plaie que ce champion de la liberté dénonce. Même s'il est difficile au XXIe siècle d'entendre le paradoxe d'une aventure coloniale née d'une démarche humanitaire.

 

Première expédition sur L’Ogooué.

 

Déjà puissamment recommandé pour entrer dans le saint des saints de la Marine, en principe interdit aux étrangers, Brazza va encore utiliser ses relations pour obtenir les crédits nécessaires à son entreprise. Le providentiel marquis de Montaignac occupe justement le poste de ministre de la Marine et pourvoit aux fonds nécessaires à une expédition. 

A la tête de trois Blancs, un naturaliste, un aide-médecin et un quartier-maître, assistés d'une vingtaine d'indigènes, Brazza se lance dans une aventure qui dure trois ans. Il apporte avec lui plus de cent cinquante caisses de marchandises diverses, étoffes, perles, glaces, couteaux, peu d'armes et d'alcool. 

Dès le départ, Brazza vit son rêve : dans le récit de son voyage, il retrouvera les accents idylliques des voyageurs de l'Océanie : « La culture consiste à abattre les arbres dans un coin de terre ; on brûle les feuillages et les menues branches et, çà et là, au commencement de la saison des pluies, on jette des branches de manioc dont on ne s'occupe plus. Ce faible travail assure au bout d'un an l'existence de tout un village. ». « De là, les tendances paresseuses de la population ,affirme avec légèreté l'explorateur.

Arrivé sur le plateau Batéké, composé d'épaisses assises de grès, Brazza doit reconnaître qu'ici la terre ne se laisse pas cultiver facilement. La population, cependant, en tire aussi du manioc tout en ne dédaignant pas les activités commerciales et même guerrières. Brazza, grâce à sa politique systématique des cadeaux, noue des relations amicales avec quelques chefs, mais il ne pourra avancer aussi loin qu'il le désirait à cause de l'hostilité de la tribu des Apfourou installée sur l'Alima, un affluent du Congo. En juin 1878, la descente de cette rivière, qui décrit de nombreux méandres, se révèle dangereuse. Des pirogues montées par des guerriers armés foncent sur la petite flotte de Brazza. Celui-ci fut frappé par le courage d'un chef de haute stature. Debout dans son canot, il agitait un fétiche au-dessus de sa tête en poussant des cris de guerre : aucune balle ne parvint à l'atteindre.

Brazza se décida à rentrer au Gabon : « Là je songeai à l'avenir de mes esclaves qui étaient venus chercher à l'abri du pavillon français la liberté que leur sol natal leur refusait ; une concession de terrain que j'acquis en leur nom avec des plantations en plein rapport leur a assuré une existence heureuse. Ce devoir accompli, nous partîmes pour la France que nous eûmes le bonheur de revoir le 6 janvier 1879 après trois ans et demi d'absence. » Le rapport de Brazza (255 pages) demeura longtemps enfoui dans les archives de la Marine. On le redécouvrit après les fêtes du centenaire, en 1952. A l'époque même de sa remise, qui l'avait pris en considération ?

 

Deuxième expédition.

 

A son retour en France, il repousse les offres du roi Léopold II de Belgique et comprend que l'immense bassin du Congo, que le Britannique Stanley venait de découvrir, - suscite déjà des ambitions territoriales. Désireux que la France ne soit pas absente d'un éventuel partage, soucieux de prendre de vitesse Stanley qui a, lui, accepté de servir le roi des Belges, et surtout d'établir la domination française dans le strict respect des principes humanitaires, il obtient une seconde mission (1880-1882). Il revient sur ses traces moins en rêveur qu'en chef, presque en roi, son allure comme sa légende en marche en faisant un interlocuteur digne des souverains noirs. C'est dans cette région qu'apparaît le roi Makoko, chef politique et religieux des Batéké : il accueille l'explorateur français, à la fin d'août 1880, avec un cérémonial auquel Brazza se prête facilement. Précédé de ses femmes, Makoko se présentera devant Brazza, un peu honteux de son uniforme en guenilles. Le roi porte les insignes de sa fonction, un collier de cuivre à douze pointes et un bonnet en tapisserie où s'insèrent deux longues plumes. Il fait distribuer du manioc et des pistaches nouvellement récoltées avant de commencer les palabres qui dureront une quinzaine de jours. Makoko accepte de placer son territoire, des cataractes du Congo à l'Oubangui, sous la protection française. Il donne même à la France, en toute propriété, l'emplacement où sera fondée Brazzaville, sur la rive droite du Congo.

