Du Polar et de l'Histoire : le blog de Pierre Mazet

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Le voyage de monsieur de Lapérouse : heurts et malheurs.

C’est donc le 1er août 1785, que les deux frégates L’Astrolabe et La Boussole s’éloignent de la rade de Brest en direction du sud-ouest, vers la côte sud de l’Amérique. 

 

Un voyage mouvementé.

 

Lapérouse et ses compagnons empruntent une voie connue en direction des côtes brésiliennes. Le 7 février 1786, les deux navires doublent sans difficulté le cap Horn et arrivent le 21 à Concepción, au Chili. Le 9 avril, ils sont à l'île de Pâques et mettent le cap au nord pour arriver le 29 mai dans l'île de Mowee,  à Hawaï. Toujours vers le nord, Lapérouse aborde le 23 juin la côte d'Alaska où, le 13 juillet, dans la baie des Français, un premier drame emporte 21 officiers et matelots qui périssent noyés, leurs chaloupes englouties par un violent courant. Lapérouse redescend jusqu'en Californie, où il visite la région de Monterey. Le 24 septembre, il appareille pour traverser le Pacifique d'est en ouest et, le 3 janvier 1787, il arrive à Macao. Après une escale à Manille, la Boussole et l'Astrolabe remettent le cap au nord pour explorer les côtes de Corée et de Tartarie jusqu'au Kamtchatka à l'extrémité orientale de la Sibérie. Ils y parviennent le 7 septembre et le jeune Lesseps débarque pour rentrer en France par la Sibérie et pour rapporter la documentation déjà réunie. Le 29, départ pour une nouvelle traversée du Pacifique, du nord au sud cette fois. Le 9 décembre, Lapérouse mouille à Tutuila, aux îles Samoa, où Fleuriot de Langle et 10 marins sont massacrés par les indigènes, au cours d'une échauffourée. Le 26 janvier 1788, l'expédition arrive en Australie, à Botany Bay où les Anglais, débarqués quelques semaines auparavant, se préparent à fonder Sydney. En février, départ vers le nord, puis escale en Nouvelle-Calédonie. Le 29 janvier le dernier courrier de monsieur de Lapérouse part de Botany Bay, il faudra attendre quarante années pour savoir ce qui lui est advenu.

 

La quête des deux navires.

 

L’expédition aurait dû rentrer à Brest dans l’été 1789. A milieu de cette époque troublée, personne ne s’inquiéta véritablement du retard (sauf peut-être Louis XVI ?). Enfin, en 1791, l’Assemblée législative décide de partir à la recherche des deux frégates. Une expédition, dirigée par l'amiral d'Entrecasteaux, part de Brest le 28 septembre avec deux frégates La Recherche et L'Espérance. Elle découvre une ile nouvelle, baptisée « Ile de la recherche », c’est bien Vanikoro ! Hélas, elle ne met à jour aucune trace des vaisseaux de monsieur de Lapérouse.  Plusieurs rumeurs couraient à ce moment. Une des déclarations les plus retentissantes est celle du Britannique George Bowen, capitaine du navire Albemarle, devant les autorités de Morlaix, en 1793. Cet officier prétendit avoir vu, dans la nuit du 30 décembre 1791, sur la côte de la Nouvelle-Géorgie, des débris de vaisseau, des filets de main-d'œuvre européenne. Mais, rien de vint étayer ses déclarations. En 1825, le capitaine Dumont d’Urville (le découvreur de la terre Adélie) se vit charger d’une mission d’expédition, dont un des buts était de retrouver les traces de monsieur de Lapérouse.  A bord d’un navire rebaptisé l’Astrolabe, il fait escale à Hobart, implantation anglaise en Tasmanie, le 16 décembre 1827. C’est là, qu’il apprend qu’un capitaine anglais, Peter Dillon, personnage un peu trouble, aurait découvert des débris du naufrage de monsieur de Lapérouse. Volontairement, Peter Dillon restait assez vague sur l’emplacement de ses découvertes. Malgré ce flou, Dumont d’Urville mit le cap sur les iles Norfolk, puis fila sur Tupioca et Vanikoro. Le 28 février 1828, Vanikoro était en vue. Une reconnaissance de l’ile fut entreprise, mais les habitants ne se montraient guère coopératifs. Une exploration en chaloupe permit d’apercevoir, dans les eaux profondes de la baie, des canons, des boulets, des plaques de plomb enserrées dans les coraux. Le 3 mars, une autre chaloupe réussit à récupérer ancres, canons, fragments de porcelaine provenant de l’Astrolabe. Le mystère de  la disparition de Lapérouse était levé. Dumont d’Urville pouvait écrire : « Grâce aux découvertes déjà faites, on pouvait regarder alors le  naufrage de monsieur de Lapérouse sur cette côte comme chose prouvée et hors de débat ». Restait à découvrir l’autre navire : La Boussole. C’est en 1964, qu’il fut localisé par une expédition de la marine nationale. Depuis 1981, l'association Salomon, fondée par Alain Conan, a repris l'enquête pour tenter d'élucider les circonstances dans lesquelles Lapérouse et les siens ont disparu. Avec les voiliers des uns et des autres, ils mettent le cap sur les Salomon et entament leurs investigations sous-marines. La pêche est miraculeuse. Dès les premières campagnes, des milliers de pièces ­ vaisselle, verroterie, couverts en argent, montre, sculptures ­ sont remontées du fond de l'océan. Restaurées, traitées et authentifiées, les pièces remontées sont exposées au Musée La Pérouse d'Albi et au Musée d'histoire maritime de Nouvelle-Calédonie. A terre, lors de la cinquième campagne en 1999, les recherches prennent un tour inespéré avec la découverte d'un " camp des Français ". On retrouve des pierres à fusil, des balles de mousquets écrasées, des clous, des boutons d'uniformes, un pied du roi -instrument de mesure- et un canon de méridienne, sur quelques dizaines de mètres carrés. En 2003, avec des moyens techniques d'investigation importants, un squelette dans un état de conservation exceptionnel est découvert par 15 mètres de fond. Les premières expertises révèlent que " l'inconnu de Vanikoro " est un homme de stature moyenne, âgé de 31 à 35 ans, et qu'il s'agit sans doute d'un officier ou d'un savant, compte tenu de l'état impeccable de sa denture. Il a été inhumé à Brest le 23 juin 2011.