Sur les terres concédées par Makoko, Brazza fonde un poste à l'emplacement de ce qui deviendra Brazzaville, au point de rupture de la navigation sur le bas Congo et de la liaison terrestre vers la côte atlantique (chemin de fer Congo-Océan) jetant ainsi les bases de la future Afrique-Equatoriale française.

Le poste, une simple case à 500 kilomètres de la première position française, est confié au sergent Malamine Kemara, recruté par Brazza à Dakar, qui tient tête des mois durant à Stanley et aux forces belges, hissant chaque matin le drapeau tricolore, sentinelle dérisoire et superbe.

 

Dans l’imbroglio colonial.

 

Rentré en France en 1882, Brazza s'implique dans l'arène politique, où il est mal armé, pour gagner l'opinion à la ratification du traité avec Makoko par les Chambres. L'affaire prendra quatre ans. Sans attendre, Brazza retourne au Congo pour y compléter ses découvertes. Après l'heure de l'exploration, vient celle de l'organisation. Nommé commissaire de la République dans l'Ouest africain, puis commissaire général au Congo français en 1886, il administre la nouvelle colonie, s'efforçant d'en étendre les limites par des campagnes d'exploration que ses collaborateurs et lui-même dirigent vers la Sangha, le Chari, l'Oubangui et le lac Tchad.

Mais il se heurte aux grandes sociétés coloniales avides d'ivoire et de caoutchouc, qui voudraient pouvoir se partager le territoire en concessions. Depuis Paris, on incrimine la gestion financière du Congo, on dénonce l'aide insuffisante apportée au colonel Marchand, lorsque celui-ci, œuvrant à un nouveau partage de l'Afrique en visant le haut Nil, jusqu'à défier les Anglais sur leur sphère d'influence, prépare l'attaque du poste égyptien de Fachoda. Partant toujours de ce principe qu'une colonie ne doit rien coûter à la métropole, le gouvernement, en 1898, s'en remet à l'initiative d'une quarantaine de sociétés concessionnaires qui devront procéder aux investissements nécessaires. Brazza avait lui aussi imaginé cette politique sans en sentir les contradictions avec son idéal humanitaire. Devant la réalité, il exprime des réserves : accusé de négligences financières, il est brutalement relevé de ses fonctions. Brazza se retire de la mêlée coloniale : il s'installe à Alger avec sa femme, Thérèse de Chambrun, arrière-petite-fille de La Fayette. 

 

Dernière mission. 

 

Il revient au Congo en 1905 chargé par le gouvernement d'enquêter sur les exactions commises par les sociétés concessionnaires à l'encontre des populations indigènes (travail forcé infligé aux indigènes, abus du portage, violences contre les personnes) et tolérées par l'administration. Aussitôt, il travaille au grand jour, interrogeant Blancs et Noirs, de l'aube au crépuscule. Les plaintes affluent, confirmant ce qui avait déjà filtré par différentes sources d'information. Ainsi, pour mieux assurer la perception des impôts, on n'hésite pas à enlever les femmes et les enfants d'un village et à les maintenir en détention. Dans un cas au moins, à Bangui, sur 58 femmes et 10 enfants retenus dans un local étroit, 45 femmes et 2 enfants sont morts. Les abus du portage déciment la population mâle, comme Brazza peut s'en rendre compte en faisant examiner les hommes par un médecin. Démoralisé par la trahison de ce qui représentait son idéal, c'est au retour de cette mission qu'il meurt de dysenterie, à Dakar, le 14 septembre 1905, sans avoir revu la France, qu'il n'avait cessé de vouloir servir en accord avec sa générosité idéologique...

 

Le rapport « Brazza ». 

 

« Son » rapport est rédigé à Paris par de hauts fonctionnaires, qui ne dénaturent pas trop son propos, sinon en dédouanant l’administration française, pour accabler les sociétés concessionnaires privées, qui exploitent le caoutchouc. Le ministre des Colonies, qui avait donné sa parole que le rapport serait publié, ne le fait pas. Deux remaniements ministériels plus tard, vers 1907, c’est finalement le président de la République qui tranche : le rapport ne sortira pas. Le secret d’État est là. Dans les années 1960, Catherine Coquery-Vidrovitch prépare sa thèse d’État. Son sujet ? « Le Congo au temps des grandes compagnies concessionnaires, 1898-1930 ». Elle multiplie les recherches. Dans la masse des documents consultés, elle découvre un exemplaire du rapport, probablement celui du ministre. Elle en photocopie les 120 pages, l’utilise, le cite et le référence dans sa thèse, publiée en 1972. Dans un petit cercle de spécialistes, on sait désormais qu’une copie a été retrouvée. Pour autant, l’opinion publique ne s’y intéresse pas plus que ça. La vie reprend ses droits, et l’historienne sa carrière d’enseignante. Il faut attendre la toute fin du XXe siècle pour que naisse, en France, l’intérêt du grand public pour l’histoire coloniale. Avec la manifestation, en 1998 à Paris, autour des 150 ans de l’abolition de l'esclavage de 1848, puis avec la loi que Christiane Taubira fait adopter le 10 mai 2001 et qui reconnaît la traite et l'esclavage comme crimes contre l'Humanité, la France commence à regarder son histoire en face, et notamment comment l’esclavage s’articule avec la colonisation. Bientôt, un éditeur propose à Catherine Coquery-Vidrovitch de publier le rapport Brazza : le texte de 1905, accompagné de compléments et de tout un appareil critique, paraît en 2014.

 

Pour en savoir plus :

 

 H. Brunschwig, Brazza explorateur, l'Ogooué 1875-1879, Paris-La Haye, Mouton et Cie, 1966. 

 

C. Coquery-Vidrovitch, Brazza et la prise de possession du Congo. La mission de l'Ouest africain, 1883-1885, Paris-La Haye, Mouton et Cie, 1969, 5

 

. C. Coquery-Vidrovitch, Le Congo au temps des grandes compagnies concessionnaires, 1898-1930, Paris-La Haye, Mouton et Cie, 1972, 

 

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20/03/2022
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Le meurtre de Paul Grappe, déserteur travesti.

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En janvier 1929, devant la cour d’assises de la Seine, s’ouvre le procès de Louise Landy. Elle est accusée d’avoir abattu son mari, le 21 juillet 1928. Paul Grappe, c’est son nom, a reçu deux coups de revolver. Ce dernier reste célèbre, pour s’être travesti pendant dix ans en femme afin d’échapper à l’enfer des tranchées. Redevenu « homme » en 1925, déstabilisé psychologiquement par les années qu'il vient de vivre, il devient alcoolique et violent. Habilement défendue par Maurice Garçon, l’accusée passe, au cours du procès, du statut d’assassin à celui de victime et finit par être acquittée. 

 

Paul devient femme. 