 

Que reste-t-il du voyage de Lapérouse ?

 

Il nous reste une vision du monde par un homme éclairé, caractéristique de son époque. Homme des Lumières, Lapérouse est très soucieux de progrès. Les idées politiques et économiques qu'il exprime et les réflexions que lui inspirent les spectacles offerts lors de ses escales dans le Pacifique sont de véritables professions de foi. Ce réaliste fustige volontiers « les faiseurs de système, qui refont le monde sans quitter leur cabinet.  En ma qualité de voyageur, je rapporte les faits et j'indique les différences : assez d'autres réduiront ces données en système. ». Tout au long de son voyage, il ne cesse de critiquer la colonisation, telle qu’elle est conduite par les Espagnols. Lors de l'escale à Macao, il revient sur ce thème. Après analyse du commerce de ce comptoir portugais, il regrette que la ville ne soit pas érigée en port franc et dotée d'une garnison solide qui assurerait la liberté et la protection du commerce : « Mais un petit intérêt particulier s'oppose à un arrangement que la saine raison prescrit. Il s'agit bien entendu des trafics profitables auxquels se livrent les résidents portugais. Dommage, car cette franchise, si on l'établissait, rendrait Macao une des villes les plus florissantes de l'univers ». Lapérouse a deviné le succès, à venir, des paradis fiscaux. Ennemi de tous les despotismes, il ne partage pas l'enthousiasme de certains philosophes européens pour la Chine, et ce qu'il aperçoit de Macao lui inspire des commentaires sévères : « Ce peuple, dont les lois sont si vantées en Europe, est peut-être le plus malheureux, le plus vexé et le plus arbitrairement gouverné qu'il y ait sur la terre », et le gouvernement chinois lui semble « peut-être le plus injuste, le plus oppresseur et en même temps le plus lâche qui existe dans le monde ». Conséquence de ce despotisme : l'émigration. Les Chinois cherchent à s'évader : « Le peuple est si malheureux que, malgré les lois de cet empire qui défendent sous peine de la vie d'en sortir, nous aurions pu enrôler en une semaine 200 hommes si nous en eussions eu besoin. ».  Louis XVI lui a recommandé la plus extrême bienveillance à l'égard des populations visitées. Cependant, « Quelque bon accueil qu'il reçoive des Sauvages, il est important qu'il se montre toujours en état de défense. » Toutefois, il ne devra user de la force qu'à la dernière extrémité et avec la plus grande modération. L'exécution rigoureuse de ces instructions provoquera le drame de Tutuila et la mort de Fleuriot de Langle et du naturaliste Lamanon. Ulcéré par cette catastrophe, Lapérouse porte des jugements sévères sur la moralité de « ces âmes féroces qui ne peuvent être contenues que par la crainte ». Il déplore sa modération passée et les principes de douceur et de patience qui l'ont toujours guidé. S'il reste humaniste, il ne partage pas les vues optimistes de certains de ses contemporains, bercés par le Rousseauisme,  sur la bonté naturelle de l'homme sauvage. Chrétien philosophe rebelle aux préjugés « si contraires au progrès de la civilisation », homme des Lumières obsédé par la liberté, Lapérouse garde quelques illusions généreuses, telle la croyance aux effets bénéfiques du progrès scientifique sur l'adoucissement des moeurs et sur le bonheur des hommes. Tel était Lapérouse : foncièrement libéral, curieux de tout et de tous, bienveillant et soucieux de progrès matériel et moral. Esprit moderne et toujours en éveil, réaliste, savant, il incarne le type accompli de l'homme du XVIIIe siècle, avec ses lumières et ses parts d’ombre.

 

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Bien entendu le voyage de Lapérouse a donné lieu à une abondante littérature, voici quelques ouvrages parmi les plus récents :

 

François Bellec- Les Esprits de Vanikoro -Le mystère Lapérouse- Gallimard, 2006 (

François Bellec -  Le testament de Lapérouse - roman, JC Lattès, 2015

Jean-Baptiste de Lesseps - Le Voyage de Lapérouse - Paris, Éditions Pôles d’images, 2005

Alain Conan - À la recherche de Lapérouse. Voyages dans les mers du sud -éditions Pôles d’images, 2005 (ISBN 2-915561-04-4)

René Maine – Lapérouse -Paris, Sagittaire, 1946

Catherine Gaziello - L'expédition de Lapérouse, 1785-1788 : réplique française aux voyages de Cook, Paris, C.T.H.S, 1984

François Bellec, -La généreuse et tragique expédition - Rennes, Ouest-France, 1985

Maurice de Brossard -  Lapérouse : des combats à la découverte - Paris, France-Empire, 1978.

Yves Jacob - L’énigme Lapérouse - Paris, Tallandier, 2004. 

 

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30/03/2018
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