 

Paul Grappe effectue son service militaire en 1912. Un mois avant « la quille », il est mobilisé et rejoint le 102e régiment d’infanterie. Blessé deux fois en 1914, son officier soupçonne à la seconde reprise une « fine blessure » (une automutilation de la main droite). Il est arrêté mais bénéficie d'un non-lieu. Transféré à l'hôpital, sa blessure ne cicatrise pas. Accusé de l'aggraver pour ne pas retourner au front, il déserte en juin 1915, alors qu'il a le grade de caporal. Condamné à mort par contumace par décision du conseil de guerre, il doit être fusillé pour l'exemple pour désertion. Afin d’échapper à la peine de mort, il se cache avec sa compagne chez leurs parents respectifs. Néanmoins, sa présence en ville attise les soupçons et des policiers se rendent chez lui à trois reprises, sans pour autant réussir à l’interpeller. Paul doit alors trouver un subterfuge pour se camoufler. Sur les conseils de Louise, il décide de se travestir en femme. Sa menue corpulence lui permet en effet de rendre l’illusion parfaite, moyennant une nouvelle garde-robe et un peu de maquillage. Louise lui perce les oreilles, lui prête ses vêtements. Il se maquille, se laisse pousser les cheveux, s’épile et change sa voix. Ce sont désormais deux femmes qui vivent ensemble, Suzanne Landgard et Louise Landy, ce qui n’attire pas trop l’attention en temps de guerre et pendant les années folles. Commence alors une nouvelle vie pour le Parisien Paul Grappe/Suzanne Landgard, alias Suzy. Prostitution, échangisme, partouzes. Le tout accompagné par la mode des garçonnes, ces femmes aux cheveux courts qui firent tourner les têtes dans les années 1920. Suzy au bois de Boulogne, Suzy et les lesbiennes, Suzy fait du parachute à Vincennes... Et, toujours, Louise qui fait bouillir la marmite tout en participant aux effusions de son monsieur-madame. Sur sa demande, elle accepte même de prendre un amant puis d'héberger sa maîtresse au domicile conjugal.

 

Suzanne devient homme. 

 

À la suite de l'élection du Cartel des gauches en 1924, la Chambre des députés vote le 3 janvier 1925 la loi d'amnistie des déserteurs. Paul Grappe peut de nouveau vivre sous sa vraie identité et demande à l'officier de la prévôté d'être rayé des contrôles de désertion et de recouvrer tous ses droits. Paul Grappe se déclare le 28 janvier 1925 et est rayé des « contrôles de désertion ». On ne sait pas combien d’hommes ont bénéficié de cette amnistie, mais l’histoire de Paul est suffisamment extraordinaire pour qu’une semaine après, elle fasse le tour des rédactions. Paul Grappe passe ainsi de dix ans de clandestinité à une notoriété soudaine où la presse mais aussi les lecteurs et la science s’intéressent à lui. Il reçoit de nombreux courriers de lecteurs après la mention dans les journaux de son épilation à l’électrolyse. Dans les semaines qui suivent, Paul provoque quelques petits scandales. Alors qu’on lui propose de faire un reportage sur son lieu de travail, son ancienne patronne, mère d’un mutilé de guerre, refuse et Paul, habillé en femme, finit au poste de police. Le mois suivant, « L’Humanité » le défend quand sa propriétaire veut l’expulser, prétextant que le bail est au nom de Suzanne. En avril, il est arrêté pour exhibitionnisme et accusé d’attentat à la pudeur.

 

Troubles de l’identité.

 

Sur le plan identitaire, l’homme ressort chamboulé de dix ans de travestissement et ne sait plus qui il est vraiment. Encore vagabond, il passe ses nuits sur les bords de la Marne et boit beaucoup, à en devenir alcoolique. Il s’exhibe dans les cafés, habillé en femme, y raconte son histoire et montre son album de photographies. Alors que Louise est enceinte, Paul, de plus en plus violent, arrête de travailler. Un soir, le 28 juillet 1928, c’est la gifle de trop : Louise l’abat avec un pistolet. Elle se constitue prisonnière dans l’heure, mais perd dans le même temps son fils d’une méningite.

 

Un singulier procès. 

 

La préméditation, en d’autres termes, le « dessein formé avant l’action de commettre un crime ou un délit déterminé »comme le définit le Code pénal n’est pas retenue. La légitime défense est entérinée. Louise Landy se trouvait bien dans une situation où elle devait transgresser la loi pour se défendre, elle et son enfant. Cependant, certains éléments restent inexpliqués : Louise Landy affirme que son geste est la suite d’une terrible dispute durant laquelle son mari devient violent envers elle, lui assénant même plusieurs coups. Néanmoins, le voisinage dit n’avoir entendu aucun bruit. Autre fait troublant : elle affirme avoir utilisé une arme déjà chargée. Les policiers en charge de l’affaire trouvent une balle de revolver au sol, laissant supposer qu’elle aurait pu charger elle-même le revolver. Paul Grappe est retrouvé à l’agonie dans son lit, ce qui peut laisser penser qu’elle ait tiré quand il dormait. Enfin, l’existence de Paco, ancien amant de Louise Landy suscite quelques suspicions. Malgré le doute, elle n’est pas inculpée pour assassinat ce qui impliquerait une préméditation à son geste, mais pour meurtre. Cette distinction est importante au regard des peines encourues : le meurtre est passible de prison, l’assassinat de la peine de mort. Elle est défendue par Maurice Garçon, célèbre avocat français de l’entre-deux-guerres, connu pour avoir assuré la défense de nombreuses figures littéraires. Ce dernier, après une plaidoirie audacieuse, arrive à inverser les rôles. Louise Landy, meurtrière, devient victime. Les révélations des frasques de Paul dressent un portrait peu flatteur d’un homme déjà condamné par la société pour sa désertion, ses mœurs et son alcoolisme chronique. Le cas de Louise Landy attendrit les magistrats et les jurés. L’opinion publique la soutient, d’autant plus qu’elle perd durant sa détention son jeune fils. Le président de la Cour Raymond Bacquart, connu pour son intransigeance, est d’une étonnante bienveillance envers l’accusée. On lit même dans les colonnes du Journal Paris soir : « Rarement débats se sont ouverts dans une atmosphère aussi favorable à l’accusée ». La presse entière suit de près ce procès. Paul Grappe, par son histoire, est déjà comme une figure connue du grand public. Il est loin de faire l’unanimité dans une France encore très meurtrie par la guerre, où la désertion est perçue comme une lâcheté impardonnable.

 

 

Épilogue 

 

Les journaux de manière générale alimentent l’image d’un homme dépravé et sans morale. De nombreuses affirmations sur ses mœurs, dont certaines infondées, sont largement relayées. Seule la presse proche de l’ultra gauche voit en Paul Grappe un prolétaire victime de la société et des conséquences de la guerre. Au final, la Cour n’a pas voulu ajouter une tragédie à celle déjà vécue.  Bienveillante et compréhensive elle acquitte Louise Landy.

Après l'acquittement, Louise s'est remariée, et on a quasiment perdu sa trace jusqu'à sa mort, en 1981, à l'âge de 89 ans.

L'histoire de Paul Grappe et de son épouse a notamment inspiré en 2013 la bande dessinée « Mauvais genre », en 2016 la pièce de théâtre « Suzanne, la vie étrange de Paul Grappe » de Julie Dessaivre, et en 2017 le film « Nos années folles »réalisé par André Téchiné.

 

Pour en savoir plus :

 

La Garçonne et l'Assassin. Histoire de Louise et de Paul, déserteur travesti, dans le Paris des années folles, Fabrice Virgili et Danièle Voldman, Payot,

 

https://www.memoires-en-jeu.com/varia/laffaire-paul-grappe-trouble-dans-le-mauvais-genre/

 

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18/02/2022
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L’assassinat de Walther Rathenau : les débuts des malheurs de l’Allemagne.

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Dans ses Souvenirs d’un Européen, Stefan Zweig évoque la mort de Walther Rathenau comme «  l’épisode tragique qui marqua le début du malheur de l’Allemagne, du malheur de l’Europe ». Pour beaucoup, avec l’assassinat en juin 1922 de ce grand patron rallié à la République de Weimar, c’est une voix solitaire dans le monde des affaires et de la politique en Allemagne qui s’est éteinte. Pourtant, la carrière de Walther Rathenau n’est pas précisément celle d’un marginal. C’est que le personnage a de multiples facettes.

 

Un riche héritier et un entrepreneur audacieux.

 

Walther Rathenau a eu une vie peu banale, une triple vie, pourrait-on dire : d’industriel, d’homme politique et d’essayiste, avec des correspondances pas toujours évidentes entre elles. Walther Rathenau est le fils d’Emil Rathenau, le célèbre fondateur d’AEG.

 

Avant d’entreprendre des études, Emil Rathenau avait été formé comme apprenti dans une fabrique de machines agricoles, dont avait hérité son grand-père. Par la suite, il travaillera à la construction (et plus spécialement à la conception) des machines afin d’en systématiser la construction de masse au moindre coût. Après avoir acheté le brevet d’Edison, il fonde la Deutsche Edison Gesellschaft qui deviendra l’Allgemeine Elektricitäts-Gesellschaft (AEG). Se trouvant confrontée au très puissant Siemens, AEG va habilement se positionner sur le domaine à l’époque hautement scientifique de l’électrotechnique inventant des techniques de conception systématique des machines. En contribuant à l’électrification rapide du pays, AEG devient rapidement la plus grande entreprise d’électricité d’Allemagne.

À son tour, Walther Rathenau se lance dans des études d’ingénieur, en électrochimie, le seul domaine de l’électricité dans lequel AEG n’avait encore aucune compétence à l’époque. Puis il soutient une thèse en physique sur l’absorption de la lumière par les métaux à Berlin, en 1889. C’est à ce moment que débute sa carrière dans l’électrochimie. Il dépose rapidement plusieurs brevets sur l’électrolyse des alcanes. Ses découvertes semblent suffisamment pertinentes pour qu’il soit appelé à les présenter à l’Empereur Guillaume II. Il fonde une entreprise, Electrochemische Werke, une filiale d’AEG, où il fait ses armes en tant que jeune dirigeant, avant d’intégrer le directoire d’AEG, en 1899. On lui prête le mérite d’avoir impulsé de nombreux projets, dont la reconstruction des usines du groupe, avec le célèbre architecte R. Behrens (du Bauhaus). Il dirige des usines d’électrochimie en Allemagne, mais aussi en Autriche (dont celle de Bitterfield), avec succès. Après le retrait de son père, il prend la direction d’AEG. Il préfère toutefois occuper très rapidement le poste de président du conseil de surveillance, s’occupant davantage des relations publiques. Et il s’investit dans de très nombreuses autres entreprises. À la veille de la Première guerre mondiale, il est membre de 86 conseils de surveillance en Allemagne, et de 21 autres à l’étranger !

 

Une personnalité atypique du patronat allemand.

 

Les dirigeants des industries nouvelles (chimie, électricité) sont, avant-guerre, réputés plus libéraux que leurs collègues de l’industrie lourde, actifs soutiens de la politique expansionniste. Rathenau est alors considéré comme un modéré. Mais il reste fidèle jusqu’au bout à l’Empire. Son attitude face à la guerre est significative. Opposé à la politique d’expansion navale qui conduit à l’affrontement avec l’Angleterre et au déclenchement de la Première Guerre mondiale, qu’il juge précipité, il n’en offre pas moins, dès août 1914, ses services au gouvernement pour organiser ce qu’il considère comme la clé de cette nouvelle guerre industrielle : l’approvisionnement en matières premières. C’est lui qui met ainsi sur pied la planification de l’industrie de guerre allemande. Mais c’est sur le plan de la pensée économique qu’il se distingue de la majorité des dirigeants d’entreprises allemands (même occidentaux). Au travers de nombreux ouvrages, il développe des théories originales notamment sur le rôle social de l’entreprise. Rathenau considère clairement qu’un nouvel ordre social et industriel est en train d’émerger en ce début de XXe siècle, qui ne relève ni d’un rapport de force politique ni d’un accroissement de la taille des entreprises, quand bien même cet accroissement irait de pair avec un projet de rationalisation. Pour lui, on ne comprend le monde moderne, ni on ne peut l’orienter, si l’on ne prend pas la pleine mesure de la « mécanisation », c’est-à-dire de la capacité de l’action collective à modeler le monde au point d’en faire un univers artificiel. L’ère moderne consacre avant tout l’avènement d’une capacité inédite d’innovation et de création collective. Il en découle une responsabilité très forte des dirigeants à l’égard du monde qu’ils contribuent à créer. Comme d’autres de ses contemporains, Rathenau juge que les entreprises ne peuvent plus être assimilées à des acteurs privés poursuivant leurs propres intérêts. L’économie classique modélisant des acteurs indépendants les uns des autres apparaît donc dépassée : il ne faut pas que la puissance d’agir des entreprises soit abandonnée ni au libre jeu du marché ni au hasard de la composition des assemblées générales. Rathenau juge donc indispensable de réformer les institutions qui encadrent le gouvernement des entreprises. Il voit l’entreprise comme une institution certes privée, mais dotée d’une finalité d’intérêt collectif. Il propose d’adapter son mode de gouvernement en conséquence, en partant d’expériences concrètes. En particulier, il suggère que les dirigeants conduisent l’entreprise selon des finalités d’intérêt collectif et avec un dispositif de surveillance aligné sur ces finalités. C’est au nom de leur puissance d’innovation et de leur impact potentiel sur la société que les entreprises doivent être engagées dans des projets d’intérêt collectif. Rathenau n’est pas un économiste, il ne se positionne pas vraiment sur le terrain de la science économique. Néanmoins, en tant que dirigeant, il semble mesurer la distance entre les cadres théoriques censés décrire l’économie et la réalité des entreprises. Modéliser les entreprises modernes comme des agents indépendants les uns des autres et penser la production ou la consommation comme des fonctions de choix individuels lui semble profondément décalé par rapport aux enjeux. Aussi critique-t-il violemment les théories libérales classiques :

 

« Toute science économique et sociale n’est qu’éthique appliquée (…), et un État, une économie, une société méritent de disparaître, lorsqu’ils ne signifient qu’un état d’équilibre d’intérêts réfrénés, lorsqu’ils ne sont que des associations de production et de consommation, armées ou désarmées ».

 

On notera qu’il rejette aussi le socialisme. Pour lui, supprimer la propriété, ou même la notion de profit, est un contresens. Il livre sa propre conception du profit : supposons un État qui dispose d’une certaine somme d’argent à investir dans l’intérêt collectif, s’il doit choisir entre plusieurs projets de développement pour différentes populations, quel devrait être son choix ? Rathenau affirme qu’il ne faut pas vouloir choisir, mais justement demander à chaque projet de renouveler les ressources qu’il consomme, c’est-à-dire de générer du profit, de manière à être réalisé tout en autorisant la réalisation d’autres projets. Telle est la véritable fonction du profit : l’entreprise en a besoin pour renouveler ses ressources et pour poursuivre son travail, qui est utile.

 

Un modéré en politique

 

Après l'armistice du 11 novembre, il choisit de soutenir les institutions de Weimar. Devenu ministre de la Reconstruction en 1921 et ministre des Affaires étrangères en 1922, Walter Rathenau négocie avec les représentants soviétiques Christian Rakovsky et Adolf Joffe le traité de Rapallo, qui efface la dette de guerre et qui permet à la république de Weimar de contourner les stipulations des traités de paix (entraînement de troupes allemandes sur le territoire soviétique). Partisan de la « politique d’exécution des traités » pour mieux les renégocier avec l’aide des Anglo-saxons, Rathenau se retrouve bien isolé : les industriels, tant des industries nouvelles que de l’industrie lourde, tempêtent contre le traité de Versailles qui a confisqué brevets et investissements à l’étranger et suivent Stinnes[1] dans la campagne contre les réparations et la politique de Rathenau. Allant plus loin, l’extrême droite, après l’assassinat du ministre Erzberger (en août 1921) qui avait eu le tort de signer l’armistice, désigne alors publiquement Rathenau, le «  traître juif », comme la prochaine victime. La signature du traité de Rapallo, qui normalise les relations germano-soviétiques (avril 1922), aggrave encore son cas à leurs yeux.

 

Un assassinat de mauvais augure.

 

Son style flamboyant et son intelligence, mise au service du gouvernement allemand, s'opposent au chaos dans lequel les forces révolutionnaires espèrent construire une nouvelle société sur les ruines de la Première Guerre mondiale. Il est alors considéré par ses ennemis comme un représentant de l’« Ancien régime ». Selon Hellmut von Gerlach, un journaliste pacifiste ami de Walther Rathenau, ce dernier est honni parce qu'« il est juif et  il est la réfutation vivante de la théorie antisémite qui veut que le judaïsme soit nocif pour l'Allemagne ». L'assassinat de Rathenau « doit inciter la gauche à frapper », et pour le procureur du Reich, une fois « le soulèvement de la classe ouvrière écrasé, doit permettre la mise en place d'un gouvernement d'extrême droite ». L'organisation Consul, groupe terroriste dans lequel évolue Ernst von Salomon[2], décide de l'assassiner pour provoquer la chute du gouvernement. Ernst von Salomon conteste le fait que l’antisémitisme ait joué le moindre rôle dans cet assassinat. Les membres de l’organisation passent à l'action le 24 juin 1922 : un cabriolet s'approche de la voiture du ministre. Rathenau est abattu de plusieurs coups de pistolet automatique. Les assassins prennent alors la fuite en lançant une grenade. Une vaste opération de police est déclenchée et la plupart des groupes nationalistes sont décapités. 

 

Que reste-t-il de Walter Rathenau ?

 

Avec le recul, Walter Rathenau, quoique représentatif à bien des égards de la grande industrie allemande et partageant certains des préjugés de ses assassins, apparaît comme un homme à part dans son milieu : un esprit libre, « grand juif qui rêvait d’un néocapitalisme intelligemment organisé » (Victor Serge), victime précoce de l’antisémitisme qui submergea le pays, son option politique fut une parenthèse refermée conjointement par les classes dirigeantes et les nazis. Et les dirigeants français leur ont facilité la tâche par leur obstination à désigner l’Allemagne comme seul fauteur de guerre et à exiger le paiement de réparations élevées en occupant la Ruhr en 1923.

 

 

L’institut Walther Rathenau :

 

https://www.bundesregierung.de/breg-fr/recherche/prix-walther-rathenau-1978770

 

Pour en savoir plus :

 

http://www.annales.org/gc/2016/gc-125/GC-125-Article-SEGRESTIN.pdf

 

 

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rathenau.pdf

 

 



[1] Industriel important et membre du Parti populaire allemand national-libéral. 

[2] Ernst von Salomon est un écrivain allemand né en 1902 à Kiel, mort en 1972. Il a d'abord été membre des Freikorps dans l'immédiat après-guerre, puis activiste de l'Organisation Consul sous la République de Weimar, avant de se consacrer à l'écriture d'une œuvre essentiellement autobiographique.


17/01/2022
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